Cris de Traverses

Cris de Traverses

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240 pages
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Description

Voici sept nouvelles d'Afrique de l'Est, de Djibouti ou des terres proches ou lointaines qui lui ressemblent comme deux grains de sable. Voici une parole parfois directe, parfois roulée dans la métaphore mais toujours scandée de poèmes. Une parole pour dire le geste d'une femme meurtrie précédant dans l'ombre le geste assassin de sa fille trompée dans son amour (Complainte de la bergère). Pour dire l'infini désespoir d'une mère dont l'unique faute est d'avoir un fils brûlant d'un idéal inadmissible pour ses concitoyens, un feu où se conjugueront la folie de l'une et la mort de l'autre (Les brûlés de la vie).

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Ajouté le 01 janvier 1998
Nombre de lectures 69
EAN13 9782296360167
Langue Français
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CRIS DE TRAVERSES

Collection Encres Noires dirigée par Maguy Albet et Alain Mabanckou

Dernières parutions

N°142 Essomba, Les lanceurs de foudre N°143 Thérèse KuohMoukoury, Rencontres essentielles. N° 144 Mamadou Gayé, Lait caillé. N°145 Denis Oussou-Essui, Rendez-vous manqués. N°146 Auguy Makey, Sur les pas d'Eml1zanuel. N°147 Ruben Nwahba, L'Accouchement N°148 Charles Carrère, Ménloires d'un balayeur, et contes et nouvelles. N°149 Salim Hatubou, Le sang de l'obéissance. N°150 Blaise Aplogan, Les noces du caméléon. N°151 Komlanvi J.M. Pinto, L'ombre du Karité. N°152 Adamou Ide, Talibo, un enfant du quartier N°153 Moudjib Djinadou, L'avocat de Vanessa. N°154 Emile Biti Abi, Myriam, lafille du tonnerre bienfaiteur. N°155 Aniceti Kirereza, Les enfants du faiseur de pluie. N°156 Jimi Yuma, Bagraines, nouvelles. N°157 Dominique M'Fouilou, La salve des innocents. N°158 Kiridi Bangoura, Le baptême des chiots. N°159 Seydi Sow,Misères d'une boniche. N°160 IdrisYoussoufElmi, La Galaxie de l'absurde N°161 Jean-François Alata, Racines brisées N°162 Harouna-Rachid Ly, Le réveil agité. N°163 Koumanthio Zeïnab Diallo, Les épines de l'amour. N°164 Bernard Ilunga Kayombo, Pleure ô pays, ou Les naufragés de l'histoire. N°165 Alain Patrice Nganang, La promesse des fleurs. N° 166 Abel Sime, Le passé composé du crime. N°167 Germain Séhoué, Au nOlnd'Houphouet. N°168 Mamadou Mahmoud N'Dongo, Ressac. N°169 Satkà-Channkà Yèmy, La lune dans ['âme. N°170 Eugène Tavares, Les exilés de Kou/nous. N°171 Ali Coubba, L'Aleph-ba-ta.

ABDI ISMAEL ABDI

CRIS DE TRAVERSES

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Maquette d'Ulrich GOJlN (CCFAR) Photo de Houssein A..~samo,extrait de «L'œil nomade N,voyage il travers le pays Djibouti. Centre Culturel Français Arthur Rimbaud / L'Harmattan.
L'Harmattan 1998 IBSN: 2-7384-6430-0 @

AVANT-PROPOS

J'offre ces modestes paroles contées au frère inconnu, À Sony Labou Tansi, Merci, tout simplement Pour avoir passé des longues nuits Fantastiques À lire et relire dans le rire La vie et demie. Sony, Bon-voyage Et une fois au pays Des vivants-morts Dis À Patrice Lumumba À Tchicaya u Tam'Si À tous Qu'ici Sous le regard quotidien des soleils Borgnes de l'histoire fait-divers

