Crime, murder et delitto

Crime, murder et delitto

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328 pages
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Ils sont trois policiers, Victoire la Française, Michael l'Anglais et Lorenzo l'Italien. Ils se rencontrent sur la place Flora Tristan à Paris. Dès lors les évènements vont se précipiter : un tueur à gages rôde, des chercheurs scientifiques disparaissent, l'amie d'enfance de Victoire est introuvable. Au gré d'une enquête haletante, et malgré les méthodes d'investigation pour le moins très différentes, une profonde amitié va naître entre les trois inspecteurs. Mais résistera-t-elle aux manipulations des organisations criminelles ?

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Ajouté le 01 septembre 2013
Nombre de lectures 12
EAN13 9782336322247
Langue Français
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Vincent Boly

Crime, murder
et delitto

Roman




































© L’Harmattan, 2013
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ00449Ȭ5
EAN : 9782343004495

Crime, murder et delitto


Écritures
Collection fondée par Maguy Albet


Zen (Claude),Secteur postal 14 200, 2013.
Danbakli (Yves),Les tribulations orientales du baron de
Castelfigeac, 2013.
Lecocq (JeanMichel),Portraitrobot, 2013.
Pons (FrançoisMarie),Filspère, 2013.
Carrère (Pascal),De mémoire et de gouache, 2013.
Prével (JeanMarie),La bête du Gévaudan, 2013.
Rode (JeanFrançois),L’enfant projeté, 2013.
Hermans (Anaële),Bananes sauce gombos, 2013.
Jamet (Michel),Joute assassine, 2013.
Tirvaudey (Robert),Paroles en chemin, 2013.
Mahdi (Falih),Dieu ne m’a pas vu, 2013.
Labbé (François),L’Imbécile heureux, 2012.
Le Forestier (Louis),La Vie, la Mort, l’Amour, 2012.
Dini (Yasmina), Soroma (Joseph),L’Amante religieuse,
2012.
Mandon (Bernard),L’Exil à Saigon, 2012.


*
**

Ces quinze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages,peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr

Vincent Boly

Crime, murder et delitto


roman














L’Harmattan

DU MÊME AUTEUR



SurExposition, Gérard Louis Editeur.

Anubis, Anubis, à la recherche de la statuette disparue,
Edition L’Harmattan.










Prologue

Richard Junior Ellroy s’approche de la cabine
ème
téléphonique à l’angle de West End et de la 90 avenue.
Malgré la recommandation impérieuse qui lui a été faite
d’avoir l’air « naturel », il ne peut s’empêcher de jeter
plusieurs regards à la ronde. Il n’est pas à son aise,
d’autant qu’il arbore une tenue jeanȬbasketȬTȬshirt et non
son habituel costume trois pièces. Il passe la main dans
ses cheveux, encore abondants malgré la soixantaine, et
pénètre dans la cabine. Jamais de sa vie il n’a utilisé un tel
engin. Et il n’apprécie guère les premières expériences de
ce type.
Avant de quitter son domicile, il a dû demander des
pièces de monnaie à la femme de ménage, Madame Zulfa,
toute surprise que son patron s’abaisse à de telles
contingences. Mais ces satanées machines nécessitent des
cents pour fonctionner. Toute cette mise en scène est
irritante, même si, bien évidemment, il ne pouvait pas
utiliser sa carte de crédit et son cortège de données
informatiques si facilement traçables.
Pourtant, ces désagréments ne le détourneront pas de
son but, Ellroy n’est pas du genre à éviter le combat,
surtout quand un paquet de millions de dollars est en jeu.

