Duir, le Secret du Chêne

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" Lowic et sa sœur Iseult sont deux jeunes serfs évadés dans une Bretagne médiévale fantastique.
Ils ont un an et un jour, du mois de Duir de leur évasion à celui de l’année suivante, pour être libres et découvrir le secret du chêne qui aurait pu sauver leur mère et que détient une certaine Bloddued la Borgne. "

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EAN13 9782954199764
Langue Français

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Duir, le Secret du Chêne
Morgane Marolleau A ma grand-mère.
Copyright © 2014 Les éditions Ganou Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-9541997-6-4
PROLOGUE
« Druide signifie connaissance du chêne. Cherche, c herche bien car la réponse est dans le chêne. » Et voilà. C’était sa seule piste : le chêne. Avec ç a, il était bien avancé. Une seule chose était sûre : on était au mois de Duir et il d evait trouver la réponse avant le mois de Duir de l’année suivante. Duir : le mois du gran d chêne, dont l’ombre se dresse dans le solstice d’été, son tronc symbolisant la force e t son âge la sagesse, et du cheval, symbole de l’équilibre entre la force et la beauté, le courage et la fidélité, comme par hasard. Lowic était bien embêté. Il était assis en haut de la falaise, regardant l’écume des vagues se briser avec violence sur les récifs. Le vent balayait son visage. Ses cheveux noirs de jais volaient autour de sa figure aux traits fins mais incontestablement masculins. Une fille était assise près de lui : sa sœur, Iseul t. Iseult était une très belle jeune fille au visage de poupée en porcelaine. Sa longue chevelure rousse, aux boucles flamboyantes, cascadait sur ses épaules blanches. L es fines taches de rousseur qui parsemaient son visage poupin, faisaient ressortir ses grands yeux noisette. Son corps gracieux était vêtu d’une tunique beige et d’un pan talon en toile marron qu’elle avait empruntés à son frère pour ne pas être gênée par se s robes pendant le voyage. Son frère, lui, portait une tunique bleue sur un pa ntalon gris. Leurs pieds étaient chaussés de gros sabots de bois pour être protégés des intempéries et des aléas du chemin. Une seule piste : le chêne. Plutôt vague comme piste. Leur seigneur, le maître des tours, venait d’être d émembré à la mort du roi. Lowic et sa sœur avaient profité de la confusion gé nérale pour s’enfuir. Maintenant, les deux jeunes serfs devaient fuir un an et un jour, sans que leur seigneur ne les retrouve, avant de pouvoir s’estime r libres. Seule difficulté : leur seigneur étant mort, qui devaient-ils fuir ? Le frère et la sœur admiraient la mer changer de co uleur, passant du vert au gris, et montrant de temps à autre de légères teintes ble ues. Quelle couleur est plus belle que la mer, panoplie de teintes mêlant couleurs des fonds marins et reflets du ciel ? Ils admiraient cette déferlante froide et belle, laissa nt défiler les sombres pensées qui les turlupinaient.