Les morts-vivants Apprennent Aux enfants

À redessiner Dans leur cœur La carte du Continent À l'image

D'une enfance éclatée Entre mille et une tribus Toutes devenues cannibales Maintenant Toutes armées Maintenant Pour s'entr'aimer pacifiquement et Pour nourrir En exils, en guerres fratricides, en famines, en épidémies... En autres maux faits-divers La chronique du temps présent Coincé entre un hier perverti Et un demain mort-né... C'est pourquoi je t'emprunte une phrase pour illustrer les nouvelles qui composent ce recueil afin de te dire qu'elles te doivent beaucoup. À travers elles, j'espère apprendre à crier, c'est-à-dire à parler, simplement,

comme toi, des mots

«

cœur de passe

))

pour faire fidèlement, tel un griot infatigable des temps modernes, la chronique et la généalogie des minableries imbéciles et heureuses qui malmènent tant la Vie en Mrique, et en particulier ici, en Mrique de l'Est:
«J'en appelle au rire de sauvetage. J'exige le courage
)).

engageants

tragique de se marrer en connaissance de cause
SONY LABOU TANSI, messager

parti trop tôt à M'Pemba (1947-1995).

L'ensemble de ces nouvelles est dédié également à mes (ex-)élèves de la seconde 8 de l'année scolaire 1994-1995. À vous tous, je dis simplement:
e(

Contez-moi l'Afrique,

L'Afrique de l'Est De votre Enfance éclatée Avec des mots, Avec des cris de traverses, Avec des paroles vécues, Au quotidien, Et contées À l'ombre grimaçante Et morbide De vos dés-

Espérances.
A. J. A (décembre

»

1995)

L'ENFANCE ÉCLATÉE

LA COMPLAINTE

DE LA BERGÈRE

Ton royaume sera de nostalgie Ton langage la prison d'un exil Absente Absente Absente
FERNANDO D'ALMEIDA

TAM-TAM BLESSURE

Comme une blessure surgie, Claire-Douleur, de l'Enfance, Du tam-tam immémorial, Mon-Ton-Son Cri coule, S'écoule lentement dans Mon-Tan-Son crachoir Percé de mille trous: Il laisse s'échapper La complainte de la Bergère trahie par Ses rêves d'un Présent Qui n'est Pas l'enfant Monstre et mort-né D'hier et de demain.

12

FAIT-DIVERS INFORMATION

L 'tlsage des transistors ne les a pas rendus plus sots, mais la sottise s'est faite plus sonore.
JEAN ROSTAND

Tôt le matin du vendredi 22/04/2034. Une radio portative. En permanence branchée sur Radio Sans Frontières. Une voix. Celle enjouée d'une journaliste qui semble heureuse de vivre et d'informer la grande masse d'oreilles incultes en informations véridiques les concernant.
«

... Nous allons finir maintenant la chronique afri-

caine par un fait-divers que notre envoyée spéciale en Mrique de l'Est va nous relater en détails. Lalitou, c'est à toL.. Lalitou, tu m'entends ?.. Oui, oui, je t'entends parfaitement !... Bon alors dis-nous tout sur ce faitdivers... D'accord... À Ras-Beine a eu lieu, il y a une semaine, un meurtre horrible et d'une sauvagerie inimaginable. Une femme nommée Sagal a en effet tué son mari alors qu'il était plongé dans un sommeil profond. Et pour ce faire, elle l'a ébouillanté. Oui, mesdames et messieurs, vos oreilles ont bien entendu, elle l'a ébouillanté de sang-froid :elle a renversé une marmite pleine d'eau bouillante sur la tête de son mari. Selon certains Ras-beinalais c'est. comme-ça qu'on appelle les habitants de cette ville située en Mrique de l'Est - M. Bachir, le regretté mari assassiné sauvagement, était un homme apprécié de tous pour sa générosité. 13

Actuellement, selon des sources également sûres mais tout de même divergentes, la meurtrière serait ou en fuite ou en prison. Enfin, selon la meilleure amie et co-épouse récente de Sagal, le motif du crime serait la jalousie... Chères auditrices et chers auditeurs, comptez sur moi pour vous tenir informés de ce fait-divers palpitant qui promet d'être riche en rebondissements. À suivre donc ».
*

