Exomonde - Livre III : Ylstérion, à la frontière du temps

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Möa, année 2327.
Quatre années se sont écoulées depuis que Zven a disparu, happé par l’ouverture de la brèche spatio-temporelle pendant la dernière nuit de Zra. Quatre années sans le moindre contact télépathique, durant lesquelles Lola s’est concentrée sur l’éducation de ses filles, Lana et Ylssaïa, et sur son rôle de « passeuse de connaissances » dans la société möam.
Lentement, elle commence à accepter l’idée que Zven est peut-être mort.
Mais elle n’a pas le temps de s’appesantir sur son désespoir. Alors qu’elle s’inquiète pour Lana, que les croyances populaires voudraient bien transformer en une sorte de nouvelle Élue, Ylssaïa est en train de se marginaliser, profondément choquée par la disparition de son père.
Les deux jeunes filles sentent s’éveiller en elles des aptitudes similaires à celles de Zven et une intuition récurrente vient perturber leurs certitudes : serait-il possible qu’il soit prisonnier d’une autre réalité ?
En cette année 2327, un événement que plus personne n’attendait risque de changer le cours des choses encore une fois : la Terre a enfin envoyé un second vaisseau vers Perle. Ce que vont découvrir les Möams à propos de la mission Explorer II va provoquer des étincelles !

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Date de parution 09 décembre 2019
Nombre de visites sur la page 42
EAN13 9782370116758
Langue Français

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EXOMONDE

Livre III±Ylstérion, à la frontière du temps

Emma Cornellis

© Éditions Hélène Jacob, 2019. CollectionScience-fiction. Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-676-5

Prologue


« LaSRUWH G¶<OVWpULRQ GRLW UHVWHU RXYHUWH SRXU TXH UHQDLVVHle passé. Croyez-moi, l¶KRPPH GX
futur agira comme un grain de sable dans le mécanisme complexe que nous avons réussi à créer !
Il n¶aurait jamais dû naître et ne doit pas repartir ! »
Il flotte encore à la limite de la conscience, les mots entrent dans sa tête comme une mélodie
indéchiffrable et pourtant son esprit les reconnaît FH VRQW OHV SDUROHV G¶<OVWpULRQ! Celles qui le
hantent depuis des années ! Ne pas ouvrir les yeux. Pas maintenant. Deux hommes et une femme
discutent au-dessus de lui, et ils neVRQW SDV VHXOV =YHQ UHVVHQW OD SUpVHQFH GH GL]DLQHV G¶esprits
qui lui sont totalement inconnus. Il est allongé sur un plan froid. La place Noire ? Peu à peu, les
souvenirs refont surfaceFRPPH GHV EULEHV G¶XQ ORLQWDLQ SDVVp =ZDDOL GLVSDUDLVVDQW GDQV OH
Chemin de Lumière avec une expression extatique sur le visage, Lana dans les bras du Terrien, et
/ROD«les traits de Lola déformés par la peur,TXL KXUOH VRQ QRP 0DLV TXH V¶HVW-il produit ? Il
WHQG VRQ HVSULW YHUV HOOH HW OH JRXIIUH TX¶LO SHUoRLWlui tord les entrailles. Il le connaît, il sait ce
TX¶LO VLJQLILH, mais comment est-ce arrivé" /HV SHQVpHV GHV rWUHV TXL O¶HQWRXUHQW LQWHUURPSHQWles
siennes :
² /H WXHU DYDQW TX¶LO QH VH UpYHLOOH?demandeO¶HVSULW IpPLQLQ Es-tu vraiment sérieux, Kala ?
Tes craLQWHV W¶HPSrFKHQW GH UpIOpFKLU FRUUHFWHPHQW! Si nous le tuons,TX¶DSSUHQGURQV-nous de
lui ?1RXV O¶DYRQV VRXVWUDLWà la réalité du futur pour éliminer son influence sur la porte, mais
nous ne serions pas Manaavs si nous ne cherchions pas à savoir comment et pourquoi il a agi.
² $X ULVTXH GH OH YRLU GpWUXLUH O¶°XYUH GH GL[ JpQpUDWLRQV!UpSRQG OD YRL[ GH O¶KRPPH HQ
colère. Si nous le faisons disparaître maintenant, nous éliminons définitivement la possibilité de

le voir détruire la porte !
/¶LQIRUPDWLRQ HQWre dans son cerveau comme une bombe. Aurait-il fait un saut dans le passé ?
Soudain, les souvenirs se font plus précis. IO Q¶D SDV FUpp OH SDVVDJH GDQV O¶HVSDFH-WHPSV TXL V¶HVW
RXYHUW VXU OD SODFH 1RLUH LO QH O¶D SDV QRQ SOXV WUDYHUVp SDU DFFLGHQW.&¶HVW O¶°XYUH GH FHX[ TXL VH
GLVSXWHQW DXWRXU GH OXL HW LOV O¶RQt kidnappé !
² Même en le tuant, nous sommes incapables de faire disparaître son existence du futur,
reprend la voix féminine,il a disparu aux yeux des siens,PDLV VRQ LQIOXHQFH UHVWH«
Zven entend sans comprendre, son instinct lui dicte de persévérerj IHLQGUH O¶LQFRQVFLHQFH 4XL
sont ces gens ?/¶KRPPH HW OD IHPPH FRQWLQXHQW GH SDUOHU VDQV VH GRXWHU TXH OHXUV SHQVpHV VRQW

sur écoute :
² Et que proposes-tu, Naël ? GHPDQGH OD YRL[ G¶KRPPH DYHF KDUJQe.
Le troisième esprit, un homme qui était demeuréVLOHQFLHX[ MXVTX¶j SUpVHQW,V¶H[SULPH j VRQ
tour :
² Kala, l¶LGpDO DXUDLW pWp GH SRXYRLU HPSrFKHU VD QDLVVDQFH, mais au point où en sont nos
connaissances, nous ne pouvons pas nous servir de la singularité pour voyager comme bon nous
VHPEOH GDQV O¶HVSDFH-WHPSV 1RXV Q¶DYRQV IDLWque nous servir des connexions neuroniques que
cet individu créait, pour le trouver et le ramener ici«Par contre, si nous le gardons en vie,
comme le suggère Naël, nous pourrons en apprendre plus surO¶KLVWRLUH GH QRV HQIDQWV HW,
peutêtre, découvrirO¶HUUHXU TXH QRXV DYRQV IDLWH HW TXL D SHUPLV TX¶LO H[LVWH.
² Tu sous-entendsTXH QRXV SRXUULRQV FKDQJHU O¶DYHQLU j SDUWLU G¶DXMRXUG¶KXL HQ pYLWDQW GH
reproduire cette erreur ?
² Si toXWHIRLV QRXV QH O¶DYRQV SDV GpMj FRPPLVHREWHPSqUH OD YRL[ GH O¶DXWUH KRPPH
=YHQ RXYUH OHV \HX[ LO Q¶D SDV YUDLPHQW IDLW DWWHQWLRQ DX VHQVdu dernier échange verbal, seuls
les prénoms se sont imprimés dans son cerveau : Kala, Naël ! Le doyen du cycle du0DO HW O¶Élu
qui y mettra fin en tuant Zven, le fils de Zra !&¶HVW LPSRVVLEOH!
² Attention, il se réveille ! V¶H[FODPH 1DsOen reculant.
=YHQ V¶HVW UHGUHVVp VXU VRQ VpDQW LO HVW SULV GH YHUWLJH HQ GpFRXYUDQW O¶HQGURLW R LO VH WURXYH HW
OHV JHQV TXL O¶observent. Il est assis sur la pierre ronde qui ressemble à un autel, au centre du
cristal $XWRXU GH OXL SOXVLHXUV GL]DLQHV G¶rWUHs à la peau dorée le fixent avec curiosité. Grands et
bien bâtis OD SOXSDUW RQW O¶DLU G¶rWUH MHXQHVleurs cheveux sont blonds et épais comme les siens et
OHXUV \HX[« OHXUV \HX[ UHQIHUPHQW WRXWHV OHV QXDQFHV GH O¶XQLYHUV!
² Qui êtes-vous ?demande Zven.
Sa voix résonne dans tous les esprits, provoquant une vague de pensées alarmées :
² Comment peut-LO V¶DGUHVVHU j QRV HVSULWV?,O QH SHXW SDV SRVVpGHU G¶LPSODQWV GH
communication neuronique! V¶pFULH XQ KRPPH DX UHJDUG URXJH VDQJ,TX¶LO LGHQWLILH
immédiatement comme étant Kala.
&HOOH TXL UpSRQG DX SUpQRP GH 1DsO IL[H GHV \HX[ DX[ LULV WXUTXRLVH ERUGpV G¶RU VXU =YHQ:
² Non F¶est impossible, en effet, mais vérifions tout de même.
(OOH V¶DSSURFKH GH =YHQ DYHF OH VRXULUH G¶XQH IHPPH TXL FKHUFKH j DSSULYRLVHU XQH ErWH
sauvage.
² 1¶aie pas peur,continue-t-elle,je vais demander à Ylstérion de scanner ta boîte crânienne.
Est-ce que tu me comprends ?
6DQV DWWHQGUH GH UpSRQVH HOOH ODQFH XQH VpULH G¶RUGUHs mentauxj O¶intelligence artificielle, et