CHAPITRE UN
Lowic se trouvait accoudé au bar d’une taverne. Lui et sa sœur avaient pris
autant d’argent qu’ils l’avaient pu pendant leur fu ite, mais ils avaient eu à peine assez pour pouvoir manger. Nouveau problème : il faudrait trouver de l’argent pour se nourrir. Iseult avait bien une idée : devenir barde ou ménes trel mais lui ne savait rien faire. Le jeune homme sortit de sa rêverie et remarqua que sa sœur n’était plus à ses côtés. Il fit du regard le tour de la pièce et la t rouva assise à la table d’un jeune homme qui tenait entre ses mains une harpe de troubadour. Ils avaient l’air en grande discussion, entre passionnés. Lowic se leva et alla rejoindre le duo. Iseult sour it à son approche et fit les présentations : « Tristan, voici mon frère Lowic. Lowic, voici le m énestrel Tristan. » Les deux jeunes hommes se saluèrent d’un signe. Ise ult indiqua à son frère la place à côté d’elle. Lowic s’assit. La voix charmante de sa sœur rompit le silence : « Tristan est ménestrel ; il gagne sa vie en jouant de la musique ou en donnant des représentations quand il n’est pas tout seul. S on chemin n’est pas prédéfini, il accepte de venir avec nous, et il nous offre un tra vail ! - Mais je ne sais rien faire, répliqua son frère. - Ce n’est pas grave, assura Tristan. Iseult m’a di t qu’elle sait jouer de la harpe. J’ai aussi une flûte traversière et un tam-tam, je pourrai peut-être t’apprendre l’un ou l’autre, ou te trouver une autre fonction. - S’il te plaît, accepte, le supplia Iseult. - D’accord, répondit Lowic à contre cœur. - Je vais préparer nos montures et ranger ma harpe. Je reviens vous chercher. » Le ménestrel sortit, sa harpe à la main. « Tu crois vraiment qu’il peut nous aider à trouver le secret du chêne ? demanda le jeune serf. - Écoute, il peut nous aider à fuir, à manger et à chercher. Il a l’air très sympathique et je commence déjà à l’apprécier, si t u veux savoir. Je ne vois pas ce que tu peux vouloir de plus, répondit la jeune rous se. - Vous devriez aller voir Bloddued la borgne, leur lança un homme en noir avec une jambe de bois, accoudé au comptoir. Question ch êne, elle s’y connaît. » Sur ces mots, Lowic et Iseult remarquèrent Tristan qui revenait, ils remercièrent l’ivrogne et rejoignirent le barde. « Tu sais où on peut trouver Bloddued la borgne ? S ’enquit Lowic. - Qui vous a parlé d’elle ? demanda Tristan devenu pâle comme un linge. - Un homme au bar. - Je suis vraiment désolé mais je ne peux pas vous accompagner chez Bloddued la borgne. Si vous y allez, ce sera sans moi. » Lowic et Iseult se regardèrent, interdits. Lui auss i, il l’aimait bien le troubadour, un garçon sympa qui sait aider et se débrouiller, m ais il sentait que ça allait justement poser problème.
« D’accord, trancha la jeune fille, nous n’irons pa s voir cette femme pour l’instant. » Et voilà, on leur donnait enfin une piste valable e t ils la refusaient pour rester en compagnie du barde. « Tu as une idée de là où nous pourrions aller ? Co ntinua Iseult. - Bien sûr, répondit le ménestrel tout sourire. » C’était déjà ça, il avait une idée. Tristan mena ses deux nouveaux compagnons de route vers les chevaux. Ils étaient trois : un blanc docile aux grands yeux noi rs, dont il tendit la bride à Iseult ; le sien, marron taché, qu’il monta sans difficulté ; e t un noir grincheux aux pattes blanches, à l’encolure soyeuse, à la crinière et la queue blondes. Lowic dut s’y prendre à plusieurs reprises pour réussir à tenir sur le ca nasson turbulent. Une fois Lowic maître de son destrier, les trois je unes partirent au galop dans la nuit froide. Ils formaient un groupe des plus hétér ogènes : un grand blond aux yeux bleus comme le ciel d’une journée d’été ensoleillée , tellement élancé qu’il en devenait quelque peu efféminé, une jeune rousse gracieuse de taille moyenne, aux courbes fluides et aux grands yeux noisette et un jeune hom me aux cheveux aussi noirs qu’une nuit sans lune, aux grands yeux noirs comme les ail es d’un corbeau, et à la carrure musclée ; un corps en triangle parfait sur un bassi n solide. Les trois jeunes en fuite chevauchèrent jusqu’à la forêt la plus proche et là, Iseult proposa une pause. « Je pense qu’il vaudrait mieux éviter de s’arrêter , répondit Tristan. J’ai volé les chevaux de deux gardes de Bloddued la borgne justem ent, alors j’aimerais être le plus loin possible de cette auberge avant que les propri étaires ne le remarquent et ne se mettent en chasse, si ce n’est pas déjà fait. » Ils continuèrent donc à fuir. Les sabots de leurs c hevaux martelaient le sol dans un nuage de poussière.