Le poste de radio appartient à Cheikh Lamine Doukoureh. Il l'éteint en murmurant plusieurs fois entre ses dents: saloperie, saloperie, saloperie... Il connaît Sagal personnellement. D'où ce mot: «saloperie» . Il sonne comme une bénédiction marmonnée aux oreilles des fonctionnaires matinaux qui passent devant lui pour se rendre à leur lieu de. travail. Ils répondent béats: Amen Cheikh, en hochant la tête de contentement. C L D, comme l'appelle affectueusement l'élite bien pensante et universitaire d'Ammercake, habite le quartier populaire de Qalelisso. Il se tient debout devant la porte de sa maison avec un long et autoritaire frotte-dents à la bouche. Il attend le retour de son fils aîné Mahdi, parti acheter deux baguettes de pain, à une marchande ambulante. Elle passe deux fois par jour dans le quartier. Après avoir éteint la radio, il malmène énergiquement ses gencives avec son frotte-de.nts. Il crache une salive baveuse et abondante rougie par un peu de sang. Et il continue de marmonner une « saloperie » par seconde.

14

*

Le Cheikh Lamine Doukoureh connaît Sagal. Depuis longtemps. Il se souvient très bien l'avoir vue presque trois années. plus tôt. Le Cheikh,marabout .à ses heures perdues en dehors de la mosquée, l'avait reçue pour une consultation. Tard un soir. Saloperie, dit-il, en repensant à la dernière fois où Sagal était venue le consulter. Ce soir-là, ce qui l'avait surtout frappé dans la jeune femme, c'était son regard. Elle n'avait pas le regard d'ordinaire éteint, morne, fuyant et baissé de presque toutes les femmes riches, ses clientes attirées à Ammercake, qui viennent le consulter régulièrement. Oui, .Sagal avait un autre regard, se souvient-il. Ce soir-là, Sagal avait un regard fragile. Un regard d'une fragilité non pas soumise et craintive mais rageuse, passionnée et brûlante de désir. Elle voulait obtenir coûte que coûte ce qu'elle désirait: elle voulait forcer la main au destin afin que son petit-ami du moment acceptât de l'épouser. Car elle l'aimait d'amour-vie-et-de-mort. Il s'agissait de Bachir. Mais ce play-boy notoire de Ras-Beine faisait tout pour tenir sa langue, loin, mais alors-là très loin, c'est à dire à des années-lumière, de toute question relative ou même allusionnelle au mariage. Pour balayer les fortes hésitations de Bachir, elle s'adressa à C L D. Ce dernier l'aida à réaliser son désir. Mais à quel prix ? Voilà la question qu'il se pose, ce matin-là, en se tenant devant la porte de sa maison et en bénissant chaque passant

d'une

«

saloperie

))

matinale murmurée entre ses dents
* 15

ensanglantées.

Mahdi revient en sifflotant. Les deux baguettes de pain sont dans un sac en plastique transparent acheté dix lodis. Il s'arrête tout à coup. Il ramasse un caillou aussi gros que sa tête d'enfant chétif de dix ans. Ille jette de toutes ses forces sur un groupe de vautours au long cou déplumé, sales et bagarreurs. Ils se disputent férocement les tripes d'un rat imprudent: il est mort noyé dans un fût plein d'huile chez Boulegoule, le célèbre boutiquier d'Ammercake. Aucun des vautours affamés ne s'envole. Même celui qui a reçu le projectile inoffensif reste au sol. Il préfère crever plutôt que de quitter la moindre bouchée du rat mort; quel oiseau de malheur, pense Mahdi. Il crache de mépris dans leur direction. Tout en se dépêchant de rejoindre son père, il caresse, au passage, la bosse d'un jeune dromadaire qui rumine non loin de la maison familiale, assis tranquillement près du tronc famélique d'un acacia. Ce dromadaire appartient au Cheikh. Après le petit-déjeuner, Mahdi compte rendre visite en cachette à Tassilla, là-haut sur Sa colline. .

