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Krine, tome 3 - Le maître des Hybrides

De

Hector Krine continue à explorer le Londres victorien de la fin du XIX eme siècle





Hector Krine après la mort de son fils peine à reprendre le fil de sa vie. Une nouvelle enquête va pourtant le mener à la poursuite de celui qui pourrait bien être Jack l'éventreur. Aidé de son ami Jekyll et en compagnie de Rudyard Kipling lui-même il suit la piste d'un savant fou, le docteur Moreau, dont les travaux monstrueux ont repris clandestinement à Londres. Un peuple entier de mutants est en train d'envahir les bas-fonds de la cité. Il faudra beaucoup d'expérience et de chance à Krine pour se sortir de cette affaire dont le dénouement lui réservera une grosse surprise.





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couverture

Du même auteur :

LES ENQUÊTES D'HECTOR
 KRINE

1. Les pilleurs de cerceuils

2. L’affaire Jonathan Harker

STÉPHANE TAMAILLON

LES ENQUÊTES D'HECTOR
 KRINE

3. Le maître des hybrides

images

À Marie-Laure.

« Pendant un instant, je ne pus discerner autre chose que les sommets agités des fougères et des roseaux.

Puis, tout à coup, sur le bord du ruisseau parut quelque chose – tout d’abord, je ne pus distinguer ce que c’était.

Une tête se pencha vers l’eau et commença à boire.

Alors, je vis que c’était un homme qui marchait à quatre pattes, comme une bête. »

H.G. Wells,

L’Île du docteur Moreau

PROLOGUE

Col de Bârgău, Carpates orientales, février 1891

- Êtes-vous absolument certain que nous devions suivre cette voie ? s’inquiéta Kemp. Ça ressemble davantage à un chemin pour les chèvres !

À une vingtaine de mètres, un sentier escarpé bifurquait pour s’engager plus profondément à travers la montagne. Un mince lacet, bordé par un précipice dont on ne distinguait pas le fond. Une ligne de crête dentelée crevait l’horizon brouillé par une tempête de flocons tourbillonnant dans le vent glacé.

L’homme s’arrêta au bas du raidillon. Il remonta ses lunettes de protection sur son front, puis se tourna vers ses compagnons. Tous trois firent cercle. Chaudement emmitouflés, ils ressemblaient à de vrais bibendum. Des moufles aux mains, les pieds chaussés de bottes fourrées, on distinguait à peine les traits de leur visage, en grande partie dissimulé par l’épaisse capuche de leur manteau.

– Tout à fait sûr, affirma Hector Krine. Regardez plutôt…

Il s’agenouilla et, de la paume, essuya la couche de neige qui recouvrait une grosse pierre. Une phrase énigmatique apparut, gravée dans la roche.

– « Les morts vont vite », qu’est-ce que cela signifie ? le questionna Jekyll, tout en tapant des pieds pour se réchauffer.

– Que nous sommes sur la bonne piste, déclara le détective. C’est un avertissement. Les paysans de la vallée l’ont laissé ici afin que nul ne s’aventure plus avant dans ces montagnes.

Il se releva avec difficulté. Il avait suffi d’un instant d’immobilité pour que le froid engourdisse ses membres.

– Comment saviez-vous pour l’inscription ? s’étonna Kemp sur un ton suspicieux.

Une écharpe bardait son visage et seul dépassait un nez rose et luisant. Un sourire étira les lèvres gercées de Krine. Cela lui rappelait le déguisement adopté par le scientifique du temps où il était invisible1.

– Non, je n’ai pas fait usage de mon don, si c’est la question que vous vous posez, se justifia l’enquêteur. C’est le patron de l’auberge où nous avons séjourné la nuit dernière qui me l’a indiquée en même temps qu’il me déconseillait de poursuivre vers le château de Bârgău. Selon lui, le lieu est maudit. Gentlemen, je tiens donc à vous prévenir, ajouta Krine avec ironie, cette pierre serait une borne sur la route des Enfers !

