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Envole-moi

De
265 pages
Lors d'un vide-grenier auquel il participe pour pouvoir s'acheter la Gibson de ses rêves, Swann a un coup de foudre pour Joanna. Mais un détail lui a échappé : Joanna est en fauteuil roulant. Malgré les doutes et les difficultés que cela implique, les deux adolescents vivent une belle histoire d'amour. Cependant, un jour, Joanna se met à broyer du noir : elle a appris que sa cousine, avec qui elle partage la même passion intense pour la danse, a été acceptée à l'Opéra de Paris. Brutalement, cet événement lui rappelle ses limites : malgré toute sa volonté et son appétit de vivre, certains rêves resteront inaccessibles.
Swann emploie alors toute son énergie pour que Joanna n’abandonne pas son envie de danser, pour de vrai.
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couverture
ANNELISE
HEURTIER

Envole-moi

image

Pour Garance Z et T, à l’autre bout du monde.

À Lydie R, dont un billet m’a inspiré ce texte.

Merci à Jean-Jacques Goldman de nous avoir permis d’utiliser sa si belle expression en guise de titre pour ce roman.

Il y en a qui prétendent qu’on ne peut pas réellement être amoureux quand on a 15 ans.

« Vous ne pouvez pas savoir, vous être trop jeunes. » On dirait qu’ils pensent que cela s’apprend, qu’il faut de l’entraînement. Comme si, avant un certain âge, le cœur n’en était qu’aux échauffements.

Je m’en fous, de la voisine, de ma tante Mireille et de tous ceux qui pensent qu’entre Joanna et moi, ça ne compte pas vraiment. Ils n’ont rien compris. Ils ne peuvent pas savoir ce qui nous lie. Moi, je sais qu’elle est la seule personne qui me donne autant envie d’être là. Que ses cheveux sentent la cardamome et les sous-bois. Que deux petits grains de beauté grimpent sur sa nuque, qu’un troisième, timide, se cache derrière son oreille droite. Qu’elle voudrait être ornithologue, qu’elle coiffe le fromage de confiture de cerises, qu’elle adore la danse contemporaine et les westerns des années 70, qu’elle imite l’accent québécois à la perfection et qu’elle a déjà volé en parapente plusieurs fois.

Alors d’accord, je n’ai peut-être pas l’âge de louer un appartement avec elle ou de prendre la voiture pour l’emmener en week-end, sur un coup de tête, sans savoir où on va. Oui, j’ai une barbe qui ne fait pas trop flipper mon rasoir et, à la place d’une caisse rutilante, un vélo préhistorique hérité de mon grand frère. Oui, j’ai certainement encore beaucoup à grandir et à apprendre.

Mais je suis sûr que mon cœur, lui, ne sera jamais plus grand de quelqu’un qu’il ne l’est de toi, Joanna.

1.

En fait, tout est parti de cette guitare.

Une pure Gibson de 1968, trouvée par un miraculeux hasard au fond du garage d’une maison du village dans laquelle la fille du propriétaire décédé faisait le vide. Sans elle, ou plus exactement sans les 104 euros qu’il me manquait pour l’acheter, je ne me serais jamais trouvé à cet endroit-là, à ce moment-là.

Et je n’aurais jamais rencontré Joanna.

La première fois que je l’ai vue, elle était encadrée par deux Iron Man s’affrontant sur le rayonnage d’une étagère en bois et un arbre à chapeaux sur lequel fleurissaient un large sombrero, un heaume en carton gris cabossé et plusieurs chapeaux de paille aux rubans assortis.

Une quantité invraisemblable de caisses s’amoncelaient devant son stand, contenant livres, jeux de société certifiés « complets » ou accessoires vintage, bric-à-brac qui la faisait surgir de manière partielle et étrange, façon présentatrice de journal télévisé ou marionnette dans les théâtres de Guignol du parc de la Tête d’Or, où ma grand-mère m’emmenait parfois quand j’étais petit.

Avec ses parents, elle occupait le stand pile en face du mien, au vide-greniers d’un village voisin.

Je n’avais jamais participé à une brocante, en tant que vendeur en tout cas, mais en découvrant l’affiche fluo sur la vitrine de la boulangerie, je m’étais fait la réflexion qu’il s’agissait d’un moyen rapide et potentiellement efficace de rassembler la somme manquant à mon bonheur musical.

J’avais donc réservé un emplacement, à la grande surprise de mes parents, convaincus que mon initiative ne résisterait pas devant l’obligation de me lever à 6 heures un dimanche matin.

 

Je n’ai pas remarqué Joanna tout de suite.

