Élixir de nouvelles steampunk

Élixir de nouvelles steampunk

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Livres
226 pages

Description

Élixir vous ouvre les portes d’un passé futuriste qui n’a jamais existé.

À moins que...

Dans ce monde de vapeur et de rouages où science et magie se côtoient, vous rencontrerez des inventeurs plus loufoques les uns que les autres, parfois charmants, d’autres fois terrifiants. Vous découvrirez un appareil photographique qui n’en fait qu’à sa tête, un sous-marin en quête de créatures fabuleuses, un musée de cire où les statues prennent vie, le premier ordinateur de l’Histoire, et bien d’autres choses encore.

Au fur et à mesure de votre lecture, d’étranges liens entre les textes éveilleront votre intérêt. Vous ne pourrez vous empêcher de remarquer la présence fugace mais récurrente de mystérieux matériaux aux étonnants pouvoirs. Et si la dernière nouvelle vous livrait leur secret ?


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 10 septembre 2016
Nombre de lectures 17
EAN13 9782930880099
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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 Delphine Schmitz

Élixir de nouvelles steampunk


Collection Séma Galaxie

Séma Éditions 

 Illustration de couverture  : Fleurine Rétoré

Composition graphique  : Fleurine Rétoré

Mise en page  : Séma Éditions

© Séma Éditions, département de Séma Diffusion, pour la présente édition

Rue Félicien Terwagne 2, 5020 Vedrin, Belgique

Tél  : +32 (0)477/57.81.82

Mail  : contact@sema-diffusion.com

D/2016/13.731//3

ISBN  :978-2-930880-09-9

Tous droits réservés pour tous pays

Toute reproduction interdite

Table des matières

Élixir de nouvelles steampunk
Camera obscura
L’automate de Maître
Sigismond
La rocambolesque
odyssée de l’Ulysse
Taxidermie
Seuls le diable et moi
Télétempus
Le Conseil des Perpétuels
Remerciements
L’auteur
Bibliographie
Catalogue de
Séma Éditions

 Les inventeurs de

Val-sur-Rouille


Prix Nautilus 2015 – Festival Geekopolis



Cette histoire commence à Val-sur-Rouille, charmant village de montagne dont vous n’avez probablement jamais entendu parler. Le petit hameau, qui comptait environ huit cents âmes, avait pourtant tout pour plaire  : situé dans un vallon riche en verts pâturages et traversé par un cours d’eau, il avait pour activités principales l’agriculture et le travail de la laine. Il comprenait en outre une école, une église, une boulangerie, une épicerie et deux inventeurs.

Deux inventeurs, cela faisait beaucoup pour une si petite bourgade  ! Les deux hommes, de ce fait, se vouaient une animosité sans borne. Cette rivalité amusait et faisait le bonheur des habitants, bénéficiaires directs des mille et une inventions des deux savants, qui ne cessaient de redoubler d’ingéniosité pour se surpasser l’un l’autre.

Pour leur plus grand plaisir, les Val-sur-Rouillois étaient régulièrement conviés à des démonstrations que donnaient le professeur Pendule et le docteur Pohligraf. Chacune visait évidemment à faire oublier la précédente intervention de l’autre inventeur… Jusqu’à ce jour funeste de mai 1898, où cette compétition tourna au drame. Mais commençons par le début, si vous le voulez bien.


Autrefois, il n’y avait qu’un inventeur à Val-sur-Rouille  : le professeur Angus Pendule, phénomène à lui tout seul, qui ignorait encore combien il était heureux de sa situation monopolistique. 

C’était un homme jovial, d’une bonne quarantaine d’années, aux cheveux et à la moustache d’ébène, affublé en permanence d’un haut-de-forme. Il ne refusait jamais un petit verre d’absinthe et était agrémenté d’un soupçon d’embonpoint qui ne nuisait en rien à son charisme. Ayant sans doute des origines méditerranéennes, il parlait en faisant de grands gestes des mains, ce qui avait le don de captiver son audience. Sa propriété, établie aux confins du village, comprenait une jolie maison, un grand jardin et une étrange formation géologique qui décrivait un arc tout autour de son terrain. C’était une sorte de gigantesque carrière, haute d’une quinzaine de mètres et longue de cinquante, de couleur ocre, ou plutôt rouille. Vous l’aurez compris  : c’était la carrière qui avait donné son nom au village. 