– Les superstitions ont la vie dure, soupira Jekyll. On aurait pu penser qu’en côtoyant au quotidien les êtres surnaturels, les populations auraient fini par rejeter ces ridicules histoires de damnation.

– Tu te nourris d’illusions, Henry. Je suis au contraire persuadé que notre proximité les a confortés dans leurs croyances. Pour le commun des mortels, nous demeurons l’engeance du démon : des diables à éradiquer.

Jekyll s’esclaffa.

– « Notre proximité » ? « Nous » ? Je n’en crois pas mes oreilles ! L’intraitable Hector Krine serait-il sur le point d’avouer sa véritable nature ? Wow ! Convoquez la presse, c’est un scoop ! On jurerait entendre parler Matthew.

Le visage de l’enquêteur se ferma. Le médecin réalisa aussitôt sa bévue.

– Je suis navré, Igor2, dit-il en posant la main sur l’épaule de son ami. Je ne voulais pas remuer de mauvais souvenirs.

Quelques mois plus tôt, le fils de Krine avait disparu dans de tragiques circonstances. Un sorcier maléfique du nom de Brachislavich – qui se trouvait être le propre père du détective – avait péri en tombant dans le creuset d’une fonderie, entraînant Matthew dans sa chute.

– Ce n’est rien, tu ne pensais pas à mal, le rassura son ami d’une voix neutre.

Cependant, Jekyll devina sans peine que Krine contenait son émotion, comme en témoignait la larme ourlant ses cils.

– À notre retour, il faut que je songe à raconter cela à Stoker, déclara Kemp bien mal à propos.

Jekyll demeura interdit. Se jouer ainsi du malheur de Krine ! Ça ne tournait pas rond chez le savant pour se permettre pareille remarque !

– Je vous demande pardon ?

Jekyll comprit vite sa méprise. Le troisième membre de l’expédition n’avait pas du tout suivi la conversation. Fasciné, Kemp pointait du doigt le message buriné à la surface de la roche

– Abraham Stoker. Celui qui, depuis l’affaire du Lyceum3, s’est mis en tête d’écrire une histoire de vampire. Voilà un détail piquant qui pourrait bien nourrir son récit.

Krine regardait le ciel d’un œil inquiet, entendant sans écouter. Jekyll sauta sur l’occasion pour changer de sujet. Parler de Matthew ne valait rien au détective.

– Tiens donc, vous avez gardé des contacts avec cet individu ? dit-il, faisant mine de s’intéresser. Je suis surpris de vous voir entretenir des rapports amicaux avec le gérant du théâtre que vous détroussiez, même si je vous accorde qu’avec Irving, ils n’étaient pas exempts de tout reproche.

L’ex-homme invisible bredouilla une réponse embarrassée.

– Je… C’est que… eh bien, Stoker se sent coupable. Le pauvre couvrait les agissements d’Irving sans véritablement savoir de quoi il retournait. Il ignorait tout de l’accord conclu avec Brachislavich. Après tout, j’ai participé au sauvetage de la reine et, par ricochet, au rétablissement de la réputation de son établissement. Depuis (il eut un petit rire gêné), il m’obtient des places de théâtre gratuites.

Un hurlement leur parvint, lointain. Immédiatement repris en chœur par le reste de la meute.

– Des loups, dit Krine.

– Brrr, ça fait froid dans le dos, frémit Kemp.

Jekyll fanfaronna :

– Bah, ils ne m’effraient plus guère depuis que j’ai eu maille à partir avec leurs grands frères4.

– Remettons-nous en route, décréta Krine. La nuit ne devrait plus tarder et il serait préférable que nous ayons rejoint le château d’ici là. C’est de jour que nos chances sont les meilleures.

Hélas, moins d’une demi-heure plus tard, l’obscurité embrassait totalement les Carpates. La petite équipe pressa le pas, consciente que les loups marchaient dans leurs traces et que la distance établie avec les bêtes se réduisait peu à peu. Le chant des animaux résonnait lugubrement. De plus en plus proche.

