Keelsom Jahnaïc

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Description

Elle s’appelle Elyia. C’est une cybione, un être unique, pour ainsi dire éternelle. Son employeur, l’agence Ender qui assure les constitutions de mille mondes, lui confit des missions suicides et la fait renaître après chaque mort.
Éternellement jeune, privée d’une partie de sa mémoire, Élya ne cesse de lutter entre son asservissement programmé et son goût pour la liberté.

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Date de parution 12 mars 2015
Nombre de visites sur la page 52
EAN13 9782846269407
Langue Français

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Elle s’appelle Elyia et elle est parfaite, éternellement jeune. Elle est le dernier recours de son employeur, l’assureur Ender qui protège les constitutions de mille mondes, pour les missions suicide : elle renaît après chaque mort, i dentique mais privée d’une partie de sa mémoire. C’est un être unique et une arme de guerre, une cyb ione qui déjoue les machinations politiques interstellaires, mais qui sans cesse doi t choisir entre son asservissement programmé et son goût pour la liberté… Né en 1959 à Lyon, auteur de plus de vingt romans, Ayerdhal a été deux fois lauréat du Grand Prix de l'Imaginaire et a reçu en 2011 le prix Cyrano pour l'ensemble de son œuvre.
Ayerdhal Keelsom, Jahnaïc
Pour les quatre breveteurs du tournebroche quantiqu e, j’ai nommé : la Miss, Dens, le Boulet and the uncredible Nokia Kid, à qui l’humanité, et surtout moi-même, devons aussi le ping-pong sous-ma rin, la dédicace champagne, la téléphonie relativiste, le punch-lumière, le pétard-sarbacane à filtre autoaspirant et le guide du parfait sculpteu r éphémère, avec tout un chapitre érudit consacré au moulage mammaire en milieu hostile. Encore…
1
L’aéro quitte le drome gouvernemental à neuf heures douze (heure solaire). Il contourne largement Keelsom, la capitale planétaire, pour prendre la direction du sud, rejoignant la côte qu’il longe sur plus de cent kilomètres avant de franchir le bras de mer séparant les deux plus grosses îles de l’archipel. C’est un appareil bâtar d issu du croisement entre un agrave collectif et une navette de transport, dont le système de propulsion est lui-même le fruit de greffes douteuses mal identifiables, indubitablement bruyant et polluant, qui peine à maintenir une vitesse acceptable. Outre le pilote e t son second, il emporte trente-six passagers, dont un vice-ministre, ses trois assistants, un conseiller technique, leurs gardes du corps, un bataillon d’élite de l’armée, Elyia Nahm et son guide officiel, pompeusement qualifié d’agent de relations extérieures. Devant eux, un aéro plus léger et beaucoup plus maniable sert de poisson-pilote. Derrière, deux chasseurs rapides assurent la sécurité du convoi. À neuf heures quarante-trois, l’aéro prend un peu d’altitude pour s’élever au-dessus de la barrière rocheuse bordant la côte nord de l’île Sou fre. Il survole le plateau des Mille Bosses, qui en compte plus probablement cent mille, tous re jetons d’une activité volcanique momentanément en sommeil. On dirait une mer houleus e dont les vagues verdoyantes piquetées de jaune se calment en approchant la plage (en l’occurrence, la myriade de baies du littoral austral de l’île Soufre), quelque chose co mme un remords lointain d’enfer avant d’atteindre le paradis. À dix heures précises, un missile sol-air à propulsion chimique traverse les dix centimètres de blindage de l’aéro sous son flanc gauche. Après avoir déchiqueté deux soldats, il ressort par le toit un ou deux dixièmes de seconde avant d’ exploser. Ce léger retard souffle l’appareil, le précipitant vers le sol à plus de trois cents kilomètres-heure alors que trente et un de ses passagers sont encore vivants (douze soldats ont été criblés d’éclats métalliques auxquels cinq d’entre eux ont instantanément succombé). Le pilote ne prend pas la peine d’essayer de redresser l’aéro en chute libre. La frondaison de la jungle est trop proche. Il enfonce une touche jaune sur le tableau de bord et relève les deux leviers que l’ouverture d’un boîtier translucide vient de libérer. Son second et lui sont éjectés une demi-seconde avant que le nez de l’appareil pénètre la canopée. Ils échappent ainsi à la dislocation du cockpit lorsque les premières branches se ruent dans l’habitacle. La forêt est si dense, les arbres si hauts et l’aér o a une telle assiette que les branches freinent considérablement l’engin dans le peu de temps qu’il met à les traverser. Les chocs avec les troncs sont néanmoins d’une violence telle qu’il se déchire avant de rompre à peu près en son centre, projetant la moitié de ses passagers – certains toujours attachés à leurs sièges – sur cent hectares de jungle. La moitié arrière de l’appareil rebondit plusieurs fois sur une mousse épaisse avant de se fracasser contre un rocher planté en bordure de marigot. Si quelqu’un est encore vivant à cet instant, il est tué sur le coup. Ce qui reste de la moitié antérieure effleure le ro cher et s’abîme dans le marécage, ricochant comme un galet sur plus de deux cents mètres avant de s’immobiliser dans quatre-vingts centimètres d’eau. Un assistant du vice-ministre périt noyé, coincé la tête en bas sous son siège, alors qu’il est peut-être à ce moment le seul rescapé indemne. Personne autour de lui n’est en mesure de lui porter secours, faute de conscience. Il est donc le dernier à s’agiter durant les deux minutes de silence qui précèdent le retour progressif au vacarme habituel de la faune. Une hormone déclenche une cascade de relations synaptiques dans le cerveau d’Elyia. Elle