Le professeur Pendule conservait jalousement l’accès à ce matériau, qu’il avait baptisé «  oxalte  » et dont la plupart de ses travaux étaient issus. Selon la façon dont il la manipulait et les éléments qu’il y ajoutait, la substance, qui n’était ni pierreuse ni ferrugineuse, se révélait tantôt collante, tantôt rugueuse, parfois rigide et parfois souple.

Féru de mythologie, le professeur vouait une grande passion aux bizarreries animales représentées dans les bestiaires d’autrefois, qu’il collectionnait par dizaines. Aussi reconstituait-il des créatures fantastiques en assemblant entre eux divers squelettes d’animaux grâce à son précieux matériau. Si certains éléments venaient à manquer, car n’appar-tenant pas à ce monde, qu’à cela ne tienne  : il fabriquait des prothèses à l’aide de son minerai. C’est ainsi qu’était née sa dernière réalisation  : en fixant des ailes d’oxalte à un poney mort-né, il avait donné naissance à un Pégase plus vrai que nature.

Ses bêtes mécaniques fascinaient les villageois, qui se précipitaient pour voir chaque nouvel ouvrage présenté lors d’une grandiose cérémonie sur la scène de la Grand-Place. Surgissant de derrière un lourd rideau de velours rouge, Pendule faisait une apparition théâtrale avant de céder la place à ses créations. Sous les yeux émerveillés de l’assistance, les créatures, pourvues d’étonnants mécanismes que le savant avait remontés grâce à une clef papillon, s’animaient. Le Pégase avait ainsi parcouru des allers-retours sur la scène au petit trot, tout en battant des ailes, sous les hourras du public. Chaque année, le professeur présentait des dizaines de monstres aux Val-sur-Rouillois, qui ne se lassaient pas de ces spectacles pour le moins originaux.


Puis le docteur Ernst Pohligraf était arrivé et avait estimé que ces réalisations étaient ridicules, obsolètes et, surtout, anti-scientifiques. Les habitants se rallièrent rapidement à sa cause. Il faut dire que ce jeune étranger blond au regard impénétrable apportait sans conteste un souffle nouveau au village. 

De dix ans le cadet de Pendule, il était son parfait opposé : grand, gracile, d’un tempérament calme et sérieux, pour ne pas dire un peu froid. Les demoiselles du village n’avaient d’yeux que pour lui et auraient toutes été ravies de le dévergonder un peu. Les Val-sur-Rouillois furent émerveillés de découvrir la photographie et le téléphone, qui équipa bientôt toute la ville. En bon scientifique, Pohligraf était amateur de chimie et de physique, en particulier d’électricité. Il se murmurait qu’il avait été l’assistant de Thomas Edison, mais c’était invérifiable. Grand voyageur, il habitait dans une roulotte à vapeur de six mètres de long qu’il avait créée lui-même et qui l’emportait partout. 

Se disant séduit par le caractère bucolique du village et la curiosité d’esprit de ses habitants, il décida rapidement de s’y installer définitivement, au grand désespoir de Pendule. Il fit l’acquisition d’une ancienne étable qui devint son laboratoire. Il continuait néanmoins à se déplacer régulièrement et ramenait toujours de ses périples des instruments extraordinaires. 


Face aux talents de ce rival aussi inattendu qu’indésirable, Pendule choisit de conserver pour lui sa passion des bêtes mystérieuses et de faire profiter ses concitoyens d’inventions plus utiles encore que celles de Pohligraf. Après tout, son oxalte offrait plus d’une application  !

Sans cesser de murmurer entre ses dents  que ce village était trop petit pour eux deux, il passa des semaines à réfléchir à de nouveaux travaux. Enfin, il fabriqua une grande horloge qui fut montée sur la tour de l’hôtel de ville et qui indiquait non seulement les heures, mais également les jours de la semaine. Ces derniers étaient représentés par des personnages mythologiques d’une cinquantaine de centimètres qui apparaissaient en se succédant sur un plateau sous le cadran. Les figurines, couleur rouille, sortaient d’une petite porte à droite de la plateforme. Elles avançaient de façon imperceptible à mesure que la journée s’écoulait pour rentrer, le soir venu, par une autre trappe, à gauche, afin de laisser la place à la suivante.

