174 pages
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De Chair et de Sang

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Description


Paris, hiver 1898


Une comtesse hongroise inconnue, dénommée Elizabetha Bathory, devient la reine des nuits de la capitale. Les hommes se pressent autour d’elle, attirés par sa beauté et son aura si particulière. En dépit de ses préventions, Lord Sandingham, aventurier et grand amateur de femmes, ne lui résiste pas plus que les autres. Or, peu à peu, il s'affaiblit, prenant la torpeur qui l'envahit comme un effet secondaire de l'opium qu'il fume. Pourtant, des rêves sanglants où Elizabetha lui lacère la peau pour lui sucer le sang le hantent.


Le matin les dissipe sans appel : nulle blessure n'est visible. Sandingham s'acharne donc à ne pas croire... jusqu'à ce que sa réalité bascule.

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Nombre de lectures 1
EAN13 9791096960293
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

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©Orezza D’AntesetLivresque éditions pour la présente édition – 2018 ©Thibault Benett,pour la couverture ©Jonathan Laroppe, Suivi éditorial & Mise en page ISBN : 979-10-96960-2-86 Tous droits réservés pour tous pays Conformément au Code de la Propriété Intellectuelle, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage, et ce, par quelque moyen que ce soit, sans l’autorisation préalable de l’éditeur et de l’auteur.
Prologue
Entre la vie et la mort, une mince frontière dresse son fil. Il relie le début et la fin de toute chose. Funambule de l’existence, errante, perdue et inhumaine, mon âme se complaît dans cet entre-deux, l’arpentant dans une marche éternelle.. À chacun de ses pas, néant et plénitude tournoient et s’affrontent dans l’irréalité de mon être. Car je suis et je ne suis pas. Il a été dit que je mourrai. Et je suis morte. Il a été dit que je vivrai. Et je vis… Dans un état qui n’est pas celui des mortels. Si faible à la lumière éclatante du soleil et si incroyablement puissante dans l’obscurité rayonnante de la lune ! Mon fragile amas de chairs desséchées, prêtes à ressusciter, incarne l’éternité et l’agonie ; je suis une danse sans fin de vies et de visages dont je me repais. Autrefois, j’ai été condamnée pour ce penchant inhérent à ma nature. À perpétuité. Et je sais à qui je dois cette infamie… 1 2 Ce sont la ruse et la concupiscence des mâles, alliées à la malveillance de mon propre sang , qui m’ont 3 b! Bien que comtesse, je n’étais alors qu’une femme.risée, emmurée vivante, détruite, volée et calomniée 4 Rien qu’une femme. Ma voix ne comptait pas . Ceux qui ont décidé de mon sort ont condamné ma malignité et ma perversité en ignorant les leurs. Trop faible et trop seule pour lutter, j’ai attendu ma mort. Je savais que par la magie du sang, mon âme survivrait. Les siècles passés m’ont donné raison. Ma dépouille putréfiée s’épanouit à nouveau, plus forte que jamais. Éveillée à la vie, assoiffée d’elle, je me relève. Sous le poids des ans, les murs qui me retenaient ont cédé. Plus de prison. Plus de bourreaux. Seuls ma mémoire et mes souvenirs d’eux subsistent. Le besoin de me venger et le goût du sang aussi… J’en fais le serment : même si mes inclinaisons me portent souvent vers d’autres chairs, la faiblesse des fils récoltera ce que l’avidité des pères a semé ! Ma haine ne s’étanchera qu’aux flots rouges de leurs jugulaires soigneusement poinçonnées de mes crocs ! Mon long sommeil s’achève ici. Ma Faim réclame son dû. Au-delà du seuil de mon tombeau dévoré de ronces, je m’avance dans ce monde plein de promesses et de rationalité, tellement confiant dans le futur et ses progrès. Je l’entends palpiter, vibrer de tous les cuivres rutilants de sa modernité naïve. Ma moisson peut commencer. Pour tous les hommes que je croiserai, je serai la jouissance et la mort données en un baiser… Quant aux femmes, je leur ferai honneur...
