Kolderick

Kolderick

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328 pages

Description

Bragz, le meneur des vampires de Kolderick, a été capturé par les Laucus. Torturé durant des semaines, il se résigne à l’inéluctable. Pourtant, une jeune femme va bientôt bouleverser sa vie. Mélina est la fille de son pire ennemi, et elle est sur le point de sceller son existence à la sienne.

La première vague d'évolutions vient de déferler sur l'Australie.


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Date de parution 20 janvier 2014
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EAN13 9782365382243
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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KOLDERICK 2 Évolutions
Christy SAUBESTY
Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. Antoine Lavoisier.
Chapitre 1
Île de Shilo, sud de l’Australie.
Mia sursauta, un sanglot douloureux étranglé dans s a gorge. La peau en sueur, le cœur battant à tout rompre, la jeune femm e ouvrit les yeux sur la pièce plongée dans l’obscurité. Elle éprouvait une angois se obsédante l’assaillant chaque nuit depuis qu’elle avait été attaquée par d es créatures abjectes, trois mois plus tôt. Des chasseurs hybrides. Des monstres sans âme à la solde d’une scientifique aux idées délirantes et démesurées. Ce lle qui se faisait appeler Nougraa n’avait qu’une ambition : créer une armée d e soldats sans morale aux capacités génétiques effrayantes afin d’anéantir les vampires. Le matelas s’affaissa légèrement derrière elle et une main fraîche se posa sur sa hanche, rassurante et apaisante. — C’est fini, tout va bien, lui murmura Kaël à l’oreille. Expirant lentement, Mia se retourna vers son compagnon et se lova contre son torse. Si elle était encore en vie, aujourd’hui, c’était grâce à lui. — Ces souvenirs me torturent…, souffla-t-elle d’une voix rauque. Aussitôt, le vampire l’emprisonna au creux de ses bras pour bercer tendrement sa protégée. Kaël était une sentinelle assignée à la surveillance des ennemis de sa race. Témoin de l’agression de Mia au cours de l ’une de ses rondes, il avait pris la décision de braver leurs protocoles en venant à son secours. Grâce à son sang, il avait régénéré son corps et, par la suite, n’avait rien trouvé de mieux que de lui révéler qui il était.Ce qu’il était. Bien que sa mémoire eût été effacée après cette nuit-là, la jeune femme avait souffert de réminiscences si intenses que son cerve au avait littéralement disjoncté. Au bout du compte, pour préserver Mia de s conséquences de ses actes, Kaël s’était résigné à la cacher chez lui, sur l’île de Shilo. — Quelle heure est-il ? marmonna la jeune femme en levant les yeux vers la sentinelle. — Presque 5 heures. Rendors-toi, mon ange, tu ne risques rien, ici. Cependant, Mia se redressa d’un bond et détourna so n regard vers les fenêtres parfaitement occultées. — Mais il doit faire pratiquement jour, dehors ! — Je t’avoue que je ne me suis pas vraiment attardé à regarder le ciel en rentrant. Elle leva une main vers le visage de Kaël et caressa sa joue. — Vous l’avez retrouvé ? Chaque nuit depuis l’enlèvement de Bragz, le chef de la communauté vampire de Kolderick, les membres de l’unité Combo fouillaient le continent à la recherche de leur ami et frère. En vain. Près de deux mois s’étaient déjà écoulés depuis le drame, mais ni les vampires ni leurs alliés n’étaie nt parvenus à suivre une piste fiable. Bragz s’était littéralement volatilisé. Cer tes, le fait que personne n’ait
encore retrouvé son corps ou ce qui pouvait en rest er était encourageant, mais cela ne permettait pas d’être rassuré pour autant. LesLaucus, ligue sectaire enrôlant des humains depuis des générations dans le but de massacrer tous les vampires de la planète, étaient passés maîtres dans l’art de la torture. Si Bragz n’était pas encore mort, il ne devait plus en être très loin. — Non, avoua la sentinelle en attirant Mia contre lui comme s’il avait lui-même besoin d’être rassuré. Nous reprendrons les recherches dès la nuit prochaine. En attendant, nos alliés vont ratisser autant de zones que possible, comme chaque jour… Le peuple d’Arktensys, allié des vampires depuis un temps indéfini, était composé de créatures surnaturelles pacifistes capab les d’évoluer en plein jour. Des mages et des feys dont les dons étaient directe ment liés aux forces des éléments. Un renfort inestimable. Kaël baissa les yeux sur Mia et esquissa un sourire. Elle s’était déjà rendormie, la tête nichée au creux de son cou. La jeune femme faisait des cauchemars toutes les nuits, si bien qu’il envisageait sérieus ement de demander de l’aide à Éphrem, le mage vivant à Elliston. Le jeune vampire embrassa le front de sa compagne et fit négligemment jouer ses doigts dans ses boucles fauves. Depuis qu’elle vivait avec lui, il lui avait dévoil é son monde et tout ce qu’il y avait à savoir des différents êtres surnaturels du pays, ainsi que le rôle tenu par chacun. Les vampires sillonnaient le pays durant la nuit et leurs alliés prenaient le relais le jour venu. Pour quelques heures encore, Kaël pouvait s’accorder un peu de repos en profitant de la douce chaleur de Mia.
