Je viendrai tôt demain matin

Je viendrai tôt demain matin

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Fabien, père de famille, n'est pas préparé à tomber amoureux d'Éric. Il va donc le mettre en attente, attente justifiée par le caractère inattendu de cette attirance et sa dévotion à sa vie familiale. Éric va patiemment attendre, dans un quotidien qui va ébranler leurs certitudes. À mesure de l'évolution de cette attirance Fabien semble dominer la situation alors qu'un défi professionnel l'obsède, et qu'il tente de gérer des tensions familiales. Éric pourra-t-il continuer d'attendre et de masquer à quel point cette situation l'affecte ?

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Ajouté le 05 septembre 2017
Nombre de lectures 3
EAN13 9782140045455
Langue Français
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Philippe Fouque
Fabien, marié, père de famille, n’est pas préparé à tomber amoureux
d’Éric, collègue célibataire, plus à l’aise avec la situation. Fabien
va donc mettre Éric en attente, attente justifi ée par le caractère
inattendu de cette attirance, sa dévotion à sa vie familiale et son
souhait de garder le contrôle. Éric va patiemment attendre, tout en
continuant de côtoyer Fabien, dans un quotidien qui va ébranler Je viendrai tôt
leurs certitudes.
À mesure de l’évolution de cette attirance, accompagnée de lettres demain matin
échangées et de rendez-vous reportés, Fabien semble dominer la
situation, alors qu’un défi professionnel l’obsède, et qu’il tente de
gérer des tensions familiales. Éric pourra-t-il continuer d’attendre et Roman
de masquer à quel point cette situation l’a ecte ?
Né en 1962, Philippe Fouque travaille dans le domaine de
la formation. Je viendrai tôt demain matin est son premier
roman achevé.
ISBN : 978-2-343-12323-3
26 €
Rue des Écoles / Littérature
Philippe Fouque
Je viendrai tôt demain matin
Rue des Écoles / Littérature








JE VIENDRAI TÔT
DEMAIN MATINRue des Écoles

Le secteur « Rue des Écoles » est dédié à l’édition de travaux
personnels, venus de tous horizons : historique, philosophique,
politique, etc. Il accueille également des œuvres de fiction
(romans) et des textes autobiographiques.


Déjà parus
De Ridder (Guido), Les poches pleines d’enfance, récit, 2017.
Perriard (Franck), Le retour des Brûleurs de loups, roman, 2017
Paton (Laurence), Quitter les lieux, récit, 2017.
Charvet-Bernard (Christiane), Comme une aube encore barbouillée de
nuit, roman, 2017.
Monterey (Emmanuel), Opération contre-jour, roman, 2017.
Jouin (Bernard), Les Ruines en Héritage, roman, 2017.
Gayet (Jacques), Oujda ou une enfance marocaine, récit, 2017.
Wallet (Jean-Marie), Le Zouave, roman, 2017.
Cambrelin (Jean-Jacques), Les truculentes et merveilleuses aventures de
notre Papy, récit, 2017.
Kalifa (André), Le turbot de Domitien, roman, 2017.
Marin (Agnès), Sous l’amandier en fleur
Allein (Aurélie), Maman de triplés : trois pas vers la folie, récit, 2017.



Ces douze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr Philippe Fouque






Je viendrai tôt
demain matin



roman






















L’HARMATTAN










































© L’HARMATTAN, 2017
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.editions-harmattan.fr/

ISBN : 978-2-343-12323-3
EAN : 9782343123233 1











Fabien a trouvé dans la salle de bain l’isolement qu’il estimait nécessaire
à sa préparation mentale.
Des voix parviennent étouffées derrière la porte fermée, celles des enfants
et de leur mère qui s’appellent et se répondent. Un fond sonore filtré par
l’habitude. Dans la salle de bain, les grésillements de France Info dominent :
le chroniqueur égrène des résultats sportifs, entrecoupés des déclarations
formatées des champions et de leurs entraîneurs.
Fabien hésite entre deux déodorants. Son choix finit par se porter sur
celui de la même gamme que son après-rasage. Ses aisselles lui paraissent
inégalement blanchies par le passage du stick. Il distingue mal l’image que
lui renvoie le miroir, brouillée par endroits par les vapeurs d’une douche
prolongée. Il repose le déodorant sur le côté qui lui est réservé, à droite du
lavabo, puis trace avec son index un demi-cercle sur la buée. Il se place
exactement en face de ce sourire de clown qui se superpose ainsi au reflet de
ses propres lèvres. Il tente de faire coïncider les deux, puis, devant le ridicule
de sa grimace, relâche la tension de ses zygomatiques. Il essuie alors les
traces de buée sur toute la surface, puis recule, le plus loin possible, jusqu’à
ce que le miroir renvoie l’image de la naissance de son pubis, juste au-dessus
du lavabo, derrière le robinet mélangeur. Il s’amuse de l’effet de ce pénis
chromé, puis se déplace vers la droite, jusqu’à apercevoir la base de son
propre sexe. Dressé sur la pointe des pieds, il bombe le torse en inspirant,
rentre son ventre. Il se trouve beau.
Il pense à la dernière fois qu’il a fait l’amour avec sa femme, hier matin.
Les enfants se sont réveillés tôt, puis miraculeusement rendormis. Les
parents ont alors profité de cette fausse alerte pour entretenir leur vie
amoureuse. Fabien se souvient avoir joui au moment où des appels stridents
signalaient le second réveil des enfants. Instantanément, Vanessa a tourné la
tête vers la porte de la chambre. Fabien l’a embrassée sur la joue, au moment
où elle se glissait hors du lit, sans un mot, lançant à son mari le regard de
mère de famille que le devoir appelle. Seul dans la pénombre, Fabien a
organisé mentalement ses activités dominicales, puis s’est exercé à
distinguer les contours du plafonnier. Il a soulevé la couette et respiré
9 l’odeur de sexe mêlée aux arômes de café provenant de la cuisine. Il s’est
félicité d’avoir acquis cette cafetière avec programmateur. Il a fermé les
yeux pour les rouvrir aussitôt. Lucas se tenait au pied du lit, des traces de
confiture autour de la bouche : « Le café est prêt. Lève-toi, papa ! »
Cette même voix le ramène à la réalité matinale. Depuis sa chambre, son
fils crie sa préférence pour les chaussettes rouges. La radio indique 7 h 23.
Arriver en retard serait malvenu, surtout aujourd’hui. Un rapide coup d’œil
par l’entrebâillement de la porte : personne en vue. Vanessa n’aime pas que
son mari se promène nu dans la maison, même pour franchir les quelques
pas qui séparent la salle de bain de la chambre. Fabien s’habille avec les
vêtements choisis au réveil et déposés de son côté du lit. Il s’y prend à deux
fois pour nouer sa cravate, décide d’en changer. Il va falloir réparer la porte
grinçante de l’armoire : Vanessa ne se prive pas de le lui rappeler depuis
plusieurs jours. Elle ajoute à la liste de ses doléances la partie de la clôture
endommagée par la dernière tempête et le carrelage fendu dans la cuisine :
Lucas a laissé tomber l’autocuiseur, avec heureusement plus de peur que de
mal. Dans sa réaction précipitée, Fabien avait accusé Vanessa de négligence.
Il était trop tard pour se dédire quand Lucas sanglotait déjà dans les bras de
sa mère. Il faudrait en reparler.
Vanessa est sortie. Elle installe Louisa dans son siège bébé, pendant que
Lucas entreprend d’inspecter le contenu de la boîte à gants. Fabien observe
la scène sans se manifester. Vanessa a claqué la portière et saisit Lucas par le
bras pour le traîner de l’autre côté de la voiture, mais il résiste : il veut
s’asseoir devant, comme avec papa. Fabien se demande s’il doit intervenir
quand Vanessa tourne le visage vers la fenêtre de la chambre. Sa voix vient
cogner contre le double vitrage :
- Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Tu le laisses monter devant
maintenant ?
Quel petit con, ce gosse ! Il ne pourrait pas la fermer ? Évidemment, si sa
mère ne garnissait pas régulièrement la boîte à gants de bonbons et de
chewing-gums…
Vanessa n’a pas attendu de réponse : Lucas est déjà attaché à son siège.
Fabien sort de la chambre. La porte d’entrée grande ouverte laisse entrer le
froid mordant de février :
- Je te prends ton sac et je ferme, à moins que...
- Mais qu’est-ce que tu fous ? Dépêche-toi ! Oui, c’est ça, prends mon
sac, on y va, c’est la demie passée.
- Tu as tes clés ?
- Dans mon sac. Allez, grouille !
- Oh, ça va ! On n’est pas en retard.
- On va l’être, si ça continue. Tu avoueras que ça la ferait bien pour ton
premier jour !
10 *