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C’est ce caractère volontaire et sa capacité à repérer des
business juteux qui lui ont permis de gravir les échelons
au sein de la Chestwood Bank, puis de prendre le poste
de responsable financier du groupe international East
Chemical Production, pour enfin être promu Chairman
d’un des leaders mondiaux du secteur de la pharmacie.
Quand il a été nommé par le conseil d’administration,
il savait pertinemment que l’on ne peut diriger une telle
entreprise en gardant les mains propres. A ce niveau, la
règle du jeu consiste à se lancer avec intelligence dans une
bataille planétaire où des tas de types rêvent de prendre
votre place. Or, si vous voulez que votre société gagne
des parts de marché et attire les investisseurs, il faut
mettre tous les atouts de votre côté.
Quand, au cours d’une garden party, le chemin
d’Ellroy avait croisé celui d’Anton Kratchev, figure bien
connue de la nouvelle pègre russe, il n’avait pas hésité.
Une option tactique supplémentaire se présentait pour
mettre en œuvre son nouveau projet, c’était aussi simple
que cela, il fallait la saisir, même si cela impliquait une
mise de fonds très importante.
Ellroy baisse légèrement la tête pour voir les touches
du clavier du téléphone, en regardant auȬdessus de cette
ridicule paire de lunettes de soleil Gucci qu’on lui a
instamment demandé de porter. Toutes ces instructions
figuraient sur un morceau de papier qu’un inconnu lui a
glissé dans la poche de sa veste, à l’entrée du MetroȬ
politan Theater où il était venu assister à un opéra.
Il s’était ouvert à Kratchev de son « problème » visȬàȬ
vis de quelques personnes et l’autre avait répondu laconiȬ
quement en annonçant un tarif, avant de s’éloigner de
manière fort impolie. De toute façon, lui Ellroy, ne
voulait, ni ne devait en savoir davantage.

8

Il pianote sur les touches, glisse deux pièces dans la
fente de l’appareil, porte l’écouteur à son oreille en évitant
le contact avec sa peau, et, tout en fixant la façade de
briques rouges et les colonnades du 620 West End
Avenue, il écoute les longues sonneries dans le combiné.
Soudain la ligne lui renvoie le souffle d’une forte
respiration, puis, une voix avec un accent effroyable qui
glacerait le sang de tout new yorkais autre que Richard
Junior Ellroy, lance un « yes » à peine compréhensible.
— Je suis le pharmacien, répondȬil à l’inconnu, et j’ai
l’ordonnance.
— Vous avez de quoi écrire ?
Sans attendre, l’autre lui dicte les coordonnées d’une
banque suisse et un numéro de compte, puis raccroche.
Ellroy repose le combiné et fait un pas en arrière pour
respirer l’air frais de cette matinée sur Manhattan. En
regagnant à pied Riverside Drive où son chauffeur
l’attend, une douce euphorie l’envahit. « Si tout se déȬ
roule comme je l’ai prévu, dans deux mois je lance mon
nouveau business.»


9

Michael

Michael Fax passe le plat de sa main sur son crâne
fraîchement rasé. Ce matin, il s’est levé avec l’étrange
impression que les choses autour de lui prenaient un tour
inhabituel.
Certains affirment que les animaux pressentent les
signes avantȬcoureurs d’un tremblement de terre. Mais
dans le cas de Michael il ne s’agit pas d’une prémonition.
D’ailleurs il ne croit absolument pas à ces histoires de
prescience. Juste une vague sensation. Pourquoi cette nuit
dans un demiȬsommeil, s’estȬil relevé pour ouvrir sa
fenêtre, lui qui ne dort que dans des pièces closes et qui
ne supporterait pas de passer une nuit en plein air ? L’air
tiède nocturne s’était engouffré dans la pièce et Michael
avait sombré dans des rêves agités. Finalement, Michael
se donne une claque sur la joue : pas de place pour le
doute dans sa vie !
Un dernier regard vers le miroir et Michael quitte
l’étroite salle de bain, passe à la cuisine et se prépare un
solide petit déjeuner. Du bacon et des pommes de terre
rôties. Cela devrait lui permettre de supporter une longue
journée de travail. Dans le filtre de la cafetière électrique,
il verse un peu plus de café moulu que d’habitude.

