//img.uscri.be/pth/20d6f6f93c84bb225962cbd011034595d0671049
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Je t'écris dans le train

De
176 pages
La publication des correspondances est souvent posthume. Nous sommes en vie. Nous parlons, nous écrivons, nous nous parlons, nous nous écrivons. D'où viennent, dans nos histoires individuelles, le désir, la peur, la nécessité, l'interdit d'écrire ? L'obsession de la trace ? Qu'est-ce qui nous fait défier le vide, l'informulé, la mort ? Les trente lettres de ce recueil couvrent un an et demi de nos vies, elles sont la quête à deux, dans l'échange épistolaire, et chacun pour soi, dans la solitude de l'écriture, de l'ombilic du désir d'écrire. A ce désir, à ses ressorts intimes, nous devons ce que nous sommes, mais aussi notre rencontre, et notre amitié.
Voir plus Voir moins

Claudine Blanchard-Laville
Je t’écris dans le train Frédéric Teillard
La publication des correspondances est souvent posthume. Nous
sommes en vie. Nous parlons, nous écrivons, nous nous parlons, nous
nous écrivons. Je t’écris dans le train
D’où viennent, dans nos histoires individuelles, le désir, la peur,
la nécessité, l’interdit d’écrire ? L’obsession de la trace ? Qu’est-ce qui
nous fait dé er le vide, l’informulé, la mort ? Correspondance littéraire
Les trente lettres de ce recueil couvrent un an et demi de nos vies,
elles sont la quête à deux, dans l’échange épistolaire, et chacun pour
soi, dans la solitude de l’écriture, de l’ombilic du désir d’écrire.
À ce désir, à ses ressorts intimes, nous devons ce que nous sommes,
mais aussi notre rencontre, et notre amitié.
Claudine Blanchard-Laville est universitaire. Elle est l’auteur
de deux ouvrages sur les pratiques enseignantes Les enseignants
entre plaisir et sou rance et Au risque d’enseigner. Elle a écrit
et co-écrit de très nombreux articles dans le champ des sciences de
l’éducation.
Frédéric Teillard est écrivain. Il est l’auteur de quatre romans
et deux essais publiés chez Stock et Calmann-Lévy. Il se consacre
aujourd’hui essentiellement à l’écriture poétique.
En couverture : Photographie de Frédéric Teillard.
collection
ISBN : 978-2-343-10717-2
17,50 € Amarante
Claudine Blanchard-Laville
Je t’écris dans le train
Frédéric Teillard

Je t’écris dans le train Amarante
Cette collection est consacrée aux textes de
création littéraire contemporaine francophone.
Elle accueille les œuvres de fiction
(romans et recueils de nouvelles)
ainsi que des essais littéraires
et quelques récits intimistes.
La liste des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr Claudine Blanchard-Laville et Frédéric Teillard
Je t’écris dans le train
Correspondance littéraire OUVRAGES DE CLAUDINE BLANCHARD-LAVILLE
Sources théoriques et techniques de l’analyse de pratiques, coordonné
avec Dominique Fablet, L’Harmattan, 2001.
Les enseignants entre plaisir et souffrance, Puf, 2001.
Une séance de cours ordinaire. “Mélanie tiens passe au tableau”,
(dir.), L’Harmattan, 2003.
Coordonné avec Patrick Geffard, Processus inconscients et
pratiques enseignantes, Paris, L’Harmattan, coll. Savoir et
formation, série Psychanalyse et éducation, 2009.
Au risque d’enseigner. Puf, 2013.
Les enseignants entre plaisir et souffrance, version numérisée, Puf,
2013.
OUVRAGES DE FRÉDÉRIC TEILLARD
Les Céfrans parlent aux Français, Calmann-Lévy, 1996.
Feu le principal, Stock, 2000.
Petit manuel de savoir-vivre à l’usage des enseignants, Hachette,
2000.
Je ne sais pas, Stock, 2002, Le Livre de Poche, 2005.
Ce ne sera pas là-haut, Stock, 2003.
L’unique objet de mon désir, Galaade, 2011.
© L’Harmattan, 2016
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-34310717-2
EAN : 9782343107172 à nos parents