CHAPITRE DEUX
Le soleil se levait dans des rubans roses et orangé s quand les trois cavaliers arrivèrent à la ville. Là, les traces de chevaux s’ emmêlaient, leur passage n’était pas repérable. Ils descendirent de monture. L’un d’eux se pencha sur le sol. Satanés voleurs de chevaux ! Beaucoup de traces étaient visibles sur les pavés à cause de la pluie qui rendait la route boueuse, mais comment distinguer les leurs ? Un grand homme balafré, vêtu de noir, avec une jamb e de bois qui claquait sur les pavés et un œil de verre, renifla : « Ils sont allés vers l’église, je le sens, cracha-t-il. »
Les deux autres n’osant mettre sa parole en doute, ils reprirent leurs montures et se dirigèrent vers le bâtiment en pierres, au cloch er surmonté d’une croix qui étincelait dans les toutes premières lueurs du jour. Les trois hommes avancèrent dans la nuit silencieus e. Un hibou hulula. Une chauve-souris effleura leurs têtes. Un loup hurla. Ils descendirent au bas des chevaux, juste devant l a grande porte en chêne massif de l’église. L’un d’eux resta dehors avec le s bêtes et les deux autres entrèrent. Ils avancèrent discrètement dans la nef en scrutant l’obscurité et le silence feutré de la maison de Dieu. Le premier tourna vivement la tête. Il était persua dé d’avoir vu quelque chose bouger. Il regarda un long moment dans la direction où il pensait avoir vu une ombre, puis reprit la direction de l’autel. Un cheval hennit ; sûrement l’un des leurs qui atte ndaient devant le bâtiment. Ils s’approchèrent de l’autel en pierre nappé de bl anc. Les fuyards étaient sûrement tapis derrière. Ils s’approchèrent encore. Les vitraux étalaient leurs ombres colorées sur la pierre sacrée. Une ombre humaine se découpa dans l’un des rectangles lumineu x. Les deux hommes firent volteface. Quelqu’un s’échappait par un vitrail. Un cheval hennit. Trop tard pour le suivre par là. Les deux chasseurs coururent reprend re leurs montures et la chasse. « Dépêche-toi, Lowic, souffla Iseult. » Le jeune serf tomba au sol, sauta sur ses pieds et enfourcha sa monture. Les autres les suivaient déjà. Tristan ouvrit la marche. Les trois voleurs chevauc hèrent à toute vitesse vers un grand moulin abandonné. Ils sautèrent à terre et chassèrent les chevaux d’u ne tape sur les fesses, puis foncèrent vers la porte branlante de la bâtisse. Tr istan savait que ses cousins récupèreraient les montures et qu’ils n’auraient do nc aucun mal à quitter la ville. Ne restait plus qu’à distraire leurs poursuivants quel ques instants et les semer afin de pouvoir atteindre leur cachette sans se faire repérer. Le grand moulin était l’ancienne demeure d’un meuni er très aisé. Il comprenait plusieurs ailes, toutes reliées entre elles par des couloirs et des passages secrets, qui n’étaient plus secrets étant donné que le temps ava it démoli leurs portes dissimulées, ce qui faisait que, maintenant, ils étaient grands ouverts, et qui permettaient à la meunière d’être au four, avec les enfants et au mou lin pendant que le meunier fumait sa pipe devant la cheminée. Un vrai labyrinthe. Tristan se lança à toute allure à l’assaut du coulo ir le plus proche, Iseult et Lowic sur les talons. Les trois hommes arrivèrent à leur tour et pénétrèrent dans le gruyère. Contrairement aux trois fuyards dont les sabots ne faisaient qu’un bruit sourd en frappant le sol, les bottes des trois chasseurs cla quaient bruyamment dans les couloirs. Les cavaliers étaient donc obligés de s’arrêter pou r essayer de savoir où se trouvaient les trois voleurs alors que ceux-ci n’avaient aucun mal à les localiser.