***
Quelque part dans le désert de Simpson, la même nuit.
La faim tourmentait ses entrailles. Dans ce cachot obscur où la lumière ne venait jamais éclairer le sol, le froid et la solitude régnaient en maîtres. Une fois de plus, un grondement sourd tortura son ventre et la nausée l’assaillit. La faim. Le manque. Bragz ouvrit les yeux, mais ne remarqua rien de nouveau dans son environnement. Depuis combien de temps était-il enfermé ici ? Des heures ? Des jours ? Des semaines ? Ses vêtements le couvraient à peine, sa chemise éta nt désormais en lambeaux. Sa barbe avait poussé et son odorat s’éta it anormalement affiné. Ce dernier phénomène s’expliquait aisément. La privation de nourriture et de sang forçait son corps à réveiller ses instincts primair es. Des siècles plus tôt, Bragz avait connu la famine et la nécessité de chasser sa pitance. À l’époque, il avait tué des animaux, mais aussi des hommes. Qu’attendait-on de lui ici, bon sang ? Qu’il régresse au point de devenir fou ? Ces enfoirés deLaucusl’avaient fouetté, brûlé, torturé. Ils ne lui parlaient pas, se contentaient de cogner et de repartir, le laissa nt à nouveau seul durant des périodes si longues qu’il en perdait le fil. Il en était à imaginer des chimères. Des ombres sans corps. Des voix sans visages. Le vampir e avait le sentiment de n’être plus qu’une carcasse vide. Refusant de dormir, il s’épuisait à rester sur ses gardes. Il n’avait plus conscience ni du jour ni de la nuit, et n’avait plus aucun repère avec la réalité. Tôt ou tard, cette faiblesse aurait raison de lui. Cependant, c’était son unique arme contre la folie : rester éveillé et le plus vigilant possible. Régulièrement, il tirait sur ses chaînes. La morsure douloureuse du métal sur ses chairs à vif lui rappelait alors qu’il était to ujours vivant. Il ne comprenait pas pourquoi ses entraves refusaient de céder et, pour tout dire, il avait arrêté de se poser la question assez rapidement. Il n’avait qu’u ne maigre marge de manœuvre. À peine pouvait-il tendre les bras devant lui. Dans ses pires moments de solitude et de doute, un mirage olfactif adoucis sait quelque peu ses idées noires. Une fragrance fruitée. Sucrée. Sensuelle. Bragz s’ébroua. Il recommençait à délirer.
