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Dakar, la touriste autochtone

160 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 39
EAN13 : 9782296387812
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DAKAR
LA TOURISTE AUTOCIITONE

cg L'Harmattan, 1986 ISBN: 285802-785-4 ISSN : 0223-9930

Aïssatou Cissokho

DAKAR
LA TOURISTE AUTOCHTONE

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Collection Encres noires Sous la direction de Gérard da Silva

Guide de littérature africaine, Patrick Mérand - Séwanou Dabla. 1. Crépuscule et défi, Cyriaque R. Yavoucko. 2. Les saisons sèches, Denis Oussou-Essui 3. Renaître à Dendé, Roger Dorsinville 4. Sarraounia, Abdoulaye Mamani 5. Mourir pour Haïti, Roger Dorsinville 6. Concert pour un vieux masque, Francis Behey 7. L'étonnante enfance d'Inotan, Anthony O-Biakolo 8 et 9. Le dernier de l'empire (2 tomes), Sembène Ousmane 10. Les exilés de la forêt vierge, I-P. Makouta-Mboukou 11. La mort de Guykafi, Vincent de Paul Nyonda 12. Soleil sans lendemains, Tchicaya Unti B'Kune 13. Le temps de Tamango, Boubacar Boris Diop 14. Orphée d'Afrique, Werewere Liking et Manuna Ma Njock 15. Le Président, Maxime N'Debeka 16. Toiles d'araignées, Ibrahi'ma Ly 17. Remember Ruben, Mongo Beti 18. Les ruches de la capitale, Ismaïlia Samba Traoré 19. Les Sofas, B. Zadizaourou 20. Du sang pour un trône, Cheick ANou N'dao
21. Elle sera de Jaspe et de Corail,

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Werewere Liking

22. Le dernier des cargonautes, Sylvain Bemba 23. Vive le Président, Daniel Ewandé 24. Quand les Afriques s'affrontent, Tandundu E.A. Bisikisi 25. Le pacte de sang, Ngandu Nkashama 26. Les eaux qui débordent, Bassek B.K 27. La retraite anticipée du Guide Suprême, Doumbi-Fakoly 28. Au verso du silence, Ernest Pépin 29. L'or du diable, suivi de Le cercle au féminin, Moussa Konaté 30. Biboubouah. Chroniques équatoriales suivi de Bourrasque sur Mitzic, Ferdinand AlloghoOké 31. Leur figure là... Nouvelles, Towahy 32. La République des Imberbes, Mohamed A. Toihiri 33. La re-production, Thomas Mpoyi-Buatu 34. Comme un signe dans la nuit, Poèmes. Barnabé Laleye 35. Prisonniers du Ponant. Poèmes Emile Glogoudou 36. Retour à Soweto, Sipho Sepamla 37. Fils du chaos, Moussa Konaté 38. La mort faite homme, Pius Ngandou Nkashama 39. La reine captive, David Ndachi Tagne 40. Vie et mœurs d'un primitif en Essonne quatrevingt -onze, Pius Ngandou Nkashama 41. Les filles du président, J.O. Kimbidima

A mon père

I

N'dakarou: une ville, une cité, une vie, des hommes et des femmes. N'dakarou, un nom qui remonte le temps. Aujourd'hui c'est Dakar. Une chanson au loin retentit, un timbre sonore lâcha le mot N' dakaaarooo... Mon oreille se dressa, mes yeux s'écarquillèrent, un corps s'immobilisa. Je me retournai. Il n'y avait personne aux alentours. Ma mémoire venait de faire résonner une petite caisse à chansons enfouie en elle. Des confins de ma cervelle ce nom me parvenait comme du dehors. C'est terrible, cette ville appelle les gens à tout moment où que l'on soit, peut-être même d'outre-tombe. N'dakarou 1980. Je naviguais dans une autre barque, en Europe, à la pendule blanche. Dix mois me séparèrent de cette ville. Le temps jouait à la galipette. Les instants passaient et repassaient interminables. Les jours duraient plus de vingt-quatre heures. Je n'osais plus penser aux mots semaine et mois. Ils contenaient trop de tristesse et d'alanguissement. L'horloge marcha jusqu'à la fin. Je refaisais surface. C'était sous le ciel de Yoff là où j'avais embarqué pour la première fois dans un avion. Tout mon corps palpitait, mon cœur roulait sur des rails. La carlingue allait toucher terre, mon état ne changea pas. A travers le hublot à côté duquel j'étais rivée, mon regard avait déjà parcouru cent fois l'espace que j'entrevoyais. Ce regard me transporta sur le sol avant même que mes pieds n'y soient. J'étais à l'instant à l'extérieur de l'avion. Ma mine morose fut accueillie par un paysage moribond. 9