Quand j’ai sollicité l’invitation de Françoise, j’avais oublié à quel point
elle pouvait se révéler gentiment envahissante. L’accumulation des petites
attentions de tous les instants alimentait un agacement qu’il valait mieux
arrêter avant l’emportement. Pour le prévenir, j’avais dû me ménager des
échappatoires, sous diverses formes, quitte à sacrifier certains rites que
j’affectionne. Entre autres, me lever tôt et sentir la montée d’énergie qui
accompagne un petit-déjeuner de vacances, avec comme bruit de fond
précurseur les gargarismes de la cafetière et le léger chuintement qui
annonce qu’elle a terminé ses opérations de filtrage.
Le premier matin, j’anticipais ce moment avec délectation quand
Françoise a déboulé dans la cuisine, les plis de l’oreiller sur le visage, le
verbiage déjà en roue libre, comme pour se débarrasser de sa mauvaise
haleine matinale. Dès le lendemain, j’avais résolu d’attendre en me fiant aux
bruits de mon hôtesse qui se préparait à partir au travail. Pour le restant de la
semaine, le claquement de la porte d’entrée indiquerait que la voie était
dégagée et que je pouvais me livrer à mon plaisir matinal, décalé d’une
heure, mais libéré des parasitages involontaires de mon amie.
Le plaisir de passer quelques jours dans la maison de Françoise valait
bien quelques accommodements avec les débordements de la propriétaire.
J’avais trouvé une solution, certes un peu lâche, pour le matin. Quant au soir,
des séries de bâillements sonores et précoces signalaient l’appartenance de
mon hôtesse à la catégorie des couche-tôt. Le champ se libérait pour me
laisser profiter du spectacle de la campagne, la nuit, en compagnie d’un
verre de whisky tourbé et d’un cigarillo au léger parfum de miel.
J’avais appelé Françoise à la dernière minute, l’avant-veille d’une
semaine de congé programmée au débotté. Je savais bien qu’elle accepterait
de me recevoir avec enthousiasme : une compagnie serait la bienvenue,
même pour une solitaire comme elle, isolée dans le fin fond du Lubéron. Je
me sentais bien dans cette maison, perdue dans la garrigue, découverte au
cours d’un été torride, et je me réjouissais à la perspective d’y passer
quelques jours d’hiver provençal. J’avais bien compris que Françoise
viendrait me chercher à Avignon, bien sûr, qu’elle travaillait toute la
journée, qu’elle ne pourrait pas du tout prendre de jour de congé, qu’on
aurait tout de même les soirées, et que si je voulais profiter d’un endroit pour
me reposer, c’était parfait. Était-ce l’absence d’autres offres suffisamment
séduisantes qui m’avait entraîné dans cette retraite campagnarde ? J’avais
mollement hésité, mais je ressentais le besoin d’une pause, sans but précis,
sans projet, sans agenda noirci de part en part, deux pages restées blanches à
l’exception d’un chez Françoise inscrit en diagonale.
Après un dimanche passé pour partie au château de Lacoste, je me
réjouissais à la perspective de ce premier jour de solitude, dans le silence qui
suit le départ de la propriétaire des lieux. Pour me rassurer, j’ai commencé
11 par vérifier dans mon agenda que la semaine suivante se présentait
correctement remplie : deux dîners, une sortie au théâtre, un vernissage.
Rassurant. J’ai ouvert la porte, fait quelques pas dans le jardin. Un généreux
soleil d’hiver prédisposait à la promenade. Je suis revenu prendre une veste
et je suis parti dans la campagne.
J’ai marché pendant trois heures. Je prenais soin de garder en mémoire
quelques points de repère pour faciliter le chemin du retour, mais je ne
m’étais fixé aucun but précis. Quand je m’arrêtais, en haut d’une crête ou au
bord d’une retenue d’eau artificielle, des images venaient se superposer aux
paysages. Le visage de Sara, qui m’avait quitté quelques mois auparavant,
parce que je ne voulais pas « m’engager », disait-elle. Le monologue final
d’une pièce de Thomas Bernard dans un théâtre de banlieue. Le sourire de
Cyril quand il se réveillait à mes côtés. Des statues africaines exposées sur le
Pont des Arts.
Le marcheur occasionnel que je suis n’avait pas pris d’eau, et je rentrais
assoiffé chez Françoise, à une heure déjà avancée de l’après-midi.
Après avoir grignoté du fromage et du pain aux olives, accompagnés d’un
verre de Buzet, j’ai choisi un polar américain dans la bibliothèque et je me
suis allongé sur le canapé, la tête calée sur un coussin multicolore,
passablement défraîchi, signe que mon amie devait apprécier la même
position. Après quelques pages, je me suis endormi, pour me réveiller à la
nuit tombante. Un peu sonné, la bouche pâteuse, je décidais de préparer une
surprise à Françoise et de l’accueillir avec un dîner improvisé. Après une
inspection poussée des placards et du frigo, je me suis lancé dans une
version personnelle d’art culinaire nord-africain : salade d’oranges, tagine de
poulet avec pruneaux et citrons confits. De nouvelles images
accompagnaient les préparatifs : mes parents vieillissants, la maison de
Romain et Valérie à Trouville, l’horloge de la Gare Saint-Lazare depuis la
fenêtre de mon bureau. Le nouveau venu devait avoir pris son poste
aujourd’hui.
- Ça sent bon, dit Françoise, encore sur le pas de la porte, s’essuyant les
pieds longuement et avec application. Qu’est-ce que c’est ?
- Tu vas voir. Surprise. Mets tes chaussons et sers-nous l’apéro !
*
Fabien arpente le quai de la gare, un redoutable piège à courants d’air.
Après l’avoir déposé sur le parking, Vanessa est en route pour confier la
garde des enfants à sa mère. Une nouvelle routine quotidienne les oblige à
partir plus tôt de la maison, mais ce nouveau travail en vaut la peine, comme
il justifie les trois quarts d’heure de l’autre nouvelle routine, ferroviaire.
Fabien appréciait de travailler à dix minutes de chez lui en voiture, mais il
n’y avait pas beaucoup d’avenir dans la petite entreprise familiale de
bricolage qu’il avait quittée, non sans regret.
12 Il se sentait prêt ce matin, dans la salle de bain. Sur le quai de la gare, une
légère pression sur son thorax l’oblige à respirer plus fort. Il n’a aucune idée
de la régularité du train qu’il s’apprête à prendre, ni de son taux de
remplissage. En début de ligne, il ne doit pas être encore trop chargé. Fabien
considère autour de lui les masques endormis et blafards. Il se retourne vers
la porte vitrée de la gare pour y chercher son reflet. Un mouvement gagne la
foule, ralenti par l’heure matinale et le froid piquant de l’hiver. Il part du
bout du quai, là où les voyageurs ont vu les premiers le train approcher.
Fabien est rassuré de constater qu’il s’agit d’un de ces nouveaux TER à deux
niveaux : il y aura donc de la place.
Il décide de s’asseoir dans la partie inférieure, près de la fenêtre. Il sort de
son sac les documents qui lui ont été remis le jour de son embauche et
s’apprête à les étudier de nouveau. La petite pression s’est intensifiée. Après
