Ils ont abattu les Grands Arbres
160 pages
Français

Ils ont abattu les Grands Arbres

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160 pages
Français

Description

Une jeune femme se retrouve confrontée au génocide rwandais malgré elle...

Quand Eva part pour le Rwanda, elle pense laisser derrière elle le mal de vivre qu'elle traîne depuis l'adolescence. La beauté du pays des mille collines et sa rencontre avec les habitants d'un village proche du lac Ruhondo la comblent d'un bonheur simple qui contraste avec sa vie sentimentale chaotique. Mais bientôt le génocide rwandais rattrape les personnages de cette histoire poignante et ravage leur univers. Eva va commettre l'irréparable... et son mutisme plonge le lecteur dans une enquête pleine de rebondissements.

Suivez le parcours d'Eva dans ce roman biographique et historique bouleversant, empli de drames et de suspense.

EXTRAIT

On ne s’habitue pas complètement à tout, on essaie plus ou moins de s’adapter. Au bout de deux semaines, Eva et Paul sortirent à nouveau de chez eux, reprenant partiellement les occupations d’avant. Ils avaient toutefois acquis de nouveaux réflexes : détourner la tête des horreurs étalées, se protéger le regard, c’était lâche mais probablement vital. Ils avaient également omis de demander leur rapatriement en France, aucun des deux n’y avait un seul instant songé, chacun pour des raisons qui lui étaient propres. Paul ne voulait à aucun prix abandonner ses affaires de plus en plus lucratives. Eva, de son côté, succombait à une attirance toujours plus forte et mystérieuse envers le petit pays martyrisé qu’elle aimait chaque jour davantage, peut-être justement à cause du supplice qu’on lui infligeait. Elle entretenait aussi le désir secret de revoir Solitude et les siens. Ils évitaient d’aborder ces sujets qu’ils sentaient brûlants et porteurs de désaccords violents. Eva passait ses journées entre la villa et les locaux de l’ONG. Quant à l’archéologie ? On n’en parlait plus au Rwanda. Elle se sentit en fin de compte passablement inutile. Pauvre occidentale qui rêvait d’être une Tutsie aux côtés des Tutsis ! On n’arrête pas un génocide avec des médecins, avait proclamé MSF. Encore moins avec des bénévoles, pensa Eva un matin, sortant de chez elle et trébuchant sur une masse molle et inerte. Un corps de plus affalé en travers du portail de sa maison. Mais ce corps émit, au contact du soulier d’Eva, un gémissement à peine audible. Elle faillit ne pas l’entendre, au point qu’elle avait déjà parcouru quelques mètres avant d’interrompre sa progression et se retourner. Elle vit alors une femme, vêtue d’un chemisier et d’un pagne déchirés, sales, couverts de sang. Se penchant en avant, dégageant les bras qui dissimulaient le visage, elle découvrit une face contusionnée, des lèvres enflées, bleuies, un nez fracturé, l’œil gauche à moitié fermé d’une ecchymose.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

C'est un livre qui ne laisse pas indifférent, une histoire dont on ne sort pas indemne, avec des personnages marquants, qu'ils soient attachants ou détestables. Un superbe roman ! Un auteur à découvrir ! - -Olivier-, Babelio

Un roman mêlant la vie d'Eva et l'Histoire du massacre rwandais qui a débuté par la triste phrase: Ils ont abattu les grands arbres. Une lecture à recommander. - Stephanie39, Babelio