Affamé et déshydraté, il perdait complètement les pédales. Sa geôle empestait, l’air y était vicié et écœurant, rien n’évoquait les subtilités fantasmagoriques nées de son esprit fatigué. Bragz tenta de se souvenir q uand il avait été nourri convenablement pour la dernière fois. On ne lui ava it donné ni sang ni autre substitut alimentaire depuis longtemps. Quoique du plasma froid sous cellophane ne fût pas objectivement de la nourriture convenabl e. Ce truc était infect et lui avait tordu les tripes à chaque fois. Quel était do nc l’intérêt desLaucusle de garder ainsi en captivité ? Et pourquoi ces satanée s chaînes ne cédaient-elles pas ? Bragz captait l’odeur des humains affairés au nivea u supérieur et cela attisait plus encore sa faim. Il avait la conviction qu’ils le surveillaient de là-haut, qu’ils s’amusaient de le voir crever à petit feu. Parfois, il aurait pu jurer que quelqu’un se tenait là, en haut des marches conduisant à sa cell ule. Ces fois-là, son mirage était plus sournois encore, faisant naître en lui une faim animale et destructrice. À nouveau, ses boyaux se contractèrent, suppliant qu’il soulage enfin ce vide. Le doux parfum d’une peau propre et fraîche lui fit lever la tête et son cœur s’emballa. Encore ce fichu mirage. Il aurait dû craindre pareilles sensations, mais ce qu’il percevait avait au moins le mérite de le sortir de ses réflexions névrosées. La fragrance délicate d’une femelle,songea-t-il envieusement. Que ne donnerait-il pas pour pouvoir poser les yeux sur une femme ! L’odeur se fit plus présente, balayant les relents putrides de la cellule grise et froide. L’arôme chatouillant ses narines était plus subtil que d’habitude. Comme si… Le cliquetis de la serrure résonna douloureusement dans son crâne. Ce bruit aussi le rendait dingue, tout comme les anneaux ent ravant ses poignets. Ils ne venaient ici que pour le rouer de coups. Au début, Bragz s’était débattu, avait tiré sur les bracelets de métal avec rage et fureur, s’e fforçant de parer les attaques. Hélas, sans autre résultat qu’entailler ses chairs et exciter plus encore ses tortionnaires. La grille grinça et une autre odeur se répandit dans sa cellule. Celle de la peur. Ce n’était donc pas un mirage, cette fois. Une femme approchait bel et bien. Bragz se mit à trembler. Il sentait l’angoiss e et la détresse de sa visiteuse. Une novice, sans doute. Ces tordus d’humains sectaires lui faisaient-ils passer un nouveau test ? Était-ce une autre forme de torture ? Espéraient-ils qu’il lui arracherait la gorge si elle venait trop près ? Un son qu’il connaissait désormais par cœur lui apprit qu’elle avait déchiré une poche de sang. Il ressentait son hésitation, ses craintes. Le fumet particulier de sa peur s’accentua. Envoyer une femelle apeurée pour n ourrir un vampire affamé était vraiment pervers. Déjà, ses crocs s’allongeaient, son estomac s’insurgeait et ses muscles, bandés à leur paroxysme, étaient prêts à soulever son corps pour atteindre sa proie. Bragz se força à contenir ses instincts, mais il était trop tard, il le savait. Dans l’état où il était, rien ne pourrait empêcher ce qui allait suivre. Un plateau glissa sur le sol. Le vampire huma les effluves de la viande à peine cuite disposée dans une assiette à son intention. I l y eut un léger craquement d’articulation lorsque l’humaine s’agenouilla devan t lui. Bragz passa en mode traqueur. La demoiselle restait prudemment en retra it, mais pas assez pour qu’il ne puisse discerner les contours charmeurs de sa si lhouette. Le seul rai de lumière provenait de la cage d’escalier d’où elle é tait arrivée, mais cela suffisait pour lui offrir un spectacle ensorcelant.Une femme. Il se demanda distraitement si elle pouvait le voir, elle aussi. Sans doute pas, sans quoi elle se serait déjà enfuie. Là, tout de suite, elle n’était plus qu’une proie pour lui. Il crevait la dalle et l’odeur du sang – même si ce n’était pas le sien – attisait les besoins primaires dont on l’avait privé depuis des semaines. Un vertige l’ébranla. Sa faiblesse le disputait à son désir de survivre. L’inconsciente plaça la poche devant sa bouche et le vampire s’en empara tel un animal, la lui arrachant des mains avec brusquerie. L’humaine s’écarta vivem ent alors qu’il se rencognait contre le mur derrière lui, aspirant le sang froid et épais. Le vampire ingurgita sa pitance dans un bruit de succion grossier et répugnant. Ses instincts bestiaux en furent exacerbés. Il y eut comme un déclic dans son cerveau tourmenté.
Ce sang ne suffirait pas et Bragz avait, à moins d’ un mètre devant lui, une humaine ignorant le danger auquel elle s’exposait. Il tira violemment sur ses chaînes. Une fois. Deux fois. Un grondement sourd r oula dans sa gorge tant la douleur fut violente. Le regard fixé sur la fille épouvantée, il tira encore, de toutes ses forces… Seule comptait désormais la nécessité de se nourrir. Quand l’un des anneaux scellés à la paroi céda miraculeusement, Bragz tendit le bras en avant et agrippa l’humaine par l’encolure de son vêtement. I l n’était plus temps de se laisser distraire par cette soudaine liberté. Elle poussa un cri déchirant et tenta en vain de s’écarter, mais déjà le vampire la plaquait au sol, son corps puissant l’écrasant sans pitié. L’animal dormant en lui pouvait enfin donner libre cours à ses plus bas instincts et, tout en maintenant la tête de sa proie dans le meilleur angle, Bragz enfonça ses crocs acérés dans la carotide tendre. Le sang c haud et sirupeux envahit sa bouche et fit exploser en lui quantité de sensation s extatiques. Un nouveau vertige le tourmenta, mais il repoussa ce trouble d érangeant pour se concentrer sur ce qu’il faisait. Il avait du sang à profusion et rien d’autre ne lui importait.