11

A six heures du matin, Londres vibrionne déjà du bruit
de milliers de véhicules, du ronronnement des climaȬ
tiseurs et des pas imprécis et fébriles des travailleurs mal
éveillés. Après avoir avalé son repas, Michael se lève, il ne
supporte pas de rester longtemps assis. Par petites
lampées, il boit son café brûlant.
De la fenêtre, il observe la rangée de maisons de
briques marron qui borde Greenwich High Road. Un
homme quitte son domicile, une valise pour ordinateur à
la main. En passant l’étroite bande de pelouse qui sépare
son habitation de la rue, il se baisse et ramasse un
morceau de papier que la nuit a déposé là. Plus loin, on
aperçoit le carrefour entre Greenwich Church et Nelson
Road, qui, avec ses petits commerces, ses pubs et son
église, ressemble davantage à une place de village qu’à un
des quartiers les plus réputés de la capitale. AuȬdessus
des toits, vers le Nord, les tours des nouveaux quartiers
des docks, au bord de la Tamise, se mêlent aux grues
métalliques. Les bâtisseurs poursuivent leur progression
et les anciens entrepôts ont disparu au profit de resȬ
taurants et de bureaux pour golden boys et working girls.
Les touristes raffolent de ces lieux, mais pas Michael. Bien
sûr, en rasant les vieux hangars, un repère de la pègre
locale a disparu, mais ce nouveau Londres architecturé de
verre et de métal, où chaque zone de verdure est de toute
évidence le fruit d’une réflexion d’aménageurs, n’est pas
son Londres. Même si, après tout, il suffit peutȬêtre de
laisser ces lieux vieillir comme un scotch écossais.
Au début de sa vie professionnelle, Michael vivait
dans une chambre du côté de Camden. Au Nord de la
ville. Le quartier comptait de nombreux bars qui vomisȬ
saient du punk rock et où l’on vendait de la bière pas
chère. Si on avait les épaules solides comme lui, on

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pouvait déambuler tard dans les rues étroites et flâner en
passant de ponts en marchés couverts. Mais impossible
d’ordinaire de traîner le long des canaux : trop dangeȬ
reux. Par contre, le dimanche matin, Michael bravait les
interdits et allait y faire son jogging, courant sur les rives
où des ivrognes terminaient leur nuit et où s’entassaient
des tas de bouteilles vides au bas des murs de soutèȬ
nement.
Un jour, des types avaient eu l’idée d’ouvrir des
boutiques de fringues bizarres pour gagner de quoi faire
la fête. Ensuite vinrent les commerçants (les vrais) puis les
touristes. Suivirent les requins du business et les proȬ
moteurs. Quand on ne trouva plus dans les magasins que
des lunettes de soleil à cinq livres et des TȬshirts « I love
London » Michael quitta les lieux pour Greenwich. Là,
des ouvriers se tapaient encore dans le dos en pleine rue
et on pouvait croiser un ami de manière impromptue et
foncer au pub. On y côtoyait davantage de familles et de
gens âgés qu’à Camden, mais l’atmosphère était conviȬ
viale. Elle l’est toujours, même si l’influence d’une bourȬ
geoisie aisée et craintive se fait sentir : des magasins bio et
des boutiques de mode ont commencé à chasser les vieux
bouquinistes.
Une femme vêtue d’un imperméable sort à son tour de
la maison d’en face, elle se baisse, ôte une mauvaise herbe
sur l’étroite bande de pelouse puis disparaît en direction
de la station de métro.
Comment imaginer qu’il ne reverra jamais ce panoraȬ
ma ? Non, les humains n’anticipent pas les secousses les
plus violentes de leur existence.
Hier soir, à son retour du travail, un homme se tenait
devant la porte de son appartement. Quelqu’un qu’il ne
connaissait pas. Michael avait débouché dans le corridor

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et l’individu avait eu un léger sursaut de surprise. Ses
épaules avaient imperceptiblement tressailli. Mais ensuiȬ
te, il avait fixé Michael droit dans les yeux quand celuiȬci
se ruait sur lui. Son regard ne trahissait aucune crainte, et,
avec sangȬfroid, il était resté de face, bras écartés, paumes
des mains vers l’avant en signe d’allégeance.
L’instinct de flic de Michael lui disait que le bonȬ
homme s’apprêtait à crocheter sa serrure. Mais quelque
chose clochait. L’inconnu portait un costume gris impecȬ
cable, une cravate de soie d’un rose discret et des
chaussures de bonne facture. Son allure était plutôt
hautaine. Non ce n’était pas un vulgaire malfrat. Michael
l’avait bousculé et l’autre avait fait un simple pas en
arrière sans perdre son aplomb.
« Monsieur Fax je présume ? » avaitȬil lancé d’une voix
posée.
« Oui, quelque chose clochait », s’était dit Michael, et,
avant qu’il n’esquisse une autre bourrade, l’inconnu lui
avait lancé :
— Je suis venu vous embaucher.
— Je travaille pour Scotland Yard, et ce n’est pas le
genre de maison où l’on fait des petits boulots suppléȬ
mentaires.
— Bien évidemment. Nous savons tout cela. Disons
alors que je souhaite vous confier une mission en échange
de quelques tuyaux pour une de vos enquêtes.
— Que savezȬvous de mes enquêtes ?
— …
— Votre soiȬdisant mission, en quoi consisteȬtȬelle ?
— Tout d’abord quitter Londres pour...
— Cela suffit !