cinq minutes passées à la lecture de l’organisation de sa nouvelle entreprise,
Fabien sent son regard glisser sur le papier glacé des brochures sans s’y
attarder : quelques chiffres, des titres en caractères gras, des photos de
professionnels épanouis. Le signal qui annonce la fermeture de la porte du
train retentit. Le train s’est rempli avec la dernière fournée des rurbains, un
mot que Fabien a lu récemment et qu’il a retenu par sa nouvelle
appartenance à cette catégorie. Il se penche pour desserrer les lacets de ses
chaussures neuves. La réalité sur l’entreprise qu’il s’apprête à rejoindre n’est
certainement pas contenue dans ses brochures commerciales. De toute
manière, comme disait un collègue dont Fabien constate avoir oublié le nom,
« commencer un nouveau boulot, c’est recommencer à apprendre ».
À l’extérieur, l’habitat s’est densifié. Se rapprocher de la capitale aurait
raccourci le trajet et multiplié les moyens d’accès, mais Fabien s’était
rapidement trouvé à bout d’arguments face à la levée de boucliers de sa
femme et de sa belle-mère. Il va donc falloir occuper ce temps de transport.
Non, pas occuper : rentabiliser. Autour de lui, les habitués bavardent : leurs
week-ends bricolage et jardinage, les préparatifs du mariage de l’aînée, la
météo qui n’est plus ce qu’elle était… Dans quelques jours, assis parmi ces
co-voyageurs, il s’imagine disserter sur la réparation de la clôture au fond du
jardin ou sur l’entretien des arbres fruitiers. Il chasse cette image, qui ne lui
convient pas, pour la remplacer par celle du bon soldat, ordinateur posé sur
les genoux, qui vérifie et corrige ses comptes d’exploitation, avant
d’accueillir les félicitations de son supérieur en gonflant les pectoraux.
Un léger crachin accueille les passagers à l’arrivée du train à
SaintLazare. Les foules laborieuses se déversent sur le quai. Fabien file droit vers
la sortie. Les bureaux qui l’attendent se trouvent juste en face de la gare.
Cette situation privilégiée a logiquement pesé dans sa décision. S’ajouter une
tranche de transport souterrain aurait été pénible et le choix ne se serait pas
imposé avec la même évidence. C’est avec cette pensée voulue positive que
Fabien entre dans l’ascenseur. Sixième et dernier étage. La porte s’ouvre. La
pression sur le thorax s’est transformée en boule et déplacée dans l’estomac.
13 *
- Je n’ai jamais mangé d’oranges en entrée, c’est frais, c’est agréable. Et
ton tagine, c’est fou ce que tu arrives à faire. Je ne crois pas que je pourrais.
De la main gauche, Françoise se cure les dents, tout en masquant sa
bouche de la main droite. Je n’avais pas remarqué ce matin son élégance
vestimentaire quand j’ai espionné son départ depuis la fenêtre de ma
chambre.
- Tu sais, tout vient de ton placard, de ton frigo et du congélo.
- Oui, mais... Non, je ne crois pas que j’aie ce talent.
- J’en ai quelques-uns, c’est vrai.
- Ça va les chevilles ? En tout cas, pas pour ta vie sentimentale. Je n’y
comprends rien. Pourquoi tu as quitté Sara ?
- C’est elle qui est partie. On ne va pas recommencer !
Sara était une amie de Françoise. Elle lui avait transmis mes coordonnées
pour rassurer la provinciale qui monte à la capitale. Je sens qu’elle va encore
me présenter la situation comme un échec personnel dont je devrais endosser
la responsabilité. Il faut créer une diversion.
- Les histoires commencent et se terminent. C’est la vie.
Quelle banalité ! En d’autres circonstances, j’aurais su me montrer plus
performant. Je choisis l’option lapidaire, mais Françoise se rapproche de la
table, signe avant-coureur d’une reprise des hostilités.
- Je ne comprends pas. C’est une fille formidable, elle te laisse vivre
comme tu l’entends, elle est jolie, elle t’aime…
J’interromps sèchement le début de litanie :
- Écoute, Françoise, cette histoire est terminée. Nous nous sommes
expliqués avec Sara, je lui ai clairement dit que je ne pouvais pas lui apporter
ce qu’elle voulait. Alors elle est partie. Et il ne pouvait pas en être autrement.
Les traits du visage de mon hôtesse se crispent. J’aurais sans doute dû
adoucir la sécheresse de mes propos.
- Comme tu es froid. C’est horrible. Ça te demandait tant d’efforts que
ça de trouver un point d’équilibre ?
- L’équilibre dans le renoncement ? Tu plaisantes, j’espère !
- Quel renoncement, Éric ? Elle ne t’a jamais empêché de faire ce que tu
voulais.
Je pousse un soupir, audible, pour signifier à Françoise la complexité
qu’elle ne perçoit pas, dans son monde binaire.
- En pratique, si. Et puis elle était trop impliquée, et je voulais quelque
chose de plus léger. Elle voulait un enfant, je n’en voulais pas. C’est comme
dans la chanson. Elle voulait revenir dans le Sud, moi rester à Paris. Ce ne
sont pas des choix anodins.
14 Françoise prend une grande respiration, bouche ouverte, mais les mots
restent retenus, en suspension. Elle sait qu’elle ne gagnera pas à ces joutes.
Elle va sans doute changer de stratégie.
- Si j’avais su, je ne te l’aurais jamais présentée.
La culpabilité est lâchée. La suite risque fort de se décliner en des termes tels
que : « moi, la grande copine, je te dégotte la femme de ta vie, et toi, tu la
jettes sous des prétextes futiles, c’est là toute ta reconnaissance, etc. »
Il est temps de passer au café.
- Un café, Françoise ?
- Un déca, je veux bien. Il y en a dans le placard de gauche. Tu vois
toujours Cyril ?
J’ai péché par excès d’optimisme. La diversion n’a pas empêché
Françoise de poursuivre sur les aléas de ma vie sentimentale.
- C’est une amitié amoureuse. Je l’aime bien, mais je ne l’aime pas. En
même temps il me fait du bien, et je crois que je lui en fais aussi. C’est
agréable, reposant.
- Tu ne vas pas construire un avenir avec lui, quand même ?
- Non, si ça peut te rassurer. Je ne le trouve pas, ton déca.
- Dans le fond du placard, derrière les biscuits. Tu sais, ça ne me rassure
pas, j’aimerais que tu te cases, tu en as l’âge, Éric.
Par crainte d’une deuxième salve à propos de Sara, j’opte pour l’attaque
en piqué, au cours de laquelle j’espère mêler suffisamment d’humour pour
finir les joutes dans le soulagement des éclats de rire.
- Et toi, Françoise ? Tu échappes à ta propre règle ?
- C’est malin. Si tu crois que c’est facile de rencontrer des gens par ici.
- Rien ne t’oblige à y rester.
- Je m’y sens bien. Tu sais, il y a le voisin en bas de la route qui me fait
du gringue, mais ça ne me dit rien.
- Tu vas finir par prendre un chien.
- Pour qu’il y ait des poils partout ? Jamais !
- Et à part le voisin ?
- Il y a un collègue, un commercial. Il est très gentil avec moi, mais il est
divorcé, il a deux enfants. Tu vois le tableau ?
- Là, je te comprends. Moi, au bureau, jamais !
Nous n’avons pas ri, mais nous sommes tombés d’accord : un thé aurait
mieux conclu le repas qu’un déca.