Ils tournèrent plusieurs fois dans les couloirs, se rattrapant les uns les autres, et se perdant dans la bâtisse poussiéreuse. Les trois ménestrels voulaient tellement fuir qu’il s accélérèrent encore et finirent par rattraper les chasseurs. Ils s’arrêtèrent brusq uement et détalèrent dans l’autre sens. Tous les six coururent un moment dans le moulin. Pu is, sans prévenir, Tristan fit une pirouette par la fenêtre et s’enfuit dans les r ues pavées, entre les maisons à colombages qui s’enfilaient de part et d’autre du m oulin. Lowic et Iseult sautèrent et le rattrapèrent. Ils e ntendirent le cri rageur des chasseurs qui ne pouvaient pas passer par la fenêtr e à cause de leurs lourdes bottes, leurs grandes capes et leurs longues et larges épée s encombrantes. Les trois fuyards filèrent dans les rues encore end ormies. Le jeune ménestrel blond se faufila entre deux maisons dans un étroit passage où leurs épaules frôlaient les murs. Il poussa une pierre qui dévoila un escal ier. Tous trois dévalèrent la volée de marches et se retrouvèrent dans une cave qui sentai t le renfermé. Lowic se retourna pour vérifier que la pierre s’était refermée et que les trois hommes ne les suivaient pas. Ils soufflèrent un peu et montèrent, par un autre e scalier, dans une maison gitane. Les murs disparaissaient derrière des étagères où s ’entassaient des bibelots et 1 des amulettes censées repousser les mauvais esprits . Un épais tapis brodé de signes cabalistiques recouv rait un vieux parquet grinçant. Aux fenêtres, pendaient de lourds rideaux noirs. Tristan fit quelques pas et appela : « Guénolé ? » Une cuillère tomba. « Tristan, c’est toi ? » Un vieil homme barbu apparut. « Tu sais que tu m’as fait peur ? C’est ignoble ce que tu me fais, continua le vieillard en souriant : à mon âge. Un jour, tu me tueras ! » Son sourire édenté s’élargit encore à la vue de Low ic et Iseult. « Qui sont tes amis ? - Je te présente Iseult et Lowic, deux serfs qui se sont enfuis. Ils vont jouer avec moi. - C’est ta nouvelle troupe ? - Si tu veux, ma nouvelle troupe. - Laisse-moi me présenter. Le vieil homme se tourna vers les deux serfs : Je suis Guénolé, un vieux chercheur. Je suis le patriarche des gitans et ma maison est la porte de la cour des miracles. Je suis à la fois juge et conseillé, chef et médecin, mais surtout professeur. Voyez-vous, je prépare tout ce beau mon de au jour de ma mort, qui ne devrait plus tarder. Je leur enseigne tout ce que j e sais pour qu’ils puissent se débrouiller et je surveille leurs débuts. J’écris d es livres aussi. On ne sait jamais. Certaines choses peuvent s’oublier. - Vous êtes chercheur dans quel domaine ? S’enquit Iseult. - Je suis chercheur dans tous les domaines. Je me r éveille avec une question