Le sol était clairsemé d'herbes sèches jaunâtres. Le mort saisissait mon regard à la gorge. La gaieté, elle, avait rompu tout contact avec cette atmosphère. Les herbes étaient vertes pourtant, me disais-je à contrecœur tandis que mes yeux persistaient à fixer ce jaune. Après une longue observation je finis par distinguer la couleur verte. Mon imagination triomphait sur le réel intact pour me donner satisfaction. La lumière du jour éclairait encore ce paysage, le soleil s'en allait paisiblement vers sa demeure nocturne, parcourant son chemin. Une très pâle fumée, la masse de poussière soulevée par l'atterrissage de l'engin, recouvrait le terrain. La chaleur envahissait l'enceinte de l'engin. Elle était lourde bien que pas trop accablante. Nos deux premières hôtesses d'accueil, la mort et la désolation, s'exhibaient hautainement. Par cette porte de macchabée que je venais de traverser, le temps et l'atmosphère étaient affectés. Je refaisais mes premiers pas sur ce territoire rude avant de pénétrer dans cette ville, N'dakarou. La désolation se trouvait en moi-même, comme corollaire à la vision de l'espace, mais également comme sentiment que je portais depuis Bruxelles. Il s'était propagé dans mon être durant tout le trajet à travers les nuages et les cieux. Je venais seulement de le faire éclore à Dakar, là, déjà sur cet aéroport. Je ne me sentais pas bien. Je palpitais, pressée de revoir la cité que mon esprit n'avait pourtant jamais quittée. Je frémissais pour toutes les interrogations qui me fracassaient le cerveau et qui ne . pouvaient avoir de réponse qu'ici, à N' dakarou. - Que se passait-il dans cette ville? - Comment vivait-on durant mon absence ? - Qu'étaient devenus les gens que j'avais quittés? - Aurai-je les mêmes attaches que naguère? Les questions foisonnaient çà et là, les unes chassaient les autres, les mêmes revenaient cent fois. Je délirais à la fin dans un univers de nuages spirituels, un monde étrange. La réalité était certainement à l'affût quelque part. Elle guettait les égarés, les revenants illusionnés dont moi. D'entrée de jeu elle se présenta. Elle attendait. Je 10

n'étais pas l'hôte particulièrement convoitée. La réalité était ici pour tous ceux qui revenaient d'ailleurs, les absents, qu'elle accueillait dans sa robe désolée. Une robe jaune aux motifs d'herbes sèches, de grains de sable brûlants et brûlés. N'dakarou recevait à sa façon. Elle n'était pas juge de ce qui est bon ou mauvais pour elle-même, pour ses hôtes, pour ses habitants. On l'avait laissée tout simplement en guenilles. Et ce devint sa façon à elle d'être. Dakar recevait telle qu'elle était, désolée. Durant dix bons mois je fus hors circuit, loin de N' dakarou. Le temps s'était arrêté. L'horloge noire ne marchait plus, de temps en temps elle tintait très fort, réveillant en moi des douleurs spasmodiques qui correspondaient à des cycles. Naissance, enfance, et adolescence furent vécues dans cette ville. Quand la cloche s'agitait, chaque période tirait dans son sens, par mille ramifications, mille liens. Le tout aboutissait au même point, au même nœud, N'dakarou. La naissance et l'enfance avaient été limitées par le temps. Enfouies dans des crevasses qu'elles s'étaient elles-mêmes construites en vieillissant, elles refaisaient surface au contact de certaines personnes, d'images, d'objets et de choses qui les remuaient. Chaque âge vécu, passait, se diluait en souvenirs, et curieusement il se consolidait en souvenirs, presque en stratums. Loin de Dakar, rien n'était plus réel, mais image et esprit. Je pensais et me rappelais ce qui fut en un moment ou en un autre attaché à ma propre existence. Loin de Dakar, le temps se transmuait en une bande kilométrique, s'enroulait sur lui-même. Il devenait une boule fragile qui se tient entre la main. Le temps s'était arrêté. Je m'efforçais d'intervenir, malgré moi cette transformation s'avéra inévitable parce que liée à la loi du voyage. J'avais fait mes malles et, là-dedans, je me rendais compte que je n'avais emporté que les instants vécus à Dakar. Tout ce qui eut lieu une seconde après était resté là-bas en secret. Dès cet instant j'étais d'ailleurs... On ne peut en aucun cas connaître des choses étrangères à sa propre existence physique et matérielle dès lors que l'on quitte un cadre donné en un moment donné. Le Il

