Dragon Love, tome 1

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192 pages
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Salem, une jeune femme que la vie n'a pas épargnée, tente de se reprendre en main. Petite bouffée d'oxygène dans son quotidien, elle se rend à un entretien d'embauche, en apparence banal... Mais son futur employeur, mystérieux, semble aussi dangereux que redoutable. C’est alors que les ennuis vont commencer.


Le monde surnaturel est bouleversé. Entre enlèvements et guérillas urbaines, l’humanité toute entière compte sur le Dragon le plus puissant de la planète pour régler les soucis. Le plus gros problème, en réalité, c'est qu'il est lui aussi pieds et poings liés.


Entre courage et bravoure, il en faudra beaucoup pour repousser les dangers qui les entourent.

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EAN13 9791096960408
Langue Français

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Lil Evans
Tome 1: Noir ébène
Lil Evans&Livresque éditions, © pour la présente édition – 2018 Thibault Benett, Designer graphiste pour la couverture © Aymeric Fernandez, Correcteur © Jonathan Laroppe, Suivi éditorial & Mise en page © ISBN : 979-10-96960-40-8 Tous droits réservés pour tous pays Conformément au Code de la Propriété Intellectuelle, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage, et ce, par quelque moyen que ce soit, sans l’autorisation préalable de l’éditeur et de l’auteur.
Chapitre 1
Il était encore tôt, ce matin-là, mais Salem n’arrivait plus à se rendormir. Trop de problèmes à régler, pas assez de solutions pour ce faire. Les ressorts du lit lui rentraient dans le dos et elle grimaça en se redressant. Elle avait l’impression d’avoir atteint l’âge vénérable de cent deux ans, alors qu’en réalité, elle n’en avait pas encore trente. Merci la literie de médiocre qualité. Elle s'adossa au mur de plâtre jauni derrière elle, et le sommier grinça, faisant râler le voisin d'à côté. — C'est bon, monsieur K. ! Calmez-vous un peu ! l’enguirlanda-t-elle à son tour, en tapant délicatement la paroi. Elle ne voulait pas non plus que son poing passe à travers le mur, ce serait bien là sa veine. Un grognement, suivi d'un juron, lui fit lever les yeux au ciel. Son voisin était encore de mauvaise humeur. Salem était dans ce petit appartement insalubre depuis cinq ans déjà. Le plancher était en bois plein d'échardes, les murs aussi fins que des feuilles de soie et dans un état déplorable. La seule petite fenêtre se trouvait face au lit, entre la chambre/cuisine et le salon/salle à manger. En tendant la main, elle pouvait préparer le repas sans même se lever du matelas, ce qui était plutôt cool, en fait. Surtout quand on se réveillait d’une humeur de chien avec la colonne vertébrale aussi tordue que l’étagère en face d’elle, qui souffrait d’un trop grand nombre de livres, sur un si petit espace. Et en tendant le pied, elle pouvait allumer la télévision. Ce qu'elle fit. Cela lui permettrait peut-être de penser à autre chose qu’à sa vie misérable et à cette nouvelle journée de malheur qui l’attendait. Les joies d’avoir perdu son boulot, et de ne pas être capable d’en retrouver un étaient… en fait, pas joyeuses du tout. Surtout lorsqu’on avait un loyer à payer, et un logeur aussi sympathique qu’une mouche à ver. L'écran miniature datait d'avant la guerre de Sécession, c'était sûr ! Enfin, il ne servait à rien de se plaindre puisqu'elle n'avait pas les moyens de se payer mieux. Presque tout le mobilier de son appartement, ainsi que les quelques objets décoratifs qu'elle possédait avaient été récupérés dans la rue ou auprès d’œuvres de charité. Un vase ébréché qui mettait un peu de couleur dans son intérieur. Une vieille lampe de chevet au pied en coquillages qui lui permettait d’avoir un peu de lumière le soir, lorsqu’elle lisait. Ce n'était pas grand-chose, mais suffisant pour une personne vivant seule. Comme elle. Salem avait appris depuis longtemps à ne s'attacher à rien ni personne puisque