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Michael avait perdu patience. Comme souvent. Il avait
saisi son interlocuteur par le col de sa veste, l’avait poussé
vers la sortie.
« AccordezȬmoi juste un instant ou vous risquez de le
regretter », avait tenté l’autre. Mais Michael avait ignoré
la menace et poursuivit l’expulsion de l’individu.
L’homme était parti sans se retourner, mais non sans
avoir réajusté son costume. L’altercation s’était terminée
par le « bang » de la porte de l’appartement.
Michael aspire quelques lampées de café chaud prises
du bout des lèvres. Il regrette sa précipitation. Et quelque
chose lui déplaît profondément, une phrase prononcée
par l’inconnu : « nous savons tout cela. » Qui se cache
derrière ce « nous » ?
Il se dirige vers sa chambre à coucher, enfile un jean,
un TȬshirt noir et chausse ses « Doc Martins ». Dans le
tiroir de la commode, il saisit ses bretelles de cuir et la
sacoche contenant son pistolet de service. Il ajuste
l’ensemble sur ses épaules avant de cacher cette artillerie
derrière un blouson noir.
La porte de son appartement claque. Il est six heures
quinze.



15

Michael

« Votre ticket Monsieur, s’il vous plaît, ticket please. »
Une main secoue légèrement l’épaule de Michael Fax.
Avec peine il ouvre les yeux. « Votre ticket Monsieur, s’il
vous plaît, ticket please. » La lumière agressive, le brouȬ
haha, le visage figé d’un contrôleur de train, une migraine
abrutissante, s’en est trop pour Michael qui replonge dans
la douce moiteur du sommeil. Mais le préposé insiste.
Michael au supplice parvient à soulever ses paupières.
L’agent fait un signe de tête vers le sol : « Dans votre sac à
dos sans doute. In your rucksack. »
L’Anglais se baisse sans comprendre, saisit le bagage,
une enveloppe dépasse d’une des poches. Avec lenteur, il
en extirpe des titres de transport qu’il tend au contrôleur.
Ce dernier en sélectionne un qu’il poinçonne avant de
rendre la liasse à son passager. « Merci Monsieur, attenȬ
tion vous avez rangé votre réservation d’hôtel avec vos
titres de transport. Hotel room reservation. » Et il s’éloiȬ
gne.
Michael se prend la tête dans les mains. EstȬce un
cauchemar ? Il n’est plus à Londres, il file dans une
direction inconnue et dispose d’effets de voyage qu’il n’a
jamais vus. Mais là ne s’arrête pas le flux endiablé des