Les villageois adoraient le «  tic tac  » mélodieux émis par l'appareil. Chaque jour, ils s’amoncelaient devant l’ouvrage pour voir la statue correspondant au jour de la semaine  : Diane, déesse de la Lune, le lundi, Mars, dieu de la guerre, le mardi, Mercure, dieu des voyageurs et commerçants, le mercredi et ainsi de suite jusqu’au dimanche, jour du Seigneur, représenté par la colombe du Saint Esprit qui battait des ailes avec harmonie.

Mais Pohligraf semblait toujours avoir un tour d’avance sur le pauvre Pendule. En effet, le jeune docteur, qui avait constaté l’importance de l’activité lainière dans le village, fabriqua à l’intention des travailleurs une succession de machines extraordinaires qui allaient grandement leur faciliter la tâche. Le «  tic tac  » de l’horloge fut bientôt éclipsé par les «  tch tch  » et «  pssst pssst  » émis par ses appareils, qui dégageaient soit d’impressionnantes quantités de vapeur, soit des étincelles électriques. Les dispositifs intervenaient à tous les stades de la production, de la tonte au tissage, en passant par le lavage et le décatissage. La productivité de l’industrie lainière de Val-sur-Rouille se développa considérablement sous l’impulsion du nouveau venu. Le village fut rapidement un des plus grands exportateurs de laine du pays. Le secteur étant devenu exceptionnellement fructueux grâce à Pohligraf, de nombreux habitants, hommes et femmes, s’y adonnaient désormais. 

Le professeur Pendule eut alors une idée particulièrement avant-gardiste  : créer des automates androïdes qui accompliraient les tâches ménagères à la place des femmes. L’oxalte lui servit naturellement de plaques cuivrées malléables qu’il assembla grâce à des rivets – tirés eux aussi de cette matière – pour façonner des personnages d’apparence humaine. Il les équipa d’ingénieux mécanismes, afin qu’une fois remontés ils fassent la vaisselle ou bercent les enfants.

Quel bonheur  ! Les villageois n’avaient jamais été aussi enchantés. Ils en réclamèrent de nouveaux pour de multiples usages. Rapidement, Val-sur-Rouille fut parcourue par des robots orangés qui se déplaçaient de façon autonome, portant des objets lourds à la place des habitants. 

Ces derniers s’estimaient ravis de l’émulation entre les deux hommes – qui leur avait apporté tant de confort et de richesses – mais ils regrettaient parfois que les deux savants ne mettent pas leurs efforts en commun. Leur complémentarité aurait sans nul doute donné naissance à des trésors d’inventivité, mais tous deux s’y refusaient. Ils auraient préféré mourir… inconscients que ce triste sort guettait vraisemblablement l’un d’eux.


Enchanté de ses petits automates qui avaient tant de succès, Pendule, qui se croyait enfin victorieux, fut bien déçu d’apprendre que le docteur Pohligraf allait donner une nouvelle représentation qui, selon ses dires, serait fort utile aux agriculteurs.

Quel opprobre pour le professeur de se retrouver, tel un quidam, au milieu du public qui attendait devant la scène de la Grand-Place que le rideau rouge daignât se lever  ! Quelle jalousie, lorsqu’enfin le jeune inventeur fit son apparition sous les ovations et prit calmement la parole  !

Quel manque d’entrain, il n’a vraiment pas le sens du spectacle  ! se disait Pendule. Et pourtant, les gens écoutaient, subjugués.

— Mesdames et Messieurs de Val-sur-Rouille, je suis bien content que mes machines aient facilité le travail des lainiers. À présent, il convient de penser aux agriculteurs. Je sais que les récoltes n’ont pas été des meilleures ces dernières années. Eh bien, plus jamais vous n’aurez à dépendre du climat. J’ai l’honneur de vous présenter  : la machine à faire la pluie et le beau temps  !

Des assistants apportèrent un étrange appareil d’environ un mètre de long.