tout finissait par disparaître. Les objets se brisaient. Les sourires s’effaçaient. Et les gens mouraient. Elle en avait fait la douloureuse expérience. Toutefois, c'était de plus en plus difficile pour elle de faire comme si rien n'avait de valeur à ses yeux. Elle n'arrivait pas à se résoudre à ignorer son voisin, monsieur K., auquel elle rendait régulièrement visite, par exemple. Elle n'arrivait pas non plus à arrêter de rêver devant la reproduction de Nuit étoilée sur le Rhône, un Van Gogh qu'elle avait trouvé dans une ruelle un soir en rentrant du boulot. De son ancien boulot. Depuis, elle avait été renvoyée. Salem passait désormais ses journées à zapper et à entourer les annonces qui l'intéressaient dans les journaux locaux. Sa malchance n'avait jamais été aussi ridicule ! D'abord, elle avait perdu un emploi bien payé, car on l'avait accusée de voler des marchandises, ce qui était totalement révoltant, et elle s'était sentie trahie et dégoûtée par son employeur qu'elle avait considéré comme un ami ! Puis toutes les annonces auxquelles elle avait postulées avaient trouvé leur bonheur si rapidement qu'elle n'avait même pas décroché d'entretien. Et pour couronner le tout, le stress dans lequel l'urgence de sa situation la plongeait la rendait malade. Vraiment malade. Depuis toute petite déjà, Salem avait une peur bleue d'aller chez le médecin, et une peur panique des aiguilles, seringues, vaccins. Rien qu'en se promenant dans la rue, elle changeait de trottoir lorsqu'elle
voyait un cabinet de médecine ou même un vétérinaire. Ridicule ! Et pas vraiment pratique, surtout quand on passait trois jours au lit avec de la fièvre et une douleur déchirante au ventre. Mais non, Salem n'était tout de même pas capable d'appeler un docteur pour avoir de l'aide. Elle préférait souffrir. Et de loin. Lorsque monsieur K. cogna contre le mur pour lui faire baisser le son, elle grogna à son tour et posa la main sur son front brûlant. Quelle galère. Comme si je n'avais pas assez mal au ventre, il faut aussi que mon cerveau fasse la java dans mon crâne ! Salem soupira, baissa le volume du téléviseur et se leva pour boire un peu d'eau glacée. Elle finit par poser le verre sur son front et pour la première fois depuis des jours, elle soupira de bonheur. Il était vraiment temps qu'elle trouve un nouvel emploi avant que tout ce stress ne la tue. Avant qu'elle ne se retrouve à la rue aussi. Même si certaines rues étaient plus propres que ce trou où elle vivait, elle n'avait aucune envie de perdre son appartement. Il représentait le seul foyer au monde qu'il lui restait et il était un point d'attache dans sa vie qui partait en vrille. Elle tendit le bras vers le tabouret près de la tête de lit où se trouvait la lampe torche qu’elle utilisait pour faire déguerpir les nuisibles qui lui faisaient office de colocataires, un exemplaire en version poche d'Oliver Twist, et la télécommande rafistolée. Au moment où Salem pointa le vieux bout de plastique rectangulaire vers le vieux bout de plastique carré censé être une télé couleur pour zapper, un flash info exceptionnel se déclencha. Son estomac se noua. Sa gorge se serra. Oh non, pas encore ! Et elle monta le son. Les images en noir et blanc vacillaient, mais elles étaient quand même claires. — Monsieur K., mettez les infos ! ordonna-t-elle à son voisin. Salem resta le regard rivé à l’écran, et se demanda si elle ne rêvait pas. Le Nemedyn, Teren Silver, avait été enlevé. Comment une chose pareille avait-elle pu arriver ? Cet homme était aussi mystérieux que dangereux. Redoutable, même. Presque personne ne savait à quoi il ressemblait, car il évitait les médias comme la peste. Son domaine était gardé par des dizaines de Sentinelles entraînées comme des paramilitaires et il ne se déplaçait que dans des véhicules blindés aux vitres teintées. Il était fort. L'être le plus fort de cette planète. Un Dragon âgé de plusieurs milliers d'années et le représentant suprême des Élémentaires. Le fou qui avait osé s’en