Dévoreur

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Au-dessus de la demeure de Vidal, l’éleveur d’ânes, une planète brille trop fort ; le comportement de cet homme paisible s’en ressent.


Son amie Aube assiste, impuissante, à sa transformation.


Parviendra-t-elle à l’arracher à cette influence néfaste, ou faudra-t-il attendre l’aide de Peyr Romo, le magicien des Monts de souffre ?

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EAN13 9782361832056
Langue Français

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Les Sentiers des Astres Dévoreur
Stefan Platteau
© 2015-2016Les Moutons électriques ConceptionMergey CD&E Version 1.0.1 (28.02.2016)
Sommes-nous les jouets des astres ? Qu’est-ce que ces choses lointaines éveillent en nous, qui nous anime et nous pousse à agir d’une façon qui nous étonne nous-mêmes ? Au-dessus de la demeure de Vidal, l’éleveur d’ânes, une planète brille trop fort ; le comportement de cet homme paisible s’en ressent. Son amie Aube assiste, impuissante, à sa transformation. Parviendra-t-elle à l’arracher à cette influence néfaste, ou faudra-t-il attendre l’aide de Peyr Romo, le magicien des Monts de Soufre ? Dans la vallée de Pélagis, de vieux instincts s’éveillent, prêts à dévorer toute humanité dans le cœur des êtres… Une plongée dans l’âme d’un monstre, dans l’univers des Sentiers des Astres. Un court roman pouvant se lire en toute indépendance du cycle principal, pour les fêtes de fin d’année !
Aube
Peyr Romo quitte sa ville de Pélagis, sa femme et ses deux enfants au début du printemps. Il est encore tôt au moment des adieux. La pénombre se réfugie dans le creux des montagnes, soufflée par les rayons du soleil naissant. Devant sa maison du Mont Carmin, il étreint les sie ns, puis recule d’un pas pour les embrasser tous d’un seul regard. Son épouse Aube serre vaillamment les bras contre sa poitrine, sous sa capeline, pour résister au froid matinal. La petite Sita garde le visage enfoui dans son chaperon de lin pour y dissimuler ses larmes. Son jeune frère Lupin le regarde gravement, l’air interrogatif. Sans doute qu’il ne comprend pas enco re ce que représentent cinq mois sans son père. Ses taches de rousseurs rendent son visage semblable au ciel d’aurore, doux et rose mais encore moucheté d’étoiles orangées sur les franges. À l’arrière-plan, la demeure familière de pierre et de bois, adossée à de hautes falaises, s’estompe dans la brume. Drapée dans sa capeline blanche, Aube reste stoïque. Peyr a encore envie de l’embrasser. Il la prend par la taille. Elle résiste et, avec dans les yeux une once de reproche, le morigène : « Ce n’est pas la première fois que tu t’en vas loi n de nous, Peyr Romo, mais il nous en coûte à chaque fois de vivre sans homme sous ce toit. Combien d’étés perdrons-nous encore ? » Peyr sourit sans retenue, bien qu’il ait les yeux légèrement humides. « Tu es forte et je t’adore, Aube. Il m’en coûtera aussi, chaque jour où je verrai le soleil se lever sur les Lagunes, sans que tu t’éveilles à mes côtés. » Elle se laisse étreindre mollement, tout courage envolé. Sa voix se fait infiniment douce : « Donne-moi encore un charme. Un esprit né de toi qui m’accompagnera quelques jours. Il me susurrera tes mots au creux de l’oreille, quand j’écouterai la brise… » Le mage Peyr Romo, maître des runes qui commandent à l’invisible, a l’air d’un gamin maladroit quand il lui caresse la joue : « Tu as tous les esprits dont tu as besoin, dans les murs de cette demeure et dans les plumes de nos édredons. Je ne peux pas en