— Ce n’est qu’une miniature de la machine, afin de vous en expliquer le fonctionnement, précisa Pohligraf. Une réplique cinq fois plus grande est dans mon laboratoire et sera à votre disposition aujourd’hui même. Voyez plutôt.

La miniature était une sorte de navire en bois paré d’un gouvernail. De ses flancs débordaient deux grandes rames qui évoquaient les nageoires d’une baleine. Sa coque comprenait cinq petites cavités qui la traversaient de part en part. Mais ce qui rendait le bateau extraordinaire, c’était l’énorme élément de toile blanche en forme de ballon de rugby qui le surplombait en flottant. La baudruche se serait sans doute envolée si elle n’avait pas été fixée à l’avant et à l’arrière du paquebot par des cordes tendues. 

Les assistants du docteur posèrent l’embarcation sur le sol, et celle-ci s’éleva dans les airs à deux mètres de hauteur, sous les regards incrédules et fascinés des spectateurs.

— Quel temps souhaitez-vous  ? demanda l’inventeur à son public. De la pluie ? Du soleil  ?

— Du soleil  ! Du soleil  ! scanda la foule.

— Eh bien, soit, ce sera donc du soleil  !

Il s’approcha du vaisseau, qui lévitait à côté de lui, et poussa sur un petit bouton cuivré qui se trouvait sur le pont, près de la barre.

— Il faudra un capitaine pour diriger la vraie nef et actionner les boutons, expliqua-t-il, alors que l’incroyable se produisait.

Les cinq trappes de la coque s’étaient mises à émettre un intense rayonnement qui illumina toute la scène.

— Oh  ! s’exclama la foule.

Pohligraf actionna alors un levier, également situé à côté de la barre, et le bateau se mit à battre des nageoires, ce qui le fit avancer. Il voguait littéralement dans les airs, inondant le sol de ses rayons solaires. Pour montrer combien la manipulation était facile, l’inventeur fit tourner la petite roue de gouvernail, commandant au navire la direction à emprunter. Enfin, il releva la manette, et l’engin cessa son avancée, tout en restant suspendu dans les airs, près de son créateur.

— Et, à présent, la pluie, poursuivit le docteur, qui tendit le bras pour appuyer sur un autre bouton. 

La lumière qui émanait de la coque du vaisseau s’atténua jusqu’à disparaître complètement pour faire place à des éclairs électriques accompagnés de grondements retentissants. Le sol de la scène s’assombrit et fut bientôt recouvert d’une abondante pluie qui provenait de la machine.

— C’est fabuleux  ! proclama le maire. Quelle surface peut bénéficier des effets de la vraie machine  ?

— Cinquante mètres carrés, environ. Ainsi, à raison de quelques heures par jour, l’ensemble de vos cultures pourra profiter d’un climat idéal correspondant, selon les saisons, aux besoins des agriculteurs. Avec votre accord, je livrerai l’appareil aux producteurs dès ce soir.

Vu l’enthousiasme de ces derniers, qui se réjouissaient de voir leurs cultures se développer et se disputaient déjà pour savoir qui aurait le privilège de piloter l’appareil, le maire n’avait aucune raison de refuser. 

Une personne, toutefois, qui prenait sur elle depuis plusieurs minutes, ne put se retenir plus longtemps et lança au docteur  : 

— Jeune homme, que ne faites vous profiter le monde entier de votre invention ? Votre fortune serait vite faite  ! À quoi bon vous obstiner à rester ici, dans ce petit village sans avenir  ? 

Est-il nécessaire de préciser que c’était Pendule qui avait parlé  ?

— À quoi bon la fortune  ? répliqua calmement son concurrent. Je ne vis que pour la reconnaissance du bon peuple de Val-sur-Rouille, tout comme vous  ! Mais peut-être craignez-vous de ne plus être à la hauteur  ? 

Le sang du professeur ne fit qu’un tour. La peau de ses pommettes devint écarlate. Être ainsi publiquement humilié par un jeune blanc-bec  !

— Certainement pas, mon garçon, certainement pas  ! Je ne ferais pas le malin, si j’étais vous  ! Vous verrez si je ne suis pas à la hauteur  ! Vous finirez par partir  ! Ce village est trop petit pour nous deux  !

