Inhumaine

-

Livres
149 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

400 ans après la montée des eaux et l’engloutissement de l’Europe, les anciens Blancs vivent en vaincus dans les quatre pays d’Afrique encore à sec. Pourtant, grâce à ses inventions, c’est l’un d’entre eux qui a rétabli la paix et la sécurité dans la nouvelle confédération, avant de disparaître. Roseau, une jeune blanche, sait cependant qu’il n’est pas le héros que l’on croit. À la recherche de son identité, elle part sur ses traces, mais son chemin est semé d’embûches. Poursuivie par les machines du savant et flanquée d’un improbable poète, fasciné par le monde d’avant et amoureux des vers du Doré, Roseau doit affronter sa réalité.


Sophie Moulay, auteur de la saga fantasy L’élu de Milnor, revient à l’anticipation qu’elle a déjà explorée avec la novella Traque : d’un homme à l’autre. Elle nous livre cette fois-ci un texte singulier, alliant la légèreté d’un poète à la dureté de la jeune héroïne.

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de visites sur la page 2
EAN13 9782374535494
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0045 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème
Présentation
400 ans après la montée des eaux et l’engloutissement de l’Europe, les anciens Blancs vivent en vaincus dans les quatre pays d’Afrique encore à sec. Pourtant, grâce à ses inventions, c’est l’un d’entre eux qui a rétabli la paix et la sécurité dans la nouvelle confédération, avant de disparaître. Roseau, une jeune blanche, sait cependant qu’il n’est pas le héros que l’on croit. À la recherche de son identité, elle part sur ses traces, mais son chemin est semé d’embûches. Poursuivie par les machines du savant et flanquée d’un improbable poète, fasciné par le monde d’avant et amoureux des vers du Doré, Roseau doit affronter sa réalité. Sophie Moulay, auteur de la saga fantasyilnorL’élu de M , revient à l’anticipation qu’elle a déjà explorée avec la novellaTraque : d’un homme à l’autre. Elle nous livre cette fois-ci un texte singulier, alliant la légèreté d’un poète à la dureté de la jeune héroïne.
INHUMAINE
Retour aux sources
Sophie Moulay
COLLECTION DU FOU
— Il paraît qu’avant, les livres étaient destinés à être lus. Un silence surpris accueille la déclaration du vieu x conteur. Abdullah, le plus vif des enfants du village, est le premier à le rompre. — Non, je te crois pas. Les livres, tout le monde s’en sert pour s’essuyer les fesses. — Ou pour faire du feu, ajoute sa sœur Hasna. — Je vous parle du temps d’avant la Grande montée d es eaux, les enfants, reprend le conteur. En ce temps-là… Au dernier rang, la petite Roseau écoute sans mot d ire. À cette époque, les Blancs habitaient l’Europe. Ils étaient des centaines de millions et… — C’est quoi des millions ? demande Abdullah. — Des milliers de milliers. — Comment ils tenaient tous sur leurs îles, s’ils étaient si nombreux ? Le conteur adopte une expression faussement fâchée et fronce les sourcils. — Mais vas-tu me laisser raconter correctement ! Une seconde de silence s’installe. Le feu crépite d oucement. Sa lueur rassure les enfants autorisés ce soir à veiller tard. Le conteur sourit et reprend : — L’Europe était une vaste étendue de terre, si vaste qu’on n’en voyait pas le bout. Il y avait des villes, tellement de villes qu’elles se touchaient. Le Blanc régnait alors en maître. Des exclamations de stupeur jaillissent de quinze b ouches enfantines. — Eh oui, c’est difficile à croire, n’est-ce pas ? — Qu’est-ce qui s’est passé ? interroge Hasna. — L’eau a doucement submergé l’Europe, l’a transfor mée en une multitude d’îles. Tout d’abord, les Blancs ont abandonné les villes des pl aines. Certains ont essayé de vivre les pieds dans l’eau et de se déplacer en pirogue. Ah les fou s ! Ils n’y ont récolté que des maladies. L’eau a continué à monter. Les villes des plateaux n’ont bientôt plus suffi. Sans champs à semer, la nourriture a commencé à manquer. Alors, faute de pl ace, les Blancs sont venus chez nous, la bouche pleine de suppliques et l’estomac vide. Et n ous les avons accueillis… à nos conditions.