prendre à lui le paierait sûrement de sa vie, et avant cela, il souffrirait des jours durant. Une photo s'afficha sur l'écran et la couleur revint au même moment. — Waouh ! s’exclama la jeune femme. Salem recula, impressionnée. On ne voyait de cet homme que son visage aux traits humains, et à la mâchoire carrée. Ses cheveux mi-longs de la couleur riche du café vénézuélien l'encadraient, rendant son expression animale, brutale. La jeune femme resta néanmoins figée face aux yeux du Nemedyn, tout simplement fascinants. Un regard qui promettait une douleur infernale à ses ennemis, des nuits torrides à ses femmes et ces nuances ! L'un était bleu et vert, l'autre bleu et doré. Sans s'en rendre compte, Salem s'approcha plus près de la télévision, hypnotisée par ce mélange incroyablement brillant. Elle passa l’index sur l’écran, et ce dernier grésilla avant de repasser au gris. La situation était bien trop chaotique pour qu'elle reste plantée là à baver ! Mais que pouvait-elle faire, franchement ? Comme la population entière des Élémentaires ou des humains, elle était les mains liées. Les affaires politiques n’étaient pas de son ressort. — Mince alors, s’exclama-t-elle. Monsieur K., ça craint ! — À qui le dis-tu, mon petit ! Les Élémentaires vont être intenables. Salem se retourna comme si elle pouvait voir son voisin à travers le mur. Elle aurait voulu qu’il se trouve près d’elle, à cet instant, pour la rassurer et lui dire que tout irait bien, mais ça aurait été un ignoble mensonge. Rien ne serait plus comme avant. Les Élémentaires allaient bel et bien se révolter, et cela mènerait probablement à des problèmes intercommunautaires. Humains et semi-immortels avaient beau vivre en paix depuis longtemps, les derniers événements survenus à travers le monde exacerbaient des tensions qui n’auraient pas dû exister. Elle frissonna. Monsieur K. soupira tristement.
L'homme, d'une soixantaine d'années, était plus grand que la moyenne et était toujours vêtu d'un pantalon gris et d'une chemise à carreaux de couleur différente selon les jours. Contre le mur où Salem avait son lit une place, monsieur K. avait positionné une petite table où il buvait son thé, mangeait des crackers et faisait des mots croisés. Toute la journée. Il était intelligent, si bien que Salem se sentait toujours mal lorsqu'ils se retrouvaient dans l'ascenseur ou assis face à face. Pas qu'elle se considérait comme stupide, non, elle avait un certain bagage grâce à son éducation, mais monsieur K. était vraiment très cultivé. Et il était son meilleur ami. Et le seul, aussi, pour être honnête. — Bon sang ! Son voisin et elle s’étaient exclamés en même temps, en voyant à l’écran l’une des Sentinelles survoler la ville. Les caméras des journalistes dépêchés dans les rues zoomèrent sur le corps massif du Dragon, dont les écailles de couleur bleue brillaient sous le soleil de Pittsburgh. Le ventre nacré, ses vastes ailes battaient avec une puissance monumentale. Il était lancé à toute vitesse dans le ciel. Le spectacle était aussi fascinant qu’effrayant. Chaque personne en train de parcourir le centre de la ville, à cet instant, devait craindre la colère de cette Sentinelle. S’il le voulait, d’un simple souffle, le Dragon pourrait raser des quartiers entiers dont il ne resterait que des ruines fumantes, à la fin de la journée. Les Sentinelles travaillaient pour le Nemedyn, et étaient en effervescence, prêtes à tout pour retrouver leur leader. Les caméras et les journalistes, qui avaient envahi l’avant de leur domaine, formaient une couronne d’humains devant la grande grille noire du Manoir Silver. Les Dragons n’étaient pas vraiment ravis de ce battage médiatique devant chez eux. Ils faisaient partie de ces créatures que le monde connaissait mal et craignait. Ils ne se mélangeaient pas aux autres, restaient entre eux pour leurs affaires et ils étaient connus pour être stoïques quoi qu'il se passe. Si même ces hommes, censés garder leur calme pour le bien de tous les Élémentaires, étaient