Zven aO¶LPSUHVVLRQ TX¶XQ KDOR GH OXPLqUH FRWRQQHX[ YLHQW V¶HQURXOHU DXWRXU GH VRQ FRUSVDes
images apparaissent sur plusieurs des écrans muraux du cristal, mais il est incapable de les
interpréter. De plus, le halo brouille sa vue,FRPPH V¶LO VH WURXYDLW j O¶LQWpULHXU G¶XQH FRTXLOOH
HPSOLH GH EURXLOODUG ,O VHQW O¶iQWHOOLJHQFH G¶<OVWpULRQ WRXW DXWRXU GH OXL commejamais
DXSDUDYDQW (OOH V¶LQILOWUH SDU WRXV OHV SRUHV GH VD SHDX DX OLHX GH V¶HQJRXIIUHU GDQV VRQ HVSULW HQ
KXUODQW ,O Q¶D SDV EHVRLQ G¶pULJHU GH EDUULqUHV PHQWDOHV FRPPH LO HQ D O¶KDELWXGH O¶,$ Q¶HVW SDV
seule, Zven peut percevoir les pensées de plusieurs personnes en train de guider, contrôler ou
RUGRQQHU OHV IOX[ G¶pQHUJLH TXL V¶pFKDSSHntG¶HOOH 6RQ LQVWLQFW OXL FRPPDQGH GH IXLU Si
seulement il pouvait déclencher le Chemin de Lumière, iO SRXUUDLW V¶HQ VHUYLU SRXU UHFUpHU XQ SRQW
GDQV O¶HVSDFH-temps et disparaître de ce cauchemar ! Zven ferme les yeux pour faire abstraction
GHV rWUHV GRUpV GH O¶DXWUH Fôté du halo de brouillard et tend son esprit vers Ylstérion./¶XQLYHUV
V¶pODUJLW HQ OXLet le tempsQ¶HVW SOXV 3HQGDQW XQ LQVWDQW LQILPH HW pWHUQHO LO HVW DXSUqV GH /ROD
Elle dort, mais son sommeil est agité. Zven avanceOD PDLQ SRXU FDUHVVHU OH YLVDJH GH FHOOH TX¶LO
aime quand soudain le monde autour de lui se disloque. Avant de perdre à nouveau conscience, il
entend le cri de Kala :
² Arrêtez-le ,O HVW HQ WUDLQ G¶RXYULU ODporte !

Première partie±Présent(s)

±1±


Möa, 2327

Le chant des oiseaux traverse les murs de planches sans aucune considération pour les
dormeurs. Mais le pire, ce sont les piaillements stridents des poules, elles aussi particulièrement
matinales ! Lola a les yeux grands ouverts, elle a encore rêvé de lui. Elle fixe la charpente debois
recouverte de fougères séchées avec résignation et finit par se lever. De toute manière, elle était
déjà réveillée. La jeune femme enfile une chemise de soie légère qXL OXL GHVFHQG MXVTX¶j
PLcuisses, attache ses boucles en queue-de-cheval et attrape son drap de bain avant de quitter la
cabane. Une tenue un peu impudique pour les normes möams, mais, ici, au camping, personne
Q¶\ IDLW YUDLPHQW DWWHQWLRQ (OOH V¶DUUrWH Xn instant sur le pas de sa porte. Les poules, petits
volatiles aux plumes blanches qui ressemblent énormément à leurs espèces homonymes

terriennes se sont tuesHQ O¶HQWHQGDQW VRUWLU (OOHV SLFRUHQW HQ OLEHUWpaux abords des cabanes
éparpillées entre les coQLIqUHV JpDQWV VDQV SOXV VH SUpRFFXSHU GH O¶LQWUXVH WURS PDWLQDOHComme
toujours quandHOOH UHYLHQW LFL XQH GU{OH G¶LPSUHVVLRQ GHdéjà-vu O¶pWUHLQW DORUV TX¶HOOH FRQWHPSOH
le village endormi /HV JUDQGV Q¶RQW SDV HX WURS GH PDO j UHWURXYHU O¶HQGURLW Rdans une autre
réalité, ils avaient établiOHXU OLHX GH YLH $YHF O¶DLGH GHV 0|DPV LOVont abattu des arbres et
débité des panneaux pour construire des maisonnettes,DXWRXU G¶XQapatam central qui sert de
cuisine et de réfectoire. Bien sûr, ici, plus rien ne rappelleOH FUDVK GH O¶Explorer I. Le salon, avec
ses vieux fauteuils jaunes arrachésj O¶pSDYH GX YDLVVHDX VSDWLDO, a été remplacé par un foyer
rectangulaire au milieuG¶XQHvasteSLqFH UHFRXYHUWH G¶XQ SODQFKer lisse. Les gensYLHQQHQW V¶\
asseoir pour manger, discuter ou simplement passer un moment ensemble. Les blocs sanitaires
ont eux aussi disparu, mais William et Alice ont fini par réussir à concevoir des douches
alimentées en eau douce par des canalisations de tiges creuses qui relient le camping à la rivière
toute proche.
Lola emprunte le sentier qui mène à la plage. Encore un lieu sur lequel le temps ne semble
avoir aucune prise, se dit-HOOH HQ YR\DQW OH EOHX GH O¶RFpDQ V¶LPPLVFHU HQWUH OHV WURQFs noirs des
conifères. Soudain, un large dos velu vient se faufiler entre ses jambes, la faisant presque tomber :
²Tu me laisses avancer, vieux lézard à poil ! lui lance-t-elle affectueusement en se penchant
pour lui flatter le museau.

Elle poursuit son chemin en suivant le chien avec un sourire aux lèvres. Il avait traversé la
EUqFKH GDQV O¶HVSDFH-temps sans que quiconque ne se préoccupe de savoir s¶LO pWDLW G¶DFFRUGet ne
V¶pWDLW MDPDLV KDELWXp j OD YLH VXU OHV +DXWHV 7HUUHV GH 0|DAlors, le jeune Kum, quL V¶pWDLW SULV
G¶XQamour quasi fusionnel pour l¶DQLPDO DYDLW FRQVHQWL OD PRUW GDQV O¶kPH, à se séparer de son
nouveau compagnon pour le ramener au bord de son océan. Mais le garçon, dontO¶HVSULW QH
grandissait plus, avait lui aussi découvert les eaux de Téthys,HW SHUVRQQH Q¶DYDLW UpXVVL j OH
convaincre de rentrer. Mina,TXL O¶DFFXHLOODLW GHSXLV VD QDLVVDQFHdans sa Maison du village des
Cimes, avait dû se résoudre à le laisser partir. Depuis, Kum vivait auprès de son ami le chien ; il
était devenu un pêFKHXU G¶DOJXHV KHXUHX[ HW DSSUpFLp GH OD SHWLWHcommunauté möam établie dans
la Bahia Rosa.
$UULYpH VXU OD SODJH GH VDEOH QRLU /ROD V¶DVVXUH TX¶HOOH HVW ELHQ VHXOH DYHF O¶animal avant de
retirer sa chemise. Elle a fini par se fairej OD SXGHXU GH VRQ SHXSOH G¶DGRSWLRQ SDV VLdifférente
de celle des Terriens, mais à mille lieues de ses habitudes de sauvageonne élevée sur une planète
déserte. À 38 ans, Lola a gardé sa silhouette menue, et ses boucles décolorées par la mer sont à
SHLQH VWULpHV GH JULV (OOH HQWUH GDQV O¶HDX IURLGH VDQV KpVLWDWLRQ HWse met à nager. Un crawl aux