Chapitre 1
Roseau déposa le petit paquet sur le bureau. Une tache de sang auréolait le tissu grossier. La jeune fille songea avec un frisson qu’il ne faisait pas bon devoir de l’argent à Hicham. Un certain gratte-papier du palais l’apprendrait bientôt à ses dépens. Qui ? se demanderait-il. Auquel de ses proches avait-on coupé un doigt pour le punir de son retard ? Roseau s’essuya les mains sur son pantalon comme po ur en effacer le souvenir néfaste du paquet encore tiède. Avant de quitter le bureau du gratte-papier, elle se composa une mine affairée, puis ouvrit la porte. Dans le couloir, les lumières tremblotaient. Le changement de quart ne tarderait plus guère. Toutes les quatre heures, un nouveau contingent de pédaleurs prenait place sur les vélos convertisseurs et, luxe infini, alime ntaient en électricité le palais toute la nuit. Roseau remonta le couloir d’un pas pressé. Elle ne se sentait pas dans son élément ici. Les murs étaient trop rapprochés et les issues, bien trop rares. Son territoire à elle, c’étaient les rues à ciel ouvert et les passants à la bourse rebondie. Mais Hicham ne lui avait guère laissé le choix lorsqu’il lui avait confié cette mission : — Allez ma belle, je n’ai que toi de disponible. Et je veux que ce soit livré ce soir, tant que la marchandise est encore fraîche ! Nul ne contrecarrait les ordres du marchand de rêves sans en payer le prix, aussi Roseau s’était-elle exécutée. À présent, elle s’efforçait de refaire en sens inverse le trajet mémorisé deux heures plus tôt. À la seconde intersection, elle croisa un garde en pleine ronde. Les battements de son cœur s’accélérèrent. Allait-il noter le foulard nou é autour de sa tête, seule anomalie dans son accoutrement, qu’elle s’était refusé à ôter en dépit des risques ? Le regard de l’homme glissa sur le pantalon de lin noir et le chemisier sans manches de Roseau, puis se détourna bien vite. Dans cet uniforme, la jeune fille ressemblait à toutes ces B lanches employées au palais. On leur accordait un coup d’œil. Jamais deux. Roseau salua le garde d’un rapide signe de tête. Il ne se donna même pas la peine de répondre. La bouche sèche, la jeune fille tourna à droite et disparut à sa vue. Après quelques mètres, elle réalisa s’être trompée de direction. Elle aurait dû prendre tout droit, mais déconcentrée par le garde, elle n’avait pas réfléchi. Et maintenant, elle ne pouvait pas faire demi-tour. Inutile d’attirer l’attention sur elle par des hésitations. Roseau poursuivit son chemin jusqu’à passer devant un meuble bas, surmonté d’un bouquet de roses odorantes. Soudain, quelque chose siffla dans le couloir. Très vite, le bruit se transforma en stridulations suraiguës, désagréables. Roseau se figea. Le son provenait de l’intérieur de sa tête. De sa puce électronique, plus précisément !Non !jeune fille inspira profondément afin de libére r sa La poitrine de la peur qui l’écrasait. Ce n’était qu’u n appareil du palais qui générait des interférences avec sa puce, rien de plus, tenta-t-elle de se conv aincre. Elle devait s’en aller au plus vite, retrouver la quiétude de sa mansarde surchauffée. En sécurité. Alertée par un crissement sur le carrelage, Roseau baissa les yeux. Une araignée d’acier quittait l’abri du meuble bas, ses pattes griffues cliquetaient doucement sur le sol. La jeune fille bondit en arrière et heurta le mur. Elle s’y raccrocha, les jambes flageolantes. Les parasites s’intensifièrent, et au milieu : — Petite ombre, c’est toi ? Cette voix, comme dans son enfance !