Une lecture qui m'a marquée et que je recommande. - nelson43, Babelio

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 19 juillet 2019
Nombre de lectures 0
EAN13 9791095999362
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Mars 2019
ISBN : 979-10-95999-36-2
Éditions Les Lettres Mouchetées
91 rue Germain Bikouma
Pointe-Noire – Congo
ed.lettresmouchetees@gmail.com
www.leslettresmouchetées.com
Crédit Photo couverture Thomas Lafitte
Kurt JAIS-NIELSEN
.ls ont abattu les grands arbres
Roman
Les Lettres Mouchetées
Du même auteur
Le Goût Âcre de la Rhubarbe, 2015, épitions pu MasPue p’Or
Prologue
3, rue Saint-Benoît
(18 octobre 1997)
La rame approchait de la station Saint-Germain-des- Prés. Eva se cramponnait à la barre, elle était très en colère. Dès l’arrêt, elle voulut sortir sans attendre et bouscula l’homme debout devant elle. Il hésitait. Cette poig née de secondes d’indécision était au-delà du seuil de tolérance d’Eva. Émergeant enfi n à l’air libre, elle aperçut l’ancienne église qui veillait sur le café des Deux Magots. Le s touristes, occupés à rêvasser devant la foule qui se hâtait, ne remarquèrent pas cette femme à la démarche nerveuse. Pourtant, s’ils avaient su, ils auraient peut-être noté l’expression de son visage.
Eva interrogea le ciel. La teinte noire des nuages menaçait tous ces humains pressés. Pourquoi scruta-t-elle ce ciel furibard ? Une habitude certainement. Allait-il pleuvoir ? À quoi rimait la crainte de quelques go uttes d’une pluie éparse alors qu’elle sentait comme un ogre grondant sur la ville ? Eva fila entre les immeubles de la rue Bonaparte, tourna rue Jacob puis rue Saint-Benoît. Les façades de quatre étages lui parurent minuscules, inoffensives, sans rapport ave c la fureur qui entretenait la cadence enfiévrée de ses pas. Malgré un ciel à son image, elle craignit qu’une accalmie ne tombât des fenêtres, des toitures, et n e balayât sa rancœur. La douceur si française de ce quartier n’y résisterait pas.
Elle s’était préparée pendant des jours et des sema ines, depuis que l’évidence s’était imposée, depuis qu’elle avait commencé à instruire le dossier de sa suspicion, ajoutant les preuves aux indices. Elle avait patiemment nour ri un solide ressentiment pour ce jour, le jour de ce rendez-vous.
Elle s’arrêta devant le numéro 3. Une porte cochère sombre, brillante, la dominait de sa masse arrogante. Elle détourna le regard vers l’ autre bout de la rue. À cet instant précis, les cieux jusqu’alors complices, unissant l eur courroux au sien, commencèrent à la trahir : une fine trouée rose l’enveloppa de sa lumière apaisante. L’apparition d’un timide soleil, rendit sa légèreté à l’air de la pet ite rue, instillant le doute chez Eva. Elle comprit tout à coup pourquoi la couleur du ciel éta it importante, pourquoi elle l’avait si ardemment questionné. Elle sentit s’évanouir le foi sonnement de ses rancœurs et oublia les raisons de sa venue. Impossible d’en sai sir le souvenir. Un désespoir
ordinaire avait remplacé sa rage initiale. Vidée d’ elle-même, Eva s’avança, sonna, franchit le porche, se dirigea vers l’escalier. Ell e évita l’ascenseur, espérant que la montée des marches lui restituerait sa colère.
À l’étage, la porte était entrouverte, il l’attenda it.
— Bonjour Eva, tu ne changes décidément pas !
— Bonjour, c’est vrai, toi aussi tu dis toujours le s mêmes choses.
Il l’attira à lui, l’embrassa. Raidissant son corps , elle résista mais elle finirait par céder. Elle le savait.
— Tu es belle, j’avais oublié, on ne peut se souven ir de trop de beauté.
Eva avait la faiblesse de croire à ses flatteries, ça aussi elle le savait. Ils parlèrent de là-bas, ce pays qu’elle avait aimé, où elle avait t ant souffert, tant espéré. C’était autrefois.
Aujourd’hui, ils étaient assis dans les fauteuils d e ce salon au mobilier sophistiqué, agencé selon un ordre méticuleusement calculé. Ils y rendaient un culte légèrement ridicule aux vestiges de leurs souvenirs. Il leur m anquait la nostalgie des authentiques anciens combattants chez qui on voit danser au fond des pupilles une flamme fragile et vacillante. Eux, au contraire, usaient du langage d es gens qui ne se parlent plus, et dont les paroles sont lourdes de sous-entendus et d e regrets.
Elle allait partir quand une réminiscence soudaine l’arrêta. Eva respira la poussière des pistes parcourues en trombe en quête de chimère s. L’espace de deux ou trois secondes, un rayon éclaira la pénombre. Elle regard a au-delà des murs de la pièce et sourit au jeune homme à la peau hâlée, ruisselant d e sueur, baigné de l’éclat de sa liberté au volant du véhicule qu’il conduisait, fil ant entre les arbres d’une forêt à la verdeur inimitable. L’instant d’un éclair. Hélas ! Assis face à elle, un personnage de substitution, à l’élégance convenue, fier de son ai sance, broyait la fragilité de l’autre, celui du souvenir nimbé de lumière. Elle fut à nouv eau plongée dans la pénombre de sa mélancolie.
Enfin, le rituel commença. Il s’était agenouillé à ses pieds. Elle lui avait machinalement saisi la tête entre les mains, accomp agnant le geste d’une tristesse encombrée des restes d’une vieille tendresse depuis longtemps envolée. Et comme d’habitude, au bout de quelques instants, d’un mouv ement précipité, il s’était relevé pour lui proposer une tasse de thé.