mouvements fluides et réguliersTXL O¶HPSRUWH ORLQ GH OD SODJH HW GH VHVpréoccupations. Elle
accélère le rythme, ses bras fendentO¶RQGHde plus en plus vite, et bientôt, elle se retrouve dans
uQH VRUWH G¶pWDW VHFRQG /H PLOLHX DTXDWLTXH GHYLHQW VRQ DPL WrWH VRXV O¶HDX WrWH KRUV GH O¶HDX
HQ DSQpH UHVSLUHU HQ DSQpH« 5HVSLUHU 6on cerveauQ¶HVW SOXV TX¶XQposte de commandement
parfaitement automatisé HOOH QH SHQVH SOXV (OOH V¶DUUrWH DX PRPHQW R VRQ FRUSV OXL GLW TX¶HOOH D
atteint le centre de la baie et se tourne sur le dos. Le ciel rose de Möa semble la regarder avec
douceur et elle laisseVRQ F°XU UHSUHQGUH XQ U\WKPH SOXV OHQW
/ROD VHQW VRQ HVSULW V¶HQ DOOHU YHUVses fantasmes,DORUV G¶Xne pirouette adroite et de quelques
battements de pieds, elle se propulse à nouveauDX ILO GH O¶HDX. Elle ne doit pas rêver. Sa tête se
remplitPDLQWHQDQW GHV GL]DLQHV GH FKRVHV j IDLUH DXMRXUG¶KXL GHV SHWLWHV WkFKHV LQVLJQLILDQWHV DX[
questions importantes à régler avant de repartir ; tout est bon pour ne pas laisser ses pensées
V¶HQYROHU YHUV OXL 4XDQG HOOH V¶DUUrWHencore, elle est plus proche de la dune que de la crique où
elle a déposé sa serviette. Machinalement, elle regardeOD IURQWLqUH HQWUH OD IRUrW HW O¶LPPHQVH
monticule noir, là où la dXQH V¶DFFURFKH G¶XQH PDLQ DULGHau continent vert. Une silhouette, plutôt
une tâche mouvante,VH SURPqQH DX ERUG GH O¶HDXElle est bien trop loin pour distinguer
O¶KRPPH, mais elle sait qui il est. Elle ne veut pas lui parler. Trop tard :
² Bonjour, Lola, je savais que je te trouverais ici. Cela fait quatre jours que je sens ta
présenceOH PDWLQ«Tu es toujours aussi matinale que moi !
² Bonjour, Léthias,répond Lola, sans pouvoir cacher sa réticence àV¶DGUHVVHU j OXL

² 1H W¶HQ IDLV SDV MH QH YDLV SDV W¶LPSRUWXQHU ORQJWHPSV -H YRXGUDLV MXVWH SODLGHU PD FDXVH
DXSUqV GH WRL GLUHFWHPHQW«
² 7X Q¶HQ DV SDV EHVRLQ, Léthias, je ne vais faire que rapporter ta requête auprès de
O¶DVVHPEOpH GHV 0qUHV
² Je sais que ma demande peut te paraître indécente après tout ce que tu as enduré, mais le
EDQQLVVHPHQW SqVH WHUULEOHPHQW VXU PRQ kPH« -H QH VXSSRUWH SOXV G¶rWUH FRXSp DLQVL GH QRWUH
communauté !

² Tu as Rhèl pour supporter la solitude 'H SOXV RQ P¶Draconté que les enfants de la Bahia

viennent souvent vous rendre visiteSRXU V¶LQLWLHU DX[ DUWV PDUWLDX[ DYHF WRQ JH{OLHU«
² 7X DV UDLVRQ G¶pYRTXHU 5KqO LO WURXYH GH SOXV HQ SOXV UHIXJH GDQV OHV YDSHXUV GH O¶DOFRRO HW
FHOD P¶LQTXLqWH«
² Je te le répète, Léthias, ce sont les Mères qui ont décidé de ton exil il y a quatre ans, et ce
VRQW HOOHV TXL SHXYHQW W¶HQ OLEpUHU«
² Je ne demande pas à retrouver ma place de maîWUH JXHUULHU« HQFRUH PRLQV GH SUrWUH. Un
VLPSOH SDUGRQ PH VXIILUDLW DPSOHPHQW«
Lola doit lutter contre ses propres sentiments. Lui pardonner ! AlorsTX¶LO OHV Dtrahis pendant
plus de quinze ans ! Alors que,SDU VD IDXWH /DQD D IDLOOL PRXULU DORUV TXH«
² -H W¶DL DXVVL DLGpe à la sauver. En libérant ton esprit des barrières que tu avais érigées, je
W¶DL DLGpe à la ramener dans le monde des vivants. MêPH =YHQ pWDLW LPSXLVVDQW GHYDQW«
² Ne parle pas de lui !
Les mots de la jeune femme percutent Léthias avec une violence incroyable.
² Comme tu voudras, mais ne pas prononcer son nom ne te fera pas oublier. Une dernière
chose«TX P¶DFFXVHVde trahison, maisTX¶DL-je fait sinon rester fidèle à mon doyen et à la
PLVVLRQ TX¶LO P¶DYDLW GRQQpe ?
² Léthias, je ne suis pas la bonne personne pour plaider ta cause. Je sais tout cela, mais je ne
SHX[ SDV RXEOLHU QL SDUGRQQHU &¶HVW DX-GHVVXV GH PHV IRUFHV«
² 7X Q¶DV TX¶j XWLOLVHU OH ODQJDJH GHV kPHV SRXU YRLU TXH MH VXLV VLQFqUH«
/pWKLDV UHJDUGH DYHF XQ VRXSLU OH PLQXVFXOH ERXTXHW G¶pFXPH, au milieu de la Bahia, qui
V¶pORLJQH YHUV O¶DXWUH ULYH /D QDJHXVH D GH QRXYHDX IHUPp VRQ HVSULW HOOH Q¶D PrPH SDV pFRXWp VD
derniqUH SKUDVH (OOH QH OXL D SDV ODLVVp OH WHPSV GH GHPDQGHU GHV QRXYHOOHV GH /DQD«
/ROD VRUW GH O¶HDX HQ WUHPEODQWElle a nagé à en perdre haleine, le chien lui-même a été surpris
par sa vélocité. Il faut dire, à la décharge de celui-ci TX¶LO FRPPHQFH j YLeillir et que les bons
VRLQV GH .XP O¶HPSkWHnt un peu ! Enroulée dans son drap de bain, elle fixe le petit coin de dune
où elle devine la présence de Léthias. Pourquoi tient-LO WDQW j FH TX¶HOOH SDUOH SRXU OXL? Pourquoi