— Non ! Elle ne sut si elle avait crié. Elle pressa sa main sur le foulard qui dissimulait la puce aux regards des autres, appuya le plus fort possible, e spérant la faire taire. L’insecte de métal s’approcha un peu plus. — Tu étais là, presque sous mes yeux, pendant toutes ces années. Qui l’aurait cru ? Eh bien, petite ombre, viens avec moi. Allons voir Linker ! Des picotements familiers fourmillèrent sur le côté de son crâne. Non, pas ça, supplia-t-elle. La jeune fille ne se souvenait que trop bien de ce qui allait suivre. Elle s’enfuit en courant, mais elle n’avait pas parcouru un mètre que son corps cessa de lui appartenir. Il était toujours là, seulement un autre en avait pris le contrôle. Roseau eut beau bander sa volonté, elle ne put empêcher ses jambes d’accomplir les pas maladroits que la voix l ui imposait à distance. Elle voulut crier, appeler. L’autre ne lui autorisa pas même un gémiss ement. Prisonnière de son propre esprit, comme avant. L’araignée d’acier frotta ses pattes avant l’une contre l’autre. Elle s’impatientait. — C’est ça, susurra la voix.Un pied devant l’autre. Sa démarche titubante ramena Roseau à hauteur du meuble bas. Son pied heurta le bois. Le vase posé sur le plateau bascula et, dans un fracas de verre brisé, l’eau se répandit sur le sol jusqu’à lécher les pattes de l’araignée d’acier. L’insecte recula sous le meuble à cliquetis pressés. Dans la puce de Roseau, les picotements cessèrent enfin. Ses jambes menacèrent de se dérober, elle se rattrapa au mur. Une vive douleur pulsait dans ses orteils, mais elle était de nouveau maîtresse de son corps. L’autre avait disparu de son esprit. — Qu’est-ce qui se passe ici ? Tu as crié ? Roseau se retourna. Le garde qu’elle avait croisé une minute plus tôt était revenu sur ses pas. — Tu as cassé le vase ? — Je… Les mots se coincèrent dans sa gorge. La terreur refusait de se dissiper. Pourtant, elle devait se ressaisir, sans quoi le garde ne tarderait pas à se douter de quelque chose.Il me voit comme une servante, je dois agir comme une servante. Elle baissa la tête et inspira profondément à plu sieurs reprises.L’étau sur sa gorge se desserra un peu. — J’ai trébuché et j’ai… renversé le vase, balbutia-t-elle. — Pourquoi tu trembles comme ça ? insista le garde. Et dis, je ne t’ai jamais vue au palais. Tu sors d’où ? Il la scrutait, le soupçon inscrit dans ses prunelles sombres de Natif. Il commença à s’approcher d’elle. Roseau repoussa sa peur au plus profond d’e lle-même, se concentra sur l’instant. Elle glissa la main dans sa poche et serra le manche de son couteau, le doigt sur le bouton, prête à déplier la lame. S’il le fallait, elle n’hésiterait pas. Avec l’effet de surprise, elle l’aurait avant qu’il réalise ce qu’il lui arrivait. Une idée lui traversa soudain l’esprit. — C’est mon premier soir, geignit-elle. Ils ne voudront pas me garder s’ils apprennent que j’ai cassé un vase. Il s’immobilisa. La lueur soupçonneuse disparut de son regard, remplacée par la compassion. — Dégage ! grogna-t-il. Je n’ai rien vu. La jeune fille fila sans demander son reste. Elle avait l’impression que son cœur tambourinait dans sa poitrine, à lui en défoncer les côtes. Le r egard du garde pesait sur ses épaules, elle le sentait. Elle s’obligea à marcher d’un pas mesuré et à ne pas se retourner. Un long crépitement la fit sursauter. Plusieurs sec ondes lui furent nécessaires avant de comprendre que le bruit ne venait pas de sa puce, mais du com’ du garde.