éveiller d’autres simplement pour chasser un chagrin. Tu as nos enfants, toi, et Vidal et ses ânes, et les montagnes autour de toi ! Moi je n’aurai rien de tout ça. Juste le sort d’une poignée de réfugiés entre mes mains. » Il l’embrasse, et elle sait aussitôt que la caresse de sa barbe blonde sur son menton lui manquera. Puis Peyr Romo s’en va. Il coupe à travers les alpages et descend vivement la pente du Mont Carmin, vers la vallée et la route de Nardoresse. Tandis que ses pieds virevoltent pour dompter la pierraille, il pense déjà aux fastes de la cour ducale et aux subtilités de la diplomatie, qui seront ses préoccupations quotidiennes jusqu’à l’automne prochain. Et ainsi, il disparaît à la vue des siens. Restée seule, Aube contemple les Monts de Soufre, et la ville dans la vallée en contrebas, et les joues fraîches de ses enfants. Puis elle se tourne vers l’endroit où Peyr a disparu à son regard, et laisse s’écouler en elle tout son amour en offrande. Elle ne connaît pas bien les runes de l’Antique parler, qui commande et donne forme aux esprits de la matière, de l’âme et de la vie, et ju squ’à la lueur même des étoiles. Juste quelques mots et quelques phrases élémentaires, mais c’est s uffisant pour nommer ses émotions, en former un tissu invisible et conscient suspendu dans l’air, et souffler quelques mots dessus pour l’envoyer vers son homme. L’esprit nouvellement éveillé se laisse glisser le long des pentes, chargé de pensées, porteur de la chaleur d’un amour et conscient de n’être rien de plus. Peut-être Peyr ressentira-t-il sa présence réconfortante durant quelques lieues au moins, avant qu’il ne se dissipe dans le néant. Elle pousse un long soupir et se détourne lentement pour abriter sa tristesse dans les murs familiers de la robuste maison. Ce n’est pas la première fois que le comte de Thorkarin lui enlève son mari. Il va falloir s’habituer encore une fois à son absence. Au moins son époux courra-t-il peu de danger, si ce n’est celui de déplaire à la haute noblesse de Nardoresse par sa
franchise coutumière. Sur la toile de l’azur, les astres achèvent de s’es tomper. Sahari, l’étoile du matin, brille encore en bordure des montagnes.
***
Les premiers temps de l’absence sont plus faciles à supporter qu’elle l’aurait cru. On s’habitue, sans doute, à l’intermittence du bonheur, comme on s’habitue à la succession des saisons. Et puis, eh bien, Sita et Lupin ont repris leurs jeux si vite, comme si de rien n’était, et la vie à Pélagis file un cours si régulier, que presque rien au fond n’a changé. Quoi, cela pèse si peu, un homme, un sorcier ? Rien du tout, comparé au rythme des transhumances, au jour et à la nuit, à toute la vie d’une vallée. Mon Peyr, le temps ne s’est pas gelé pour t’attendre ! Midi n’a pas encore sonné dans la vallée, au temple solaire de Pélagis, en ce premier jour de solitude, que déjà la joie revient à ses oreilles, sous la forme du braiement familier d’un âne. L’ami Vidal apparaît au détour du sentier, tirant derrière lui un petit bourricot gris. Jovial, il lève le bras en un ample salut. « Je suis venu voir si tu n’avais besoin de rien. Salut à toi, dame Aube du Mont Carmin ! » Elle l’accueille avec enthousiasme. Elle savait que Vidal lui tiendrait souvent compagnie ; elle se doutait même qu’il passerait la voir rapidement sur le Mont Carmin, mais elle n’espérait pas qu’il vienne si vite atténuer la tristesse de ses adieux matinaux. Il est leur ami le plus sûr à Pélagis ; il a été le premier à leur ouvrir sa port e lorsqu’ils se sont installés