Le 21 janvier 2014



Claudine,


Je repensais dans le train à notre projet de livre, je me le
figurais achevé, là, devant nous, édité même, et je nous
imaginais recevoir les courriers enthousiastes des amis et même
d’inconnus. Et puis soudain cent questions sont arrivées qui
m’ont arraché à ma rêverie et se sont bousculées, chacune
voulant sa réponse, et tout de suite. Comment faire un livre à
deux ? Avec le désir de le faire. Oui, mais comment
commencer ? Comment poursuivre ? Comment tenir ? Qui le lirait ?
J’ai été pris de vertige. Y arriverions-nous jamais ? L’avenir
était décidément trop incertain et difficile, j’ai fait demi-tour.
Je me suis souvenu que nous avions longtemps correspondu
après notre première rencontre à Bruxelles — il faudra
raconter cette aventure, tu ne crois pas ? — et cela m’a donné
l’idée de t’écrire à nouveau. Mais oui ! pourquoi ne pas
commencer ce livre par trois ou quatre lettres ? Ce serait
comme un hommage à notre histoire.
Mais alors que je m’apprêtais à lancer mes doigts sur le
clavier malgré les cahots du train, cent autres questions ont
surgi et les voici qui se pressent : par quoi commencer ? Par
qui ? Nous avons dit que nous serions les personnages
principaux de ce livre, mais aussi que c’est petit à petit que nous
9 nous révélerions, et peut-être aussi de manière oblique,
indirecte, par une espèce de petit bout de la lorgnette. Mais sur
qui diriger l’autre bout ? Ah ! les personnages ne manquent
pas dans tous nos groupes : Dominique sur le pont, Serge à la
fête du village, Miette devant la photo de son père, Patrick au
musée Rodin, Laurent dans la petite voiture rouge, Lucie dans
sa chambre vide et Leila en larmes. J’en oublie. Il y en a tant.
Et dans l’histoire de chacun d’eux, tant d’autres. Et si nous
commencions par Madeleine ? Je ne sais pourquoi c’est elle
qui me vient. Tu te souviens de Madeleine ? Je ferme les yeux,
je la revois. Elle est lourde, massive et silencieuse. Pour
l’instant, ce n’est qu’une ombre. Un corps sans visage posé sur
une chaise. Pas de regard. Pas de mains. Une voix, un peu de
voix quand même, de grain. C’est étrange : c’est Madeleine qui
s’impose comme le premier personnage de ce qui sera
peutêtre notre livre, et cependant j’ai du mal, bien plus qu’avec
tous ceux que j’ai brièvement évoqués plus haut, à l’exhumer
de mon souvenir, de mon oubli. Exhumer ! Voilà, quelque
chose me revient : Madeleine était une tombe, il y avait tous
ces morts qu’elle contenait. En même temps que j’écris ces
mots, son visage doucement se dessine dans ma mémoire.
Est-ce que j’ai rêvé, ou est-ce que tout à l’heure, avant que je
ne commence à t’écrire, alors que je tentais de séparer le désir
que nous fassions ce livre de la crainte que nous n’y arrivions
pas, est-ce que le train n’a pas traversé ou surplombé un
cimetière ?
À la question de ce que nous aimerions transmettre à nos
lecteurs, si nous en avons jamais (tu auras compris, je pense,
que je tente comme je peux, c’est-à-dire comme un enfant,
d’exorciser mes angoisses !), n’avons-nous pas répondu que ce
serait aussi quelque chose de l’ordre de la réalité de
l’inconscient ? De la réalité psychique ? Je ne sais comment dire
ça pour ne pas trop effrayer les lecteurs qui, en lisant ces
mots, reposeraient notre livre sur la table de la librairie. Nous
trouverons ?
10 Je reviens à Madeleine. Pourquoi Madeleine ? Pourquoi
d’abord Madeleine ? Pourquoi, au-delà de la possible
association inconsciente avec les images du cimetière traversé
par le train, pourquoi cette femme qui non seulement
aujourd’hui m’apparaît beaucoup plus floue, incertaine, fuyante que
Michèle, Sarah, Isabelle, Gilles ou Hélène, mais qui me laisse
en outre le sentiment de m’avoir été, lorsque nous avons
travaillé avec elle, inaccessible ? Ou dont seule m’a été
accessible, sensible plutôt, l’épaisseur de silence et de
mystère ?
Je pense à ma mère. Je pense à toutes les mères que ceux
qui vont se confier à un analyste, à un thérapeute, à ceux que
notre époque appelle les psys, emmènent avec eux sur leur
chemin thérapeutique, et qu’ils s’efforcent de soigner, de
maintenir vivantes. Madeleine n’a pas d’enfants. Personne qui
la tiendrait près de lui ou près d’elle, sur lui, sur elle, en
s’étendant sur le divan.
Je pense à ma mère dont le silence, même aujourd’hui
encore où je parle avec elle et l’interroge sur son enfance et
son histoire pour le projet que j’ai d’en faire le récit, dont le
silence, me semble écraser parfois nos échanges. Ma mère
dont le silence me tisse. Une partie de moi est cousue au
silence de ma mère. Est-ce cela que tu appelles parfois ma
parcimonie ?
Alors écouter Madeleine, la faire parler, n’était-ce pas une
façon de donner vie à un silence de mort ?
C’est drôle, les questions surgissent à nouveau. Mais ce ne
sont pas les mêmes qu’au début de cette lettre que je me hâte
un peu de finir car nous arrivons gare Saint-Lazare (Lazare !
quelle étrange coïncidence, et quelle joyeuse perspective,
puisque c’est celle d’une sortie du tombeau ! Connais-tu le
beau livre de Malraux qui s’intitule Lazare ?). Cette fois, il me
semble qu’elles ont perdu en impatience, qu’elles ne veulent
11 pas leur réponse aussitôt. Est-ce parce que notre livre est un
peu commencé ?
Réponds-moi vite (ah ! je vois où est passée
l’impatience !).
Frédéric
12