— Premier étage, j’écoute. — Intrusion signalée. Une Blanche en uniforme de servante. Foulard sur la tête. Roseau n’attendit pas la réaction du garde. Elle se mit à courir. Cicade déambulait dans la cour intérieure du palais du cheik. À présent que la chaleur était tombée, un parfum enivrant montait du jasmin jaune et des rosiers touffus. Les veilleuses solaires distillaient des teintes douces et paisibles, nimbaient la façade blanche des murs d’un bel éclat orangé. Le poète goûtait la fraîcheur de la nuit, l oin de l’agitation des hommes. La journée, l’entourage de Linker n’était que caquetages et mar chandages, chacun défendait âprement sa parcelle de pouvoir sous le regard calculateur du cheik. Difficile pour Cicade de trouver dans ces conditions l’inspiration nécessaire à la compositio n de ses poèmes. Ceux qu’il dévidait, pleins de sonorités guerrières et d’hommages à peine voilés a u courage du cheik, ravissaient Linker et payaient la pitance. Toutefois, Cicade rêvait d’un grand œuvre, dans la droite ligne des vers insaisissables du Doré. Un rideau rouge sombre voletait par une fenêtre ouverte. Les yeux suspendus aux entrechats du 1 tissu, le poète se récitait le merveilleuxParis-Seychelles. Il sautillait, porté par sa rythmique puissante.Te sourire dehors.un pas. Césure, À Angoulême. Rime, deuxième pas. La première strophe le mena à un banc de pierre à demi recouvert de lierre. Cicade s’y assit. La tête rejetée en arrière, il s’abreuva de la lueu r glacée des étoiles. L’Ourson s’était levé et traversait la nuit. Les Grecs disaient de l’Ourson qu’il était le fils de Zeus, ainsi camouflé pour échapper à la colère d’Héra. Cette étrange preuve d’amour paternel avait marqué Cicade. Ah, les Grecs ! Eux savaient conter les histoires. Cicade soupira et s’allongea sur l’assise. La froidure de la pierre imprégna ses vêtements, mais il l’ignora, calant sa tête sur ses mains croisées. Au-dessus de lui, Persée, Cassiopée et Andromède rejouaient u n drame antique dont il ne se souvenait plus guère. La survie dans un monde envahi par les océans avait relégué la culture au dernier plan des préoccupations humaines. Les livres avaient trop so uvent servi de combustible et leur contenu, confié à la mémoire collective, s’était éteint. Cicade se figea soudain. Sa muse venait de lui souf fler une idée à l’oreille. Pourrait-il ressusciter Homère, transposer la guerre de Troie à la période charnière où l’Atlantique avait submergé l’Europe ? Le poète se retourna sur le ventre. Le Doré jouerait un rôle, c’était évident, mais lequel ? Cicade ne réfléchit pas longtemps. Quel meilleur rôle attribuer au chanteur que celui d’Apollon, qui charmait déesses et humaines avec sa lyre ? Apollon et le Doré partageaient, outre leur amour de la musique, les mêmes cheveux bouclés . Apollon avait-il un bichon comme le chanteur sur l’unique photo de lui que possédait Ci cade ? Si ce n’était pas le cas, il faudrait y remédier. Alors qu’il se levait, submergé par l’inspiration, des cris résonnèrent au loin. Soudain, Athéna guerrière surgit dans la cour intérieure. Elle cour ait, une froide détermination imprégnait ses traits. Ses cheveux noirs, fier étendard, flottaient derrière elle. Ses sandales claquaient sur le sol et à chacun de ses pas, la lumière des veilleuses se reflétait sur l’acier de sa lame. Le cœur de Cicade s’arrêta un instant de battre.Ô déesse invincible, mon âme tu conquiers.Les mots franchirent ses lèvres dans un souffle. Athéna était presque sur lui. Elle trébucha. Lorsqu’elle reprit sa course, ce n’é tait plus qu’une jeune fille, à peine plus qu’une adolescente, aux grands yeux noirs pleins de défi. Les cris se rapprochaient, les gardes en avaient après elle. Cicade n’hésita pas. — Par ici ! Elle tourna la tête d’un geste trop vif. Le temps s’arrêta, Cicade se perdit dans ses prunelles