Les habitants riaient. Pendule était un sanguin. Il s’emportait si facilement  ! Le docteur le regardait avec flegme, levant à peine un sourcil. Il remballa paisiblement ses affaires, tandis que son rival jurait malgré lui. Leurs disputes étaient à elles seules presqu’aussi divertissantes que leurs inventions.


La bonne humeur fut de courte durée car, le lendemain, le village fut réveillé à l’aube par des protestations qui venaient des champs. Les agriculteurs, impatients de faire fonctionner la grande machine que Pohligraf leur avait livrée la veille, avaient été dépités de trouver l’aéronef saboté. Le bateau semblait avoir reçu des coups de hache. La barre avait été arrachée et jetée au loin. Quant à la toile du ballon, elle était en charpie. Ils avancèrent furieusement vers le centre du hameau, accusant le professeur Pendule. Ce dernier, entendant son nom hurlé avec rage, accourut. Face aux accusations, il clama son innocence. 

— Je sais que c’est vous  ! dit un paysan. Vous êtes jaloux du bon docteur Pohligraf et vous avez saccagé son œuvre  !

— Allons, allons, dit le maire, s’interposant entre les deux hommes. Vous n’avez aucune preuve. Que chacun se calme afin que nous réfléchissions à la meilleure manière de démasquer le coupable.

Le fermier baissa son doigt accusateur.

— Qu’est-ce que…? dit alors une petite voix.

C’était Pohligraf. Il venait d’arriver et constatait avec horreur le sort qui avait été réservé à son invention. Sans dire un mot, il tourna les talons et repartit vers sa roulotte. De la vapeur se mit bientôt à en sortir, et l’automobile prit la route de l’Est. Les villageois coururent derrière le véhicule afin de le retenir, en vain. Pendant de longues minutes, on vit des volutes de vapeur de plus en plus petites, preuve que le docteur s’éloignait par-delà les montagnes. 

On ne le vit plus pendant des mois.


Aucune preuve incriminant Pendule n’avait été trouvée. Il parvenait peu à peu à regagner l’affection des habitants en confectionnant de nouveaux automates et commençait à espérer que son rival ne reviendrait jamais. Grave erreur  !

Car, un soir de mai, alors que le soleil se couchait, un «  pch pch  » familier se fit entendre dans la vallée. Les villageois se ruèrent dehors et se précipitèrent dans les champs pour acclamer le jeune docteur qui revenait avec sa roulotte à vapeur. La nouvelle arriva bientôt jusqu’à la résidence de Pendule, qui manqua de s’étrangler avec son absinthe. La rumeur disait que Pohligraf venait de Bohème. Qu’a-t-il encore apporté  avec lui  ? se demandait le malheureux professeur.

La réponse ne se fit pas attendre  car, le lendemain matin, toute la ville était placardée d’affiches indiquant : «  Exhibition samedi à 16 heures. Le docteur Pohligraf est fier de vous présenter la femme-loup  ». 

Toute la semaine, l’exaltation des villageois alla crescendo, tandis que Pendule s’assombrissait de jour en jour. On ne le voyait que peu dans les rues de Val-sur-Rouille. S’il croisait quelqu’un, il le prenait à témoin  :

— Le scélérat  ! Il tourne mes créatures en dérision, puis devient démonstrateur de monstres. C’est une basse vengeance  ! Contre un crime que je n’ai d’ailleurs pas commis  ! Il aura sans doute ramené une pauvre femme à barbe  ! Ne vous laissez pas impressionner  !

Les villageois s’amusaient de son air déconfit. Il se terra dans sa maison les deux derniers jours, préparant peut-être de nouveaux automates encore plus stupéfiants que les précédents. C’était en tout cas ce que les Val-sur-Rouillois espéraient.

On était si curieux de découvrir la femme-loup que l’on ne prêta que peu d’attention à un berger qui se plaignait qu’un de ses béliers avait mystérieusement disparu. 


Enfin, le samedi tant attendu fut annoncé sur la grande horloge, sous les traits du dieu romain Saturne dévorant un de ses enfants, signe macabre tristement annonciateur.