évalue la posture de son corps et les dégâts infligés à son organisme avant d’ouvrir les yeux. Assise contre un arbre, fichée à lui par la branche qui lui traverse l’abdomen, le bassin tordu, la jambe gauche repliée sous ses fesses, la droite presque tendue devant elle, toutes deux écorchées et brûlées en surface par une longue glissade, mais sans cassure ni entorse. Bras gauche intact. Bras droit brisé en une douzaine d’endroits depuis l’épaule jusqu’à la main, articulations déboîtées, ligaments distendus ou arrachés, muscles déchirés. À l’intérieur, le foie éclaté, un rein broyé, quelques décimètres d’i ntestins crevés et une hémorragie de mauvais aloi. Bref, vivante, mais pas franchement en mesure de survivre, en tout cas pas en comptant sur ses seules facultés de régénération, s i peu ordinaires soient-elles. Besoin d’assistance. — Quelqu’un ? Un peu plus fort, ne serait-ce que pour couvrir le bruit de la jungle. — Quelqu’un ? Elle profite du silence animal pour tendre l’oreille au plus loin de ses capacités. — Quelqu’un m’entend ? Pas un mouvement, pas même l’ombre d’un gémissement . Si quelqu’un a eu autant de chance qu’elle lors du crash, il n’en a assurément pas eu davantage. La sylve se remet à bruisser, à caqueter, à feuler. Ce qui feule a cert ainement des crocs et une musculature dangereusement plus féline que la sienne. Elyia tou rne la tête d’un côté puis de l’autre. Aucun abri dans son périmètre de vision. Elle regarde vers le bas. Elle n’a peut-être pas besoin de trouver un meilleur refuge que la fourche de la branche sur laquelle elle est moitié assise, moitié clouée, six mètres au-dessus du sol, même s’il lui semble qu’aucune espèce féline ne renâcle devant un arbre. — Quelqu’un m’entend ? décide-t-elle de répéter à intervalles réguliers. Ses vêtements ne sont pas complètement déchiquetés, mais la poche dans laquelle se trouvent son nanocomputer et son com a disparu. Il faut qu’elle s’extirpe de l’éclat de branche. Son métabolisme a entamé sa farandole réparatrice et, pour désespérée qu’elle soit, il faut le soulager de ce qui peut entraver son act ion. Le bois la transperce en biais, de la hauteur des lombaires à celle du diaphragme. Elle e ssaie de contraindre ses jambes à la soulever. Elle pousse de toute sa volonté, mais l’épieu de bois refuse de glisser de plus de quelques centimètres dans la plaie. — Quelqu’un m’entend ? La branche est cassée en biseau et sort de presque un mètre de son abdomen. Elle tend son bras valide, serre le bois de toutes ses forces et commence à se tracter tout en ramenant ses deux pieds sous elle. Le bois se tord dans son ventre et presse sur les bords de la plaie. Elle abandonne plusieurs fois, foudroyée par la douleur, avant de réussir à s’accroupir. Soixante centimètres de branche dépassent encore. Elle continue à tirer sur son bras gauche, au bord de la tétanie, jusqu’à ce que ses jambes seules suffisent à la redresser. Alors elle se dégage d’une dernière poussée et bascule lourdement vers l’avant. La branche est large. Elyia s’évanouit. Elle ne tombe pas. Ce sont des craquements qui la raniment, ceux de ve rtèbres broyées par une mâchoire surpuissante. Six mètres sous elle, une femelle jaguar déjeune de ce qui a été le vice-ministre, du moins le haut de son corps. Un peu plus loin, da ns la vase d’une rivière, deux de ses rejetons se disputent un bras et un troisième jongle avec une tête non identifiable. Plus loin encore, le mâle traîne un cadavre désarticulé qu’il secoue en tous sens, fait rouler, enserre entre ses pattes et propulse d’un seul mouvement de nuque à deux mètres de hauteur. Les jaguars mangent en famille et ils sont très jou eurs, se souvient Elyia. Avec toutes ces dépouilles – elle en aperçoit d’autres entre les racines des arbres et dans l’eau boueuse –, l’odeur de sang est trop forte pou r que les félins distinguent le sien du reste, mais il lui est difficile de bouger sans leur donner l’alerte et encore moins de reprendre ses appels. Elle fait le point, calmement : À partir de quel degré de désespoir, une jeune femm e, plutôt… euh… familière avec la mort et qui passe elle-même pour une prédatrice, décide-t-elle de préférer une fin ludique,