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LE BLUES DE LA BERGÈRE
«

You creep what you sow»
LUCKY DUBE

Il pleuvait sur Ras-Beine. Couchée près de son mari, Sagal restait éveillée. Elle avait une idée en tête. Depuis des heures, elle écoutait le bruit sourd et parfois désordonné que la pluie tambourinante produisait sur le toit. Elle n'était que haine. Elle avait du mal à respirer correctement. Trop de haine s'était accumulée dans son cœur. Cette nuit, à chaque fois que Bachir bougeait dans son sommeil, en ronflant près de son oreille droite, une haine terriblement dévastatrice l'étouffait. Par vagues successives. Elle voulait le tuer. Le tuer. Le tuer. Sagal avait décidé de tuer Bachir à l'aube. En attendant, elle se répétait sans cesse: tout arrive à qui sait attendre. Parfois, pour changer, ses lèvres murmuraient dans l'obscurité: je te tuerai Bachir. Pour tout ce que tu m'as fait, je réclame ta vie. Pour le prix de tout ce que tu as fait pour rendre ma vie invivable, je réclame ta vie. Je refuse de porter seule, autour du cou, ce chapelet de rêves avortés qui se nourrissent de mon sang, qui sucent mon sang pour m'exiler, à petit feu intérieur, de la vie. Crois-moi, désormais nous serons deux à le porter, ce lourd collier de haine que tu m'as passé autour du cou. Et cette fois-ci, seule la mort pourra exaucer mon désir. *

17

Un an après leur mariage, juste après la naissance de leur fds unique, Sagal était encore dans ses quarante jours, lorsque Bachir recommença à conter fleurette à l'entrejambe libéré de certaines Ras-beinalaises heureuses d'entendre les coups de boutoir clandestins de ses sérénades sexuelles. Et comme nous le savons, tout se sait à Ras-Beine grâce à Radio-Trottoir et à certaines langues malintentionnées. En tous les cas, le caractère malfaisant d'une rumeur dépend surtout, dixit RadioTrottoir en personne, de la position du soleil par rapport à la ville. Plus il se trouve haut dans le ciel et plus la rumeur est brûlante. C'est à dire malfaisante. Elle chauffe d'une manière excessive la langue assassine et prolifique de certains Ras-beinalais. Ils se transforment alors en de véritables machines à faire souffrir. En toute innocence bien-sûr.
*

Sagal savait tout. Elle savait absolument tout sur ce que Bachir essayait de lui cacher. Grâce à RadioTrottoir. Au début, elle souffrit à cause de ses infidélités arrosées comme toujours de grosses chopes de bière. Puis, il y eut le second mariage de Bachir. Avec la meilleure amie de Sagal : la richissime et confortable Mlle N.
*

En ce début de soirée, Bachir ne pensait pas trouver tous les vendeurs ambulants de café et de thé de Ras-Beinedans le restaurant - en fait un bar qui ne
disait pas son nom

-

du vieux Loubeloube

Dounia. En

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ville, ils étaient connus sous le nom des treize enfants de Loubeloube Dounia, le Bossu, parce qu'ils travaillaient tous pour lui. Certains étaient orphelins. D'autres non. Et à tous, on avait dit simplement: allez en ville, à Ras-Beine, chez votre cousin Loubeloube Dounia. Il vous accueillera à bras grands ouverts car il est riche. Il pourra vous inscrire à l'école et vous nourrir convenablement. Méfiance, pensa tout de suite Bachir, voilà au moins treize oreilles parmi les innombrables oreilles de Radio-Trottoir. Etaient présents aussi, à l'autre bout de la salle, ses trois véritables amis: larine le timide gynécologue, Govan avec son sourire moqueur et rusé d'instit blasé, le Patriarche dont le véritable nom était Sesamimaux. Il dirigeait l'Eveil Fraternel, le journal où travaillait Saga!. Il l'avait connue avant Bachir parce qu'ils étaient originaires de la même ville: Ammercake. Elle était comme une amie d'enfance pour lui. Bachir marcha en zigzaguant habilement entre les tables bruyantes et encombrées de chopes vides ou pleines de bière pour aller vers celle où étaient assis ses amis. Il se laissa tomber lourdement sur une chaise. Il se sentait bien avec eux. Il leur offrit un dîner fastueux en lançant tout bas cette confidence: «C'est aux frais de la nouvelle princesse. Ils sourirent, complices. Tous les vendeurs ambulants dressèrent aussitôt les oreilles en sortant vite-fait leur antenne-micro enregistreuse. 19