problème résidait là pour nous, absents de longue durée. Notre relation avec cette ville devenait purement passéiste. Mais elle n'était pas que vide. La boule se déroulait somme toute. Quelquefois, le courrier et les photos aidant, je faisais un autre retour spirituel. Je voyageais de la sorte quand, épisodiquement et de manière événementielle, la presse et les médias d'Europe parlaient de nos pays. Le téléphone dans cette situation apparaissait comme la découverte la plus fabuleuse, parce qu'il permettait de joindre en un clin d'œil les parents, les amis et les connaissances. Je revivais l'ambiance de cette ville tout en étant hors d'elle à travers les regroupements occasionnels avec les compatriotes. J'attachais beaucoup d'importance aux déjeuners dominicaux en groupe avec des amis, des parents. Nous reconstruisions, lors de ces rencontres, urie ville miniature, malgré cela la vraie nous coulait à travers les doigts. Mais les voyageurs nous apportaient des nouvelles fraîches. En nous retrouvant en Europe, le temps s'arrêtait aussi pour eux, un peu plus tard par rapport à nous. Ces nouveaux nous abreuvaient d'informations, nous qui ne vivions plus que d'imaginations interrogatives. Nous nous créions une Dakar évolutive par déduction du passé que nous connaissions. Parce que nous étions certains d'une chose, que dans cette cité tout était mouvance accélérée. Le train de la vie y marche à grande vitesse. Après les narrations des nouveaux, tous les esprits se trouvèrent alors standardisés. Nous nous retrouvions sur le même pied d'égalité. Mais ils avaient emmagasiné, eux, des images mentales que nous autres « vieillots» ne possédions pas. Alors nous tentions de nous les visualiser. Illusions. Une angoisse me saisissait. Elle secouait tout mon corps, empoignait de plus en plus mes nerfs. Mes sens s'impressionnèrent et crachèrent de partout ce sentiment d'anxiété. Ma solitude me pesait comme un fardeau. Je pensais à d'innombrables choses. Bâillonnée dans un siège de cet avion, la bouche cousue, ma cervelle fermentait. Je n'avais pas d'interlocuteur. Ma langue se serait déliée si j'avais eu quelqu'un à qui parler de tout et de rien. Je 12

pourrais rire comme une dingue peut-être, ma figure serait radieuse. Cet espace méchant ne captivait pas mon attention. Esseulée, je mis pied à terre. Au loin, sur la terrasse de l'aéroport mes parents me faisaient signe de la main. Je fis pareil, le sO\lrire aux lèvres. La tension s'éclipsa... N'dakarou... Trois années s'étaient écoulées: meublées de problèmes, d'obstacles, sans oublier le cafard; les tableaux de maîtres qui les égayaient furent l'espoir et le coùrage. Autrement tout sombrerait. Les années passaient... dirait la grand-mère, contant une histoire de fées à ses petits-enfants. La narration se bâclait, résumée en peu de mots et de gestes. Ce serait un calvaire que de citer tout ce que l'on fait instant après instant durant toute une journée. Certes, pareille démarche est possible. Il n'en est pas de même dans le cas d'une année, de deux années, de trois années. Dakar était là dans mes pensées. A travers le temps elle surgissait puis, s'engouffrait. Elle jouait à cache-cache' avec ceux qui l'avaient laissée tomber pour de multiples raisons. Elle adore avoir ses propres fils dans ses entrailles. Loin d'elle, le cordon ombilical s'étire. Il s'écartèle en différents endroits stratégiques. Une tactique bien belle de faire valoir ses droits de mère abandonnée. Nostalgie, malaise et fatigue sont les conséquences de ses secousses. Gare aux faibles qui manquent de ténacité et de lucidité. Cette ville veut surtout qu'on pense à elle, qU'aI) se rappelle d'elle. Elle n'exige pas seulement que l'on existe, physiquement en elle. Elle réclame cette bidimension qui' lui est nécessaire. Elle faisait partie de mes meubles pendant ces trois ans.,' . .Mais cette fois, je lui ramènerai un autre compère. ' La dernière semaine avant notre arrivée, elle s'était