farouches. Elle se ramassa soudain sur elle-même, comme en proie à une intense douleur. — Attrapez-la ! cria un homme. Le cheik la veut vivante. Le poète s’ébroua et poussa la fugitive vers le banc envahi par le lierre. — Ici. Ne bouge surtout pas ! Il était temps. Cicade venait juste de s’asseoir lo rsque trois gardes déboulèrent dans le jardin intérieur. Tous des Natifs, comme la quasi-totalité des soldats du palais. Ils l’ignorèrent. Sans attendre, ils fouillèrent le lieu du regard. Le poète les salua d’un signe de tête poli bien que leur état ne lui inspirât aucun respect. Le plus corpulent respirait à grand bruit et ils empestaient la sueur. — La fille, elle est partie par où ? finit par demander le meneur. Cicade désigna l’arcade de pierre sur sa gauche. — Bonne chance ! risqua-t-il alors que les gardes disparaissaient déjà. — Merci le bouffon ! Sitôt les hommes partis, Cicade se tourna vers la jeune fille. À genoux derrière le banc, c’était de nouveau Athéna pleine de bravoure. Pourtant, des larmes fraîches traçaient un sillon brillant sur ses joues. Une cicatrice soulignait son œil, Cicade eut envie de la suivre du bout du doigt, mais il se retint. Le moment était mal choisi. Les gardes ne tarderaient pas à s’apercevoir qu’il les avait envoyés sur une fausse piste. — Viens ! dit-il simplement. Je connais une sortie discrète. Roseau marchait d’un pas vif dans les rues de Sidi-Tan. Son cœur refusait de ralentir sa course folle. Au moins, elle laissait l’araignée d’acier derrière elle, au palais, et la voix avec. La voix de Devereaux. Le nom remonta dans sa mémoire comme un flot de bile. Une succession de flashs : deux yeux bleus pleins d’avidité qui la scrutaient. Les lanières qui mordaient sa chair tandis qu’elle se tordait en tous sens, attachée sur une table métallique. Un visage en contre-jour sous la lumière crue des néons. Les scalpels qui luisaient sur le plateau tout proche. Toutes ces années, elle avait cru Devereaux mort. Toutes ces années, elle s’en était réjouie. Sur sa main, une écorchure la brûlait. Elle chercha à se rappeler où elle se l’était faite.Il va falloir que je te répare,lui avait dit un jour Devereaux dans des circonstances similaires. — Je m’appelle Cicade. La voix douce la tira de ses souvenirs. Le type qui l’avait aidée au palais ne l’avait pas lâchée d’une semelle. Roseau fit volte-face et l’examina p lus attentivement à la lueur du réverbère solaire. Il était blanc, comme elle, plus âgé de qu elques années. Une courte barbe blonde bien taillée encadrait son visage aux traits irréguliers. Il souriait, il lui souriait,à elle. — Tu n’as pas à avoir peur, dit-il. Les gardes doivent encore en être à fouiller le moindre recoin du palais. — Je n’ai pas peur, se hérissa-t-elle. Il l’avait vue pleurer, se souvint-elle. Il l’avait surprise en position de faiblesse alors que les parasites assaillaient sa puce pour la seconde fois, quand elle craignait que Devereaux reprenne possession d’elle. Elle devait s’en débarrasser au plus vite. — Écoute, tu m’as sauvée, c’est vrai. Mais maintenant, je rentre chez moi. Seule. — Tu n’avais pas l’air bien tout à l’heure, insista -t-il, tu tremblais. Mieux vaut que je t’accompagne. — Non, répondit Roseau sèchement. Elle repartit. Voilà qu’il trottait à ses côtés ! E lle lui jeta un coup d’œil de côté. Il souriait toujours, malgré la rebuffade. Quel étrange énergumène ! Il portait un cordon de rideau vert en