à cran, la situation était encore pire que ce qu'il y paraissait. D'autant plus que, de ce qu'on en savait, aucune demande de rançon n'avait été envoyée. Pour aucun des quatre Grands Élémentaires déjà enlevés. Les Élémentaires étaient des êtres semi-immortels ayant un lien particulier avec l'un des quatre éléments : l'eau, le feu, l'air et la terre. Leur longévité était exceptionnelle et s'ils ne se faisaient pas tuer, ils ne mouraient pas de vieillesse. Leurs blessures les plus bénignes guérissaient rapidement et plus ils étaient vieux, plus leur lien avec leur élément était solide et puissant. Les Grands Élémentaires étaient en quelque sorte les Rois des semi-immortels. L'être le plus puissant prenait la tête de chaque groupe et régnait sur son royaume. Le Nemedyn, quant à lui, représentait les Dragons ainsi que tous les Élémentaires. Les Dragons étaient une catégorie d'êtres à part. Ils symbolisaient l'ensemble des quatre éléments, d'où leur puissance exceptionnelle et Teren, le plus fort d’entre eux tous, régnait logiquement sur tout le monde surnaturel. Même si le terme de « règne » n'était pas vraiment adapté. Il était plutôt une sorte de concierge réglant les problèmes entre le monde magique et les humains. Il fallait préciser, bien sûr, que Salem n’aurait jamais avoué, face au Nemedyn, qu’il était un concierge. Sa vie humaine aurait cessé sur-le-champ. Les Dragons formaient un cercle qui entourait les semi-immortels. La puissance qui les unissait. Le lien qui les regroupait. Ces derniers temps, Teren Silver avait travaillé comme un fou pour retrouver les Grands Élémentaires enlevés dans d’obscures circonstances. Un par semaine depuis un mois environ. Personne ne savait ce qu'il se passait, les raisons de tels actes, et les Élémentaires qui se retrouvaient désormais seuls, sans leaderà leur tête, commençaient à angoisser et à accuser les humains de tous ces maux. Il y a cinq semaines exactement, Heaven, le Grand Élémentaire de la Terre, avait disparu. Loup au charisme magnétique et au regard de braise, son amour des voyages et des grands espaces avait fait passer cela pour une envie de congé de dernière minute, même si sa meute n'avait pas été dupe. Ayo, le Grand Élémentaire de feu, avait disparu par la suite. Chaman puissant habitant le centre de l'Afrique, Ayo était grand, mince et ses longs cheveux noirs étaient tressés avec de petits coquillages tranchants et des os pointus. Féroce et redoutable, brûlant comme les flammes qui le consumaient, sa disparition était passée inaperçue quelques jours, car Ayo avait pour habitude de quitter son village pour ses retraites spirituelles ou pour consulter les esprits. Ce n'est que lorsque Minal s’était volatilisée que l'on avait commencé à s’inquiéter pour les deux autres. Minal était une petite ondine blonde et mignonne, avec de grands yeux bleus et un visage de poupée. Grande Élémentaire de l'eau, elle était cependant une femme d'affaires dangereuse lorsqu'il s'agissait de protéger sa
communauté. Elle régnait sur l'Océanie, là où la communauté des Élémentaires de l'eau était la plus forte et surtout, l'eau plus chaude. Sa disparition avait entraîné une vague de tristesse à travers le monde, car Minal avait sauvé la vie de nombreuses personnes, dont près d'une vingtaine d'enfants, lors d'un tsunami qui avait ravagé les Philippines quelques années auparavant. Il y a deux semaines, la vague de tristesse s'était transformée en crainte quand Issan, Sylphe et Grande Élémentaire de l'air, avait disparu elle aussi. Issan était une femme magnifique, aux traits sévères et comme pour chacun des Grands Élémentaires, son enlèvement était tout aussi mystérieux qu'improbable. Elle vivait entourée de sa cour, sous haute protection depuis que les trois autres avaient été enlevés et elle n'était presque jamais seule. Apparemment, celui qui jouait avec eux était puissant et/ou complètement cinglé. Salem penchait carrément pour le « cinglé ». S'en prendre aux membres les plus redoutables des