ne pas laisser Malî plaider sa cause ? Elle est Mère et a toujours eu un faible pour lui. Ou bien
Ylan /¶DQFLHQ EUDV GURLW GH =ZDDOL DYDLW ELHQ UpXVVL j FRQYDLQFUH OHV JHQV TX¶LO Q¶DYDLW ULHQ j VH
UHSURFKHU VL FH Q¶HVW G¶DYRLU FUX DYHXJOément aux paroles de celle que tout le monde nomme
encore la Clairvoyante ! Il était alléMXVTX¶j IDLUH DGPHWWUH TXH O¶HPSRLVRQQHPHQW GH /DQD pWDLW OH
UpVXOWDW G¶XQH VXLWH GH PDOHQWHQGXs et de négligences« 3HUVRQQHparmi les AnnonciateursQ¶DYDLW
souhaité ce qui était arrivé, évidemment. Alors les circonstances avaient eu bon dos et
O¶DVVHPEOpH GHV 0qUHV DYDLW FKRLVL OD UpFRQFLOLDWLRn. Depuis, Ylan avait trouvé refuge dans la
0DLVRQ G¶8PD TXL DYDLW WRXMRXUV HX XQ IDLEOH SRXU OXLQuant à l¶DXWUH JUDQG UHVSRQVDEOH FHOXL
TXL V¶pWDLW IDLW pOLUHdoyen en jouant sur la peur deVHV FRQFLWR\HQV LO ILQLVVDLW VD YLH GDQV O¶DQFLHQ
repaire des Annonciateurs avec Motè et Alïa pour toute compagnie. Sa vieillesse lui avait servi de
circonstance atténuante !
Le cas de Léthias avait provoqué de nombreux débats houleux. Comme il vient de le rappeler à
Lola, pouvait-on lui reprocher sa fidélité au doyen, la plus haute autorité morale de la
communauté möam ? Ensuite,LO \ DYDLW HX VRQ U{OH DYHF /DQD« /ROD HOOH-même devait admettre
TX¶LO Q¶DYDLW ULHQ SUpPpGLWp QL FDOFXOp LOavait simplement tout fait pour sauver une petite fille en
GDQJHU GH PRUW«
Exilé à la Bahia Rosa et placé en quarantaine, il avait accepté son sort sans sourciller. Rhèl,
qui ne seUHPHWWDLW SDV G¶DYRLU FDXVé le décès du vieux Lötte, avait demandé à être affecté à sa
garde.8QH LQLWLDWLYH TXL DYDLW VRXODJp EHDXFRXS GH PRQGH FDU OH FDV GH O¶DQFLHQ JpQpUDO SRVDLW
aussi de sérieux problèmes. Il avait été le bras armé de Yota pendant près de quinze ans. Alors,
même si son rôle dans la chute du doyen avait été reconnu et si son repentir était sincère, on
pouvait difficilement le maintenirSDUPL OHV JDUGLHQV G¶<OVEn proposant ses services pour
surveiller/pWKLDV LO V¶H[LODLW YRORQWDLUHPHQW FH TXL FRQYHQDLW SDUIDLWHPHQW j O¶DVVHPEOpH GHV
0qUHV TXL Q¶DVSLUDLW SOXV TX¶j UHWURXYHU XQ pTXLOLEUH HQWUH SDUWLVDQV G¶<OVWpULRQ HWbannis.
Non, la seule personne vraiment frustrée,F¶est elle. Elle ne croitQL j O¶LQQRFHQFH G¶<ODQ QL DX
repentir de Léthias, mais ils sont là, bien vivants,DORUV TXH =YHQ«Lola sent la douleur monter
comme chaque fRLV TX¶HOOH SHQVH j OXLBientôt, cette douleur envahira sa poitrine tout entière, et
OH PDQTXH RSSUHVVHUD VRQ F°XU DYHF WDQW GH IRUFH TX¶HOOHdevra se forcer à respirer. Ne plus
penser à lui ! Les visages de Lana et Ylssaïa remplacent celui de Zven dans sa conscience. Sans
HOOHV /ROD SRXUUDLW VH SHUGUH GDQV VD SHLQH ,O OXL VXIILUDLW GH ODLVVHU VRQ HVSULW V¶HQ DOOHU VH QR\HU
GDQV GHV VRXYHQLUV KHXUHX[ SRXU QH SOXV MDPDLV UHYHQLU 'HSXLV TXH /pWKLDV OXL D DSSULV TX¶HOOH
aussi parle la langue des âmes,GHSXLV TX¶HOOH D UDPHQp /DQD, elle sait que partir serait tellement
SOXV IDFLOH HW DJUpDEOH«
/H FKLHQ FRPPH j VRQ KDELWXGH YLHQW V¶pEURXHU j VHV SLHGVet Lola hurle de surprise :

²Va-W¶HQ, sale bête 2Q Q¶D SDV LGpH G¶DYRLU DXWDQWde poils !
Elle enfile sa chemise et attrape le museau du vieil amphibien entre ses mains avant de lui
chuchoter :
²Heureusement que tu es là pour me distraire de mes idées noires, mon vieux«
Elle reprend le chemin du camping±que les Möams appellent village de la Bahia± en
repensant aux paroles de Léthias. Elle se rend très souvent à la Bahia et, chaque fois, elle
V¶DUUDQJH SRXUéviter deOH YRLU &HOD O¶DJDce de constater que les Möams qui vivent ici
commencHQW j UHSUHQGUH FRQWDFW DYHF O¶DQFLHQ PDître guerrier, comme si sa trahison était oubliée.
&HUWHV LO UHVWH j O¶pFDUW FRQILQp VXU ODdune et dans la jungle qui la borde, mais des pêcheurs
G¶DOJXHVlui apportentGHV SURYLVLRQV DX OLHX G¶DWWHQGUH TXH 5KqO YLHQQH OHV FKHUFKHU;G¶DQFLHQV
gardiens lui rendent visite pour discuter et elle a entendu que certains jeunes viennent même lui
demander des conseils pour se perfectionner dans la langue des âmes !
'HSXLV TXH OHV YLOODJHV GHV +DXWHV 7HUUHV RQW DFFHSWp O¶LGpH TXH OD WHUUH GH 0|D V¶pWHQG DXVVL
sous le Néant Obscur, une modesteFRPPXQDXWp V¶HVW LQVWDOOpH j OD %DKLD 5RVD: une maison
traditionnelle et des petites cabanes pour les adeptes de la vie « à la terrienne » en lisière de forêt,
ainsi que trois autres mDLVRQV VXU OD IDODLVH DXWRXU GH O¶DpURGURPe de Jonathan. Là-haut, les
WHUUHV PLHX[ H[SRVpHV HW SOXV ULFKHV VRQW SOXV SURSLFHV j O¶DJULFXOWXUH.
En approchant, Lola aperçoit0LNH VRXV O¶apatam. Malgré les quatre maisons möams de la
Bahia avec leurs propres salles communes, les Terriens ont tenu à construire ce lieu ouvert à tous.
/¶H[RELRORJLVWH HVW DVVLV DX PLOLHX G¶XQ JURXSH G¶KRPPHV HW GH IHPPHV TXL SDUWDJHQW OH
SUHPLHU UHSDV GH OD MRXUQpH DYDQW G¶DOOHU WUDYDLOOer dans les champs ou dans la forêt. Le paysage
HVW ELHQ GLIIpUHQW GH FHOXL TX¶DYDLent connu les Terriens naufragés ! La petite communauté qui
V¶HVW LQVWDOOpH FRPSWH HQYLURQsoixante-dix personnes à ce jour et, pour nourrir toutes ces
personnes, la forêtDXWRXU GH O¶DpURGURPH aété défrichée en larges bandes qui serpentent en
longeant le relief de la falaise. Mike et Elena vivent ici la plupart du temps et leur savoir en
matière agricole est apprécié des nouveaux colons.
²Bonjour,/ROD WX DV O¶DLU VRXFLHXVHce matin, dit0LNH HQ OXL WHQGDQW XQ ERO GH \DRXUW TX¶LO
vient de servir.
Lola choisit des céréales et des fruits dans les plats qui trônent au milieu du groupe en saluant
tout le monde avant de lui répondre :
² /pWKLDV P¶D SDUOpquand je nageais«Il voudrait que je plaide sa cause auprès des Mères,
PDLV MH QH SHX[ SDV RXEOLHU FH TX¶LO Dfait. De plus,M¶DL GX PDO j LPDJLQHU TX¶LO DLW SX FKDQJHU
&¶HVW XQ KRPPH DPELWLHX[ VL OHV 0qUHV DFFHSWHQW TX¶LO UHYLHQQH SDUPL QRXV GDQV XQ DQ, il sera à
QRXYHDX SUrWUH G¶<OVWpULRQ!