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questions. Pour la première fois de sa vie il est perdu, il ne
contrôle pas la situation. Et la colère ne lui est d’aucun
secours, ce qui, dans son cas, est terrifiant.
Originaire du quartier des docks, enfant, son activité
principale consistait à jouer dans les rues avec des
copains. Les études ne le captivaient pas. Et puis il y eut le
mouvement punk. La musique sans fard. Le rock les yeux
dans les yeux avec la violence. Alors les groupes de
copains se sont mués en bandes, et les soirées en bousȬ
culades viriles dans des réduits inondés de bière et de
décibels. Les riffs des Clash, des Sex Pistols et de Sham 69
donnaient le tempo.
Le père de Michael était ouvrier, un homme
insignifiant qui ne semble s’éveiller que lorsqu’il beugle
dans les travées de Highburry avec d’autres supporters
du club de football d’Arsenal. Sa mère, qui avait dû être
jolie dans sa jeunesse, traîne un éternel dépit visȬàȬvis de
son existence. Elle reste enfermée chez elle à coudre des
vêtements qu’elle ne porte jamais. A la maison, du matin
au soir, seule la télévision fait entendre des conversations.
Michael ne garde aucune rancœur envers ses parents.
Depuis qu’ils sont à la retraite, il passe avaler un sandȬ
wich tous les mercredis midi chez eux. Sa vie fut la rue,
les bars et les clubs. La domination, les bandes, la
violence, l’amitié, l’appât du gain, la jouissance, la rivalité
ou l’allégeance. Oui, tout cela avait été son monde. Et
c’est pour cela qu’il est un bon flic. Sa promotion fut
d’ailleurs très rapide au sein de Scotland Yard. En partant
du niveau le plus bas. Aujourd’hui, il est le meilleur
« spécialiste de la faune » comme dit son chef. Michael est
reconnu en tant qu’expert en population urbaine et grand
connaisseur des espèces mafieuses. Il n’a pas d’égal pour
démêler les liens qui se tissent entre les suspects des bas

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fonds, imaginant les mobiles les plus scabreux et les
moins vertueux, dénouant la complexité des plus viles
affaires.
A l’extérieur défilent des paysages de campagne. Rien
de connu. Etre perdu est angoissant. Vexant aussi.
Difficile d’admettre que la nouveauté effraie, que le chanȬ
gement perturbe. Michael croyait avoir développé sa
force de caractère au fil des années, avoir « fait sa place
dans la vie » (encore une expression de son chef). Mais ce
contexte incongru le ramène à sa propre et douloureuse
banalité.
Machinalement, il ramasse le sac à dos. Une étiquette
apposée à l’extérieur indique son nom, son adresse, son
numéro de téléphone. Son groupe sanguin également.
Des gouttes de sueur perlent sur son front. Il veut ôter son
blouson mais se ravise, il porte toujours son arme. D’une
pression il desserre la sangle du rabat extérieur du sac et
avise le contenu : quelques habits, les mêmes que ceux
qu’il porte aujourd’hui. Exactement. Dans une poche on a
glissé un plan de Paris, des tickets de métro et de l’argent
(environ mille euros). Enfin, un lecteur de musique
miniature et des écouteurs complètent l’équipement.
Paris : voilà la première réponse.


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Victoire

« On vit vraiment dans un monde fait par et pour les
mecs » se dit Victoire Gambier. La semelle de sa
chaussure qui s’est décollée hier en pleine rue, la facture
exorbitante du plombier (« vous auriez dû tout de suite
changer le joint silicone ! »), l’inconnu qu’elle effleure
avec son sac qui la traite de « salope ». Quel homme
supporterait ce traitement ?
Après cinq à six tentatives, le moteur de sa petite berline
hoquette puis consent à ronronner. Il faut absolument
qu’elle la dépose chez le garagiste pour une révision
générale. Elle claque la portière (une drôle d’habitude :
elle ne ferme sa porte que lorsque le moteur a démarré.
Pas par sécurité, non, juste comme ça) et s’infiltre dans la
circulation assez fluide de ce mois d’août parisien.
Victoire décide de tirer un trait sur ses petits tracas. Elle a
opté pour une tenue simple : jean et chemisier de coton
bleu. Le tout rehaussé par deux petits anneaux aux
oreilles et une fine ceinture argentée à la taille. Elle se sent
belle, mais terriblement en retard ! Elle devra une fois de
plus payer le café à tous ses collègues.
Elle longe la rue Royale et prend en direction de la Seine.
Il fait beau sur la capitale. Victoire aime l’été. Elle descend