dans la vallée, quelques années plus tôt. Elle est heureuse de voir apparaître sa silhouette robuste et le large sourire qui fend sa courte barbe de montagnard. Un peu de pain, un peu de vin, et l’étrave lente du coutelas qui fend la meule de fromage : il n’en faut pas plus pour délier les langues. Après les premières nouvelles, Vidal se met à parler à tort et à travers : des sentiers qui se perdent parce que plus personne ne les utilise, des singes des montagnes qui lui chapardent ses fruits (et quelquefois son linge et ses fibules), des nouveaux vitraux du temple (il a beaucoup donné de son avoir pour cette cause), de ses deux filles, et bien entendu de ses ânes. Le petit bourricot gris a des végétations, selon lui. Il ne se prive pas d’imiter ses braiements reniflards, ce qui fait rire aux éclats Aube et ses enfants. Vidal aussi rit comme pas deux. Il est dans une forme éblouissante parce qu’il a désormais Aube pour lui tout seul pour quelques mois… non pas qu’il ait des pensées déplacées dans la tête, mais il apprécie le changement dans la relation, le rapport privilégié qui s’installe quand on discute à deux plutôt qu’à trois. Elle se dit qu’il y a des bons c ôtés à l’absence, et pourtant ces bons côtés rendront le retour de l’aimé encore plus agréable au final. Convaincue de ce fait, elle décide de faire de chaque journée une petite œuvre d’art dont elle puisse être fière. Elle fait la leçon de lecture à sa fille, voit Vidal régulièrement, reçoit quelques bergères de passage, descend à Pélagis chaque fois que nécessaire, et dans l’ensemble mène sa vie le plus agréablement possible. Et ainsi, les semaines, et bientôt les mois, passent les uns après les autres, jusqu’à ce que, mine de rien, l’été fasse son apparition. Puis Vidal s’absente plusieurs semaines pour aller vendre ses ânes à la foire de Caleste, et Aube se sent à nouveau seule. Toutefois ses chèvres lui donnent d’autres sujets de préoccupations. La gale a sauté sur le poil de plusieurs d’entre elles ; il faut aménager les enclos pour les isoler des autres, sous peine de voir bientôt toutes les bêtes gagnées par cette peste. Aube se met au travail comme un homme, hachant et liant des demi-rondins de pin léger. Matin et soir, elle frictionne les galeuses d’une décoction que Peyr a préparée autrefois à base d’anis ; c’est pitié de les entendre bêler après le bouc, alors que la saison est propice à la saillie. Bien sûr, il faut veiller à ce que les enfants n’aillent pas jouer auprès des bêtes infestées, ce que Sita et Lupin comprennent mal. Il ne manquerait plus qu’ elle-même soit gagnée par cette petite misère qui vous saute sur la peau et ne vous laisse plus une minute sans se rappeler à vous. Par
dessus le marché, il suffit qu’elle s’absorbe dans sa tâche pour que les mômes oublient de fermer une porte, et que les singes en profitent po ur sortir des bois dans son dos, pénétrer dans la maison et piller ses victuailles. Comment se débrouillent-ils pour franchir les charmes de défense, ces scélérats ? L’un des premiers matins de l’été, elle pousse un long soupir. Si Peyr était là, il résoudrait ses problèmes très rapidement. Placerait de nouveau x sorts pour tenir les macaques à distance. Tuerait les esprits vitaux de la gale en quelques m ots. Hop, éteints, dissous, leurs souffles minuscules ! Elle ignore que sous peu, son époux lui manquera davantage, et pour des raisons autrement plus sérieuses. Un voyage, en ce temps-là, est toujours une entreprise dangereuse : nul ne peut être certain d’en revenir inchangé.