*

- Alors, cette matinée ? Vous avez commencé à prendre vos marques ?
Alors que Fabien se serait volontiers contenté d’un sandwich sur le
pouce, il se retrouve, sur invitation, dans une brasserie bruyante et vieillotte.
Le DG, Jean-François Parent, et le directeur commercial, Sébastien Ducret,
15 se partagent la banquette. Au-dessus d’eux, le décorateur a choisi une de ces
anciennes publicités vantant une marque d’apéritif depuis lors retirée du
commerce.
- Je commence, monsieur Parent.
- Jean-François. On n’est pas très monsieur Machin chez nous. Granach,
c’est de quelle origine, ça ?
- Je n’en sais rien. Nordique, je crois.
- En tout cas vous n’en avez pas le type. Vous avez remarqué que chez
nous, il y en a vraiment pour tous les goûts. Je sais qu’Éric y est
particulièrement attaché, même si nous n’en sommes pas encore à appliquer
ce que les Américains appellent la discrimination positive. Affirmative action
dans le texte, je crois.
- Éric ?
- Éric Coustou, notre DRH. Vous ne l’avez pas rencontré, c’est vrai. Il
solde ses congés en ce moment, comme il dit. Il revient la semaine
prochaine. Vous êtes condamnés à vous entendre, car vous allez partager
beaucoup de sujets communs. Je lui ai parlé de votre envie de progresser et il
est enthousiaste à l’idée de vous confier une partie de sa charge de travail.
Ce qui est une manière élégante de dire qu’il a hâte de se débarrasser des
emmerdements.
Devant l’absence de réaction de Fabien, le DG se tourne vers Sébastien,
qui se contente d’esquisser un sourire poli. D’une moue qui trahit sa
déception, il force un toussotement et enchaîne sur la question suivante :
- Et avec Calvi ? Ça ira ?
- Il est bien organisé. À la fin de la semaine, il me passe les rênes.
- À la fin de la semaine ? Moi qui pensais qu’en une journée, ce serait
réglé ! Il a hâte d’en finir, le vieux. Quoique quand il va se retrouver à la
retraite entre quatre murs avec madame, il risque de déchanter assez vite,
n’est-ce pas Sébastien ?
- Je sais qu’il a des projets.
Inattentif aux tentatives du DG pour dérider le directeur commercial,
Fabien laisse sa faim le guider vers le plat du jour, en espérant qu’il ne soit
pas noyé sous une sauce farineuse.
- Vous avez choisi ? questionne le DG, visiblement affamé.
- Le plat du jour.
- Bœuf bourguignon ? Moi aussi. Et vous, Sébastien ? Une salade,
comme d’habitude ?
- On ne change pas une équipe qui gagne.
- En parlant de sport, vous savez que Fabien est un grand sportif ?
Volley-ball, c’est ça ?
- Oui, moins maintenant. J’ai plus pratiqué quand j’étais jeune, un peu en
championnat.
16 - C’est bien les sports d’équipe. Moi, c’était le football. Maintenant,
c’est la piscine, mais je ressemble de plus en plus à une baleine échouée.
Jean-François Parent part dans un grand rire sonore, Sébastien esquisse
un sourire vaguement gêné. À la table d’à côté, le serveur apporte ce qu’il
annonce être le plat du jour. Il se tourne ensuite vers la banquette et s’adresse
à celui que, de toute évidence, il a identifié comme le leader. Fabien se
demande s’il est de bon ton de changer d’avis quand on est invité. Pendant
qu’il hésite, il imagine la chute du corps du DG dans une piscine en essayant
de se souvenir du principe d’Archimède.
- Et pour vous, monsieur ?
- Bœuf bourguignon, lance le DG, alors que Fabien s’apprêtait à
commander un pavé saignant.