Séduire
Genève, 30 janvier 1898 Vans le matin glacial, Jean Maroschini suait à grosses gouttes en se rendant à son bureau. Il était pressé. Plus que quelques formalités à régler et il en aurait fini. Cependant, son embonpoint naturel ne l’aidait pasà se hâter. À peine s’agitait-il qu’une sueur visqueuse cirait son front et ses joues à la peau rebondie. Mais peu importait. Cette fois, plus personne ne se moquait de lui et tous l’enviaient. Vemain, il partait pour Paris, la ville des plaisirs, et il ferait ce voyage en très bonne compagnie ! Quoi de mieux en effet que d’avoir une jolie femme pendue à son bras pour donner du charme à un homme qui n’en avait pas ? En la matière, il avait trouvé la perfection. Car c’était peu dire qu’Elizabetha Bathory était belle. Vès qu’il l’avait aperçue deux mois auparavant dans son bureau, il ne l’avait plus quittée du regard. Ses traits incarnaient la grâce et la douceur féminine, avec ce je-ne-sais-quoi d’enfantin qui vous emportait le cœur. Pourtant, sa sollicitrice n’était pas venue pour le séduire. Loin de là ! Elle ne voulait que rencontrer le directeur de la banque pour traiter discrètement d’une affaire qui l’embarrassait au plus haut point. Et ily avait de quoi ! Ce n’était pas à une dame bien née de s’occuper de questions d’argent ! Face à son désarroi, Jean Maroschini reconnaissait qu’il avait été ému. Elizabetha était si gênée qu’elle n’osait le regarder dans les yeux. Bafouillant et rougissant, elle lui avait alors expliqué, dans un français parfait teinté d’accent slave, qu’elle fuyait les persécutions dont elle faisait l’objet en Autriche-Hongrie. Son mari y avait été exécuté du fait de ses activités politiques séparatistes en faveur d’un parti hongrois. La comtesse souhaitait donc s’éloigner le plus vite possible de son pays. À cette fin, elle venait négocier un prêt pour se rendre à Paris et s’y installer. Néanmoins, tout ce qu’elle possédait tenait dans un coffret à bijoux. Et c’était bien peu... Lorsqu’elle ouvrit la boîte en question, Jean Maroschini comprit qu’Elizabetha n’irait pas loin avec ce qu’elle lui apportait. Il n’y avait sur la table que de petites pierres de peu d’éclat, quelques perles, des dorures sans valeurs, et tout au plus trois ou quatre pièces d’or. Presque les babioles d’un sombre larcin. En tout cas, pas de quoi espérer vivre longtemps dans une ville aussi chère que la capitale française. Surtout quand on est habituéeà mener grand train, comme cela semblait être le cas de sa visiteuse. Un détail qui ne lui avait pas échappé… Vifficile en effet de ne pas s’en apercevoir. Elizabetha était si élégante dans sa robe de velours noir qui mettait en valeur sa taille menue et ses yeux 5 immensément bleus. Pour autant, la dame n’était pas sotte. Polyglotte et instruite par des années de lecture dans son château reculé pour tromper l’ennui, elle reconnaissait aisément la délicatesse de sa requête. Ve ce fait, elle acceptait de modérer ses prétentions sur ses maigres possessions avec une touchante abnégation. — Mon mari n’avait pas prévu ce funeste coup du sort en se lançant dans cette carrière politique, lui