semi-immortels et maintenant, au Nemedyn ? La chose qui venait à l'esprit de la jeune femme et qui devait hanter la presque entièreté de la population mondiale était que cette personne devait être plus puissante encore que Teren Silver. Et pas vraiment dotée de bonnes intentions, contrairement à lui. Dans les rues comme dans l'intimité des foyers de la planète, la foule commençait à angoisser et les premiers à paniquer étaient les humains, discrètement accusés d'être responsables. D'ailleurs, de plus en plus d'échauffourées éclataient ici et là. Petites, rapides et prises en charge par les polices humaines, elles se multipliaient à la vitesse de la lumière ; les semi-immortels n'ayant plus de Grands Élémentaires pour les contrôler ou leur dire quoi faire. C'était l'anarchie dans leurs rangs. Le criminel responsable de ces enlèvements avait réussi à cracher son venin et à créer des dissensions alors même que la paix régnait, avant cela. Et si c’était là le but, finalement ? Et si quelqu’un cherchait simplement à faire éclater une guerre ? Les retombées seraient catastrophiques, les morts… innombrables. — Pourquoi les humains s'en prendraient à des immortels aux pouvoirs plus flippants les uns que les autres ? demanda Salem à monsieur K. — Les raisons sont multiples. De vieilles rancunes, un moyen de pression. Qui sait ? Nous savons tous que les humains ne sont pas des exemples d'intelligence. — Hum. Vous pensez que cette histoire va bien se terminer ? L'angoisse se répandait dans ses veines plus vite que l'alcool d'un mauvais mousseux. — Cela m'étonnerait, mon petit, mais fais-moi plaisir, tu veux ? Fais attention à toi quand tu devras sortir. La tendresse soudaine dans sa voix la toucha. — Bien sûr, répondit-elle en hochant la tête, même s’il ne pouvait pas la voir. Dégoûtée par ces nouvelles, Salem éteignit la télévision et se détourna pour rejoindre la table qui se trouvait en plein milieu de l'appartement. Soit, à trois pas du lit. Elle passa une main dans ses longs cheveux bruns aux reflets bleus et posa ses fesses, affublées d'un vieux jogging depuis une semaine, sur la chaise en paille. Il était plus que temps qu'elle s'active. Moins elle passerait de temps sur ce siège qui lui piquait le postérieur, mieux elle se porterait. Sa petite déprime passagère ne pouvait plus durer. Et surtout, elle en avait marre d'entendre parler des tensions entre humains et Élémentaires à longueur de journée. Si elle retrouvait une activité, elle pourrait au moins penser à autre chose qu'à la politique et aux embrouilles intercommunautaires. De plus, vivre dans la rue en période d'émeutes ne la tentait franchement pas. Elle déplia le quotidien du jour et ne prêta pas attention aux infos locales ou internationales. De toute façon, tout avait rapport aux enlèvements. Connaissant déjà le numéro de la page où elle devait se rendre, elle l'ouvrit directement et son regard fut tout de suite attiré par l'encadré noir épais en plein centre de la page. Une annonce d'aide à domicile. — Mouais, bougonna-t-elle. Avec son diplôme en histoire de l’art, elle espérait sincèrement trouver, chaque jour, un encart pour un emploi dans un musée ou une galerie chic, mais elle commençait à croire que personne, dans cette ville, ne s’intéressait à la peinture. Après un rapide coup d'œil aux autres annonces qui ne consistaient qu'en des emplois louches et contenant le mot « escort », Salem soupira et regarda de plus près l'annonce en plein centre de la page. Quand il faut, il faut,se motiva-t-elle. Après tout, il valait mieux nettoyer la demeure d’un couple fortuné, que de se trémousser en string sur une