Le 21 janvier 2014



Frédéric,


Lors de notre dernière séance de travail, nous nous étions
promis de nous écrire. J’ai tardé à « m’exécuter » — c’est
l’expression qui me vient — comme si renouer avec l’exercice
de l’échange épistolaire que nous avons pratiqué longtemps et
assidûment dans les années qui ont suivi notre première
rencontre m’intimidait ou plutôt me faisait régresser vers une
sorte de dépendance à ton égard dont je m’étais un peu
départie ou qu’en tout cas, ces derniers temps, j’arrivais à
négocier avec plus d’assurance en ta présence dans les groupes
que nous animons. Il me semble d’ailleurs que cela s’est traduit
dans mon sentiment de m’éprouver à nouveau «
incompétente » dans notre dernière animation.
J’ai la sensation que tous les dispositifs que nous avons
imaginés ensemble nous ont fait et nous font éprouver les
effets subtils des fluctuations transférentielles dans notre
relation à l’intérieur du filet de sécurité que constituent les
temps nombreux et intenses de co-élaboration que nous nous
donnons. Comme si nous les avions fabriqués, ces dispositifs,
pour nous mettre à l’épreuve de nos expériences cliniques
respectives et de nos expériences d’écriture avec l’assurance
13 que les tâtonnements et aléas seraient métabolisés ensemble
avec bienveillance quels qu’ils soient.
Le projet de livre à deux voix que nous poursuivons
aujourd’hui s’inscrit dans cette ligne : pouvoir expérimenter
différents modes d’écrire inédits pour moi sans trop de
craintes ou même stimulée par le fait de pouvoir élaborer
ensuite notre rapport à l’écriture, sous le regard tendre et
amusé de l’autre.
Ce regard tendre et amusé, c’est celui dont j’ai le souvenir
que tu l’as porté sur la première « scène » qui nous a réunis,
celle du Théâtre-Poème, tout un poème justement, où nous
nous sommes demandés de concert dans quelle galère
bruxelloise notre même envie de visibilité et de reconnaissance de
nos productions livresques respectives nous avaient entraînés :
on nous avait promis un ministre qui n’est pas venu, une
audience qui s’est révélée moins nombreuse que ceux qui
présentaient leur livre dans une salle minuscule aux murs
tendus de noir. Nous ne nous doutions pas que treize années
plus tard nous nous donnerions le défi d’écrire ensemble un
livre qu’il nous faudra « défendre » de concert cette fois-ci, en
choisissant mieux nos partenaires de diffusion. Comment en
vouloir à ceux de Bruxelles puisqu’il en est résulté cette
rencontre qui, sans cela, n’aurait jamais eu lieu…
J’ai écrit « ensemble », alors que nous voilà en train de nous
écrire séparément à nouveau, séparés dans l’espace et dans le
temps, avec le désir de respecter au plus près la singularité de
nos deux tonalités énonciatives. D’ailleurs, c‘est drôle de
penser que les participants à nos groupes, alors même que