La foule était au complet bien avant que l’horloge n’annonçât 16 heures. Une grande agitation régnait devant la scène de la Grand-Place, parée, comme de coutume, de son rideau de velours rouge qui allait révéler un nouveau mystère. À l’heure prévue, la tenture tressaillit et le docteur Pohligraf apparut, tout en prenant soin de laisser l’étoffe fermée, masquant toujours la scène. Le silence se fit aussitôt. Il fit trois pas, très lentement, en direction du public et déclara, d’une voix forte mais calme  :

— Mesdames et Messieurs de Val-sur-Rouille, vous allez découvrir une créature que peu d’hommes ont vue. Je suis allé la déloger dans les confins de la Bohème, où elle vit recluse depuis des années de crainte d’être accusée d’hérésie. 

Dans la foule, on échangeait des regards inquiets, sauf Pendule, dont les yeux ne quittaient pas la scène. Il détestait encore plus Pohligraf lorsqu’il ajoutait du suspense à ses démonstrations.

— Mesdames et Messieurs, reprit le docteur, regagnant derechef la concentration de son public, j’ai l’honneur de vous présenter… la femme-loup.

Le rideau s’ouvrit enfin, dévoilant une jeune femme. Elle était vêtue d’une robe richement travaillée qui masquait tout son corps et ne laissait apparaître que son visage et ses mains… lesquels étaient entièrement recouverts de poils bruns, longs de huit centimètres environ. 

— Ooooooh  ! poussa l’assemblée.

Était-ce de l’effroi  ? Du dégoût  ? De l’intérêt ? Difficile à dire. Imaginez-vous face à un être si improbable que vous ne sauriez s’il convient de le qualifier d’humain. Que ressentiriez-vous  ?

Une fois le premier choc passé, la foule s’approcha pour contempler la créature. Visiblement intimidée, elle restait en retrait tout au fond de la scène. Elle devait mesurer approximativement un mètre cinquante-cinq et semblait, pour autant que ses habits permettaient d’en juger, plutôt mince et gracieuse. Il était par contre très difficile de distinguer les traits de son visage, mais les personnes au premier rang étaient frappées par ses grands yeux bleus d’une étonnante douceur, signes d’une innocence égarée dans cet amas de fourrure.

— Parle-t-elle ? demanda un badaud.

— Bien sûr, répondit le docteur en s’approchant de la femme-loup pour lui prendre la main avec affection. Mais elle ne parle que l’allemand et le tchèque. Elle a par ailleurs reçu une excellente éducation. Elle aime lire et chanter. 

— Elle semble si douce  ! lança une jeune femme. 

— Pourquoi Dieu l’aurait-il affublée de cette toison si elle n’avait pas quelque sorcellerie à se reprocher  ? lança une voix familière, celle du professeur Pendule, plus rouge que jamais, qui poursuivit  : Vous n’auriez jamais dû apporter ce monstre dans nos contrées, Pohligraf  ! 

—  N’ayez crainte. Sa singularité s’explique sans mal par la Science  ! Sa pathologie peut être qualifiée d’hypertrichose, une affection rarissime, que je me propose de guérir. C’est à cette condition que son père, qui la protégeait jusqu’ici du monde extérieur, a accepté de me la confier. D’ici peu, grâce à mes compétences, je compte la guérir de son mal. Vous n’avez donc que quelques jours pour la voir en tant que femme-loup et, bientôt, vous aurez le privilège de la découvrir en tant qu’Abigail.


Dans la soirée, les villageois n’avaient que la femme-loup à la bouche. Quel fascinant personnage  ! Quel brave homme que le docteur Pohligraf, qui se proposait de mettre ses connaissances au profit de cette malheureuse. 

Nul n’accorda de l’intérêt à un fermier, désemparé car un de ses chevaux était introuvable. 

Mais, le lendemain, force fut de constater qu’il se passait quelque chose dans ce village. Un attroupement s’était constitué devant l’épicerie. La fille du commerçant était en pleurs car, après la démonstration, elle n’avait plus vu son père de la soirée, et il n’était pas rentré de la nuit. Il n’était pas homme à disparaître sans prévenir, et plusieurs volontaires partirent à sa recherche dans la montagne. Ils cherchèrent toute la journée, en vain. Ils se hâtèrent néanmoins de revenir à 16 heures, car le docteur Pohligraf avait promis de leur montrer une nouvelle fois la femme-loup avant de commencer à lui chercher un remède.