Au départ, j’étais trop absorbé dans l’installation de mon stand : PSP, jeux vidéo, DVD et collection de Tom-Tom et Nana bien en évidence (une valeur sûre, récupérée chez la voisine), boîtes de Playmobil savamment entassées en pyramide, biographie de Jimi Hendrix (je l’ai en double) et vieilles tablatures de guitare disposées en éventail devant un saladier rempli de mini-Snickers.

Ce n’est qu’après avoir fini de vérifier toutes mes étiquettes et pris des décisions commerciales stratégiques (du genre « 1 livre offert pour 5 achetés ») que j’ai commencé à pouvoir envisager la vie en dehors des six mètres carrés qui m’avaient été attribués.

J’ai d’abord examiné les stands alentour, avec l’œil méfiant du commerçant qui jauge la concurrence. À ma droite, une femme en blouse fleurie vendait un tas impressionnant d’articles de puériculture. Le lit, la poussette, la chaise bébé et les valises sous les yeux allaient par paire, j’en déduisis que ses enfants aussi. À ma gauche, une fille de 14-15 ans, plus gothique qu’une cathédrale vouée à l’Antéchrist, surveillait ses Barbie en mâchant méchamment du chewing-gum. Je me suis demandé quelle gamine de allait bien pouvoir s’en approcher autrement qu’en y étant poussée par un grand frère sadique ou des parents maltraitants. La gothique a brusquement tourné son air lugubre et son mâchonnement vers moi, avant de se mettre à me reluquer avec une mine sinistre et gourmande à la fois.

Par réflexe, j’ai aussitôt reporté mes yeux n’importe où ailleurs, en l’occurrence en face de moi, de l’autre côté de l’allée.

Et là, BAM ! La claque de ma vie.

Et pourtant, on peut dire que je m’y connais, en matière de jolies filles. En quinze ans, j’en avais embrassé un paquet. Mais aucune, ni Jenny (the bombe du collège, toutes classes confondues), ni Sarah, Vanessa et Malika (meilleurs souvenirs en « a »), ni Margot et Louise (stage guitare de l’été dernier) ou même l’incroyable Alizée (la fille de la voisine de mes grands-parents, deux ans de plus que moi, mon premier « vrai » flirt avec les mains et tout, et accessoirement, copine officielle de Luc, mon grand frère), n’avaient réussi à me troubler autant. En trois millisecondes, elle avait réussi à faire disparaître toute trace de salive de ma bouche, à me vriller l’estomac comme on essore une serviette mouillée, à me faire palpiter le cœur jusque dans les globules. C’était comme si j’avais perdu la télécommande de mon corps et qu’un savant fou avait décidé de tester toutes les combinaisons de touches à la fois.

Un type haut comme un mur s’est arrêté devant mon stand, a plongé une main velue dans le saladier de Snickers en marmottant des remerciements, avant de se lancer dans un examen minutieux de mes boîtes de Playmobil.

— C’est la série de 1983, ton bateau pirate ?

Je me suis contenté de hausser les épaules, tout en me penchant sur la droite pour m’assurer que la fille était toujours de l’autre côté, que je n’avais pas rêvé, qu’elle n’était pas une mystérieuse apparition au milieu d’un bric-à-brac d’occasion, façon madone des vide-greniers, icône des débarras. Elle avait une moue très singulière, légèrement boudeuse, et un air à la fois vulnérable et déterminé, qui me parut complètement irrésistible, comme celui d’un petit chat décidé à obtenir du lait.

En fait, elle ressemblait à Lana Del Rey. En mieux. Non, c’était plutôt Lana Del Rey qui lui ressemblait.

Tandis que, sidéré et émerveillé, j’admirais l’évidence, le mur, lui, continuait son monologue :

— C’est la seule qui manque à ma collection, alors tu comprends, si je la trouvais…

Derrière ces mots transparents, la fille était toujours là, entre les Iron Man en plastique et le bouquet de chapeaux, avec ses épaules à la rondeur nacrée, ses lèvres charnues, ses mèches de chocolat qui éparpillaient la lumière tout autour.

Il y avait quelque chose en elle que j’étais incapable de décrire. J’ai pensé à cette histoire de nombre d’or dont nous avions parlé en arts plastiques, cette proportion précise que l’on évoque pour expliquer le mystère de la beauté. Voilà, c’est ça, elle avait le nombre d’or posé sur son visage. Elle a placé un casque de musique sur sa tête, geste d’une banalité extrême, qui, chez elle, confinait au sublime. Le casque s’était fait couronne de fleurs bleutées, le bric-à-brac dorures et cathédrale, et je m’attendais à ce que deux tigres viennent indolemment se coucher à ses pieds1, exactement comme dans le clip de son sosie.

— Si jamais tu connais quelqu’un qui vend le bateau pirate de 1983, appelle-moi, a déclaré le type en tendant une main à travers les brumes baroques de mon hallucination.