Par moments, des flammes d’un bleu glacé surgissaient de nulle part, brûlaient un instant, avant de s’évanouir dans les ténèbres. Personne ne disait mot sur cet étrange phénomène, bien que les membres de l’expédition aient conscience qu’il ne pouvait s’agir de feux de Saint-Elme, car aucun orage ne s’annonçait entre les montagnes. Krine s’inquiétait de bien autre chose que de ces mystérieuses lueurs, ou encore des loups lancés à leurs trousses. En un rien de temps, la température avait perdu plusieurs degrés. La morsure du froid se faisait cruellement sentir, même à travers plusieurs couches de vêtements.

Comme pour les accabler encore, la neige semblait ne jamais vouloir cesser de tomber. Elle formait un rideau opaque qui les désorientait : difficile de savoir où poser le pied. Aveuglé par les intempéries, Kemp manqua ainsi faire une chute mortelle. Sa semelle dérapa sur un morceau de roche gelée. Le malheureux ne dut son salut qu’à l’intervention de Krine qui le retint par le bras avant qu’il ne bascule dans le vide. Ils progressèrent par la suite avec une prudence redoublée. La mort rôdait tel un spectre intangible prêt à frapper au moment le plus opportun.

Après plus d’une heure d’une marche épuisante, ils aboutirent à un pont suspendu au-dessus de l’abîme. Un rudimentaire assemblage de bois et de cordes qui n’inspirait pas vraiment la confiance. Pourtant, les trois amis ne pouvaient l’éviter : le château les attendait de l’autre côté.

Le bâtiment trônait sur un à-pic rocheux, défiant le gouffre en contrebas. Sa silhouette, piquée de flocons blancs, se détachait de la nuit. Après avoir échangé des regards lourds de sens, Krine et ses acolytes s’engagèrent sur la passerelle. La traversée fut pénible : le vent, sournois, jouait à l’escarpolette avec la construction. Chaque rafale menaçait de les jeter dans le vide. Au terme de longues minutes d’un manège endiablé, ce fut avec soulagement qu’ils rejoignirent le bord opposé.

Par quelque magie incroyable, les loups les avaient précédés. Le museau dressé, fiers comme des militaires à la parade, ils formaient deux rangs parfaitement alignés de part et d’autre de l’extrémité du pont. Bien qu’hésitants, les trois hommes se résignèrent à emprunter l’allée tracée par ce curieux comité d’accueil. Les animaux ne bronchèrent pas. Leurs yeux jaunes les regardèrent défiler un à un avec une indifférence calculée.

Le château s’élevait devant eux, son sommet se perdant dans les nuages. Une herse, dont les pointes évoquaient des crocs, en gardait l’entrée. Alors qu’ils s’en approchaient, la grille se leva sans bruit. Nul cliquetis de chaîne. Pas le moindre gémissement de métal. Rien. Si ce n’est le vent qui leur sifflait aux oreilles.

– Bien. Alors, quel est le plan ? déglutit Kemp.

Jekyll lui adressa un clin d’œil complice.

– Le plan ? Quel plan ? Il n’y a jamais eu de plan, s’amusa-t-il.

– On le trouve et on l’élimine, voilà le plan, grogna Krine en pénétrant dans la cour de l’édifice.

La détermination se lisait sur son visage, tout autant que la haine qui l’habitait. Les deux autres n’eurent plus qu’à lui emboîter le pas. Des ombres inquiétantes se tapissaient sous de grandes arches voûtées. Un diable ornait l’embrasure en pierre massive de l’entrée. Son faciès grimaçant semblait narguer la petite délégation londonienne. La porte ferrée s’ouvrit d’elle-même, comme si une main invisible en avait actionné la clenche, la nuit s’était invitée à l’intérieur, mais une lueur brillait au cœur de la bâtisse. Aveugles, ils traversèrent ce qu’ils estimèrent être un corridor, leurs pas renvoyant un écho sinistre sur le sol pavé.