La réponse de Mike la prend au dépourvu :
²Et alors ? Quatre ans deSULVRQ SRXU WUDKLVRQ FH Q¶HVW SDV XQH VHQWHQFH VXIILVDQWH SRXU WRL?
²Premièrement, tu exagères en parlant de prison ! EW GHX[LqPHPHQW«, je ne pourrai jamais
OXL SDUGRQQHU &¶HVW OXL TXL Denlevé Lana,MH WH UDSSHOOH«
² &¶HVW DXVVL JUkFH j OXL TXH WX DV SX OD VDXYHU«
² ,O Q¶D SDV PDQTXp GH PH OH UDSSHOHU V¶pQHUYH /RODpeut-être pense-t-LO TXH M¶DL XQH GHWWH
envers lui !
²Arrête,/ROD WX VDLV WUqV ELHQ TX¶LO V¶HQ YHXW WHUULEOHPHQW GH FH TXL HVW DUULYp j /DQD
²Alors,TX¶LO VH FRQWHQWH GH P¶pYLWHU HW TX¶LO GHPDQGH j TXHOTX¶XQ G¶DXWUHde dire aux Mères
TX¶LO D DVVH] SD\p« 0RL, je ne peux pas !
² 7X QH SHX[ SDV W¶HQ VRXYHQLUlui fait remarquer Mike, mais,ORUVTXH QRWUH YDLVVHDX V¶HVW
écrasé ici, nous avons fait subir à Vlad un sort similaire à celui de Léthias. Personnellement, je le
jugeais surtout comme un jeune irresponsable, mais je me souviens très bien que William et
VXUWRXW -RQDWKDQ OXL HQ YRXODLHQW j PRUW«
² 4X¶HVW-ce que tu veux dire ? Votre situation était très différente etF¶HVW 9ODG TXL V¶HVt
écarté de votre groupH YRORQWDLUHPHQW VL M¶DL ELHQ FRPSULV«
Mike a un petit sourire entendu :
²Ce que je veux dire,/ROD F¶HVW TX¶LO IDXW VDYRLU SDUGRQQHU XQ MRXU &¶HVW SRXU WRL TXH WX
dois le faire, plus que pour lui /D UDQF°XU QRXUULW O¶DPHUWXPH HW HPSrFKH G¶DYDQFHU«
/ROD RVFLOOH HQWUH O¶HQYR\HU EDODGHU HW VH PHWWUH j SOHXUHU 4X¶D-t-il ce matin à lui faire une
leçon de morale ? Mais Mike est égalementO¶KRPPH OH SOXV JHQWLO HW OH SOXV SDWLHQW TX¶HOOH
connaisse, et,DX IRQG HOOH VDLW WUqV ELHQ TX¶Ll a raison.
²Je vais y réfléchir,0LNH«MaisWX QH GRLV SDV W¶LQTXLpWHU SRXU PRL M¶DYDQFH. À petits pas,
PDLV M¶DYDQFH«
Un rire aux accents un peu rauquesSRQFWXp G¶H[FODPDWLRQV KLVSDQLTXHVleur fait lever la tête.
Elena vientGH VRUWLU G¶XQ FDEDQRQavec Lana à son bras, et se dirige, elle aussi, vers le petit
déjeuner. Lola a toujours un pincement auF°XU HQ YR\DQW VDplus jeune fille, mais il ne dure
TX¶XQ LQVWDQW. Silhouette fine et peau brune comme sa mère, LanaQ¶HVW SDV WUqV JUDQGH SRXU XQH
Möam, mais elle paraît immense comparée à sa compagne (OOH WLHQW OH EUDV G¶(OHQD G¶XQH PDLQ
légère et semble écouter la TerrienQH DYHF EHDXFRXS G¶DPXVHPHQW /HV GHX[ IHPPHV SRUWHQW GHV
pantalons longs et des chemises qui leur couvrent les poignets VLJQH TX¶HOOHVont encore prévu de
passer la journée à chercher des plantes médicinales au sein de la jungle. Elles montent les deux
PDUFKHV PHQDQW j O¶apatam, et Elena les dirige vers Lola et Mike.
² Como estas cariño ?demande-t-elle à Mike en déposant un baiser sur les lèvres du Terrien

DYDQW GH V¶DVVeoir.
² Muy bien ! 'pVROp G¶rWUH UHQWUp VL WDUG KLHU VRLU MH Q¶DL SDV YRXOX WH UpYHLOOHU HW %DPNL, de la
0DLVRQ G¶8UGD,P¶D SURSRVp XQH SODFH GDQV OHXU GRUWRLU GHV KRPPHV
Il fait un signe de remerciement au dénommé Bamki, un jeune homme au visage franc assis
dans le groupe avec lequel il déjeune. Celui-ci répond par un hochement de tête tout en
continuant sa discussion.
/H GRV ELHQ GURLW HW OH UHJDUG DX ORLQ /DQD V¶HVW DVVLVH HQ WDLOOHXU HQ IDFH GH /RODUn sourire
illuPLQH VRQ YLVDJH ORUVTX¶HOOH VH UHQG FRPSWH TXH VD PqUH HVW SUpVHQWH:
1
²TX UHYLHQV GH OD SODJH Q¶HVW-ce pas,Anya? demande la jeune fille.
²On ne peut rien te cacher, ma chérie !
Lola lui sourit, elle contemple les magnifiques yeux à jamais perdus dans le vague de sa fille et
OH SLQFHPHQW DX F°XU HVW GH UHWRXUComment pardonner à Léthias ? À cause de lui, à cause de sa
trahison, portée par une ambition stupide, Lana est devenue aveugle.
Lola revoit la nuit où=YHQ D GLVSDUX KDSSp SDU OD EUqFKH GDQV O¶espace-WHPSV TX¶LO DYDLW
OXLmême provoquée. Quand elle avait enfin retrouvé ses esprits, cela avait été pour découvrir Lana,
inconsciente dans les bras de Jonathan (OOH QH VH UpYHLOODLW SDV ,OV O¶DYDLHQW WUDQVSRUWée dans une
FKDPEUH G¶<OVWpULRQ HW $OwD O¶$QQRQFLDWULFH, qui avait accompagné Zwaali dans sa fuite, avait
avoué avoir administréj OD SHWLWH ILOOH GHV GpFRFWLRQV GH IOHXUV GX VRPPHLO SRXU O¶HPSrFKHU GH VH
servir de la langue des âmes.7DQGLV TXH OHXUV DPLV P|DPV DYDLHQW FKDQWp SRXU UDSSHOHU O¶kme de
Lana parmi les vivants, Mike avait diagnostiqué un état comateux critique, probablement causé
par le poison. En entendant les paroles de son ami, Lola avait senti un raz de marée de colère la
submerger. Elle se tenait au chevet de sa fille, hébétée et silencieuse au milieu des chants de
guérison möams et des chuchotements terriens, lorsque la digue avait cédé.6D FROqUH V¶pWDLW
déversée et avait presque tué Alïa. ElleQH V¶pWDLW PrPH SDV UHQGX FRPSWH TX¶HQ LPDJLQDQW VHV
doigts autour de la gorge de cette femme, elle était en train de l¶étrangler à petit feu. Si Léthias
Q¶pWDLW SDV LQWHUYHQX $OwD VHUDLW PRUWH, et Lana encore dans le coma. Enfermé dans une cellule du
couloir des ermites, le prêtre tout juste nommé et déjà déchu avait senti ce qui était en train de se
passer. Il avait forcéO¶HVSULW GH /ROD j OH VXLYUH HQ FUpDQW XQH FKDPEUH LPPDFXOpH DXWRXU G¶HX[
,QVWLQFWLYHPHQW OD KDLQH GH /ROD V¶pWDLW UHWRXUQpH FRQWUH OXL PDLV /pWKLDV pWDLW XQ H[FHOOHQW
télépathe ,O DYDLW OLWWpUDOHPHQW OLJRWp O¶HVSULW GH OD MHXQH IHPPH DILQ TX¶HOOH O¶pFRXWHAlors, il lui
avait montréOH FKHPLQ SRXU DWWHLQGUH /DQD ,O QH O¶DYDLW SDVaccompagnée./ROD Q¶DYDLW HX EHVRLQ
GH SHUVRQQH SRXU UHWURXYHU O¶HVSULW GH VD ILOOH UHFURTXHYLOOp DX ERUG GH O¶LQFRQVFLHQFH HW SUrW j V¶\