Le jour d’après, la psychose commença à s’emparer des villageois lorsque le boulanger annonça que sa femme avait également disparu. Cela ne pouvait être une coïncidence  ! On repensa alors au bélier et au cheval, qui s’étaient aussi évaporés sans laisser de trace. Les discussions allaient bon train, mais une seule personne osa dire ce que tous redoutaient sans l’avouer.

— La femme-loup  ! rugit le professeur Pendule. Ces disparitions ont commencé à son arrivée  ! D’abord le bélier, puis le cheval, et maintenant deux personnes  ! Je savais qu’elle causerait notre malheur. Pohligraf  ! Qu’avez-vous fait ?

— Allons, allons  ! tempéra le docteur. Quelle horrible calomnie proférez-vous là  ? Abigail est inoffensive. 

Pour une fois, les villageois semblaient douter des paroles de Pohligraf. Par petits groupes, on murmurait. Pendule n’avait pas tort  : les disparitions avaient commencé à l’arrivée d’Abigail. Que savait-on d’elle, après tout  ? 

— Où est-elle ? demanda le maire. 

— Dans ma roulotte, répondit l’inventeur. 

— Montrez-nous votre roulotte  ! lança un villageois.

Pohligraf semblait sur le point de protester mais, face à l'exhortation des habitants, il obtempéra. Il ouvrit sa roulotte, et les villageois découvrirent Abigail, sagement assise dans un fauteuil, occupée à lire. Elle leva timidement ses beaux yeux bleus en direction des curieux. Elle avait quelque chose de différent… Par endroits, on voyait la peau de son visage. Une jolie peau rosée.

— Elle a perdu des poils  !  constata le maire.

— Oui, reconnut Pohligraf. Mes traitements aux rayons commencent à agir. J’aurais souhaité que vous ne la découvriez qu’une fois le traitement entièrement achevé, mais tant pis. Au moins, vous voyez que ce n’est qu’une innocente créature qui n’a rien d’un lycanthrope. 

Il referma délicatement la portière de sa roulotte pour ne pas importuner davantage la jeune fille. 

— Mais le coupable court toujours  ! brailla le boulanger. Il faut fouiller toutes les habitations et le démasquer  ! 

Ainsi fut dit, ainsi fut fait. Six volontaires se proposèrent et se mirent à fouiller une par une les habitations de Val-sur-Rouille, suivis par les villageois au complet. Aucune trace des disparus. Le cortège en vint à s’approcher de la résidence de Pendule.

— Ouvrez-nous votre maison, Professeur, décréta le maire. 

— C’est hors de question  ! Tous mes trésors y sont, tous mes projets en cours. Je refuse que vous les voyiez  ! Je refuse qu’il les voie, dit-il en désignant Pohligraf qui, pourtant, ne faisait pas partie de l’équipe des chercheurs.

— Chacun son tour, Pendule. Ouvrez-nous votre maison  ! tonna un homme.

— Oui  ! reprit un autre, aussitôt imité par la foule. Votre maison, Pendule  !

— Moi vivant, vous n’entrerez pas chez moi  ! beugla l’inventeur.

Mais, déjà, les six hommes pénétraient dans l’habitation et se mettaient à fouiller sans ménagement, ignorant les remontrances de Pendule, qui essayait de se mettre en travers de leur chemin.

Les personnes restées à l’extérieur entendaient les protestations du professeur, noyées sous le bruit des fouilles. Des objets métalliques semblaient jetés au sol. Du verre était brisé et des meubles déplacés. Puis une porte fut ouverte dans un grincement, et le brouhaha des fouilles cessa soudainement. Les villageois tendirent l’oreille. Rien. Les chercheurs devaient avoir trouvé quelque chose. 

— Meurtrier  ! hurla alors un fouilleur, tandis qu’un autre sortait précipitamment pour rendre le contenu de son estomac sur le pas de la porte.

Les Val-sur-Rouillois reculèrent tous d’un pas, saisis d’une anxiété collective. Le maire prit son courage à deux mains et entra dans la maison, où l’attendait un indicible spectacle.