Un spectacle stupéfiant les attendait.

Bien que le foyer de la cheminée fût éteint, une lumière irréelle éclairait une vaste salle à manger. Elle émanait d’une substance visqueuse qui empoissait tout, des meubles jusqu’aux lustres étoilés de filaments gélatineux. Des boursouflures déformaient la surface des murs : des poches distendues, alourdies par les personnes qui s’en trouvaient prisonnières. Les visiteurs retinrent un haut-le-cœur. Étaient-ils morts ou en vie ? Krine n’aurait pu l’affirmer, mais il doutait que le maître de maison apprécie beaucoup de dîner froid. Sans doute les malheureux végétaient-ils dans un état de narcose. Toutefois, pour l’heure, on ne pouvait rien pour eux. Une autre priorité prévalait.

Krine, Kemp et Jekyll explorèrent méticuleusement le château. Leurs investigations ne devaient rien au hasard. Très tôt, ils dénichèrent ce qu’ils recherchaient : un escalier à vis conduisait au sommet de la plus haute tour. Si le propriétaire des lieux respectait la tradition, le donjon abritait certainement les appartements.

Krine commença à gravir les marches, puis, pris de doutes, s’arrêta et se pencha vers Kemp. Ce dernier, qui le suivait de près, faillit le percuter de plein fouet.

– Vous l’avez avec vous ?

Le scientifique farfouilla avec empressement dans son manteau et en extirpa un curieux revolver. Le barillet était absent et une sorte de seringue faisait office de balle.

– Le voici !

Le projectile contenait une solution dérivée du curare. Les aborigènes d’Australie l’utilisaient depuis la nuit des temps : correctement dosée, elle provoquait une paralysie des muscles squelettiques sans pour autant engendrer la mort. Certains zoos l’avaient adoptée pour endormir les animaux sauvages. Avec l’aide de Jekyll, Kemp était même parvenu à en améliorer la formule, y ajoutant un composant inédit ; et si l’ail en corsait un peu l’odeur, les deux scientifiques ne doutaient pas que la décoction se révélerait plus efficace ainsi. Brachislavich avait employé la magie pour neutraliser sa proie. Krine et ses camarades ne disposant pas des mêmes talents, la science s’y substituait. En espérant que celle-ci se montrerait à la hauteur de l’enjeu.

– Gardez-le en main et soyez prêt à agir !

Krine et ses coéquipiers achevèrent de gravir le limaçon. Ce dernier ouvrait sur une grande chambre. Des rayons de lune filtraient par la fenêtre, découpant de pâles rectangles sur le sol poussiéreux. Un fauteuil à l’aspect confortable et un lit bardé de coussins brodés meublaient la pièce. Sur le mur, deux hallebardes croisées contrastaient avec la douceur du décor. Mais ce n’était rien comparé à la Chose posée sur les draps, laquelle dénotait plus gravement encore.

– Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda Jekyll. Une autre victime ? Un de ces répugnants garde-manger qu’il affectionne ?

Krine secoua la tête. De nature organique, la Chose était à la fois proche et très différente de celles qu’ils avaient découvertes à l’étage inférieur. Haute comme deux hommes, de forme ovoïde, sa surface se couvrait d’un fin duvet blanchâtre. Des sortes de racines s’en échappaient pour venir étreindre le lit.

– Non, je ne pense pas.

– Quoi alors ?

– J’ai bien une idée, mais elle risque de ne pas beaucoup vous plaire, les avertit le détective. Kemp ?

– Oui ?

– Au boulot !

– Vous êtes sûr ? s’enquit Kemp en jetant à l’objet en question un regard méfiant.

L’œuf palpitait, comme celui d’une araignée sur le point d’éclore. Krine hocha du menton.

– Entendu, soupira le scientifique.