emparée de nous. Fin juillet, la folie nous gagna de
manière très vive. Une flamme invincible' traquait. nos" nerfs, de la tête au corps tout entier. A tout moment, nous parlions de N'dakarou ou pensions à N'dakarou. Il n'y avait rien à faire. Notre thérapie fut bien simple. Nous suivions nos sentiments tels qu'ils apparaissaient. 13

.

Cette folie trouva son terrain de prédilection à la soirée animée par Youssou Ndour à Paris. L'artiste fit son irruption sur la scène et, au même instant, nos âmes et nos corps furent incendiés. L'atmosphère de la salle était plus qu'enflammée. Sur la pointe des pieds, je m'efforçais de me tenir debout afin de mieux distinguer le chanteur. Ne l'ayant jamais vu, je cherchais ainsi à me mettre au diapason. Certains comparaient Dakar à Paris; mais dans ce cadre de gaieté et d'ambiance, la mesure jadis établie entre les villes ne me semblait plus être vraie. N'dakarou possédait quelque chose de métaphysique. Elle était l'éden vers lequel il fallait aller à tout prix. Durant cette fameuse nuit, Dakar n'était plus dans nos esprits que le chant et la danse personnifiés. Elle était là devant nous, palpable et visible. Elle s'incarnait dans la voix de Youssou, épousait les contours de sa bouche, de ses lèvres. Sa chair n'était plus que celle de ce cantateur que nous voyions se mouvoir et gesticuler sous nos regards avides. N'dakarou devint noire. Sa figure exhalait la chaleur, des sueurs en coulaient, huilant sa peau. Ses yeux brillaient, du fond étincelaient deux perles noires dans un liquide rouge pâle. Le blanc était chassé, cette couleur n'existait pas du tout dans ses yeux. Elle était grande, Dakar, sa stature dépassait la moyenne. Nous avions affaire à un type élancé, mince et bien portant. Un vrai mâle drapé dans un boubou traditionnel, un niéty abdou lactescent; la lumière des lampes assaillait cet être, cette ville, lui donnait tout son charme. On se croirait sous les tropiques. Nous y étions pourtant. Rien ne nous faisait penser le contraire. N'dakarou se faufilait également à travers les « khessals », complètement dénaturée et abâtardie. Elle avait honte de ne plus garder sa pigmentation originelle qui la caractérise. La mode l'avait conduite à ce carrefour des changements instantanés, dans ce monde de caméléons. L'éclaircissement artificiel de sa peau en certains endroits la gênait, elle supportait alors mal la chaleur, ses aisselles et ses pores dégageaient ainsi des soupçons d'odeurs presque cadavériques. N' dakarou était à travers les bijoux, les grands boubous brodés et dorés de ces femmes venues en 14