barre de pole dance. Quoique… Avec la taille de son postérieur, on aurait pu accrocher pas mal de billets, à son sous-vêtement. La personne de contact était un certain monsieur Fallen. Et ce Fallen n'avait pas beaucoup de critères de sélection. Une petite étincelle s'alluma dans le cœur de Salem. L'espoir. Ce sera peut-être la bonne cette fois ! Tout ce qu'il fallait, c'était une bonne présentation. — Ok, ça, j'ai ! couina-t-elle, excitée. Être disponible ٢٤ h/٢٤ du lundi au vendredi, mais un logement était prévu pour les employés sur place. Et la place en question se trouvait être un immense manoir victorien en plein cœur de la forêt nationale de Monongahela. — Je veux ce job ! s'exclama-t-elle en souriant. Tout ce qui pourrait la sortir de son petit appartement insalubre était bon à prendre. Vivre cinq jours par semaine dans un manoir, il y avait pire comme emploi. Et celui-ci consistait à s'occuper d'une seule personne pour un salaire de près de deux mille dollars par semaine ! — Où est le piège ? se demanda-t-elle, suspicieuse. Oh, et puis je m'en moque ! Ça ne peut pas être pire que de jouer au croquet avec mes cafards toute la journée. — Tu as bien raison mon petit, appuya Monsieur K. Elle pouffa de rire. Son voisin n'était pas de mauvaise humeur toute la journée. Seulement vingt heures par jour. Le reste du temps, il dormait. Parfois, il lui servait de coach, de mentor et elle était ravie d'avoir ce vieil homme dans sa vie. Monsieur K. était sa seule et unique famille et Salem l'aimait, même s'il était son Grincheux personnel. Et puis, lui aussi n'avait qu'elle. Ses enfants et petits-enfants lui envoyaient à peine une carte à Noël et même pas une belle carte. Une toute moche avec des fleurs, comme celles pour présenter des condoléances aux enterrements. Heureusement, Salem avait rangé sous son lit deux mini sapins de Noël, un bleu glacier pour chez elle et un rose pour chez monsieur K. Il s'en plaignait toujours au début puis lorsqu'ils le décoraient ensemble, ce n'était que du bonheur. — Que pensez-vous de cette annonce ? l’interrogea-t-elle, toujours incapable de décider si c’était vraiment une occasion en or, ou si un homme allait la séquestrer dans une cave sordide, mais moins sordide qu’ici. Elle savait qu'il lisait et relisait le journal plusieurs fois par jour, dans l'espoir d'y trouver un quelconque message caché, codé ou autre. Un des tocs du voisin qu'elle trouvait les plus étranges. Il adorait parler de théories du complot et Salem passait souvent des heures à l'écouter raconter que le président était en fait un agent russe infiltré. Elle avait beau se dire que c'était totalement ridicule, cela donnerait tout de même de super bouquins. Parfois, lorsqu’elle était couchée dans son lit, elle lui demandait de lui raconter comment une telle chose aurait pu se produire, et depuis l’autre côté du mur, Monsieur K. s’emportait sur ses théories, l’aidant à s’endormir paisiblement. Enfin, pour autant que ce soit paisible d’avoir les ressorts du matelas enfoncés dans la peau. — Si cela me permet de ne plus t’avoir dans les pattes toute la journée, j'en pense que c'est un très bon poste, mon petit, rétorqua-t-il d’une voix qui se voulait autoritaire, mais qui contenait quelques traces de tristesse. Elle était certaine qu’il l’aimait bien. Certaine à trente-huit pour cent. — Merci, grogna-t-elle en levant les yeux au ciel. Si elle pouvait voir à travers les murs, Salem était presque sûre de trouver la vieille tête ridée de monsieur K. fendue d'un immense sourire. Elle entendit le bruit caractéristique d'une allumette frottée contre le plâtre, puis la toux forte et profonde de son voisin et ensuite, plus rien. Il était en train de fumer un cigare. D’ailleurs, cela sentait déjà jusque chez elle. Elle allait devoir ressortir ses bougies parfumées. Le mélange rose/tabac était à la mode, dans son appartement. — Ça vous tuera, monsieur K. Un grand garçon comme vous n'est-il pas censé savoir que fumer est mauvais pour la santé ? le morigéna-t-elle. Salem n'aimait pas qu'il ruine sa santé de cette façon, même s'il y avait tant d'humidité dans ces murs que tous les locataires mourraient probablement noyés dans leur sommeil. — C'est toi qui vas me tuer, mon petit, si tu continues à parler pour ne rien dire. — Très drôle, marmonna-t-elle en reportant son attention sur l'annonce du journal.