Pendant qu’elle se débat avec l’invisible ennemi dissimulé dans la fourrure des chèvres, Aube tente de chasser Peyr de son esprit en imaginant les pérégrinations de Vidal sur les routes de Thorkarin. Il a une façon bien à lui de narrer ses expéditions marchandes, à la fois imagée et humoristique, si bien que l’imagination de ses auditeurs s’enflamme rapidement au fil de ses récits. Il se met lui-même en scène avec dérision e t tendresse : Vidal accompagné de ses suivants à longues oreilles formant une longue coho rte de pèlerins sur les chemins poussiéreux. Vidal qui apostrophe les colporteurs et les prêtres et leur conte d’invraisemblables histoires sur ses ânes et leurs caractères prononcés, les rend pr esque humains… il fait de lui-même un personnage haut en couleur, et peut-être en partie imaginaire. À l’heure qu’il est, ce bon gredin doit voir la mer et le port de Caleste, où il vendra ses bêtes, dont la force est toujours appréciée sur les quais marchands. La mer… il vient à Aube l’idée de la voir. C’est à sa portée, c’est tout simple : en deux heures de marche, en grimpant au sommet de la Branl ebosse, elle la verra scintiller au sud. Vague, floue et fondue dans l’horizon si l’air est trouble, ou nette et brillante par grand soleil… elle se promet de s’offrir ce plaisir dès que possible. Au bout de sept jours, Aube apprend que Vidal est r evenu de la foire. Elle se réjouit en pensant aux nouvelles qu’il apportera, récoltées ici et là sur les chemins du pays, et aussi aux fromages exquis et aux poissons fumés collectés pou r elle sur les marchés de la cité. Bientôt, il passera la voir nanti de ces victuailles délicieuses et de moult anecdotes croustillantes… En amitié, Aube est aussi créative qu’en amour, et sait tisser des enchantements. Aussi, pour attiser ce moment de bonheur, elle fait un peu de sa magie à elle, une magie sans runes ni formules : elle noue une certaine couverture de laine mordorée à un bâton, qu’elle hisse ensuite au sommet du pignon de sa demeure. Elle en a toutes le s peines du monde, mais s’amuse grandement. Voilà : l’étendard coloré flotte au ven t, visible depuis le Mont Voisin et la demeure de Vidal. En le repérant, le voyageur le reconnaîtra sans mal : c’est sa couverture favorite, celle qu’il pose immanquablement sur ses genoux, les soirs d’hiver, lorsque Peyr, Vidal et Aube regardent les étoiles et que le mage leur explique le sens et les desseins des Grands Astres. Ce stupide tartan lui donne l’air d’un vieillard ; cela la fait rire et Vidal le sait, aussi ne renoncerait-il pour rien au monde à cette habitude. Bienvenue, Vidal ! J’ai hissé tes couleurs pour célébrer ton retour ! Viens-t-en me saluer ! Et elle l’attend. Plusieurs jours durant. Mais il ne vient pas la voir, et elle en conçoit de l’agacement. La petite fête dans sa tête ne va pas durer éternellement, cet empoté va bientôt la gâcher s’il tarde encore. Ce n’est plus drôle du to ut. On n’attend pas ses invités trois jours sans concevoir du déplaisir, même lorsque l’invitation est tacite. Le troisième soir, la montagne est particulièrement belle ; après avoir couché ses enfants, elle se décide à descendre sur le Mont Voisin pour lui tirer les oreilles. Il n’est pas convenable d’aller visiter un homme seul à la nuit tombante, mais Aube s’en fiche. Elle et Peyr ne vivent pas comme les autres montagnards de Pélagis, et de toute façon, le