***
Mélina hurla sous la morsure, se débattit rageusement, frappant de ses poings les muscles d’acier. La créature ne réagit même pas. Pire, elle semblait apprécier qu’elle lui résiste. Ce vampire l’intriguait depuis des semaines et, si elle était descendue dans sa cellule, c’était uniquement pour défier l’autorité de son père. Yann Below la traitait comme une enfant chétive et peureuse. Il la dénigrait aux yeux de ses hommes et l’humiliait sans arrêt, rabâc hant qu’elle n’était bonne à rien. Il lui avait interdit l’accès aux cellules, précisant que c’était dans son intérêt, mais au fond, elle était persuadée qu’il se moquait bien qu’elle y aille ou non. Mélina s’était convaincue que le prisonnier ne pouvait rien lui faire, qu’entravé par ses chaînes, il serait incapable de l’atteindre. Pa r ailleurs, il s’affaiblissait jour après jour. La jeune femme réprima un nouveau cri. Le vampire a spirait son sang avec ferveur et la sensation était très étrange. Pourtan t, ce n’était pas douloureux. Contrairement à ce qu’elle avait imaginé, c’était m ême plaisant. L’espace d’un instant, elle songea à laisser la créature la vider entièrement de son sang. La mort était la solution idéale à son isolement dans le désert et aux affronts permanents de son père. Une délivrance qu’elle accueillerait finalement avec gratitude. Bragz ondula lascivement contre le petit corps tièd e. Ronronnant de plaisir et d’anticipation. Un bref instant, Mélina se demanda s’il oserait la violer, s’il était encore capable d’un tel acte. Elle haleta, soudain moins disposée à se laisser faire sans réagir. Lui offrir sa reddition serait c omparable à l’acceptation de la torture psychologique que lui infligeait son père depuis des années. Elle ne voulait pas de ça. Elle ne voulait ni mourir ni abandonner son corps à ce vampire. Il grogna une nouvelle fois, ondula plus fermement contre son ventre. Mélina voulut crier, mais sa voix n’était plus que murmure. Pire, elle sombrait peu à peu dans un état cotonneux. Il lui avait déjà pris trop de sang. Elle devait réagir avant d’en être définitivement incapable. Se tordant sous lui, la jeune femme tendit le bras vers le plateau abandonné sur le sol. Il était trop loin. Cette constatation faillit lui faire perdre espoir. Puis, le vampire changea légèrement de position, sa main se frayant un passage entre leurs deux corps. Il n’en fallut pas plus pour ranimer la détermination de Mélina. Ce suceur de sang ne la violerait pas ! Elle recommença à bouger, tâchant d’ignorer les râl es inquiétants du prisonnier, s’étirant tant qu’elle entendit craquer ses vertèbres. Ses doigts frôlèrent enfin le plateau. Dans un effort douloure ux, elle allongea encore son bras, crispa ses doigts sur l’objet, parvint à l’agripper et le ramena à elle de toutes ses forces pour frapper le vampire avec. Le premier coup interpella à peine Bragz. Elle frap pa une seconde fois, entendit un grognement plaintif, et cogna encore. Son cœur battait si vite et si fort
qu’elle craignit mourir malgré tout. Puis le vampire roula lourdement sur le côté, geignant comme un animal. Mélina ne prit pas le tem ps de se demander si elle l’avait blessé au point de le tuer, elle s’écarta aussi vite qu’elle le put, récupéra les preuves de son passage dans la cellule du prisonnie r et s’échappa sans se retourner. En arrivant en haut de l’escalier, la jeune femme tremblait comme une feuille. Elle était à la fois choquée et intensément grisée. Pour la première fois depuis qu’elle vivait sous le joug de Yann Below, elle ava it tenu tête à un mâle, s’était défendue et avait gagné. Elle avait vu de nombreux vampires, dans sa jeune vie. Aux côtés de l’homme censé être son père, elle avai t découvert des choses horribles, entendu parler de pratiques monstrueuses . Le sort que réservait son géniteur à ces créatures n’était que pure barbarie et abominable boucherie. Mélina ne souhaitait à personne, pas même à son pir e ennemi, d’endurer cela. Pourtant, pour sauver sa vie, elle n’avait pas hési té à frapper le vampire. S’il n’avait pas roulé à côté d’elle, sans doute l’aurait-elle battu à mort. Une vision d’elle-même massacrant un homme à coups de plateau de petit-déjeuner lui donna la nausée. Elle traversa le coul oir longeant les quartiers des officiers et disparut dans sa chambre où, l’adrénaline refluant lentement dans ses veines, elle sanglota comme une enfant.