confia-t-elle. Et moi, je n’y entendais rien. Je n’ai pas mesuré le danger de ses revendications. Notre rang aurait dû nous protéger... Aussi, après son exécution, j’ai dû fuir. On me cherchait. J’ai pris sur moi tout ce que je pouvais emporter. Et me voici. Il ne me reste presque rien. Pourtant, il me faut bien vivre... J’espère que ce prêt ne posera pas de problème. Ce n’est pas une somme très importante pour vous et je vous amène tout de même quelques bijoux en gage. Je place tant d’espoir en votre compréhension… — Et comment comptez-vous nous rembourser, en dehors de la vente de ces bijoux ? lui avait spontanément demandé Jean Maroschini en se maudissant de ce réflexe. Il n’y a guère de profession honnête qu’une veuve de votre condition puisse exercer à Paris sans nuire à sa réputation. — Je... je suis un peu médium, spirite si vous préférez, avait bafouillé de manière tellement charmante Elizabetha Bathory. Je pensais pouvoir installer un cabinet dans cette ville et y proposer mes services... L’ésotérisme et le monde des esprits sont en vogue dans la bonne société des grandes métropoles à ce que l’on dit partout. Et j’ai toujours tellement voulu voir Paris ! On dit que ses rues grouillent de vie et de distractions... — Je vois, avait répondu sombrement le banquier, laissant mal augurer de sa décision. Cependant, en détaillant la pauvre veuve éplorée, l’homme d’affaires avait immédiatement conçu d’autres projets qu’un simple refus de prêt. Pour cette raison, il avait commencé par inviter la dame à dîner. Mais sa précipitation maladroite avait causé une gêne qu’il lui avait été ensuite bien difficile de dissiper. Soudain blanche comme la mort, Elizabetha Bathory avait failli s’en aller en courant. Elle en avait oublié ses bijoux étalés sur la table entre eux. Seule la promesse d’un repas pour lui faire une proposition de gestion active de ses quelques valeurs, au lieu de la conclusion d’un prêt qu’elle ne parviendrait pas à rembourser, l’avait fait céder. Et encore, de nervosité, la délicate jeune femme n’avait pas touché à son assiette. Vepuis, arguant du prétexte de l’informer de la manière dont il faisait fructifier l’argent obtenu à la suite de la vente de ses bijoux, Jean Maroschini avait gagné peu à peu ses faveurs. La situation financière malheureuse de la comtesse, qu’elle s’employait pourtant à lui cacher, l’y avait grandement aidé. Avec elle, il était si facile et plaisant de jouer au « bon ami ». Ainsi, découvrant qu’elle vivait dans un très modeste meublé, il lui avait tout d’abord procuré un logement décent. Ensuite, en plus de payer son loyer, il avait commencé à approvisionner régulièrement le compte qu’il lui avait ouvert dans son établissement. Un exercice, là encore, d’une déconcertante facilité. Elizabetha Bathory croyait tout ce qu’il lui disait sur les sommes folles qui se portaient désormais à son crédit. Vans son innocence toute féminine, elle ne paraissait même pas consciente que c’étaient ses dîners et les privautés qu’elle lui accordait — telle que lui prendre la main ou lui caresser la joue — qui les lui rapportaient plus sûrement que les aléas d’opérations boursières. Cependant, en dépit de l’attente qu’il était parvenu à lui imposer à Genève, le temps que son patrimoine soit suffisamment conséquent pour résister aux tentations de la vie parisienne, Jean Maroschini n’arrivait pas à lui ôter de l’esprit son projet d’installation en France. Mais qu’à cela ne tienne. Un inoubliable baiser de la belle comtesse hongroise pour le nouvel an avait suffi à le convaincre que c’était lui qui faisait fausse route. Inexplicablement, il en avait perdu pied pendant plusieurs minutes. Un mois après, il ne s’en était toujours pas remis. Et il lui avait promis... Si son Elizabetha voulait aller à Paris, elle irait. Il avait désormais l’écrin parfait pour l’y loger. 