1
Maman, en möam.

jeter.
Depuis cette nuit, Lana a perdu la vue et LolaQ¶est plus sourde à la langue des âmes. EOOH Q¶D
SOXV EHVRLQ GH O¶HVSULW GH =YHQ SRXU HQWHQGUH OHV DXWUHV, mais cela lui rappelle aussi
GRXORXUHXVHPHQW TX¶LO Q¶esW SOXV Oj«
²Anya, tu ne dois pas souIIULU j FDXVH GH PRL MH VXLV SDUIDLWHPHQW KHXUHXVH« 4XDQW j
2
ata«,pense Lana en cherchant la main de sa mère pour la prendre dans la sienne.
/ROD VH VHQW FRXSDEOH GH V¶rWUH j QRXYHDX SHUGXH GDQV VD SHLQH (OOH VDLW ELHQ SRXUWDQW TXH
O¶HVSULW GH /DQD HVWaussiUpFHSWLI TXH O¶pWDLW FHOXL GH =YHQ HW TXH OD MHXQH ILOOH VRXIIUHavec la
même intensitéTX¶HOOH GH OD GLVSDULWLRQ GH VRQ SqUH
² Je sais, Lana, finit par répondre Lola,WD IRUFH P¶pPHUYHLOOH FKDTXH MRXU XQ SHX SOXV PDLV
je suis ta mère et quand tu aV PDO M¶DL PDO«
Lana lui adresse un petit sourire :
²Anya, la seule chose qui me fait mal,F¶HVWataTXL Q¶HVW SOXV Oj« 'HSXLV TXH M¶DL SHUGX OD
YXH M¶DSSUHQGV j YRLU DYHF PHV DXWUHV VHQV HW MH QH UHPHUFLHUDL MDPDLV DVVH] OH VRUW GH P¶DYRLU
donné cetteFKDQFH GH UHGpFRXYULU OH PRQGH« G¶XQH PDQLqUH VL LQWHQVH.
(OHQD LQWHUURPSW OHXU FRQYHUVDWLRQ VDQV PrPH V¶HQ DSHUFHYRLU:
² 4XHOTX¶XQ D YX -RQDWKDQ FH PDWLQ " -¶DLPHUDLV TX¶LO QRXV HPPqQH /DQD HW PRL HQ DPRQW
du fleuve avec son aile volante. À pied, nousHQ DXURQV SRXU OD MRXUQpH HW MH Q¶DL DXFXQH HQYLH GH
IDLUH GX FDPSLQJ GDQV OD MXQJOH DXMRXUG¶KXL!
(OOH V¶HVWexpriméeHQ P|DP SRXU rWUH FRPSULVH GH WRXV HW %DPNL QH SHXW V¶HPSrFKHU GH
sourire avant de lui répondre dans sa langue maternelle :
²Je crois qu¶LO D SDVVp OD QXLW DYHF 5KqO«Il voulait lui faire goûter sa dernière distillation à
base de fougères, je ne pense pasTX¶RQ YD OH UHYRLU DXMRXUG¶KXL!
7DQGLV TX¶(OHQD SHVWH HW TXH %DPNL OXL SURSRVH GH UHPSODFHU -RQDWKDQ /ROD VH OqYH
contrariée. Elle en veut à Jonathan. Il se complaîW GH SOXV HQ SOXV GDQV VD QRVWDOJLH HW O¶DOFRRO, et
elle ne le reconnaît plus. Elle a déjà tenté de le raisonner plusieurs fois, mais il minimise son état
de déprime DUJXPHQWDQW TX¶LO Q¶D SOXV30DQV HW TX¶à son âge, il faut arrêter de lui demander de
V¶DGDSWHU j WRXW ,O VDLW TX¶LO QH UHYHUUD SUREDEOHPHQW MDPDLV OD 7HUUH TX¶LO D SHUGX O¶DPRXU GH
/ROD DYDQW PrPH GH O¶DYRLU WURXYp HW TXH PDLQWHQDQW VD YLH VH UpGXLW j HQVHLJQHU OD PpFDQLTXH HW
à jouer les papys bienveillants auprès de Lana et Ylssaïa« $ORUV TX¶RQ QH O¶HPErWH SDV V¶LO D
parfois besoin de s¶évaderGDQV OHV OLPEHV GH O¶DOFRRO
&HOD IDLW TXDWUH MRXUV TXH /ROD HVW DUULYpH HW HOOH QH O¶D SDV HQFRUH YX XQH VHXOH IRLV (OOH VDLW


2
Papa, en möam.

WUqV ELHQ TX¶LO O¶pYLWH TX¶LO Q¶D WRXMRXUV SDV GLJpUp OH IDLW TX¶HOOH VRLW GHYHQXH DGXOWH ORLQ GH OXL HQ
une seule nuit. Une nuit pour lui, dix-VHSW DQV SRXU HOOH« &RPPHQW OXL HQ YRXORLU?
Lola gravit les quelques marches menant à son bungalow avec une pesante impression de vide
dans sa vie. ChaTXH IRLV TX¶HOOH UHYLHQW j OD %DKLD 5RVD F¶HVW OD PrPH KLVWRLUH ,FL, elle a trop de
temps pour penser, trop de temps à consacrer à ses souvenirs WURS GH WHPSV VDQV OXL« (OOH HVW
venue pour passer un moment avec Lana avant de la ramener au village du Mur, mais quatre
jours,F¶HVW GpMj WURS; demain,HOOH UHSDUWLUD« /DQD QH GLUD ULHQ, comme à son habitude. Elle
suivra en comprenant les sentiments de sa mère, et Lola pourra retrouver sa vie bien remplie entre
la Maison de Jeïla, ses recherches dans le cristal avec Alice et ses instants de complicité avec Lia,
la seule qui arrive toujours à la faire rire.
*
* *
4X¶HVW-FH TX¶LO OXL D SULV GH VXLYUH 9ODG VXU OD WRPEH GH 0RXQLD? se demande Lola en
regardant la Bahia Rosa disparaîWUH VRXV OD OLJQH G¶KRUL]RQ /D QDcelle en osier du dirigeable
WDQJXH DX JUp GH OD EULVH YHQDQW GH O¶RFpDQ. Si les conditions de vol ne changent pas, ils arriveront
au village du Mur à la tombée de la nuit. Ils sont partis avant le lever du jour et Lana, enroulée
dans son manteau,V¶HVW UHndormie dans un coin. Vlad et Jerö pédalent tout en discutant pour
PDLQWHQLU OHXU GU{OH G¶HQJLQ GDQV OD ERQQH GLUHFWLRQ /ROD MHWWH XQ FRXS G¶°LOvers eux. À 43 ans,
9ODG Q¶D SDV SULV XQH ULGH $YHF VHV FKHYHX[ EORQGV,TX¶LO SRUWH PDLQWHQDQW XQ SHX SOXV ORngs, et
son regard bleu discrètement caché derrière ses lunettes de myope, il a gardé son allure juvénile
de premier de la classe &RPPH VL OH WHPSV HW OHV pSUHXYHV Q¶DYDLHQW SDV G¶effet sur lui. Hier,
GHYDQW OD VWqOH GH ERLV TX¶LO DYDLW IDoRQQpe à la mémoire de celle qui avait été sa maîtresse, Lola
avait remarqué avec un certain fatalisme :
²Mounia Rahim, 2260-2306, une tombe vide.
²Ici, comme dans la réalité que nous avons quittée, elle est la seule à ne pas avoir survécu au
FUDVK« -¶DL EHVRLQ G¶XQ OLHX TXL UDSSHOOH TX¶HOOH D ELHQ H[LVWp« 3DV WRL?
² 4XDQG M¶pWDLV SHWLWH, oui.0DLV SOXV PDLQWHQDQW -H FURLV TXH M¶DL ILQL SDU DFFHSWHU TXH OD
IHPPH TXL P¶D PLVH DX PRQGH HVW PRUWH DYDQW G¶DYRLU SX rWUH PqUH
² 4X¶HVW-ce que tu veux dire ?
² 7X PH O¶Ds dit toi-même, elle a poussé ses expérimentations trop loin, elle voulait aller au
bout de cette grossesse pour la science, pas pour moi.
²Pas à la fin, Lola ! Tu ne peux pas dire ça, si tu avais vu son visage quand elle te tenait dans
VHV EUDV WX QH«
² 4X¶LPSRUWH O¶LQWHUURPSW /ROD MH WH GLV TXH MH OXL DL SDUGRQQp -H QH OXL HQ YHXx plus, je sais
TX¶HOOH P¶DLPDLt« j VD PDQLqUHTu te souviens que je venais lui parler ? demande-t-elle pour

changer de conversation.
²Oui. Tu lui racontais tout et tu lui apportDLV GHV FDGHDX[«
Lola se rappelle les colliers de coquillages et des dessins peintsVXU GHV ERXWV G¶pFRUFH TX¶HOOH
déposait fièrement sur la tombe de sa mère.
² -H PH GHPDQGH V¶LOV H[LVWHQW WRXMRXUV GDQV XQH DXWUH GLPHQVLRQ RuVL WRXW Q¶HVW SOXV TXH
néant.0HV JULERXLOOLV G¶HQIDQWV Q¶RQW MDPDLV YX OH MRXU HW SRXUWDQW LOV VRQW ELHQ UpHOV GDQV PHV
VRXYHQLUV«
²On ne peut pas savoir,/ROD PDLV M¶DL WHQGDQFH j SHQVHU TX¶XQH UpDOLWp DQQLKLOH WRXWHs les
autres. Nous avons créé un paradoxe temporel en nous déplaçDQW GH O¶XQH j O¶DXWUH DORUV QRXV
devons accepter que certaines choses restent un mystère.
« Accepter que certaines choses restent un mystère» Lola repense à cette phrase en regardant
rougirO¶KRUL]RQ DX-dessus de Téthys. Comme toujours lorsque son espritV¶pJDUH HOOH SHQVH j OXL
Zven, englouti par la pierre de la place Noire ? Disparu dans une autre dimension" 6¶LO D VXUYpFX
SRXUTXRL QH O¶HQWHQG-elle plus ? Est-HOOH HQ WUDLQ G¶DFFHSWHU TX¶LO Q¶H[LVWe plus ? Est-elle en train
G¶DFFHSWHUque sa mort reste un mystère ?