Ferme de Ceduna, 7 heures.
Chapitre2
Tayla se présenta dans la pièce commune servant de réfectoire aux habitants de la ferme. Ce lieu était en réalité un petit village regroupant plusieurs dizaines de maisons où vivait le peuple d’Arktensys. Quelques jours après la disparition du chef vampire de Kolderick, Torek l’avait ramenée ici. Selon lui, elle y serait plus en sécurité que n’importe où ailleurs, car le site était protégé par un puissant charme magique mis en place des siècles plus tôt. Cependan t, la jeune métisse n’entendait pas rester là à se tourner les pouces p endant que son père et les archers feys longeaient les côtes du pays ou ratissaient les déserts. Elle n’avait que brièvement croisé Bragz – souvenir percutant dans tous les sens du terme. Leur rencontre dans l’enceinte du do maine de Kolderick resterait longtemps gravée dans sa mémoire et pas seulement parce qu’elle en était venue aux mains avec ce mâle puissant. Elle se sentait curieusement responsable de sa disparition et tenait à participer aux recherches. LesLaucus et les hybrides de Nougraa s’étaient risqués sur place à cause d’elle. Par sa faute, la compagne du mage Éphrem aurait pu pâtir de la cruauté d’un chasseur. Tayla était toujours très mal à l’aise vis-à-vis de Jade, même si cette dernière lui avait assuré son entière sympathie. Jusque-là, Torek ne l’avait amenée qu’une seule foi s avec lui, durant les recherches. Hélas, il y avait eu un petit souci. Tayla ne maîtrisait toujours pas ses dons, ce qui était déjà problématique en soi, mais de surcroît, elle ne savait pas non plus bloquer son aptitude à entrer dans les esp rits. Le phénomène avait engendré quelques tensions entre elle et Kora, une fey particulièrement taciturne. Les flashs partagés avec Tayla avaient tellement perturbé l’archère que personne ne l’avait revue durant plusieurs jours. Bien qu’on lui eût demandé des explications, la jeune métisse avait refusé de dire quoi que ce soit. Elle-même n’était pas certaine de comprendre ce qu’elle avait vu. Sa vision laissait craindre que Kora ait eu une part de responsabilité dans la disparition du chef vampire. Il lui faudrait en parler avec elle. Entreprise pour le moins périlleuse étant donné le caractère mordant de la fey. — Où allons-nous, aujourd’hui ? demanda Tayla en se plaçant face à son père, de l’autre côté de la table où une immense carte était déroulée. — Nulle part, répondit-il sans même relever les yeux. Tayla fronça les sourcils, prête à s’insurger. Elle en avait assez que tous ici la considèrent comme un être à part, à éviter. On la regardait même avec méfiance, ce qui l’agaçait prodigieusement. Ne leur avait-ell e pas prouvé sa loyauté ? La jeune métisse passait le plus clair de son temps av ec Gunhild, la chamane, afin de mieux cerner et apprivoiser ses aptitudes. Par a illeurs, elle ne rechignait pas devant les tâches auxquelles chacun ici s’astreigna it. Cependant, Tayla savait qu’elle pouvait être utile autrement qu’en récoltan t des plantes ou en étiquetant des produits dont elle ignorait la composition exac te. La jeune femme fixa son père, lequel ne montrait aucune émotion, et réalisa qu’il leur restait beaucoup à apprendre l’un de l’autre. Jusqu’ici, accaparé par les recherches pour retrouver Bragz, Torek ne lui avait pas vraiment accordé de temps. Ils avaient un peu d iscuté, évoquant parfois ce passé dont Tayla avait été dépossédée. Il lui avait brièvement parlé de sa mère, lui avait montré quelques photos et l’avait même autorisée à lire en lui, partageant des bribes de souvenirs heureux. Bouleversée, la je une femme s’était refusé à poser davantage de questions, mais elle attendait plus que cela de la part de cet homme. Elle voulait faire partie de sa vie, apprend re avec lui, avoir de vrais échanges entre père et fille.