6 L’hôtel de Païva , avenue des Champs-Élysées, était un joyau propre à éblouir n’importe quelle femme. Or, il venait tout juste d’en faire l’acquisition. Rien que pour elle. C’était une folie, mais pour sa comtesse, au bout de deux mois de cours assidus, et un baiser qui l’avait foudroyé, il était prêt à décrocher la lune. Il n’en pouvait plus d’attendre. Cette fois, il ne se contenterait pas de baiser sa main ni de voir ses pieds ou le galbe de ses mollets en cachette. Il voulait d’autres baisers qui le laisseraient évanoui de félicité. Il voulait même tout. Et il était prêt à n’importe quoi pour l’avoir. V’un seul regard, elle le rendait fou. Mais il n’y avait pas que ses sens qui parlaient quand il pensait à elle. La considération avec laquelle toutes ses relations le regardaient à présent le galvanisait. Quand Elizabetha paraissait à son bras, tout le monde était bouche bée. Ses affaires n’en étaient que plus florissantes. On cherchait à l’approcher pour apercevoir la sublime comtesse. Malgré les ragots, des occasions en or se profilaient pour lui. Et, ce n’était
que Genève... Comme le lui soufflait Elizabetha, à Paris, tout serait tellement plus grand ! Jean Maroschini ne demandait qu’à la croire. Il en concluait que sa folie amoureuse se révélait être un investissement intéressant. Lui, le gros banquier terne et besogneux que personne ne voyait jamais, se retrouvait, grâce à Elizabetha, au centre de l’attention. Cette lumière soudaine le grisait. Comme un papillon, il était attiré par les flammes que d’aucuns lui promettaient être celles de l’enfer. Cependant, il s’en moquait, n’entendant même plus les rumeurs déplaisantes qui accompagnaient ses sorties avec Elizabetha dans la bonne société genevoise. Pour lui, elles n’étaient que la manifestation de l’envie de ceux qui auraient voulu être à sa place. Sa comtesse était beaucoup plus importante que ces médisances. Quand bien même celles-ci seraient parfaitement fondées, il n’en avait pas honte. Face à sa superbe Elizabetha, que pesaient en effet une femme insignifiante qu’il n’avait pas choisie, et les enfants qu’elle lui avait faits ? Une fois ses devoirs matrimoniaux accomplis, un homme ne pouvait-il pas décider de son destin et laisser ce qui l’ennuyait derrière lui, pour saisir les opportunités qui se présentaient ? Que Viable, il n’était pas une femme ! Il avait le droit de s’amuser ! Chez les hommes, cela ne prêtait pas à conséquence. Les exigences et l’émotivité de sa nature ne l’obligeaient pas à se complaire dans une existence morne et bien réglée, à laquelle ces dames avaient vocation à aspirer dès leurs mariages consommés. Ne leur inculquait-on pas d’ailleurs ces notions de sacrifice et de bonheur familial dès le plus jeune âge, à travers la religion et les contes de fées ? « Et ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants »: on ne pouvait pas être plus clair pour le bien des faibles esprits auxquels ces mots étaient destinés. Alors, pourquoi donc se limiterait-il, lui, un homme en pleine force de l’âge, à un tel boniment ? Rien ne l’y obligeait et son foyer était loin de le combler. Sa prétention à la félicité lui paraissait même d’autant plus légitime qu’il n’abandonnait pas ses fardeaux familiaux dans le besoin et qu’il leur écrirait... quand il aurait le temps. 7 En fait, tout l’incitait à s’extraire des scories de sa vie d’avant en quittant Genève. Cette parodie sinistre de béatitude conjugale était terminée pour lui. Il avait tellement mieux à vivre à Paris avec Elizabetha. Vans son esprit, ses souvenirs du passé s’estompaient au profit d’une image toujours plus magnifique de sa comtesse. Ses yeux ne voyaient plus qu’elle, guettant son approbation et ses sourires délicieux. Or, aujourd’hui, il allait frapper un grand coup ! Plus que quelques papiers à signer, et il pourrait faire une somptueuse surprise à son égérie. Il s’en réjouissait déjà. À Paris, elle serait installée comme une reine ! Quant à lui, cette offrande à sa déesse d’amour lui promettait beaucoup de bonheur à venir.