masse dans cette soirée. Elle adore les métaux précieux tels l'or et l'argent qu'elle a toujours convoités. Elle ne se lasse jamais de se les mettre en toute occasion. Plus que pour charmer, elle se sentirait nue sans ces apparats devenus naturels. Qu'ils soient faux ou vrais métaux, qu'importe. L'essentiel pour elle c'est qu'elle les voie reluire autour de son cou, sur ses oreilles, à ses poignets et même à sa cheville, ou très souvent sur une canine bien en vue au cas où elle sourirait toutes dents exposées. Des femmes qui n'existent qu'à N'dakarou. Loin de cette ville, je me disais qu'elles ne pouvaient être que de chez nous. Critiquées au pays, hors de celui-ci je pensais très sincèrement que Dakar ne pouvait qu'être fière de posséder des créatures si uniques. Aucun pays n'en veut certes, mais aucun ne peut non plus en avoir de telles. Au regard de leur visage. artificiellement blanchâtre, maquillé avec excès, à leurs façons sublimes de charmer et de plaire aux hommes et aux femmes - on devinait et vivait Dakar ce soir-là. Ces femmes ne semblaient pas venir des fins fonds du dix-huitième arrondissement. Comment pouvaient-elles habiter les greniers, les taudis et les squats de ce quartier aux odeurs coriaces. Les rues Marat, Poissonniers, de Suez et autres ne pouvaient avoir le privilège d'accueillir ces êtres dans ses maisons. Les cafés ne devaient pas les avoir reçues dans leur ambiance «d'immigrée ». Et les hôtels pouilleux ne les avaient jamais vues. Etaient-elles arrivées à cette soirée en Rolls ou en Cadillac après avoir traversé toutes les rues des seizième et huitième arrondissements. Elles avaient l'air d'appartenir pour quelques secondes au monde luxueux et féerique des riches de Paris. Je vois! Elles sortaient tout droit de l'Elysée, de ce palais fort accueillant. Face à ses fesses rondes et charnues, nous vîmes dans toute sa splendeur Dakar la sensuelle. Elle se tortillait çà et là sur la scène, s'exhibait dans des numéros de danse que je ne connaissais pas. Nous voulions tous voir et apprécier ces gestes nouveaux, les emmagasiner à tout jamais. La foule se grouillait en synchronisation avec la 15

musique. Tous s'étaient branchés sur Youssou, l'orchestre et les danseuses. Une sorte de symétrie s'établissait entre le podium et la foule. Aux sons et actes sur la scène correspondaient les réponses des spectateurs. Ce jeu aboutissait en fin de compte à un dialogue de répliques uniquement. La scène s'élargissait à toute la salle. Il n'y avait plus de spectateurs. Tous se tenaient debout. Les chaises servirent de piédestaux à l'arrière-plan de la salle. L'effervescence bourrait chacun d'entre nous. Que de cous rallongés en cette nuit ! Que d'yeux écartelés pour mieux voir! Que de paumes aplaties par les applaudissements! Que de lèvres étirées par les rires et les sourires! N'dakarou se dénudait. Sa sexualité, là-bas bannie, ici admirée sous ce toit qui nous regroupait tel sous le ciel du pays. Nous étions dans N' dakarou. Cette atmosphère d'orgie nous transportait dans les profondeurs de la sensualité noire. La chaleur accablante ne semblait pas gêner la foule, elle fut l'élément nécessaire qui ne pouvait manquer d'être des nôtres dans la salle. Youssou chantait Jes louanges de quelques signares élyséennes présentes. Celles-ci triomphaient, leurs noms comme des sons de cloche sonnaient et retentissaient aux oreilles de la foule. Elles étaient heureuses d'arriver à ces cimes fantastiques et inaccessibles qu'elles avaient l'audace de convoiter à Paris. Se faire épingler son nom au-dessus de ceux des autres. Quelle belle aspiration! La monnaie circulait. Des individus spéculaient sur leur gaieté, leur contentement, leur honneur, leur fierté. Ils n'avaient plus connu cela depuis belle lurette. Des valeurs de musée? Certains les ranimaient de temps en temps dans les tribus d'immigrés à travers toute la France. Nous ne regrettions plus la somme payée à l'entrée. Le spectacle fourni et l'ambiance en valaient la peine. Nous avions assisté à une très bonne soirée, vu de vraies fesses, une authentique grâce féminine jamais égalée nulle part ailleurs. Youssou nous avait tenus en éveil jusqu'à l'heure du premier métro sans nous alanguir. De cette nuit nous en parlâmes durant des semaines. Depuis, notre but fut « voir N'dakarou et/ou mourir ».Sans
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