t

- Alors, quand vas-tu nous présenter cette mystérieuse Mlle N.? Tu as peur que je te la pique ou quoi ?, reprit le Patriarche.
- Justement je voudrais vous parler d'elle ce soir. Mais chut. pour l'instant n,murmura-t-il en indiquant...du regard les treize enfants de Loubeloube Dounia. Ils patientèrent difficilement jusqu'au départ des enfants chéris du vieux barman-bossu déguisé, nouvelle loi oblige, en faux restaurateur. - Je suis sûr que vous connaissez cette mystérieuse Mlle N. Vous la connaissez même très bien, dit Bachir. - Tu sais, on a cherché. Mais en vain. Alors donne-nous vite le nom de cette riche souris à qui nous devons ce dîner, dit le Patriarche. - Il s'agit de Chougri, la meilleure amie de Saga!. Voilà, je compte me marier avec elle. Le plus rapidement possible.

- Et Sagal? demanda le Patriarche.
- Tu vas divorcer ?enchaîna larine pragmatique. idée! Polygame alors ?, reprit larine. Non, non, répondit choqué Bachir. Quelle I

- C'est ça, acquiesça Bachir.
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_ Ah ! Le salaud! D'un côté Sagal, la beauté instruite faite femme, et de l'autre, Chougri la richesse sonnante et trébuchante à gogo jusqu'à la fin de tes vieux jours. De plus, comme vous êtes de la même tribu et que son père est haut placé et qu'il a surtout du mal à trouver un mari à sa fdle. chérie de tous ceux qui sont en âge de bander à Ras-Beine, tu t'es dit, quand même, voilà plus que jamais l'occasion de me faire des c... en billets de banque. Convertibles à loisir en grosses voitures made in japan. Je vois d'ailleurs d'ici toute cette scène comme dans un film de série J - comme jambes en l'air- bien-sûr. Car tel qué je te connais, c'est tout en la beugzant bien et profond un jour, ou était-ce hier soir après le kath, ou tout à l'heure dans l'après-midi, avant de te rendre au mabraze, que cette idée du mariage t'est venue à l'esprit. Tu t'es dit alors: Chougri, mmmm Chougri, Chougri, c'est la porte grande ouverte sur le paradis de la haute administration publique, paradis après lequel tu cours et qui, reconnais-le, t'est refusé puisque tu n'as pas les diplômes requis pour accéder à un poste de responsabilité, remarqua Govan tout en mordant à pleines dents dans un gros morceau d'une viande bien dodue et dégoulinante de graisse que le cuisinier-serveur venait juste de poser devant lui. Govan ouvrait la bouche pour la première fois de la soirée. Et apparemment, vu son appétit, il n'allait pas en rester là.

_ Tout juste! finit par avouer Bachir. Iarine et le Patriarchesifflèrentd'admiration. _ Là je te tire mon chapeau: c'est toi le plus fort. Tu m'as battu, dit bon prince Le Patriarche.
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- Je me demande ce qu'elle vous trouve toutes, dit Iarine jaloux. Et pour cause, même en exerçant le métier si envié à Ras-Beine de gynécologue, il était le plus coincé du groupe. - Et merde! voilà que ça recommence. C'est la nième fois que tu leur poses cette question, et ce sera la nième fois qu'ils vont te répondre: apprends à mentir à nos. sœurs et tu les auras toutes, remarqua Govan en avalant sa dernière et troisième bouchée de viande.
-.