Détruire
Paris, quinze jours plus tard Quel porc immonde !pensa Elizabetha en regardant son gros banquier ronfler. L’homme, débraillé et avachi sur le sofa à côté d’elle, ne se présentait pas sous son meilleur jour. Tout la dégoûtait chez lui. Sauf son argent. Et Maroschini en possédait beaucoup. Le somptueux hôtel particulier sur les Champs-Élysées où elle logeait à présent n’en constituait qu’une manifestation, et cela méritait bien de petits sacrifices de pure complaisance. Surtout lorsque n’étaient en jeu que quelques sourires et amabilités, distribués avec soin et parcimonie. Le porc était un animal trop gourmand pour lui accorder plus. Avec lui, les mauvaises habitudes se prenaient vite. Au moins, pour cette nuit, cet être répugnant ne l’ennuierait plus. La léthargie du venin contenu dans sa morsure accomplissait son œuvre sur son corps suintant de graisses molles. Dans son abandon, il n’en était même pas touchant. Bien au contraire… Laissant soudain libre cours à la haine qu’il lui inspirait, par pur sadisme, Elizabetha s’amusa à marteler méchamment ses chairs flasques à coups de poings et de pieds, avant de lui griffer les joues au sang et de recueillir une perle du précieux liquide sur son doigt pour le lécher. Elle en esquissa une moue de dégoût. — Chez toi, même le sang transpire le lard, tu n’es qu’un tas de saindoux ! asséna-t-elle à sa victime. Je te garantis que tu n’as pas fini de souffrir ! Rien à craindre pourtant en retour de ces actes et de ces paroles. À cette heure, les perversités les plus folles lui étaient permises sur Maroschini. Il les méritait cent fois. Elizabetha le punissait donc sans pitié, le lacérant férocement de ses ongles et l’insultant copieusement dans sa langue natale. Aucun réveil inopiné ne venait jamais réfréner ses ardeurs : sa proie demeurerait inerte encore pendant des heures. La sédation du poison ne se dissiperait qu’au matin. De surcroît, par un effet cautérisant de sa salive, Maroschini ne garderait pas de traces de ses blessures. Au réveil, il n’aurait pas non plus de véritables souvenirs de son abominable nuit. Abruti par la perte de sang, ce phallocrate imbécile imaginerait simplement avoir vécu des instants de félicité intense dans ses bras. Les images, évanescentes et incertaines, qu’il pourrait conserver des supplices qu’elle lui avait fait endurer, seraient tout au plus interprétées comme de mauvais rêves. Puis, le banquier se sentirait déjà pressé d’être au soir pour la retrouver. Un effet secondaire du venin. Un piège fatal aussi. Si on ne tuait pas sa proie, et qu’on se contentait de la prélever, elle revenait inlassablement solliciter son bourreau, fascinée par le souvenir de l’extase extrême que lui avait procuré la morsure. Bien sûr, Maroschini ignorait ce détail, comme beaucoup d’autres... Elizabetha ricana sournoisement à l’idée de ce qu’elle lui réservait. Le chemin de croix de cette première victime expiatoire ne faisait que commencer. Et elle veillerait à ce qu’il soit long. À l’image des années d’agonie et de dessèchement que les semblables de cet homme cupide lui avaient imposées, en l’emmurant vivante après l’ignoble procès qu’ils lui avaient intenté pour la dépouiller.