*

Ce soir, Françoise a joué les couche-tard, tenue éveillée par ma vie de
citadin extraverti et mes amours contrastées.
Quand je l’ai connue, au Festival d’Avignon, elle sortait avec l’insipide
Pierre. Nous nous sommes retrouvés assis côte à côte dans un bus, un de ces
lieux improbables du Festival Off où se jouait une pièce sur les transports
amoureux. Pierre n’était pas venu, peu aventureux dans ses goûts, artistiques
en tout cas. J’ai appris plus tard qu’il était adepte de certaines pratiques
sexuelles que la morale bourgeoise réprouve, celle de Françoise aussi en
l’occurrence.
Parler à Françoise me distrait et m’apaise, un effet bienvenu de sa
conversation légère et débridée. J’observe son regard et son visage comme
un livre ouvert, tout en guettant les prémices d’un bâillement qui
annonceront l’heure du coucher. Les yeux clignent, les traits sont tirés, mais
Françoise tient bon. Son énergie retrouvée témoigne de son plaisir sincère à
m’accueillir. Je ne parviens pas à comprendre qu’elle se satisfasse de sa vie
de secrétaire dans une entreprise de carrelage. Je m’interroge sur ses choix,
ses ambitions, ses envies. Je me garde de poser la question en ces termes :
elle ne les comprendrait pas et je la choquerais inutilement. Je reste donc
vague et j’abuse sciemment du verbe plaire : « Ton boulot te plaît ? Elle te
plaît, cette maison ? Tu te plais dans le Midi ? » Les réponses restent
invariablement positives, avec ces excès dans les affirmations qui
caractérisent l’auto-conviction.
Cédant au sommeil, Françoise se penche vers moi et me gratifie de deux
bises sonores. Je regarde s’éloigner la meilleure copine du monde, celle qui
ne comprend pas toujours tout, ne sait pas très bien quel conseil vous donner,
mais répond invariablement présent quand vous semblez avoir besoin d’elle.
Elle gravit les marches de l’escalier qui craquent légèrement sous un excès
pondéral entretenu par l’activité sédentaire et les kilomètres passés au volant
17 de sa Twingo. J’imagine les gestes mesurés de ses démaquillage et brossage
de dents, j’entends le clic de l’applique et le rai de lumière disparaît sous sa
porte. Elle est du genre à s’endormir comme une masse. Je ne me souviens
plus si elle ronfle.
Avant de regagner ma chambre, je consulte quelques messages, histoire
de garder contact avec la vraie vie. Cyril est allé au cinéma, il me
recommande d’éviter le dernier Almodovar, une raison suffisante pour que
j’aille m’y risquer. Stéphanie m’envoie des photos de sa crémaillère, à
laquelle je n’ai pas pu assister : visages hilares, prises savamment décadrées,
une photo de pieds, une autre de ceux qu’on appellera les survivants, à en
juger par l’alignement de bouteilles vides, au premier plan, posées sur la
table basse. Françoise a peut-être raison : je devrais m’éloigner de ce barnum
bobo pour goûter aux joies saines de la campagne et de son silence. J’éteins
l’ordinateur, plus un bruit dans la maison. Françoise ne ronfle pas. Je vais
essayer de monter l’escalier sans le faire grincer.
*
Satisfait de sa première journée, Fabien décide de plier bagage. Il a laissé
passer le train de 17 heures 45. Le prochain direct part dans cinq minutes.
Les omnibus suivants rallongent sensiblement le temps de trajet. À l’arrivée,
il faudra compter avec dix minutes de bus, en espérant que les horaires
soient synchronisés avec ceux des trains. Fabien ne l’a pas vérifié. Il s’est
résolu à prendre sa propre voiture pour se rendre à la gare, dès le lendemain,
plutôt que de se faire conduire. Sa femme pourra partir moins tôt : elle est
souvent gagnée par la mauvaise humeur dans ces cas-là.
Vanessa n’avait pas affiché un fol enthousiasme quand Fabien avait
amorcé l’évocation de ses projets de changements professionnels. Il y avait
même eu des mots, ceux qui dépassent la pensée et dont l’écho dans le
couloir résonne jusqu’à l’heure du coucher. Chacun occupe alors sa place
dans le lit et laisse échapper un « bonne nuit », déjà tourné de l’autre côté,
face à l’armoire pour Fabien, face à la porte pour Vanessa, plus près de la
sortie pour jaillir des draps au moindre gémissement des enfants. La raison
de la mauvaise humeur de ce matin pouvait être mise sur le compte de cette
petite dispute de la veille, interrompue par les cris de Louisa.
Malgré ces inévitables accrocs, Fabien estime que la vie de couple
fonctionnait bien, au service du bien-être des enfants. Il avait voulu le
deuxième quand Vanessa souhaitait un peu de répit, mais il faut croire que la
puissance fertile de son mari avait eu raison de ses réticences. La surprise de
la deuxième grossesse n’avait pas manqué de générer des hésitations.
Vanessa avait mal vécu la première, et elle redoutait de nouvelles épreuves,
physiques et psychologiques. À l’état embryonnaire, Louisa avait dû le sentir
et favoriser des déclenchements hormonaux euphorisants, car Vanessa avait
vécu sa seconde grossesse dans une bonne humeur quasi-permanente. Elle
18 sollicitait même à cette époque les ardeurs de Fabien comme au temps de
leur rencontre, six ans auparavant. Cependant, les semaines qui avaient suivi
l’accouchement avaient mis le couple à l’épreuve d’un baby blues aussi
massif qu’imprévu. Fabien avait rejoint sa mère pour quelques jours,
pendant que Vanessa avait fait appel à la sienne.
Heureusement, c’est du passé, pense Fabien. Installé au niveau supérieur
du wagon, il a maintenant hâte de retrouver ses enfants pour le petit rituel du
soir qui ne souffre aucune exception : bain, repas, lecture, dodo. Comme
l’autre rituel de la promenade du samedi matin, par pratiquement tous les
temps. Enfant, Fabien restait seul dans sa chambre, pendant que sa sœur
aînée jouait dans la sienne avec ses copines et que les parents se disputaient
bruyamment, avant d’aller se réconcilier temporairement sur un lit qui
grinçait sous leurs ébats. Les dernières nouvelles de sa sœur Nathalie,
installée à La Réunion, datent de plusieurs mois : elle doit estimer que le
téléphone coûte trop cher. Quant aux parents, ils vivent désormais chacun de
leur côté. Ils ne se manifestent guère, même auprès de leurs petits-enfants.
De très rares initiatives de la part du père, trop occupé sans doute à gérer les
turbulences de sa libido. De courts séjours assez espacés de la mère, qui
donne l’impression qu’elle a peur de déranger et que ses petits-enfants vont
se briser en mille morceaux quand elle les prend dans ses bras.
Fabien se souvient avoir lu quelque part les dernières statistiques sur les
mariages, les séparations et les divorces. L’éventualité de quitter Vanessa
avait affleuré, dans les moments difficiles, pour être aussitôt balayée par la
crainte de l’éloignement des enfants. Pourquoi cette pensée revient-elle ce
soir, après sa première journée dans sa nouvelle entreprise ? À cause du
souvenir de la scène de la veille, qu’il a confiné en arrière-plan au bénéfice
de l’excitation de sa prise de fonction ? Face à lui, une rangée plus loin, un
couple s’étreint : qu’est-ce qu’ils peuvent bien se chuchoter dans le creux de
l’oreille ? Ont-ils des enfants ? À quand remontent leurs dernières vacances
ensemble, sans les enfants ? Juste quelques jours, sans Lucas ni Louisa…
Comme lors de cette échappée vers la mer, quand Vanessa vérifiait
régulièrement que son portable captait bien le réseau, « on ne sait jamais ».
La réservation pour le dîner avait été annulée à cause d’une crise de Louisa,
les dents ou autre chose que les gosses déclenchent quand ils veulent
vraiment pousser à bout la grand-mère qui les garde et gâcher le plaisir des
parents, seuls pour une fois.
Des petits cris d’oiseau au bord de la mer : Vanessa appelle.
- C’est moi. Tu rentres bientôt ? T’es où ?
- J’arrive, je suis à cinq minutes.
- Tu es encore dans le train ? T’as pas pris le 17 heures 45 ?
- Non, celui d’après.
19 - J’espère que c’est parce que c’est le premier jour. Ça serait bien que tu
rentres un peu plus tôt, quand même. Ça fait une demi-heure que Lucas me
demande où tu es. Il n’a pas l’habitude.
- Il faudra bien qu’il la prenne.
Fabien n’a pas le temps de regretter cette dernière phrase que déjà la
réplique parvient, avec l’effet métallique dû à la faiblesse temporaire du
réseau :
- J’espère que non. Tu vas pas rentrer si tard tous les soirs ? C’était pas
ce qui était prévu.
- Vanessa, calme-toi, j’arrive. C’est le premier jour, c’est normal, ce sera
plus régulier après. De toute façon, demain, je prends la voiture, je n’aurais
pas à attendre le bus.
- Bon, grouille-toi ! On t’attend.
Lucas réclame son père, Fabien a entendu les « Papaaa » et sa voyelle
finale prolongée comme une sirène, juste au moment où Vanessa
raccrochait. Si tout va bien, dans un quart d’heure, c’est le bain.
Pourvu que le bus...