— Quel parfum ? Ah, oui, j’oubliais le Rwanda Gree n Tea, c’est ton préféré, dit-il en quittant le salon.
Profitant de son absence, Eva s’empara de l’album d e photos posé en évidence sur la table. Elle rechercha un cliché précis, le motif de sa venue. Ses mains tournaient les pages mais l’image convoitée se dérobait au va-et-v ient de ses doigts, comme soudainement diluée dans le rose du timide soleil d e la rue.
Il revint portant un plateau chargé d’une théière f umante, de deux tasses et quelques gâteaux secs.
— Le thé du Rwanda, ici à Paris, une plaisanterie !
Se prêter à une telle simagrée lui devint bientôt i nsupportable. Elle se releva, il lui prit la main.
— Viens, allons dans la chambre.
— Oui, vite finissons-en, pensa-t-elle.
D’un mouvement de somnambule, elle se coucha sur le lit et exhiba une nudité fatiguée, lui offrant ce corps à la beauté boulever sée, chargé de désirs inapaisables. Bientôt la honte d’avoir cédé tomba sur elle. Elle avait succombé une fois de trop à cette habitude depuis longtemps vidée de sa substan ce. Ils demeurèrent nus, allongés, le temps réglementaire, puis il gagna la salle de b ain. Restée seule, elle se rhabilla et courut affolée vers le palier. Eva avait totalement oublié l’objet de sa visite : l’album, quel album ? Une photo, quelle photo ? Elle ne l’ entendit pas lui demander :
— Tu ne restes pas ? On pourrait dîner en bas au J azz Club, tu aimeras l’ambiance bleue et rouge du mobilier, des nappes, les murs re couverts de graffitis…
Eva avait déjà atteint le trottoir et marchait ou c ourait, on n’aurait su dire tellement son allure variait au gré des alternances entre son désarroi et sa colère. Elle sentit de nouveau l’ogre gronder sur la ville et espéra que l ’air de la rue lui restituerait progressivement ses facultés. Penser, mémoriser. Ma is un soleil triomphant baignait la rue. Il lui signifiait la défaite lamentable de sa pauvre volonté face aux forces écrasantes d’une routine très installée.
Elle repassa devant les touristes des Deux Magots a ux regards absents. Ils avaient raison de ne pas chercher à s’imprégner de l’image de cette femme vaincue. Eva obliqua vers le square qui jouxte l’église, elle po urrait y dissimuler sa nausée à l’abri des frondaisons. Mais ses pas l’attirèrent vers le portail du monument où elle s’engouffra. Assise sous la nef, à l’écart des téné breuses ogives, elle se revit petite fille, venant prier avec son père dans ce lieu qu’e nfant elle aimait tant. Puis elle songea au métro, à cet aller-retour inutile et sa colère s e réveilla. Lui, ne songeait jamais au métro : un chauffeur, corvéable en permanence, l’a ttendait au volant d’une auto noire aux vitres fumées.
Si c’était un film, sourit-elle, au moment de franc hir le porche sous le clocher, j’aurais imploré l’aide d’une divinité quelconque. Peu m’imp orte de prier ou pas, si Dieu veut me parler, il le fera à sa façon, au gré de son existe nce ou de ses absences, au gré de sa bonté ou de sa méchanceté, il le fera, oui il le fe ra, et moi, bonne fille, je lui obéirai.
Levant les yeux, elle contempla les chapiteaux roma ns, sphinx, lions affamés, serpents enlacés. Ils observaient son léger rictus. Images venues lui rendre, des profondeurs du Moyen Age, la plénitude de sa fureur . Était-ce la voix de Dieu, celle du diable ? Ces voix sous les voûtes de cette église pleine de légendes se voulaient impérieuses. Alors, du fond de leur oubli, les souv enirs remontèrent doucement à la
surface. La photo lui apparut nette et sans fard. L ui, bras dessus bras dessous avec l’autre, tous les deux en tenues paramilitaires, fê tant un évènement dont on préfère taire les circonstances – une journée de pêche miraculeuse sur le lac Kivu – avaient-ils prétendu. C’est ça ! Personne n’avait osé demander à voir les têtes et les corps martyrisés des poissons ! L’autre au regard étince lant de fureur était certainement le chef. Eva en était convaincue, elle se rappelait la scène, l’innommable humiliation, et le reniement final. Il y avait aussi un second cliché, on y voyait un sourire vainqueur s’étaler sans retenue sur la brillance du papier, d issimulant une démence d’un autre âge. Un fantastique sourire, fabriqué de toute pièc e pour tromper, séduire, avilir. Et lui, acquiesçant à l’expression victorieuse de l’autre, le chef. La honte d’une servitude choisie en toute liberté !
La fraîcheur des voûtes de Saint-Germain avait ress uscité une mémoire dissoute au fil des comédies du thé, égarée dans les secrets d’ une chambre où l’on se couche, les lèvres baignées d’amertume ! Eva serra contre son ventre le pistolet automatique qu’elle avait camouflé au fond de son sac. Elle lib éra le cran de sécurité et se leva. Il était temps. Des mois durant, elle s’était imposée de fastidieuses séances de tir pour qu’au moment fatidique elle n’hésitât pas, que sa m ain moite ne tremblât pas. À ce jour, elle s’était contentée de braquer l’arme sur des ci bles de carton. Les touristes des Deux Magots avaient ignoré cette femme insignifiante, il s avaient eu raison. Mais lorsque pour la troisième fois, elle fila devant eux, ils a uraient dû lever les yeux. Gravissant l’escalier comme on monte à l’assaut, elle trouva p orte close. Il ne l’attendait plus. Elle sonna.
— Ah ! Tu as changé d’avis ? On dîne au Jazz Club ?
— Non, j’ai oublié de te dire.
Elle s’avança et visa.