±2±


Le sentier qui monte vers la grotte des géants passe juste en dessous des trois blocs de pierre
derrière lesquels les deux complices sont dissimulés. Les flancs du mont Olympe, à cette altitude,
sont dépourvus de toute végétation±mis à part quelques lichens±et cet amas de roches en pleine
SHQWH HVW FHUWDLQHPHQW O¶XQLTXH HQGURLW SURSLFH j XQ JXHW-apens.
² Tiens-toi prêt !
<OVVDwD EDQGH VRQ DUF HW <HQ UHWLHQW VD UHVSLUDWLRQ ,O QH ERXJH SOXV SRXUWDQW O¶LQMRQFWLRQ GH
VRQ DPLH O¶pnerve un peu :
² Yen meilleur chasseur que toi, petite femelle sans poil ! Pas besoin de tes ordres !
Ylssaïa sourit en entendant ces paroles dans sa tête. Il a raison, mais,DXMRXUG¶KXL, leur chasse
va prendre une tournure particulière,HW <HQ Q¶D SDV LQWérêt à se laisser guider par son instinct.
Le jeune mâle à la fourrure grise fait mine de se redresser brutalement, arrachant un juron à sa
partenaire juchée sur son dos. Une fois de plus,LO Q¶D SDVaiméTX¶HOOH OH SHQVH LQFDSDEOH GH VH
contrôler !

² &¶HVt bon, Yen ! Je te fais confiance, mais,V¶LO WH SODît, promets-PRL G¶pFRXWHU PHV RUGUHV,
PrPH V¶LOV QH WH SODLVHQW SDV«
² Si les singes des Hautes Terres punis, Yen écoute fille Même-6DQJ«
Ylssaïa se sent un peu plus assurée et il est tout juste temps, car la colonne de marchands se
rapproche.,OV YLHQQHQW GHV +DXWHV 7HUUHV XQH GL]DLQH G¶KRPPHV HW GH IHPPHVchaudement
emPLWRXIOpV GDQV GHV PDQWHDX[ GH VRLH G¶DUDLJQpHV PDWHODVVpV 7URLVd¶entre eux portent de
ORXUGHV DPSKRUHV VXU OHXUV pSDXOHV PDLV O¶HVVHQtiel de leurs marchandises est convoyé par quatre
géants FKDFXQ SRUWH XQH SLOH GH FRIIUHV GH URXOHDX[ G¶pWRIIH Ru de sacs de graines, fermement
DUULPpV VXU XQ VXSSRUW HQ ERLV HQ IRUPH G¶pTXHUUH OXL-même attaché par de larges sangles sur
leurs dos. LesJUDQGV VLQJHV RQW EHDX rWUH IRUWV HW SDUWLFXOLqUHPHQW j O¶DLVH VXU OHV SHQWHV
caillouteuses de leur territoire, ils peinent sous le poids de leurs chargesHW O¶XQ G¶HX[ Q¶DUUrWH SDV
GH WUpEXFKHU 8Q PDUFKDQG P|DP V¶pQHUYH:
²Celui-là va finir par dévalerOD SHQWH HQ OLJQH GURLWH MXVTX¶DX 0XU 4XHOTX¶XQ SHXW OXL
H[SOLTXHU TX¶LO Q¶DXUD VD UDWLRQ G¶DOFRRO TXH VL WRXWH ODcargaison arrive en bon état ?
Ylssaïa voit rouge, elle se dresse sur les étriers du harnais qui la maintient sur le dos de Yen,
vise et décoche une flècheTXL YLHQW SHUFHU O¶RXWUH TXH SRUWH O¶KRPPH HQ EDQGRXOLqUH /¶DOFRRO

G¶abaVH UpSDQG VXU VHV EHDX[ YrWHPHQWV WDQGLV TX¶LO SHVWH HW TX¶XQH GHX[LqPH IOqFKH DWWHUULW HQWUH
ses jambes. Surpris,LO V¶pWDOH GH WRXW VRQ ORQJ VXU O¶pWURLW VHQWLHU /D FDUDYDQH V¶DUUrWH. Möams et
géants lèvent la tête vers les rochers qui surplombent le passage. La silhouette menaçante de Yen
monté de sa cavalière se découpe dans le brouillard alorsTX¶LO IDLW HQWHQGUH XQ FUL GH JXHUUH (Q
quelques bonds, il barre le chemin de la caravane et Ylssaïa se détache du harnais pour sauter à
ses côtés. Arc toujours bandé, elle menace maintenant celui qui paraît être le chef. Elle le
reconnaîW HW VRQ YLVDJH V¶pFODLUH G¶XQ VRXULUH LURQLTXH:
²Oter, je pensais que tu étais un hRPPH LQWHOOLJHQW HW TX¶XQ VHXO DYHUWLVVHPHQW WH VXIILUDLW!
/¶individu, en général plutôt souriant et diplomate,Q¶DSSUpFLH SDVl¶humour :
²Demande à ton singe de se pousser de mon chemin et va jouer ailleurs, Ylssaïa 7X Q¶HV
SOXV XQH HQIDQW HW O¶DVVHPElée des Mères commence à en avoir assez de tes caprices !
² -H P¶HQ LUDL TXDQG WHV HPSOR\pV WUDLWHURQWavec plus de respect les géants qui acceptent de
transporter tes marchandises,HW TXDQG WX DUUrWHUDV GH OHV SD\HU DYHF GH O¶DOFRRO! réplique la jeune
fille.
² &¶HVW HX[ TXL HQredemandent, ne sois pas naïve V¶H[FODPHle marchand.
²Oter, tu mets ma patience à rude épreuve. Ne sois pas de mauvaise foi avec moi, tu profites
de leur vulnérabilité pour les traiter comme tes esclaves ! Tu les transformes en bêtes de somme
intoxiquées avec ton mauvais alcool ! San ne supporte plus ton petit trafic et tes pratiques risquent
de provoquer un nouveau conflit !
Oter éclate de rire :
²Allons, Ylssaïa, je ne fais que du commerce ! Certains de tes amis singes travaillent pour
moi en échange de quelques carcasses puantes de chaÿms G¶DXWUHs préfèrentO¶DOFRRO G¶aba !
Est

FH PD IDXWH V¶LOV RQW GpFRXYHUW OHV MRLHV HW OHV ELHQIDLWV GH QRV IHXLOOHV G¶aba ?
3HQGDQW TX¶LOV VH GLVSXWHQW <HQ V¶HVW UDSSURFKp GH VHV FRQJpQqUHV:
² Un géant des Brumes ÉternellesQ¶HVW SDV XQ RPhs ,O FKDVVH SRXU VH QRXUULU HW Q¶DWWHQG
pas la main pleine des singes nus !
,O V¶HVW DGUHVVp GLUHFWHPHQW j OHXUV HVSULWV WRXW HQ DSSX\DQW VHV SHQVpHV DYHF GHV VRQV
gutturaux pour marquer son indignation.
² 7X Q¶HV QL QRWUH FKHI QL XQH YLHLOOH IHPHOOH SRXU QRXV GRQQHU GHV OHoRQV! Va-t¶en, Yen !
réplique celui qui avait trébuché.
Yen le toise avec arrogance :
² /¶HDX-de-feu ramollit ton cerveau, Jonk, tu penses comme un singe nu !
Jonk se débarrasse des maUFKDQGLVHV TXL O¶HQFRPEUHnt et se jette sur Yen,TXL O¶pYLWH VDQV
difficulté en faisant un bond de côté. Oter voit avec horreur des ballots de tissus rouler sur la