*

En dehors de la légère contrariété matinale liée à l’attente du départ de
Françoise, ces journées de vacances improvisées se sont déroulées dans
l’indolence et le charme de la Provence hivernale. Lever, promenade,
déjeuner, sieste, lecture, quelques mails, dîner, dodo. À l’exception du
premier soir, Françoise n’a pas dérogé à sa règle de couche-tôt. Et comme le
premier soir, j’ai enfilé son tablier ridicule pour préparer de petits dîners
simples mais inventifs, devant lesquels mon amie s’est invariablement
extasiée, elle-même dépourvue d’une quelconque imagination culinaire.
J’oublie une autre exception, de taille : le dîner du jeudi, auquel était
convié le fameux voisin qui habite en bas de la côte : Raoul. Rugueux, mais
pas rustre, à la conversation émaillée d’aphorismes pétris de bon sens. Poli,
soigné sans être élégant, avec à la main le bouquet de fleurs encore dans son
emballage, et un sourire découvrant des dents jaunies et écartées. Ses yeux
pétillaient quand mon amie lui versait un verre de vin, quand elle se projetait
en avant pour lui parler de son travail ou autre sujet rebattu, quand elle
prenait son visage dans ses deux mains à l’écoute d’histoires de chasse, de
conseils de jardinage et d’annonces de barbecues dans son jardin, la belle
saison venue. De temps en temps, Raoul jetait un coup d’œil dans ma
direction, avec l’air à la fois inquiet et interrogateur qu’on affiche devant
l’inconnu qui habite la capitale et vient se perdre pour une semaine de
vacances en province. Je feignais de ne rien voir, mais je lui décochais de
temps à autre un sourire commercial pour lui exposer les bénéfices d’une
dentition bien entretenue.
20 J’avais alors définitivement résolu de mettre un terme à mon extravagant
projet de passer quelque temps loin de Paris. Non pas que la campagne
m’ennuyait, mais ses habitants en gâchaient tous les bénéfices. J’imaginais
croiser Raoul tous les jours et m’arrêter pour un bout de conversation
pardessus les grilles du portail, avec le chien qui aboyait sans cesse et les « ne
vous inquiétez pas il n’a jamais mordu personne », qui n’excluait pas qu’il y
ait un début à tout. Une semaine m’avait permis de recharger les batteries.
Au-delà s’ouvrait le champ de la neurasthénie et de la déprime assurées.
Raoul est parti tôt, en me souhaitant de bonnes vacances, preuve qu’il ne
s’était que très peu intéressé à mon agenda, ce dont je ne pouvais pas lui
tenir rigueur. Le lendemain, Françoise m’a raccompagné au train et elle m’a
gratifié d’une magnifique scène de gare, avec des larmes et des « reviens vite
tu vas me manquer », aussi intenses qu’imprévus. Le train était annoncé avec
du retard et elle en a profité pour entamer un nouveau paquet de Kleenex, en
me serrant fort dans ses bras. J’ai dû lui jurer que je reviendrais cet été,
comme la première fois où je lui avais rendu visite. Elle m’a présenté deux
sandwichs dans des emballages aluminium maison, « le papier d’argent »,
comme elle disait, avec fermetures en papillotes, une bouteille d’eau
minérale locale et un paquet de biscuits de supermarché, dont la moitié
finirait écrasée dans la poubelle du TGV.
- Pourquoi tu ne restes pas jusqu’à dimanche ? C’est vache de partir si
tôt, on s’est à peine vus ! Tu cours toujours tout le temps, t’es jamais chez
toi, c’est pas facile tu sais...
- Qu’est-ce qui n’est pas facile, Françoise ?
- Te comprendre. Qu’est-ce que tu cherches ?
- Tu crois vraiment que c’est le moment pour aborder des sujets
existentiels ?
- Bon, va retrouver tes amis normands !
- Tu n’es pas jalouse, j’espère ? En tout cas, Françoise, si ça peut te
rassurer, j’ai beaucoup aimé passer quelques jours dans ta maison et en ta
compagnie. Vraiment.
- Putain, tu vas encore me faire pleurer ! Pourquoi il part pas, ce train ?
- Pour qu’on ait une vraie scène de gare. C’est dommage que les fenêtres
ne s’ouvrent plus, on se tiendrait par la main et on se dirait qu’on s’aime.
- Que t’es con, Éric ! Allez, je te laisse maintenant, c’est vrai que ça
devient trop scène de gare, et je dois retourner au boulot aussi.
- Vas-y, mon amour, et surtout, ne te retourne pas. C’est trop dur pour
moi, je ne me retournerai pas non plus.
Françoise éclate de rire, elle joint ses deux mains devant ses lèvres et
souffle un baiser qu’elle lâche dans les airs. Elle esquisse un pas de danse.
La scène de gare l’inspire. Gagné par la même folie douce, je me lance dans
une chanson improvisée, en forçant sur les trémolos. Elle répond sur le
même registre. Cette petite bouffée délirante me rappelle nos fous rires dans
21 son deux-pièces cuisine à Avignon. Je ne peux m’empêcher d’estimer une
fois de plus qu’elle mérite mieux que sa petite vie étriquée. Après quelques
dernières mesures de chansonnette, elle agite les deux bras en un au revoir
final. L’air conditionné a définitivement condamné les fenêtres des wagons
et le signal de fermeture des portes remplacé le sifflet de la locomotive.
Le wagon de première est désert. J’abaisse le dossier du siège au
maximum, retire mes chaussures, pose mes pieds sur le siège opposé. J’ai
apporté de la lecture, mais je reste perdu dans mes pensées et les remarques
de Françoise. Je suis rattrapé par ses projections de campagne, de calme et
de sérénité. Je décide d’attaquer le dernier polar acheté à Paris avant le
départ, finalement négligé pendant la semaine dans le Lubéron.
Passé Valence, aucun autre arrêt avant Paris. Je referme le livre : il est
l’heure de la sieste.
22