Rien ne pressait. Elle avait tout son temps. L’éternité entière si elle le souhaitait. La vision de la fièvre consumant Maroschini était un prélude à ses œuvres futures qui la remplissait d’une joie perverse. Elle adorait observer nuit après nuit, sur son corps et dans ses chairs, toujours plus blafardes et malsaines, les signes de sa déchéance. Celle-ci s’annonçait exceptionnelle d’ignominie et de putréfaction. Elle l’emmènerait inéluctablement vers une mort atroce. Contrairement aux pauvres bougres qu’Elizabetha avait allègrement dépouillés de leurs quelques biens et soulagés du fardeau de leurs vies pour arriver jusqu’à Genève, Maroschini allait payer cher sa concupiscence. Outre ses petits jeux cruels et la dîme de sang qu’elle exigeait de lui, elle n’abrégerait pas ses souffrances. Elle ne se priverait pas non plus d’aspirer sa fortune. Ce serait idiot : elle l’avait choisi avec soin dans cet unique but. Ses critères avaient été simples... Un moche, un complexé, un sans intérêt, mais avec le portefeuille le plus garni qu’elle pouvait trouver. À ce jeu-là, Maroschini avait été sélectionné haut la main. Père de famille nombreuse, très effacé, il était parfaitement affreux, mais il dirigeait une jolie banque familiale prospère à ce que l’on disait partout. Le gros porc avait bien su la développer. Il était très fort pour tout ce qui concernait l’argent. Beaucoup moins en revanche pour la délicatesse. En la matière, il tenait plus du sanglier que du cochon d’élevage. Face à ses maladresses en série et ses mensonges qui n’auraient pas trompé un enfant, il fallait à chaque fois faire preuve d’inépuisables talents de comédienne pour tenir le rôle d’ingénue fragile que le banquier appréciait tant. Mais au moins, les efforts d’Elizabetha payaient. Elle était à nouveau riche. Pas assez cependant à son goût pour se passer de Maroschini et lui trouver un remplaçant sur lequel s’acharner. En outre, elle n’était pas encore parvenue à lui faire mettre le titre de propriété de l’hôtel de Païva à son nom. Sa fin attendrait donc encore un peu. De toute façon, un autre problème plus urgent à régler requérait son attention. C’était même une question cruciale pour son installation sur le long terme. Depuis son arrivée à Paris, une quinzaine de jours auparavant, Elizabetha ne parvenait à se faire recevoir nulle part. Difficile dans ces conditions de déployer le paravent honorable de son activité de médium. Ses démarches d’approche se terminaient toutes par des échecs cuisants. Les railleries et les portes closes des salons où il fallait être vue s’enchaînaient lamentablement. Personne dans les relations de Maroschini ne l’introduisait. Les dames lui barraient hypocritement la route par solidarité avec l’épouse délaissée et les messieurs ne lui faisaient que des promesses polies, et sans conséquence, au milieu de sourires plus intéressés par son décolleté que par ce qu’elle leur demandait. Encore une fois, il faudrait qu’elle se débrouille seule. 8 Et tant pis si on la cataloguait déjà en la rangeant sous le sobriquet de « cocotte ». Au moins, elle n’avait pas à jouer la comédie de ces idiotes compassées et neurasthéniques, affublées de maris volages, dont les seuls sujets de conversation se bornaient à l’apprentissage de la propreté du petit dernier, ou à la récitation soporifique des leçons de morale dont cette société, qui se disait moderne, leur avait bourré le crâne, soi-disant pour leur « bien ». 9 Entre la femme soumise et la grande horizontale parisienne adulée, pour prendre pied dans ce nouveau siècle et y prospérer, Elizabetha avait eu tôt fait d’opérer son choix. Elle avait également déjà une idée de la stratégie qu’elle allait employer pour parvenir très vite au sommet de ce demi-monde, sans se rouler dans la fange. Le nom d’une entremetteuse aussi. À ce qu’elle en savait, malgré la disgrâce due à l’âge, cette dernière conservait le carnet d’adresses et les relations qui lui manquaient pour se faire connaître. Outre sa situation financière difficile, cette femme avait également un point faible de notoriété publique : la vanité. Un levier bien commode qu’Elizabetha se promettait d’exploiter pour son plus grand bénéfice. Alors que son banquier ronflait toujours à gorge déployée sur le sofa de son boudoir, la comtesse le délaissa pour s’asseoir à son secrétaire et commencer à écrire. Il lui fallait appâter pour pouvoir manipuler ensuite. Or, elle s’y entendait à ce jeu-là. C’était une leçon que son ex-belle-mère s’était chargée de lui inculquer au cours de son éducation. Pour tirer profit des faiblesses de quelqu’un, il suffisait de trouver le bon angle d’attaque. En d’autres termes, ses motivations profondes. Même, et surtout, les plus malsaines. Or, plus elle réfléchissait, plus Elizabetha pensait que l’argent et la flatterie éhontée ne suffiraient pas à se