nous sommes présents tous les deux, n’entendent, comme le
feront nos éventuels lecteurs, nos deux voix que séparément et
alternativement.
Tout le chemin parcouru et les réalisations effectuées
depuis notre première rencontre ont permis que nous soyons
sûrs aujourd’hui de ce que nous ne voulons surtout pas :
co14 écrire un texte qui refléterait un compromis abrasant
inévitablement les spécificités d’écriture de chacun de nous.
Notre article sur l’analyse clinique des pratiques
professionnelles publié il y a cinq ans s’érige à ce jour comme une
sorte de texte-repoussoir : il a sans doute été nécessaire à un
moment donné pour vérifier que nous pouvions nous
rejoindre en trouvant un consensus sans violence effractive
réciproque. Il nous a peut-être autorisés à assumer aujourd’hui
nos styles personnels d’écriture et à tenter pour chacun de
remonter à l’ombilic de notre lien à l’écriture : pourquoi
écrivons-nous, sur quoi écrivons-nous, à qui écrivons-nous ?
pour qui ou contre qui écrivons-nous ?
S’agit-il de rêver que nous écrivons ce livre ou s’agit-il de
l’écrire ? Rêver ou faire ?
Te souviens-tu ce que j’écrivais en juillet à ce propos :
« Rêver des rêves inrêvés : c’est le titre du livre
d’Ogden et quasiment sa définition du travail
psychique. J’ai la sensation que justement nous savons rêver
notre projet de livre mais pas forcément le faire
puisque par définition l’inédit qu’il représente est
l’équivalent d’un rêve inrêvé. J’aimerais qu’un
thérapeute extérieur nous aide à en accoucher. C’est pas
juste que nous passions notre temps ensemble à
tenter de faire rêver aux participants de nos groupes
des fragments de rêves inrêvés et que nous, nous
devions nous accoucher nous-mêmes. Cela rejoint la
question d’écrire ou faire écrire… Cette sensation, je
l’ai souvent éprouvée. Ici c’est un peu plus facile dans
la mesure où nous sommes deux : résister à la
tentation de déléguer à l’autre la position de
l’accoucheur, être partie prenante du dispositif co-construit
qui nous accompagne tous les deux. C’est en écrivant
ces mots que je réalise la nécessité d’un cadre.
15 Pour passer du rêve au faire, ne pas procrastiner ;
entamer le geste sous l’impulsion du Surmoi ou d’un
désir ou du transfert… Faire pour exister ; rêver ce
n’est pas exister ; pas autorisée à rêver ou est-ce trop
dangereux de rêver ? Besoin de me projeter hors de
moi dans un roman ou un film pour me mettre entre
parenthèses ou alors faire. Lutter contre la velléité de faire.
J’ai longtemps été à la chasse aux velléités dans mes
cahiers de bord pour vérifier que je réalisais bien les
projets annoncés, par peur de quoi ? de
l’inconséquence, de l’inconsistance, de l’inexistence ? pour me
sentir vivre ? »
Me voici ramenée au début de ma lettre : « m’exécuter ».
Pour répondre à quelle injonction ? et l’injonction de qui ?
Qu’en penses-tu ?
Claudine
16