Le vieux Calvi, comme on l’appelle, part à la retraite. Lors d’un déjeuner
avec Fabien, ce vendredi, il a dressé la liste exhaustive de tout ce qu’il fallait
savoir et de ce qu’il convenait éventuellement d’ignorer. Diverses pensées
sur l’état de l’entreprise, des considérations sur le monde du travail qui n’est
plus ce qu’il était, des envies de rester en contact si on avait encore besoin de
ses conseils, des nouvelles des réparations de la toiture en chaume de la
maison normande, des recommandations avisées pour la bonne marche des
affaires, des souvenirs pêle-mêle. Un après-midi bien calme avait suivi. Bien
qu’ayant remarqué des incohérences dans les comptes, Fabien les avait
discrètement corrigées comme de la poussière qu’on cache sous le tapis. À
peine arrivé dans l’entreprise, il ne souhaitait pas afficher une supériorité
éventuellement malvenue, ni gâcher les derniers jours du futur retraité. Il
s’était cependant promis d’en parler, plus tard, afin de ne pas endosser des
maladresses dont il n’était pas à l’origine. Sous ses airs bonhommes, Le DG
avait peut-être bien repéré les dernières coquilles du comptable senior et
testait ainsi l’attention du jeune remplaçant.
Pour l’heure, entre deux gorgées de champagne, rien ne semble plus
retenir le désormais retraité : propos grivois, chansons paillardes, histoires
croustillantes. Le téléphone sonne et la standardiste répond dans un éclat de
rire. Elle tente de surmonter le brouhaha ambiant :
- C’est Éric. Il dit de l’attendre, il arrive.
Le DRH a raccourci ses congés pour saluer le vieux Calvi. Sympa, pense
Fabien, alors qu’il tente une conversation avec Sébastien, aux mâchoires
moins serrées que d’ordinaire, sans doute porté par la vague de ses derniers
exploits professionnels. L’exercice s’avère difficile, avec cette impression
que chaque phrase du commercial cache un piège soigneusement tendu pour
déstabiliser. Les coupes vides offrent l’occasion bienvenue de marquer une
pause et Fabien propose d’aller les remplir. Se dirigeant vers le buffet dressé
pour l’occasion, il croise Naïma, l’assistante RH, prise de fous rires à
répétition depuis le début de l’après-midi. Il note un détail qu’il n’avait pas
encore remarqué : la naissance d’une moustache, un duvet encore léger mais
visible à cette distance, au-dessus de la lèvre supérieure de Naïma, qui
s’interroge sur les raisons du regard appuyé du jeune DAF sur cette partie de
23 son anatomie. Entre deux éclats de rire, elle passe sa langue sur sa lèvre
supérieure pour la débarrasser des traces de petits-fours qui s’y seraient
malencontreusement attardées.
- On faisait des fêtes comme ça, là où vous étiez avant, Fabien ?
- De temps en temps, oui, mais on était moins nombreux, et c’était
rarement du champagne.
- J’adore le champagne. Ça me rend gaie. Le vin, ça me rend triste. J’ai
des goûts de luxe.
Réprimant un hoquet, Naïma balaie du regard les restes de nourriture
épars, témoignage de l’avidité de grignotage des convives. Elle laisse
échapper une rupture de ton qui indique un soudain état d’inquiétude :
- Il faut que je mange un peu, sinon je vais être complètement pompette !
- Dépêchez-vous, il ne reste plus grand-chose.
Comme si elle s’apprêtait à livrer une confidence irrépressible, Naïma se
rapproche de Fabien qui détourne la tête pour présenter son oreille gauche.
- J’en ai planqué dans la cuisine. Il y en a encore deux plateaux dans le
frigo. C’est du sucré, mais il ne reste plus que ça. Vous en voulez ?
- Pour moi, ça va, merci. Vous voulez que je vous aide avec les
plateaux ?
- Je veux bien, c’est gentil.
Naïma rougit légèrement. Le duvet est toujours là. Un petit bouton
commence à poindre, à côté de la narine droite : le maquillage s’estompe,
aidé par les lampées de champagne. Fabien se souvient qu’il est venu remplir
deux coupes et propose à Naïma d’accomplir cette mission avant de la
rejoindre dans la cuisine.
- C’est pour qui, la deuxième ?
- Sébastien. Seb.
- Entre nous, vous le trouvez comment ?
- Très pro.
- Peut-être, mais il pourrait se décoincer un peu. Quand il me dit bonjour,
on dirait qu’il se force.
- Vous l’intimidez, peut-être.
- Ça m’étonnerait, je suis pas franchement son genre.
Naïma est secouée par un nouveau fou-rire en se dirigeant vers la cuisine.
Elle manque de trébucher en se prenant les pieds dans un pli de la moquette.
Certainement pas le genre de Sébastien, estime Fabien, tout en s’interrogeant
sur les goûts et penchants du directeur commercial. Les bouteilles vides
s’accumulent. Quelques fonds de champagne éventés peuvent encore remplir
deux coupes, mais Fabien décide de se rabattre sur la San Pellegrino,
meilleure à ce stade que le champagne de second choix, tiède de surcroît.
- Vous avez raison, je prendrai aussi de la San P.
Sébastien a rejoint le buffet. Il se sert de l’eau pétillante dans un gobelet
en plastique comme s’il s’agissait de Don Pérignon dans une flûte en cristal.
24 - Alors, ça vous plaît ici ?
Fabien hésite avant de répondre. Il prend une profonde respiration. Un
sourire exagérément commercial reste imprimé sur les lèvres de Sébastien.
- C’est comme je l’avais imaginé.
- C’est-à-dire ?
Le cyborg ne lâche pas prise, regard droit et perçant, canines saillantes.
Fabien peine à trouver la réponse qui sonnera la plus neutre possible. Il n’est
pas rompu à ces joutes verbales, même si, en d’autres circonstances, il les
apprécie, mais dans d’autres bouches.
- On a toujours une idée avant de commencer un nouveau boulot, voyez,
et… ce qu’on trouve n’est jamais exactement comme on l’avait imaginé.
- Vous ne vous compromettez pas beaucoup. Bon, on en reparlera, il faut
que je file, on m’attend.
Fabien réprime un soupir de soulagement.
- J’ai l’impression qu’on vous attend, vous aussi, ajoute Sébastien, en
indiquant d’un coup de menton la direction de la cuisine.
En effet, Naïma tente désespérément d’attirer l’attention de Fabien avec
de grands mouvements de bras, à l’amplitude démesurée. Elle articule
exagérément trois syllabes en roulant de grands yeux : elle fait sans doute
référence aux plateaux de petits-fours qui attendent dans le frigo avant d’être
engloutis par des estomacs affamés de colmatage. Sébastien a tourné les
talons dans un « bon week-end » trop sonore pour être sincère. Fabien se
rapproche de la cuisine en prenant soin d’éviter les plis de la moquette.
- Excusez-moi, j’arrive. Lequel je prends ?
- Les deux. Non, je rigole. Prenez le plus grand, je prends l’autre.
En exerçant sa concentration pour ne pas renverser le contenu des
plateaux, Fabien se rend compte que le passage à la San P. s’imposait : le
champagne produit ses effets. Il essaie de se souvenir du nombre de verres
consommés, mais peine sur le décompte exact. Comme le suggère Naïma, il
faudrait absorber un peu de solide pour éponger une partie du liquide, mais à
peine posés sur la table, les plateaux sont pris d’assaut par les derniers
combattants.
Un coup d’œil à l’heure : « Putain ! Le train ! »
- Excusez-moi, Naïma, il faut que je fonce, ma femme et mes enfants
m’attendent.
- Eh bien, bon week-end alors, puisque vous avez décidé de nous snober.
On va se tutoyer, qu’est-ce que t’en penses ?
- Il faut vraiment que j’y aille...
- Sinon ça va chauffer. Je connais ça, mon copain ne supporte pas que je
rentre tard. Mais ce soir, il m’attendra un peu. Faut pas exagérer, pour une
fois que...
Le reste de la phrase meurt étouffé par un macaron.