D’un geste impatient, j’ai attrapé la carte de visite et l’ai fourrée dans la poche arrière de mon jean, tout en continuant à jeter des petits coups d’œil furtifs à la fille. Elle avait une façon bien à elle de vivre la musique. Sa tête restait immobile, mais je percevais très bien qu’elle était partie, transportée par les notes, les vibrations dans sa poitrine. Je me suis demandé ce qu’elle pouvait bien écouter. Peut-être un solo de Jimi Hendrix.

C’était complètement surréaliste. À 15 ans, je venais de rencontrer la femme de ma vie.

 

Finalement, je me suis levé, histoire de me donner une contenance, et aussi parce que j’avais l’impression d’être aussi discret qu’un phare en pleine nuit, à bloquer sur elle depuis ma chaise de camping. J’ai fait tomber une caisse de livres en voulant les réagencer, redressé des étiquettes qui n’en avaient pas besoin, replié frénétiquement les vieux T-shirts de l’équipe de France de foot de Luc et renseigné une mère de famille en lui donnant du « Bonjour monsieur ».

Enfin, j’imagine que c’est ce que j’ai fait. En vérité, je ne m’en souviens pas très bien. Je crois que je planais tellement loin de la vie réelle que j’aurais pu me lancer dans un solo de air guitar avec un des vieux sacs à main refilés par ma mère sans même m’en rendre compte. J’étais rempli du visage de cette fille, comme on garde, les yeux fermés, l’empreinte du soleil quand on a trop voulu le regarder.

Ses yeux sont entrés en collision avec les miens à l’heure où le stand des saucisses commençait à enfumer notre allée. On s’est regardés longtemps, en pointillé, à cause des gens qui passaient. Au carambolage oculaire suivant, elle m’a souri, et le monde s’est instantanément liquéfié à mes pieds.

Moi qui n’avais jamais eu à me poser de questions avec les filles, qui les attirais même sans gratter un truc romantique sur ma guitare, j’expérimentais une sensation totalement inédite. Soudain, je me sentais trop conscient de moi-même, empêtré de ma propre présence, mal à l’aise, fébrile. Et en même temps, j’étais plus serein que je ne l’avais jamais été, comme si l’intensité de ce que je venais de vivre constituait en soi la preuve que les choses ne pouvaient pas s’arrêter là, que les territoires que j’avais entrevus ne disparaîtraient pas aussi brusquement qu’ils étaient apparus.

J’ai passé les secondes, les minutes ou les heures suivantes à chercher un moyen original de  l’aborder. Il était impossible que l’on rentre chacun de son côté sans avoir fait plus qu’échanger un regard au-dessus d’une allée. C’était étrange, mais je sentais qu’entre elle et moi, quelque chose d’inconnu, de différent pouvait arriver. Ce n’était pas comme avec les autres filles. Je le sentais vraiment. Et c’est en cela que c’était flippant.

C’est elle qui a fait le premier pas. Enfin, façon de parler.

J’étais en train de faire semblant de ranger des puzzles que des gamins avaient salement mélangés quand j’ai entendu une voix amusée se frayer un chemin, tout droit jusqu’à l’endroit le plus vulnérable de mon cœur :

— Tiens, ce livre était tombé dans l’allée.

Je n’avais pas besoin de regarder pour savoir que c’était elle qui avait parlé.

Mes mains se sont mises à trembler autour des pièces du puzzle. J’ai respiré un grand coup, et puis je me suis retourné en espérant ne pas avoir les joues couleur rumsteck ou les cheveux hérissés sur la tête.

Tiens, c’est fou comme elle est petite.

Je suis sérieux, c’est vraiment la première pensée qui m’a traversé l’esprit. Mais je crois qu’à ce moment-là, mon cerveau était tellement hypnotisé par sa présence qu’il était incapable de traiter les autres informations que mes yeux essayaient de lui envoyer.

Avec une moue amusée, la fille m’a tendu La Puberté expliquée aux ados que je croyais pourtant avoir laissé dans le garage en compagnie d’autres articles du même mortifiant acabit. Et puis elle a susurré, d’une voix un tout petit peu rocailleuse, juste ce qu’il fallait :

— J’ai noté mon pseudo Facebook à la dernière page. Je m’appelle Joanna.

Elle m’a décoché le regard le plus troublant de tous les temps, me laissant comme deux ronds de flan, avec mon puzzle Les fromages de France et mon manuel sur l’adolescence et ses traîtrises hormonales.

Et puis elle a donné une impulsion sur la roue droite, avant de disparaître au milieu des passants dans son fauteuil roulant.

1. Clip du morceau Born to die (2011).