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la rampe d’asphalte qui mène sur le quai Pompidou. Elle
se met à chanter le refrain de James Blunt « You’re
beautiful it’s true ». Le fleuve, sympathique et complice,
brille de reflets argent, caressant les murs des apponȬ
tements. Vieux cours d’eau affable et familier, la Seine
glisse aux côtés de Victoire au rythme lent de la musique.
Pour la jeune femme, le fleuve est comme une vieille
dame qui habiterait le quartier, que l’on croiserait chaque
jour et avec qui l’on partagerait parfois une tasse de thé.
Cheveux blancs maintenus dans un chignon impeccable,
encadrant un visage ridé où se lisent encore un peu de
gaieté et de moquerie. Celle que tout le voisinage apprécie
et choie. Qui se rend à la boulangerie chaque jour et
invariablement à la même heure, d’un pas lent et régulier.
Plus loin, Victoire aperçoit les Invalides puis Notre Dame.
Sous le ciel bleu espiègle, la jeune femme a l’impression
que le jour vient à elle, comme si par magie ce n’était pas
elle qui vivait dans la Capitale mais tout ce décor qui
venait chaleureusement l’envelopper. Plus loin, le Louvre
et le Grand Palais, amis illustres mais abordables, cessent
leurs conciliabules ampoulés pour l’accompagner un insȬ
tant. Victoire se détend, le jour lui a lancé un charme. Elle
poursuit vers le Pont Neuf et contourne le Pont au
Change.
Elle rit. Hier son amie Élise l’a qualifiée d’adorable
rêveuse militante !
La sonnerie de son téléphone retentit, Victoire saisit son
sac, fouille frénétiquement à l’intérieur de sa main droite,
les sonneries régulières stridulent parfaitement en rythme
avec ses « mince, mince, mince », son carnet de chèques et
un tube de rouge à lèvres chutent au sol. Puis l’appareil
cesse son vacarme déclenchant un « merde » tonitruant.


22

Victoire se raisonne, elle sera à son bureau dans cinq
minutes, son interlocuteur attendra.
Eh bien non, le téléphone tinte de nouveau. Elle décroche.
« Bordel, Gambier, vous pouvez pas décrocher tout de
suite ! » Pas de doute c’est le divisionnaire, son chef.
— Je suis au volant, exc…
— Vous n’avez que des réponses à la con en plus. Je me
doute que vous êtes au volant, puisque vous êtes absente
de la réunion que vous avez convoquée et à laquelle vous
m’avez invité.
— Je suis là dans un instant
— Changement de programme, Gambier. Vous foncez
rue du Docteur Bourneville à l’angle de l’avenue de la
Porte d’Italie. Un accident de voiture.
— Je suis rétrogradée à la circulation ? tente de plaisanter
Victoire.
— Putain, Gambier, faut vraiment avoir les nerfs solides
avec vous. La voiture est emplafonnée dans un feu
tricolore. Et à l’intérieur, il y a un mort. Toutefois, détail
qui ne vous échappera pas sur place, le macchabée est sur
la banquette arrière.
— Mort ?
— Raide mort, rupture des cervicales, traces de coups et
tout le tralala. Deux gars se sont échappés à l’arrivée des
gendarmes. Faut dire que ces caves avaient amené la
fanfare. Bref, rapport complet dans trois heures à mon
bureau. Et cette fois laissez tomber le maquillage et soyez
ponctuelle.
— C’est très sexiste cette remarque, chef, je pourrais en
référer à…
Mais le chef a déjà raccroché.


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Michael

Paris. Gare du Nord. Vingt et une heures. Michael a
recouvré tous ses esprits. Il sait qu’on l’a drogué pour le
contraindre à se déplacer à Paris. Les migraines, l’assouȬ
pissement, la bouche pâteuse, la fringale : le diagnostic est
indiscutable. Le type qu’il a surpris hier dans le corridor a
mis sa menace à exécution. N’avaitȬil pas évoqué une
mission à remplir ici même ? Le salaud.
Les effets de la dope se sont dissipés. Et Michael doit
prendre une décision sur la conduite à adopter dans les
prochaines heures. Il a la possibilité de téléphoner au
bureau, prétexter un problème de santé puis sauter dans
le premier train en partance pour Londres. Une autre
hypothèse serait que l’inconnu du corridor reprenne
contact ici même avec lui. Michael suppose qu’il est
surveillé, suivi même. Une future rencontre est inévitable.
Et il pourrait ainsi glaner des indications pour ses
enquêtes en cours. Mais il devra s’expliquer sur cette
absence non autorisée auprès de sa hiérarchie. Pas
question d’avouer qu’il est le premier flic d’Europe vicȬ
time d’un envoi par colis express vers Paris. Il peut encore
inventer une maladie plus longue et séjourner deux à
trois semaines en France. Il n’est pas difficile de trouver