mont Carmin comme le Mont Voisin se dressent à l’éc art de la ville, elle ne rencontrera personne qu’elle puisse choquer. Elle dévale le sen tier vers le creux qui sépare les deux collines. L’obscurité tombe rapidement, mais elle connaît le chemin par cœur et pourrait le parcourir avec un bandeau sur les yeux. Avant qu’il ne fasse nuit noire, elle atteint le sommet arrondi du mont et l’épaisse masure de Vidal. Il a fermé ses volets, un peu de lumière filtre à t ravers leurs ajours sculptés. Cela lui ressemble peu, en cette saison. Elle frappe à la porte et se tient là à attendre, une jambe derrière l’autre et les mains nouées dans le creux de son do s, comme une jouvencelle facétieuse. Au bout de quelques instants, la porte s’entrouvre, et la barbe de Vidal apparaît dans l’embrasure. Elle lui adresse le sourire rayonnant qu’elle lui a préparé : « Salut à toi, puissant chevaucheur d’âne ! J’ai dé valé d’âpres pentes pour m’en venir te saluer ! » Et elle se fend d’une révérence exagérée. Il grommelle quelque chose sans conviction, mais son visage reste de marbre et son front bas. Aube en est désappointée. Son sourire reste suspendu au milieu de son visage, comme un funambule qui réalise que sa corde ne mène nulle part. Il y a quelque chose d’amorphe dans l’attitude du marchand d’ânes, quelque chose de pesant dans ses traits. « Eh bien ! bougonne-t-elle. Qu’attends-tu donc ? Laisse-moi un peu entrer ! » Vidal s’écarte d’un pas lourd. Aube pénètre dans sa maison, déjà agacée, mais décidée à recevoir une explication, même s’il lui faut pour cela effeuiller une à une les célèbres humeurs de Vidal. La pièce commune est sombre ; l’éleveur n’a allumé qu’une seule bougie qui peine à lustrer les lambris, à faire jaillir l’éclat des cuivres. Tout le fond de la pièce, derrière les fauteuils de bois et de peau, reste hors de portée de son rayonnement tremblotant. Kari et Cylil, les deux fillettes de son hôte, aux cheveux blond comme lin, sont assises sur leur couche dans ce coin de pénombre, silencieuses mais point tranquilles pourtant. Vidal grogne et s’assied à la table éclairée, le front bas. Aube fait de même, face à lui, et attend stoïquement qu’il prenne la parole. Il a posé ses coudes sur le bois et logé son menton sur ses gros poings, mais il se tient coi et ne la regarde pas en face. Entre eux deux, la bougie de cire blanche coule et perle sur la table, formant des étangs onctueux. Sa petite flamme qui danse timidement échoue à dissiper le malaise naissant. Aube s’éclaircit la gorge : « Eh bien, j’espère au moins que tu as ramené un vrai festin de poisson, et que ça valait la peine de t’attendre ! » Elle regrette aussitôt cette entrée en matière rancunière. Après tout, il doit bien y avoir une bonne raison à cette ambiance morose, et ce n’est pas la meilleure manière d’amener un ami à confier ce qui le tracasse si manifestement. Mais pour toute réponse, Vidal laisse vaguer ses yeux au plafond, et tranche : « Pas de poisson. — Pas de poisson ? — Non, pas cette fois-ci. » Elle risque un sourire timide : « Alors du fromage ? Des salaisons ? » Il laisse tomber sur elle un regard pâle mais pénétrant : « Non, rien de tout ça. Pas cette fois. » Puis en détournant les yeux : « Désolé… » Elle laisse flotter son regard sur les visages des fillettes. Quelque chose la dérange dans leurs expressions, mais la pénombre l’empêche d’y voir plus clair. Peut-être ont-elles l’air un peu défaites, peut-être même les yeux rougis. Aube décide qu’il s’est passé quelque chose, qu’une mauvaise nouvelle est tombée sur cette demeure. Elle se risque : « Bon. Vidal, si quelque chose ne va pas… » Elle po se gentiment la main sur son bras, et le trouve très froid. « je crois que tu ferais mieux de m’en toucher un mot. Ça ne te ressemble pas, ne pas passer nous voir quand ton sac doit être plein d’histoires… » Il n’a pas la moindre réaction. Sa voix est éteinte :