pente avec les deux géants qui se battent maintenant à mains nues. Les trois autres ont aussitôt
abandonné leurs cargaisons, pour suivre le combat. Le marchand qui avait eu sa gourde
transpercée par uneIOqFKH G¶<OVVDwD WHQWH GH OHV UHWHQLU ,O SDUOH HW VHV PDLQV WUDGXLVHQW ses
paroles en langage des gestes :
²Revenez, nous avons un accord ! SiOHV PDUFKDQGLVHV Q¶DUULYHQW SDV DX YLOODJH GX 0XU,
YRXV Q¶DXUH] ULHQ!
&¶HVWYlssaïa qui lui répond en riant :
²Ils préfèrent aller en découdre avec Yen plutôt que de porter tes paquets !
² 5HYHQH] HVSqFHV GH VLQJHV VDQV FHUYHOOH V¶pFULH-t-il encore.
YlVVDwD pFDUWH 2WHU GH VRQ SDVVDJH SRXU DWWUDSHU O¶KRPPH SDU VD WXQLTXH:
²Mes amis sans cervelle te font savoirTXH VL WX Q¶DUULYHV SDV j GHVFHQGUHtes petits colis
toiPrPH VXU OH 0XU LOV UHYLHQGURQW W¶DLGHU«mais ils ne savent pas quand !
Ses yeux dorés se strientGH YROXWHV G¶XQ QRLU SURIRQG HW OH PDUFKDQG GpWRXUQH OH UHJDUG HQ
pâlissant. La jeune fille le lâche etpFODWH GH ULUH DYDQW GH V¶pODQFHUsur la pente à la poursuite de
ses amis géants. Elle disparaît dans le brouillard sans attendre leur réaction.
/¶KRPPH TX¶HOOH D PHQDFp QH SHXW V¶HPSrFKHU GH IUpPLU:
²Zven est mort,PDLV =UD V¶HVW ELHQ YHQJp HQ QRXV ODLVVDQW VD ILOOH &¶HVW HOOH TXL QRXV
mènera au cycle du mal !
²Ne disSDV Q¶LPSRUWH TXRL OH UHSUHQG 2WHU G¶XQH YRL[ FLQJODQWH. MaisM¶HQ DL SOXV TX¶DVVH]
de cette sauvageonne, il va falloir queTXHOTX¶XQ V¶RFFXSH VpULHXVHPHQW GH VRQ pGXFDWLRQ!
8QH IHPPH G¶kJH PU VH UDSSURFKH GH OXL HW V¶DFFURFKH IDPLOLqUHPHQW j VRQ EUDV:
²Si elle avait suivi l¶LQVWUXFWLRQ GHV JDUGLHQV G¶<OV FRPPH WRXV OHs jeunes le devraient, elle
Q¶HQ VHUDLW SDV DUULYpH Oj! Les enfants qui grandissent sur le Mur sont élevés comme de petits
animaux !
2WHU DSSURXYH G¶XQ KRFKHPHQW GH WrWH OD UHPDUTXH GH VD FRPSDJQHvient de lui donner une
idée qui devrait plaire aux sagesHW DX[ SUrWUHV G¶<OVWpULRQ
²Ramassez tout ce que vous pourrez porter ! ordonne-t-il à ses compagnons, et mettez le
UHVWH j O¶DEUL GHUULqUH FHV URFKHUV 1RXV IHURQV XQ GHX[LqPH YR\DJH VL QRV SRUWHXUV QH UHYLHQQHQW
pas. Mais quelque chose me dit que nousQ¶DOORQV SDV WDUGHU j UHFURLVHU -RQN, ce singe est un
véritable ivrogne !
*
* *
Lola sourit. Devant elle,9ODG YLHQW G¶DWWUDSHU -HwOD SDU OD WDLOOH SRXU O¶DWWLUHU FRQWUH OXLCes
deux-Oj RQW PLV GX WHPSV j V¶DSSULYRLVHUet,FKDTXH IRLV TX¶HOOH OHV YRLW HQVHPble, Lola se sent
heureuse pour eux. Qui aurait pensé que la jeune veuve inconsolable tomberait sous le charme de

cet étranger tellement différent de Labro ? Lui, en revanche,O¶DYDLW UHPDUTXpe dès les premiers
jours. Juste après la fameuse nuit de Zra, alRUV TX¶H[LOpV HW KDELWDQWV GHV +DXWHV 7HUUHV VH
réconciliaient, le peuple möam avait dû aussi apprendre à vivre avec une révélation de taille : le
mondepWDLW ELHQ SOXV YDVWH TX¶LOV QH O¶LPDJLQDLHQW HW LOV Q¶pWDLHQW SDV VHXOV VXU OD WHUUH GHV
vivants. IlsDYDLHQW G DGPHWWUH TXH FHV pWUDQJHUV YHQDLHQW G¶XQ DXWUH PRQGH 8Q PRQGH ELHQ ORLQ
G¶<OV HW GH =UD,R OHV YLYDQWV Q¶DYDLHQW SOXV GHdieu. Vlad avait tout de suite remarqué cette jolie
femme au regard un peu triste et qui prenait souvent la parole dans les assemblées sous la
Coupole Blanche. Il ne comprenait pas un mot des débats, et Lola les lui traduisait sans se rendre
compte que seules les parolesGH -HwOD O¶LQWpUHVVDLHQW!
,OV VRQW DVVLV DX PLOLHX G¶XQH SHWLWH IRXOH KpWpURFOLWH UpXQLH DXWRXU G¶XQ VSHctacle de
troubadours. La nuit est tombée depuis un moment déjà, et la scène improvisée sur la place du
village du Mur est éclairée par des torches, plantées dans le sol. Au-GHVVXV G¶HX[ OH YLVDJH WULVWH
des Monts Suspendus est bien visible en ce début de saison chaude, mais sa lumière est si pâle
TX¶HOOH Q¶HVW G¶DXFXQ VHFRXUV 'HYDQW OHV VSHFWDWHXUV DX VRQ G¶XQH YLROHà vent, Juî et Zaïa sont
les maîtres du jeu. Après le succès retentissant du spectacle monté à la hâte pour dissimuler
O¶DUULYpH GHV 7HUULens, les deux saltimbanquesRQW YLWH FRPSULV TX¶LOV QH SRXUUDLHQW SOXV MDPDLV
revenir aux représentations traditionneOOHV QH QpFHVVLWDQW TX¶XQ VHXO FRQWHXU DFFRPSDJQp SDUIRLV
G¶XQ pOqYH RX G¶XQ YLHX[ FRPSqUH 'HSXLV TXDWUH DQV LOV VLOORQQHQW OHV FKHPLQVdes Hautes
Terres avec une petite troupe de musiciens et de comédiens prêts à toutes les folies pour rendre
OHXUV KLVWRLUHV SOXV YLYDQWHV =DwD Q¶HVW G¶DLOOHXUV SOXV OD VHXOH IHPPHà avoir embrassé cette
carrière. Sa renommée a fait des émules parmi les jeunes filles, au grand dam des Mères les plus
conformistes.
Ce soir, Zaïa est bien sur scène, malgré unYHQWUH DUURQGL TX¶HOOH SRUWH DYHF ILHUWpÀ défaut de
pouvoir danser, c¶HVW HOOH TXL UDFRQWH O¶KLVWRLUHet apostrophe le public. Lola remarque son regard
félin,VRXOLJQp G¶LQGLJR,TXL V¶DWWDUGH UpJXOLqUHPHQW VXU OD SHWLWH <QD VDJHPHQW DVVLVH VXU OHV
genoux de Lana. Yna est la première fille de Zaïa et Juî, elle a 3 ans et court déjà sur les chemins
avec ses parents en participant parfois aux spectacles. Mais,SRXU O¶KHXUH <QD HVW HQ WUDLQ GH
V¶HQGRUPLU GDQV OHV EUDV GH /DQD /ROD Q¶D TX¶à tendreO¶esprit vers sa propre fille pour sentir
combien celle-ciHVW KHXUHXVH GH FH PRPHQW 7RXV VHV VHQV VRQW HQ pYHLO SRXU SURILWHU GH O¶LQVWDQW
ses yeux ont beau être aveugles, elle est pleinement consciente de son environnement et
V¶pPHUYHLOOH GX VSHFWDFOH DXWDQW TXH OD SHWLWH ILOOH TXL OXWWH FRQWUH OH VRPPHLO VXU VHV JHQRX[
8Q WRQQHUUH G¶DSSODXGLVVHPHQWs sort Lola de ses pensées, la représentation se termine et les
DUWLVWHV VDOXHQW OHXU SXEOLF XQH PDLQ VXU OH F°XU O¶DXWUH WHQGXH YHUV OH /LPSLGH
Jeïla se retourne vers elle :