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un médecin indélicat à Londres qui lui ferait un certificat
en bonne et due forme. Certains lui doivent bien ça.
La gare est une véritable fourmilière. Comme partout
des passagers pressés se croisent, s’agitent, s’évitent,
traînant des valises, un téléphone vissé sur l’oreille,
cherchant une indication. Quelques pigeons voltigent
sous l’immense verrière. Michael avance, se fond dans la
foule, respire, retrouve des impressions du quotidien et
là, dans cette atmosphère laborieuse et fébrile, la suite
s’impose à lui. Comme toujours : dans l’action. Il va
honorer cette invitation parisienne sous contrainte et se
rendre à l’hôtel Ariane Sud. Et sa disparition de Scotland
Yard pourrait bien s’avérer utile plus tard. Traverser le
hall envahi de voyageurs, descendre quatre à quatre les
escalators vers la sortie, héler un taxi : oui, les effets de la
drogue se sont totalement dissipés.
Michael est satisfait de ne pas avoir à loger dans un de
ces hôtels de luxe impersonnels : lumière tamisée, marbre
et carte électronique d’accès. Dans la cité de Toulouse
Lautrec et Vian, les normes internationales n’ont pas
encore chassé toute poésie.
Il y a quelques années, un ami de Michael lui a fait
découvrir les textes de Saint John Perse. C’était dans un
pub. Très tard. Le type est un AfroȬAméricain rappeur
ayant acquis une certaine renommée sur les radios
anglaises. Ses textes parlent du destin des jeunes des
banlieues défavorisées, mais lui s’abrutit de lecture de
poèmes français. Ce soirȬlà, il avait déclamé un extrait
d’« Eloges » avec le phrasé du rap : « …Et aussitôt mes
yeux tâchaient à peindre un monde balancé entre les eaux
brillantes… » Ce grand Noir, ses mouvements saccadés
des épaules, les mots, la bière, le slam, le regard des filles
dont le maquillage sombrait, la fatigue du barman :

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Michael passablement ivre avait senti des frissons dans
son dos. Depuis, chaque soir avant de se coucher, ou au
cours de ses planques, il lit St John Perse. En anglais
d’abord, puis les textes originaux. L’ancien poète diploȬ
mate l’a poussé à reprendre ses vieux manuels de français
et à écouter des cours sur internet. Et dans son équipe, les
collègues ont rapidement compris qu’il valait mieux ne
pas se moquer de cette passion subite et accaparante. A
un équipier qui lui demandait dans quel groupe St John
Perse jouait de la batterie, Michael avait répondu « laisse
tomber il n’est pas programmé sur radio Bourrin. »
Tout est petit dans le hall d’entrée de l’hôtel Ariane
Sud : le râtelier de bois servant à ranger les clefs, le
comptoir et même le réceptionniste. Avec un accent
d’Afrique de Nord, il accueille l’Anglais, vérifie son
passeport et lui fournit ses clefs. Michael fait un pas en
direction de l’ascenseur (étroit) quand l’employé tend le
bras en indiquant une pièce sur la gauche : « il y a deux
messieurs qui vous attendent Monsieur Fax. »



27

Lorenzo

Du bout des lèvres, Lorenzo Bianchi aspire la crème
formée à la surface de son café. Ses yeux sont miȬclos. Il a
tout son temps.
Le liquide coule sur la pointe de sa langue puis se
répand vers l’arrière de la bouche en frôlant le haut du
palais. Tout d’abord il y a la sensation chaude et subȬ
tilement acide qui, très vite, s’efface devant une saveur
boisée et grillée. Le goût de torréfaction envahit sa
bouche, arômes de combustion, notes primitives et
végétales. Reste finalement dans sa gorge un mystérieux
équilibre entre douceur (presque édulcorée) et amertume
rafraîchissante. Chaque phase a sa température spéciȬ
fique : brûlante au départ, chaude quand le liquide imȬ
prime sa trace, tiède quand restent les dernières saveurs.
Boire un café n’est pas qu’une dégustation, un plaisir des
sens, c’est aussi une sorte d’exercice physique. Une
torture jouissive à laquelle se soumet le buveur. Un
abandon à la morsure de la chaleur. Finalement, après la
brûlure du breuvage reste une âcre satisfaction.
Chaque tasse évoque à Lorenzo de vieux bateaux
marchands dont les cales craquent sous la houle, des
images d’aventuriers mal rasés négociant avec des