dans la tête et je ne me couche pas avant d’avoir t rouvé la réponse. Et je me réveille avec une autre question dans un domaine totalement différent. - C’est très intéressant, continua Lowic. Quelle es t la question qui vous préoccupe en ce moment ? - Ce que je vais manger maintenant avec vous, répon dit le vieux Guénolé en souriant de toutes ses gencives. - Moi, je sais, intervint Tristan. Je vais préparer de quoi manger. » Le jeune gitan se dirigea vers la cuisine, laissant les deux fuyards gênés devant le vieil homme qui souriait toujours. « Pour une aussi grande aventure que la vie d’évadé s, il faut des armes, reprit le vieux patriarche. Tristan vous a montré les siennes ? - Euh… non. - Non ? Il n’a peut-être pas eu le temps, marmonna Guénolé en se grattant la joue au travers de son épaisse barbe emmêlée. C’est moi qui les lui ai fabriquées, reprit-il en retrouvant toute sa bonhomie. Sa harpe , vous l’avez vue ? Les deux jeunes serfs acquiescèrent d’un signe de tête. Et bien la dernière corde ne sert pas à jouer de la musique mais à tirer des flèches ! Tous ses pomp ons sont en fait des flèches. Ce que vous voyez ce sont les plumes de l’empennage et la flèche se déplie et se visse très rapidement. Chaque pompon est composé d’enviro n cinquante flèches réduites. Sa flûte à bec est une sarbacane et ses multiples sach ets à la ceinture contiennent énormément de picots empoisonnés. Le vieil homme ét ait surexcité, tellement fier de ses inventions discrètes et impitoyables : et sa fl ûte traversière ! J’ai changé l’alliage des flûtes habituelles pour la rendre beaucoup plus solide. Une vraie masse. Un bâton fantastique contre les ennemis même armés d’épées ! … Sauf si celles-ci sont très aiguisées et on ne peut plus tranchantes. Dans ce c as, courrez. - Et son tam-tam ? demanda Lowic. - Euh… celui-là, je n’ai pas encore réussi à lui trouver une utilité. » Tous trois se turent dans un silence gêné. Le vieil homme était gêné d’avoir 2 avoué son échec face à un petit morceau de peau ten due qui le narguait sachant 3 pertinemment qu’elle ne servait à rien . Lowic était gêné d’avoir gêné un vieux sage. Et Iseult était gênée que son frère ait gêné un vénéra ble. Heureusement pour eux, Tristan les appela pour part ager le repas qu’il venait de préparer, dissipant ainsi la gêne qui s’était incru stée et bien installée, se sentant tout à son aise dans ce salon gitan. Guénolé avait de nouveau un sujet sur lequel il éta it intarissable : « Oh, mon petit-fils nous a préparé des pommes de t erre avec une poule faisane ! Vous savez, à mon âge c’est très importan t de bien manger ! Et des poules et des coqs j’en ai plein ma cour. D’ailleurs, les coq s ont un problème avec leur horloge biologique, ils me réveillent toujours en plein mil ieu de la nuit… » Vraiment intarissable. « …et les pommes de terre c’est plein de bonnes cho ses. Je vous en donnerai avec quelques poulets pour votre voyage… »
Enfin laissons-là Guénolé et ses pauvres invités.