guise de ceinture. Jusqu’aux petits glands qui s’entrechoquaient. On aurait dit un simple d’esprit. Elle ne pouvait pas s’encombrer d’un tel individu, pas alors que Devereaux avait resurgi dans sa vie. — Qu’est-ce que tu venais faire au palais ? demanda l’homme. Je ne t’y ai jamais vue. — Je livrais un paquet. — À cette heure de la nuit ? Roseau s’arrêta au milieu de la rue et lui fit face. — On se sépare ici. Je vais dans le quartier est. Toi, n’importe où ailleurs. — Qu’est-ce que je vais devenir ? Maintenant, on doit savoir au palais que je t’ai aidée. Les yeux noisette de l’homme suppliaient. Un instant, la colère de Roseau flamba plus fort. Ne jamais montrer sa faiblesse, telle était la première leçon de la rue. La jeune fille l’avait apprise voilà cinq ans, en rencontrant Hicham, son marchand de rêves. Ne jamais prononcer le mot esclavagiste avait été la seconde. De la faiblesse, l’homme semblait en avoir à revendre. Et pourtant, il l’avait sauvée tout à l’heure. Elle lui devait bien un petit coup de pouce. — D’accord, soupira-t-elle. Viens avec moi. Mais juste ce soir ! Trois rues plus loin, Roseau regrettait sa décision. Il ne cessait de babiller des paroles vides de sens, au phrasé curieux. Elle crut entendreglorieuse fille de Zeus, sans réelle certitude d’avoir bien compris. — Je m’appelle Cicade, déclara-t-il après quelques minutes. — Tu l’as déjà dit. S’instaura un silence que Roseau savoura. Pour un peu, elle aurait souri. — Et toi ? insista l’importun. Tu sais qu’il est d’ usage de donner son nom quand on se présente. La jeune fille leva les yeux au ciel. Ne se tairait-il donc jamais ? Connaissait-il seulement le son du silence ? Elle accéléra. Ils quittèrent bientôt le quartier résidentiel, là où le cheik Linker avait son palais avec vue sur la mer. Ils croisaient de rares passants, tous pressés de rentrer dans leurs riches demeures de Natifs après une nuit de fête. Au matin, leurs domestiques blancs leur serviraient leur petit-déjeuner dans de la vaisselle de porcelaine et nettoieraient leurs vêtements empesés par la sueur et les vapeurs d’alcool. Alors, ils iraient vaquer à leurs occupations, quelles qu’elles puissent être, et Roseau les attendrait, prête à les délester de leur bourse trop lourde. — Tu n’es pas très causante, constata son compagnon d’un ton chagrin. Lui parlait pour deux, songea Roseau. Son mutisme et peut-être la fatigue eurent cependant raison de Cicade et le reste du trajet jusqu’à sa planque se déroula dans un silence bienheureux.
Armand Devereaux… Le regard perdu dans le vague, le vieux conteur a chuchoté ce nom aux flammes, mais tous les enfants l’ont entendu. Certains le connaissent déjà et frissonnent d’excitation contenue. La petite Roseau n’en fait pas partie. Sa curiosité piquée, elle se laisse couler au bas du banc et se faufile au premier rang. — C’est le maître des ombres ! s’exclame Abdullah, toujours vif. L’intervention du garçon semble tirer le conteur de sa torpeur. Il se redresse et sourit au parterre d’enfants. — C’est vrai, c’est le maître des ombres. Pas à pas, il a construit sa légende. Invention après invention, il s’est imposé comme un grand nom du Co nglomérat. Saviez-vous qu’il était Blanc ? Tous les regards se tournent vers Roseau, qui tente de s’installer discrètement à côté d’Hasna, puis se rivent de nouveau sur le conteur. Ses lèvres remuent, il faut se pencher pour distinguer les mots. — Devereaux a commencé par construire des araignées d’acier qu’il pouvait contrôler à distance. Un exploit technologique en ces temps tro ublés où l’humanité se concentrait sur sa survie et délaissait le génie. La voix du conteur enfle soudain. Les enfants sursa utent, tous sauf Abdullah qui arbore le sourire satisfait de qui connaît l’histoire. — Au tout début, ses créatures ont suscité l’inquiétude. On disait qu’elles vivaient d’ombre car elles privilégiaient les recoins sombres. Les g ens les ont donc baptisées ainsi, des ombres. Devereaux a fait sien ce nom. Très vite, ses inventions se sont révélées utiles et les peurs se sont apaisées. Il envoyait ses araignées de métal dans les camps des pillards, toujours à la faveur de la nuit. Nul ne les voyait, nul ne les entendait. E lles, au contraire, voyaient tout, entendaient tout. Le nombre de brigands, leurs plans, elles tra nsmettaient leurs informations à Devereaux. Grâce à lui, le monde a commencé à redevenir plus sûr.