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producteurs locaux dont les corps nus sont marqués par
les maladies vaincues. Une suite de clichés, mais l’Italien,
les yeux miȬclos, s’en moque.
Lui revient aussi en mémoire sa jeunesse dans les
collines de Toscane. Quand, petit, il se glissait dans la
cuisine, juste à la suite de son père qui partait de bon
matin pour les champs. Il avalait prestement le reste du
café paternel au fond du bol ébréché, quelques gouttes
amères qui lui tiraient une grimace.
Lorenzo repose sa tasse. Stéphania son épouse est
partie en « repérage ». Ce qui signifie qu’elle va de
boutiques de vêtements en magasins d’accessoires de
mode. Stéphania court, rit, rêve et fait l’amour. Depuis dix
ans aux côtés de Lorenzo, elle est comme une perpétuelle
invite à mordre dans la vie. « Pour tes quarante ans,
vacances au pays de l’Amour, avaitȬelle décidé. Direction
Paris ! DisȬmoi tes envies, j’organise tout. »
Le serveur de L’Inopiné (drôle de nom pour ce bar de la
place Flora Tristan) passe devant l’Italien. « Il a dû relacer
ses chaussures qui le faisaient boitiller lors de son
précédent passage » se ditȬil. Le client à la table d’à côté a
regardé sa montre quatre fois depuis son arrivée. Lorenzo
ferme les yeux. Il se sent détendu même si son foutu sens
de l’observation, ce réflexe qui le conduit à tout
remarquer des changements de son environnement, ne se
met jamais en veille.
Stéphania a réservé deux places à l’Opéra ce soir. On y
donne Othello. Ensuite ils iront manger dans le quartier
latin. Ces vacances sont vraiment les bienvenues car
Lorenzo souffrait d’une sérieuse baisse de moral depuis
de longues semaines. La première de sa carrière. Les
problèmes professionnels qu’il est chargé de résoudre
l’affectent souvent, trop sans doute. Mais, jamais

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auparavant il n’avait eu l’impression de totalement
piétiner dans une affaire de meurtre et il n’en pouvait
plus. Rien. Pas un indice, pas un mobile. Pas le moindre
soupçon. L’affaire est restée au point mort depuis les
premiers constats effectués sur place. Et pendant des
mois, jour et nuit, l’image du corps du jeune garçon
retrouvé sans vie sur une décharge hante son esprit.
Même les ébats avec Stéphania s’en ressentaient.
Le gamin était un type simple, entouré d’amis. Sans
ennemi connu. Pas de consommation de drogue. La
même petite amie depuis deux ans. Une famille banale,
sans histoire et sans héritage à se disputer. Lorenzo et son
équipe avaient accumulé les interrogatoires et les
confrontations. Rien.
La seule certitude concerne les circonstances du crime.
Vers dixȬsept heures, le mardi deux avril, le jeune homme
a quitté l’église San Crisogno où il avait passé un moment
avec le père Damiano. Ils se fréquentaient régulièrement.
Le garçon s’est rendu à pied vers le domicile de ses
parents via della Luce. Il devait y fêter ses vingt ans. La
dernière personne à l’avoir vu est l’un de ses camarades
qui, pour financer ses études, travaille à temps partiel
dans une pizzeria de la piazza Santa Maria. Les deux
garçons se sont fait un signe amical de la main. La suite
reste un mystère. La victime a reçu une balle dans la
nuque à bout portant. Selon le médecin légiste, le
meurtrier a contraint le gamin à s’allonger face au sol et
les bras en croix. On n’a jamais vu un délinquant tuer
quelqu’un de cette manière. Non c’était un travail de
professionnel.
Et là, plus rien ne tient la route. Il n’y a pas de contrat
sur un honnête gamin. Dieu soit loué.


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