« Non, non, Aube. Tout va bien. Je suis fatigué, c’est tout. » Kari, l’aînée, contemple gravement son père, les sourcils froncés et un vilain pli sur le front. Aube peut maintenant définir son expression : un reproche muet et insistant. Elle se laisse aller en arrière dans sa chaise : « Tu veux permettre à tes enfants de gambader un peu avec les miens, demain ? Ils ne se sont pas vus durant ton absence, et je crois qu’ils n’ont pas du rire beaucoup avec la vieille qui les logeait… — Non ! » Il traîne un je-ne-sais-quoi de tranchant dans sa voix, qui naît d’un tremblement mal assuré et finit en intonation claquante. Reprenant contenance, il lui adresse un regard intense, un regard qui brille d’une lueur étrangement séductrice, un r ien dominatrice même. Elle frémit imperceptiblement, et décide aussitôt de passer à autre chose : « Tu as vendu le petit âne gris, celui qui avait des végétations ? — Non, Aube, je ne l’ai pas vendu ! » Voilà au moins qui lui ressemble : une humeur qui maugrée, un petit ton infantilisant qui la fait passer pour une gamine agaçante. Une de ses spécialités. Mais quel revirement soudain ! « Bon. Alors tu as vendu lesquels ? » Mais Vidal se mure dans un silence agacé. Alors, pu isqu’il ne veut rien dire, elle passera à d’autres sujets ! Après tout, si les affaires ont été mauvaises, il ne souhaite sans doute pas en parler. Tout de même, d’habitude il est plus philosophe ! Elle cherche à amener la conversation sur des thèmes familiers, des allusions à de vieilles complicités bien à eux, mais rien n’y fait, Vidal n’y met pas du sien et reste assis mollement, le dos voûté, le regard ailleurs. Elle n’insiste pas et prend congé, déçue, amère, et décidée à effacer le souvenir de cette soirée au plus vite dès que son ami aura retrouvé meilleur caractère. Il l’accompagne jusqu’à l’entrée mais ne sort pas avec elle, et se contente de refermer lentement la porte dans son dos. Elle croit sentir son regard braqué sur ses épaules jusqu’à ce que le battant soit clos. Elle en éprouve de la gêne. Restée seule devant la demeure, elle ne peut résist er : elle s’approche de l’appentis de la maison le plus discrètement qu’elle peut, et se fau file entre les portes entrouvertes de l’étable. Juste histoire d’avoir une idée du nombre de bêtes que Vidal a ramenées de son expédition. Elle compte les silhouettes sombres, à la lueur de la lune : il n’en manque pas une seule. Aube est interloquée : quoi, il n’a pas fait les marchés ? Pas vendu d’ânes ? Comment les affaires ont-elles pu être aussi mauvaises ? Elle l aisse vagabonder son regard vers le ciel, songeuse. Ce faisant, son regard est attiré par une brillance forte et insistante. C’est un astre, l’un des huit astres majeurs, probablement une planète vagabonde. Il rayonne bien plus fort que les autres corps célestes, comme s’il voulait attirer sur lui tous les regards. Son éclat éclipse toutes les étoiles, reléguant dans le néant les plu s nettes des constellations estivales. Le spectacle est troublant ; Aube n’a jamais rien vu de tel. Elle pousse un soupir et prend le chemin du retour d’un pas triste. Ce soir-là, elle se sent plus seule que jamais ; pourtant la montagne est splendi de, les grands pins tranquilles chuchotent dans leur sommeil le long du sentier. Quelque part en contrebas, les singes gloussent et font bruisser les branches. En remontant le Mont Carmin, elle tente de chasser son humeur morose en questionnant l’astre brillant. Lequel est-ce ? Ça ne peut pas être Vâli, la nuit est déjà trop avancée pour le Vagabond. Sans doute Kiarvathi ou Atun. Peyr saurait, lui, du premier coup d’œil, les sentiers des astres lui sont familiers. Elle pousse la porte de sa maison, et va droit au robuste coffre de chêne tapi contre le mur du cellier. En plongeant les mains dans la caisse de bois, elle sent les esprits gardiens glisser et s’appesantir le long de la peau de ses bras, comme un miel lourd et collant. Elle réprime un frisson, plisse les yeux et s’immobilise pour laisser les invisibles l’identifier. Quand elle se sent reconnue, elle tire enfin du coffre un solide almanach des planètes à la reliure de chevreau blanc. Quelques pièces d’or s’échappent d’entre les folios, rebondissent contre d’autres in-