25 *
Romain et Valérie habitent une coquette maison normande sur les
hauteurs de Trouville. Ils font partie de ces amis avec lesquels la simplicité
et l’évidence dominent : accueil, conversation, partage des tâches, bonheur
d’être ensemble. Pour un couple de leur âge, ils bénéficient de ce que je
considère égoïstement comme un avantage : ils n’ont pas d’enfants. Je ne
déteste pas les gosses. J’aime jouer avec eux et leur lire des histoires, ou
plutôt en inventer, et guetter l’instant où leurs yeux s’illuminent quand nous
réinterprétons un de leurs contes préférés. En revanche, je partage
difficilement nombre de manifestations d’admiration parentale, et j’ai peine
à constater que la plupart des couples, autour de moi, se laissent vite happer
dans cette idolâtrie. Quand je rends visite à un de ces papa-maman
esclavagisés, toute l’organisation du week-end se cale sur les rythmes de
leurs tyrans. Les sorties au restaurant se transforment en de pénibles
expéditions, voire, la plupart du temps, en véritables corvées. Je me suis
résolu à m’en soustraire.
C’est sans doute cette crainte de céder une partie de ma liberté qui m’a
amené à me séparer de Sara. Son horloge biologique s’était transformée en
bombe à retardement. J’avais tellement entendu parler de ces femmes qui
piègent leur partenaire en remplaçant la contraception par des traitements
aux hormones que je devenais réticent lors des prémices de nos rapports
sexuels. J’y prenais pourtant un réel plaisir, car nous avions atteint un point
d’harmonie que j’avais rarement connu avec d’autres. Égoïste, peut-être. Il y
avait eu ce dîner chez ma sœur au cours duquel j’avais joué avec mes
neveux. Sara m’observait, les yeux embués de larmes, et j’ai compris que je
ne pouvais pas lutter contre sa volonté de créer ce même foyer, m’imaginer
avec nos propres enfants et s’inquiéter de ma ponctualité pour le bain et les
contes du soir. La dernière fois que nous avons fait l’amour, l’idée m’a
effleuré d’accepter cette fatalité et de rentrer dans le rang, de guerre lasse.
Sara m’implorait, pathétique et magnifique. J’ai joui sur ses cuisses. Elle est
restée étendue, les yeux mi-clos, elle a pris une goutte de sperme sur le bout
de ses doigts et j’ai prestement saisi sa main pour lécher ma propre semence.
Notre histoire se terminait.
Je replonge dans le polar. Au moins, là, pas d’interrogations
existentielles, juste des histoires de truands qui veulent truander d’autres
truands, et la police jamais très nette. J’aimerais bien finir le chapitre avant
d’arriver à Paris. Une vibration dans ma poche me contrarie. Je ne répondrai
pas à un appel professionnel. C’est ma mère. Je me lève pour prendre la
communication sur la plateforme.
- Oui, maman.
- Allo, mon chéri. Comment vas-tu ?
- Bien, j’arrive à Paris.
26 - C’était bien tes vacances chez ta copine ?
- Reposant.
- C’est ce qu’il faut, il faut se reposer de temps en temps, surtout toi, tu
n’arrêtes pas. Elle va bien, Françoise ?
- Oui, elle va bien. Je n’ai rien foutu de la semaine, ça m’a effectivement
changé.
- Pourquoi tu n’es pas resté jusqu’à dimanche ?
- Parce que je vais ce soir chez mes copains en Normandie. Et je repasse
par le bureau pour une petite fête de départ à la retraite.
- Tu es obligé ? Tu es en vacances quand même !
- Ça ne me dérange pas. Tu sais, j’y ferai juste un saut. De toute manière,
je repasse par Saint-Lazare, les bureaux sont juste en face.
- Tu les connais d’où, déjà, tes copains de Normandie ?
Ma mère prétend peiner à se souvenir de mes amis, ce qui lui permet
invariablement de m’en redemander les origines. Je la soupçonne, en vérité,
de prêter une attention toute relative à l’historique de mes relations, sauf si
elle sent que ladite relation pourrait bien m’entraîner vers son image idéale
de vie à deux.
- Je les ai rencontrés dans une fête, il y a longtemps maintenant.
- Je m’y perds avec tous ces copains dans tous les coins. Dis-moi, tu as
des nouvelles de Sara ?
Je m’attendais un peu à cette question. Je tente d’éviter l’enlisement.
- Non, maman, et je préfère qu’on n’en parle pas.
- C’est fini, alors ?
- Oui.
- C’est dommage, elle avait l’air bien, cette fille. Je me demande qui va
bien pouvoir te mettre le fil à la patte.
- Tu as de ces expressions ! Personne, je crois. Pourquoi ? Tu penses que
je serais plus heureux ?
- Ça, il n’y a que toi qui peux le savoir. Tu sais, avec ton père, on a mis
du temps avant de se décider.
J’ai eu le tort de passer quelques jours avec Sara chez mes parents. Les
deux femmes ont instantanément sympathisé, partageant la même gentillesse
sans limites apparentes, l’énergie des combattantes, même si les terrains
différaient, et l’attention portée à ne jamais faire étalage de leurs ennuis
personnels. Mon père avait régulièrement le regard vissé sur le décolleté de
celle qu’il appelait parfois Sandra : ce trouble avéré m’a agacé, pas par
jalousie, mais par ce qu’il révélait un taux de testostérone encore élevé chez
mon géniteur. Les postures viriles de mon père m’ont toujours déclenché un
malaise. Elles ont longtemps entraîné mes questionnements sur son union
avec ma mère. Je m’en suis finalement remis à ce qu’on nomme
communément les mystères de l’amour.
- Je sais, tu m’en as déjà parlé. Ce n’était pas la même époque non plus.
27 - On était plus patient, je crois. Mais dis-moi, tu repars tout de suite en
Normandie alors ?
- Oui. J’ai un train vers 19 heures, j’arrive à 21 heures.
- Il fait beau ?
- J’en sais rien. Il va bientôt faire nuit. Il ne pleut pas.
- J’ai regardé la météo, il va faire beau en Normandie.
Ma mère consulte régulièrement Météo France, ce qui lui permet de
participer à mes escapades. Elle peut s’avérer intarissable sur les variations
climatiques, les prévisions et les conseils qui en découlent, principalement
d’ordre vestimentaire. L’appel du polar m’encourage à abréger la
conversation.
- Tant mieux. Excuse-moi, on approche de Paris, on va passer des
tunnels, ça va couper. Je te rappelle dimanche quand je rentre, d’accord ?
- Oui, quand tu veux, on ne bouge pas. Allez, je t’embrasse.
- Moi aussi. À bientôt.
Trente minutes de lecture avant l’arrivée en gare achèveront de me
convaincre que les commissaires alcooliques, contre toute logique,
transforment l’éthanol en matière grise.
*
La cohue des courses de dernière minute, le vendredi en fin de journée,
précède la ruée vers Saint-Lazare. Fabien presse le pas en levant les yeux
vers l’horloge : deux minutes avant le départ du train. Encore possible, mais
il s’agit de négocier chaque obstacle avec la détermination d’un champion.
Arrivé au pied de l’escalator, encombrement : encore en panne. Fabien
oblique vers l’escalier, pose son pied sur la première marche, mais doit faire
machine arrière devant la pression de ceux qui persistent à vouloir se
déplacer à contresens. Parmi eux, un blouson de cuir au col relevé, qui
s’arrête devant lui :
- C’est déjà fini ?
Fabien dévisage le porteur du blouson, qui entre-temps est descendu à
son niveau :
- Pardon, je suis Éric Coustou, le DRH, je vous ai vu de loin quand vous
êtes venu pour votre premier entretien. Le petit pot est terminé ?
Fabien ne sait pas quoi dire. Il se lance :
- Excusez-moi, mais mon train s’en va.
- Alors allez-y, on se verra lundi.
- Je suis désolé, mais...
- Je vous accompagne.
Fabien n’a pas le temps de réfléchir à la surprise créée par cette décision.
Éric et lui, d’un même pas, gravissent les marches deux par deux. Dans le
28