Dans le cabinet du professeur Pendule se trouvait l’épicier, mort, maintenu debout par une barre de fer, comme une plante par un tuteur. Ses jambes avaient été coupées et remplacées par des pattes de bélier. Sur son front se dressaient deux cornes. En s’approchant, le maire put distinguer de la colle de couleur orangée aux abords des greffes. De l’oxalte, à n’en point douter. Le corps sans vie de la boulangère était également là, pareillement fixé à une tige métallique. Ses membres inférieurs avaient été échangés contre une queue de poisson, également réalisée en oxalte. Les victimes semblaient recouvertes d’une fine pellicule cristalline qui assurait leur rigidité. Leurs visages étaient atrocement figés en une expression d'effroi. On aurait dit des statues de cire.

Ces monstruosités faisaient horriblement écho aux deux bestiaires qui étaient ouverts sur le bureau du professeur. Sur l’un figurait une gravure représentant un satyre, sur l’autre, une illustration de sirène.

Incommodé par l’odeur putride des cadavres, le maire tourna la tête et sursauta en réalisant que, juste derrière lui, gisait un cheval décapité. Pendule comptait sans doute confectionner un centaure. Il ne lui manquait plus qu’un torse humain. Étant donné le rythme d’une disparition par jour, l’élu comprit qu’un innocent avait été sauvé in extremis.

Au milieu de la pièce, deux fouilleurs costauds maintenaient le professeur par les aisselles pour qu’il ne puisse pas s’échapper. Cela l’empêchait surtout de défaillir, car ses jambes ne parvenaient plus à le soutenir. Il était blanc comme un linge et répétait sans cesse,  d’une voix à peine audible : «  Ce n’est pas moi  ! Je vous l’assure, ce n’est pas moi  !  Je n’ai pas mis les pieds dans mon cabinet depuis une semaine, ça ne peut pas être moi… »

Tandis que les explorateurs sortaient de la maison, les villageois, à qui l’homme à l’estomac sensible avait tout raconté, hurlaient  : «  À mort, Pendule  !  ». L’accusé, hagard, était toujours maintenu en respect par les deux gaillards quand il vint à croiser le regard de son ennemi juré.

— Pohligraf  ! gémit-il. Dites-leur que ce n’est pas moi  ! Vous savez que ce n’est pas moi  !

Il ne protesta pas longtemps, car les gendarmes de la ville voisine venaient déjà l’arrêter. Il serait jugé dans les semaines à venir, mais les villageois connaissaient le sort qui attendait les meurtriers dans son genre  : il serait guillotiné. Les agents l’emmenèrent sous les huées des villageois.

— Je m’en veux  ! dit Pohligraf, dont l’air sérieux avait fait place à une expression apitoyée. Cette compétition est allée trop loin. Le pauvre homme en a perdu la tête et a essayé de créer des créatures encore plus stupéfiantes qu’Abigail, mi-humaines, mi-bêtes  ! 

— Vous n’y pouvez rien, Docteur, lui assura le maire. Ce monstre avait sans doute des penchants meurtriers en lui depuis toujours. Ils seraient ressortis tôt ou tard.

— J’ai malgré tout de la peine pour lui, répondit-il, sous les regards compatissants des jeunes filles du village. Finir guillotiné, c’est inhumain. On devrait inventer une machine qui électrocuterait les condamnés. J’en parlerai à Thomas lors de mon prochain voyage aux États-Unis. Mais, en ce qui me concerne, je cesserai d’inventer. Tout cela est allé trop loin.

— Non, pitié, dit la fille de l’épicier. Mon père adorait vos inventions. Promettez-moi de continuer à nous faire part de vos démonstrations.

— Si vous insistez, j’y réfléchirai… mais je ne vous promets rien.

— Bien sûr que nous insistons, reprit le maire. J’estime d’ailleurs que les équipements et les biens du professeur Pendule vous reviennent de plein droit.

— Vous voulez dire… sa maison  ? Et sa carrière d’oxalte  ?

— Bien sûr  ! Si vous en voulez, évidemment.

— Eh bien… j’accepte, dit-il, sous les hourras de la foule.


engrenage