Elle aurait tant aimé que ce soit lui qui se charge de ses entraînements et non cet étranger dont elle n’avait toujours pas retenu le nom. Par ailleurs, elle n’avait pas non plus revu le mage Éphrem depuis son arrivée à la ferme de Ceduna. Suivre sa formation avec lui aurait été une expérie nce gratifiante, elle en était certaine. — Je suis capable de suivre une piste, finit-elle p ar affirmer. Et je connais un peu le désert, moi aussi. Je pourrais m… — Non, coupa Torek. Leurs regards se croisèrent enfin et Tayla y lut quelque chose de nouveau, de déstabilisant. Le Dashi donna encore quelques recom mandations au groupe d’archers patientant à côté de lui, puis replia la carte. Celui qui avait la tâche de l’entraîner la fixa un instant avant de suivre les autres. Médusée, la jeune métisse vit alors Torek tendre la main vers elle. — Aujourd’hui, c’est moi qui vais m’occuper de toi. Ce qui s’est passé avec Kora, l’autre jour, ne doit plus se reproduire. — Ce n’était pas volontaire, se défendit la jeune femme. — Je le sais. Allez, viens. Il est temps de commencer. Tayla sentit son cœur se gonfler de diverses émotio ns. Joie, appréhension, gratitude et une certaine forme de timidité, aussi. Torek avait beau être son père, il n’en était pas moins un homme à l’apparence trou blante. Choquée d’éprouver une attirance équivoque envers son propre père, ell e était allée trouver la chamane à plusieurs reprises, ces dernières semaines. Celle-ci lui avait expliqué, en toute simplicité et sans tabou, les raisons de c es sentiments ambivalents. Tayla était en pleine périodePhawa, équivalent à la puberté chez les humains associé au fameux complexe d’Œdipe. Elle ressentait ses premiers émois, ses premiers désirs et, son père étant le seul repère m asculin digne d’intérêt à la ferme, ses hormones n’avaient pas cherché plus loin. La jeune femme saisit la main de Torek et fut rassu rée de ne percevoir aucun de ses souvenirs. Elle savait qu’il maîtrisait cett e aptitude à la perfection. Il lui tardait d’en être capable elle-même. Le Dashi la me na jusqu’à sa jeep où ils grimpèrent tous les deux pour une destination que l ui seul connaissait. Ils roulèrent pendant environ une heure dans un silence pesant avant d’atteindre la réserve régionale Yellabinna. Le père de Tayla ne p erdit pas de temps en explications fantaisistes et, dès qu’ils furent des cendus du véhicule, l’entraînement commença. Le désert australien était partout. Difficile d’ima giner que la civilisation n’était qu’à cinquante kilomètres de cette réserve. Une heu re, s’écoula, puis deux… La jeune métisse ne voyait plus le temps passer. Admirative, elle mémorisait chacun des mouvements de son père. Une sphère lumineuse fu t projetée à une vitesse hallucinante et vint s’écraser sur le sol à plus de trois cents mètres de l’endroit où était postée Tayla. Le grondement sourd qui s’ensuivit vibra sous ses pieds. Elle détourna les yeux de l’étendue sableuse soufflée pa r l’onde magique et contempla à nouveau Torek. Le Dashi était un professeur exceptionnel. Patient. Attentif. Exigeant, aussi. Il allait toujours droit au but. La jeune métisse attendait cela depuis la disparition de Bragz. Depuis ce jour terrible où elle avait découv ert la vérité sur ses origines. L’enseignement reçu de Xhall était très modeste comparé à ce que Torek pouvait lui apprendre. Le meneur des chasseurs hybrides de Nougraa avait guidé ses premiers pas dans cette vie dont elle ignorait enco re tout. Elle avait vécu une relation curieuse avec ce chasseur, ni amicale ni même fraternelle, mais elle avait toujours su qu’elle pouvait compter sur lui. À cause de Nougraa, Tayla avait perdu sa mère, décédée en la mettant au monde, et avait é té privée de ce lien unique habituellement partagé entre père et fille. Bien sûr, depuis qu’elle vivait à Ceduna avec Torek, les choses avaient évolué de façon significative entre eux, mais elle avait douloureusement conscience que ce manque ne serait jamais comblé. Avec son père, e lle prenait cependant pleinement la mesure de ses possibilités en termes d’apprentissage. Durant ces moments où ils se retrouvaient seuls tous les deux, le Dashi parlait peu, se