Au bas de la page, en tout petit, était inscrite une dernière phrase qu’elle n’avait pas vue avant. Elle se pencha sur le papier, avant de le porter à ses yeux pour pouvoir distinguer les caractères minuscules. « Si intéressé, veuillez vous présenter au manoir le mardi ١٨ avril entre ٩ h et ١٣ h. Aucun autre entretien ne sera accordé passé ce délai. » — Le voilà, le piège ! s’écria Salem. Mince, quelle heure est-il ? Salem regarda l'horloge qui indiquait 12 h 51. — Non ! Son cœur tambourina dans sa poitrine, prêt à s'échapper tant sa déception était brutale. Ses yeux s’humidifièrent, consciente qu’elle n’allait pas y arriver. Qu’elle n’aurait jamais la possibilité d’être à l’heure. Sa seule chance ! Le seul emploi auquel elle aurait pu postuler ces dernières semaines et tout était foutu ! Les larmes menacèrent de se déverser sur ses joues avant qu'elle ne se rende compte que la pile de l'horloge était morte. Quelle idiote ! Ce vieux machin ne fonctionnait plus depuis longtemps ! — Quelle galère. Monsieur K., j'ai besoin de l'heure s'il vous plaît ! Elle plongea sur le lit pour être sûre d'entendre sa réponse, même si elle n'en avait pas besoin, et colla l’oreille contre le mur. — 10 h 37. — Merci ! s’exclama-t-elle en laissant échapper un rire hystérique. Salem se sentait en veine. Elle aurait ce boulot, elle s’en faisait le serment ! Même s’il lui fallait dépasser la limite de vitesse de cent kilomètres par heure en se rendant au manoir. Elle se releva en vitesse, sauta hors du lit et se précipita vers l’armoire pour en sortir son unique tailleur. C’était une pièce carrément vintage, qu’elle avait trouvée dans une friperie, avec un pantalon très large et droit qui couvrirait ses escarpins usés Loubouton, et une veste cintrée aux épaulettes saillantes. Salem s'enferma dans la salle de bain la seconde suivante. Elle se déshabilla en envoyant valser son jogging et sauta dans la douche. Le jet froid la fit frissonner et elle commença directement à se savonner les cheveux sans attendre l'eau chaude, toujours longue à arriver. Quand elle arrivait. C'est là qu'elle se rendit compte qu'elle avait oublié d'enlever sa culotte. — C'est pas vrai ! marmonna-t-elle. Elle se tortilla pour ôter le bout de tissu trempé et le shampoing au parfum de violette lui coula dans les yeux. Avec un petit cri aigu, elle perdit l'équilibre, les chevilles coincées dans son sous-vêtement et elle se retrouva les jambes en l'air au fond de la douche. — Quelle dinde, ce n'est pas possible ! soupira-t-elle, l’eau froide lui percutant désormais la figure. C’était la pire journée de toute sa vie, et il n’était pas encore onze heures… Tout en jurant comme un charretier, elle jeta sa culotte sur le sol de carrelage beige et se redressa non sans déraper une ou deux fois de plus. L'eau commençait tout juste à devenir tiède. Elle passa encore quelques minutes sur ses cheveux, puis le temps de se laver le corps, le jet était délicieusement brûlant. La vapeur s'élevait de la douche et formait un nuage translucide sur le plafond taché. Elle serait bien restée là quelques minutes supplémentaires, mais dans moins de vingt secondes, le ballon d’eau chaude serait vide. Dans un grincement sinistre, Salem ferma le robinet et se prépara pour l'entretien le plus important qu'elle ait eu de toute sa vie. — Deux mille dollars par semaine. Il me faut ce poste. À tout prix, lança-t-elle à son reflet dans le miroir. Elle pourrait enfin quitter ce trou à rat avec un salaire pareil. Peut-être même qu'elle aurait assez d’argent pour payer un appartement plus propre à monsieur K. Salem prit un instant de plus pour sécher ses longs cheveux sombres, et appliqua un rouge à lèvres framboise sur sa bouche, et un trait d’eye-liner noir, petits bonus nécessaires pour compléter sa tenue, et ne pas avoir l’air à côté de la plaque avec son tailleur de l’ancien temps. Elle avait compris que le naturel, avec ce genre de tenue, vous donnait simplement l’air d’être une cinglée. Qui se baladerait avec des épaulettes en pleine rue au vingt et unième siècle, franchement ? Une fois totalement prête, elle récupéra son sac à main sur la table du salon/salle à manger et, l’estomac noué, elle lança à son voisin : — Souhaitez-moi bonne chance, s’il vous plaît. Je vais en avoir besoin. Monsieur K. lui répondit d’un « merde » retentissant, et en riant, Salem quitta son immeuble décrépit, dans une rue des bas-quartiers de Pittsburgh tout aussi décrépite.