Arrête de dénaturer nos propos, répliqua le

Patriarche à Govan. Puis, il dit ceci à un larine quelque peu contrit après l'intervention de Govan. N'écoute surtout pas le monologue sacrilège de ce monogame endurci qui est, franc11ement, d'une fidélité insultante pour l'ensemble de la gent féminine de Ras-Beine. C'est simple, écoute-moi attentivement et tu vas tout comprendre. Le Patriarche était respecté dans le groupe des quatre comme étant le seul à pouvoir rivaliser avec Bachir en matière de jambes en l'air vite levées, vite consommées, vite usées et finalement vite jetées. En quelques jours. Tu sais, dit-il doctement en allumant un cigare, pour satisfaire les besoins naturels de nos frangines, sache qu'il ne suffit pas d'avoir un gros « salah » infatigable pour bien les travailler. Non elles veulent plus :elles veulent de la douceur. C'est à dire quelqu'un qui sache parler le langage mystérieux de leurs rêves. Bref, il leur faut un expert en mentir-vrai. Comme moi. Comme Bachir. C'est tout. Et le tour est joué. Crois-moi! Même si côté physique, la Dame Nature ne t'a pas gâté, suis mes conseils et tu seras toujours heureux. 22

ça m'a l'air d'être une bonne recette, approuva timidement larine.

_ Oui,

_ Recette minable pour un mandrill puceau et minable, dit Govon en faisant mine de compter les chiures de mouches collées au plafond.
C'est moi que tu traites de puceau?, se fâcha larine en oubliant au passage les autres mots utilisés par l'instit pour parler de lui. il fit mine d'être sur le point de sauter sur Govon. Personne ne fit semblant de le retenir. Govan, très sérieux, commença de compter, non sans avoir lancé discrètement un .clin d'œil complice aux deux autres. Une, deux, trois... Puis en fixant du regard larine, il dit: qui se sent puceau, timide et morveux se mouche d'abord, avant d'utiliser sa main en solitaire pour ce que toi aussi, tu sais si bien faire man! Et tout man...drill qu'il est, il n'emmerde pas le monde avec une susceptibilité mal placée. C'est tout! Alors lâchemoi les oreilles, d'accord? _ Retenez-moi ou je vais faire un malheur en lui cassant la tête avec cette bouteille, dit Iarine pour se défendre mollement. Comme à son habitude, pour faire semblant de calmer ses deux amis, Bachir intervint en parlant un espagnol approximativement correct. _ Calmataté amigosses IVous voulez que toute la ville dise demain qu'il y a eu une nouvelle bagarre d'ivrognes chez Loubeloube Dounia ? Vous savez trèsbien que les empêcheurs de boire en rond n'attendent 23 _ _

que ça pour fermer ce bar-restaurant. Dounia qui passait par là l'approuva de la tête. lisse calmèrent. Surtout larine. Soyez sérieux un instant. Voilà, j'ai un problème. Oui, un problème que je qualifierai de technique. Et j'ai besoin de vous pour m'aider à le résoudre. On t'écoute, dit le Patriarche.

- Voilà, il s'agit de Saga!. Je ne voudrais pas qu'elle apprenne que je vais me marier. - Quoi? Tu ne lui as pas parlé de ton projet ?, demanda larine. En entendant la question posée par larine, Govan éclata de rire. Puis, il lui dit: - T'es malade ma parole! C'est pas croyable! Il faut te connaître pour arriver tout simplement à croire, ou même à imaginer un seul instant que des gens comme toi existent vraiment sur cette foutue planète. Bachir et Sesamimaux se mirent à rire aussi. Attends! Ne te fâche pas! C'est juste une remarque, entre amis! Mais dis-moi, est-ce que tu vois Bachir en train de dire

à Sagal

:

ma chérie, j'ai une bonne nouvelle à t'ap-

prendre. Je vais me marier bientôt avec ta meilleure amie, Chougri. Alors tu en penses quoi?

- C'est un coup à se faire flinguer, répondit larine après une longue et pénible minute de réflexion. - Parfaitement, dit Govan en lançant unenouvelIe fois un clin d' œil discret et complice aux deux autres. Voilà que je retrouve le larine que je préfère: celui qui sait analyser rapidement une situation et qui
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