CHAPITRE TROIS
Après avoir échappé aux élucubrations du vieux Guén olé, les trois jeunes ménestrels le quittèrent avec moult remerciements e t une lettre de commande pour le forgeron. C’était un cadeau de Guénolé pour leur vo yage, sans oublier une besace pleine de poulets fumés et de pommes de terre cuite s salées. Tristan mena ses compagnons chez le forgeron, un ho mme basané, aux longs cheveux noirs retenus en queue de cheval, aux yeux marrons et à l’oreille droite percée parée d’une triskèle d’argent. Lowic et Iseult étaient presque effrayés par cet ho mme à la carrure d’armoire normande et aux muscles énormes saillant sous son t ablier de cuir. 4 Tristan sourit et donna une accolade amicale dans l e dos de son cousin . Celui-ci lui rendit la pareille avec une joie indéniable mais ce n’eut pas le même effet : alors que le forgeron n’avait pas bronché, Tristan, lui, fit un vol plané avant de s’étaler de tout son long sur le sol. Son cousin riait à gorge déplo yée. Lowic et Iseult faisaient énormément d’efforts pour retenir les gloussements qui menaçaient de les faire exploser à tout moment. Alertée par le bruit, une petite femme ronde descen dit dans l’atelier. « Ah, Tristan, c’est toi, sourit-elle, soulagée. Tu vas bien ? - Oui, merci Laëla. Je suis ici avec mes deux compa gnons de route, Lowic et Iseult, de la part de Guénolé. Nous allons partir e n voyage pour jouer ma dernière pièce et nous avons besoin de vous. » Tristan tendit la lettre de Guénolé à son cousin. C e dernier l’ouvrit et la lut, la tenant à hauteur de ses hanches pour que sa femme, sur la pointe des pieds, puisse la lire en même temps. « Ce sont les armes habituelles, commença le forger on avec une voix de ténor. Je n’ai pas besoin de vous, vous pouvez directement aller avec Laëla. » La petite femme à la figure ronde sourit et leur fi t signe de monter. Les trois jeunes gens suivirent la femme à l’étage alors que son mari tapait déjà le fer rouge. Laëla les conduisit jusqu’à son atelier, elle était couturière. Elle les fit s’installer dans les fauteuils défoncés et poussiéreux qui meublaien t l’angle le plus sombre de la pièce. Elle devait leur confectionner deux tenues chacun p our qu’ils puissent se 5 changer de temps en temps . Lowic eut droit à deux tuniques de laine, l’une ver te et l’autre grise, et à deux pantalons, l’un en lin blanc et l’autre en cuir marron. Tristan, vêtu d’un solide pantalon blanc cassé et d ’une longue tunique de laine blanche avec à la taille une ceinture de corde, se retrouva avec deux tuniques courtes,
l’une bleue et l’autre rouge, ainsi que deux pantal ons de cuir brun. Laëla s’amusa beaucoup en confectionnant les vêteme nts d’Iseult. Elle avait toujours rêvé d’avoir une fille pour la parer comme une poupée. Iseult apprécia la tunique en lin bleu-vert, le pantalon de cuir noir et la robe de lin blanc avec un châle de laine assorti. Les couleurs étaient dures à obtenir. Pour pouvoir varier ses teintes, Laëla préparait elle-même les décoctions de plantes avec lesquelles elle imbibait ses bobines. Elle en était fière, très fière. Pendant qu’elle travaillait ainsi, la couturière so uhaita en savoir plus sur les compagnons de Tristan. « Vous venez d’où ? demanda-t-elle. - Nous étions serfs et nous nous sommes échappés, répondit Iseult. - Vous vous êtes échappés ? S’étonna la couturière. On ne vous a pas poursuivis ? » Sur ce point, la mémoire des deux jeunes évadés éta it un peu floue. Quand les tambours avaient annoncé que le comte all ait être démembré, Lowic se souvenait avoir couru jusqu’à sa maison de boue séchée, y prendre tout l’argent qu’il pouvait trouver. Puis, quand la foule s’amass ait sur la grande place où le compte avait les membres attachés à quatre chevaux, il ava it pris sa sœur par la manche et ils étaient partis en courant. Des hommes avaient fouet té les chevaux qui empruntèrent quatre directions différentes. Le comte hurla. La f oule choquée ne savait que faire, rire ou pleurer. Lowic et Iseult couraient. Des cavaliers les pourchassaient. Lowic se souvenait de son cœur qui battait, sa sœur qu’il traînait car elle avait du mal à maintenir la cadence, le bruit des sabots qui se rapprochaient, l’odeur de la poussière que soulevaient leurs pieds, puis il avai t aperçu le marais. En courant toujours, et toujours vers le sud, Lowic et Iseult étaient arrivés au golfe, un endroit au climat agréable, composé d’un paysage vert, doux et coloré. Les marais étaient bordés d’une végétation luxuriante...