Il s’avança, le revolver à la main. Il n’avait pas fait trois pas qu’une ombre dégringolait du plafond pour s’interposer. Une jeune femme se dressa devant Kemp d’un mouvement rapide. Elle était d’une beauté irréelle. La fille, ses cheveux clairs noués de tresses, portait une robe vaporeuse qui ne cachait presque rien de ses charmes. Krine leva les yeux. Deux autres créatures rampaient dans la charpente, aussi brunes que la première était blonde, et peut-être encore plus séduisantes. Des jumelles, à ce qu’il pouvait en juger. Leur tête était à l’envers, et leur chevelure pendait en rideau de leur nuque. Elles effectuèrent une acrobatique cabriole en arrière et se postèrent au côté de leur semblable, crachant telles des chattes en furie. L’enquêteur devinait le rôle qu’on leur avait confié. Gardiennes du sommeil de leur maître.

Un bruit mouillé couvrit leurs feulements. Le cocon (à l’évidence, c’était de cela qu’il s’agissait) se fendit. Un liquide gluant s’en échappa, dégoulina du lit, et se répandit sur la pierre dallée. Une silhouette grise et lisse sortit de la coquille. Elle avait la taille d’un homme adulte. Huit pattes arachnéennes la flanquaient.

– Qu’est-ce que…? commença Jekyll.

– Ce n’est pas fini, l’interrompit Krine.

L’être se figea sur le couvre-lit ; on aurait cru une statue. Soudain, une lézarde courut le long de son échine. Son dos s’ouvrit en deux avec un craquement sinistre. Des volutes gazeuses s’élevèrent de la brèche. Kemp se couvrit le nez de son écharpe. Une odeur pestilentielle accompagnait les émanations.

– Mon Dieu, quelle puanteur ! Qu’est-ce que c’est ?

– Ce truc ressemble à la nymphe d’un insecte, souffla Jekyll en plissant les yeux.

Une épaisse brume obscurcit peu à peu la pièce.

– Et notre sympathique « cigale » ne va pas tarder à nous faire l’honneur de sa présence, annonça le détective.

Confirmant sa prédiction, des doigts agrippèrent les bords de la chrysalide éventrée. Un homme s’extirpa avec difficulté de la cosse. La tâche semblait ardue, ses efforts s’accompagnant de râles douloureux. Enfin, il y parvint et, basculant en avant, roula du lit jusqu’au sol, où il resta étendu, face contre terre.

Sa mue achevée, le vampire n’avait rien à voir avec celui que Krine avait connu à Londres.

– C’est Caïn, ça ? s’étonna Jekyll.5 Ce ne devait pas être un gamin normalement ?

Le corps nu du « nouveau-né » arborait une musculature impressionnante. Seul le collier pendu à son cou l’identifiait formellement. Caïn était protégé par le Taw, un médaillon divin qui le préservait de ceux qui lui voulaient du mal. Si Kemp et Jekyll ne se trompaient pas, leur solution anesthésiante neutraliserait le vampire. Du moins, assez longtemps pour lui retirer son « porte-bonheur ».

– Kemp ! Maintenant ! Il est affaibli, c’est le moment ! lança le détective.

Jouant du brouillard qui s’était répandu dans la chambre, le scientifique tenta d’esquiver les autres créatures de la nuit. Il feinta la première brune, puis la seconde, mais la blonde ne se laissa pas berner. Elle l’agrippa violemment par les épaules. Ses mains fines et délicates concentraient la force d’un Hercule de foire. Elle planta profondément ses ongles dans sa chair. Il dut user de volonté pour ne pas hurler de douleur. Une volonté qui s’évanouit dès qu’elle eut capté son regard. Des yeux d’un bleu intense qui obscurcirent en un clin d’œil l’esprit du pauvre homme. Le revolver lui échappa et disparut sous l’opaque tapis de brume. Kemp, envoûté, ne remarqua pas l’excroissance qui commençait à déformer le bas du visage de la prédatrice. Un rostre allongé et pourvu de chélicères. Un jet de salive anesthésiante aspergea la peau du savant, juste avant qu’il sente les crocs affûtés contre sa gorge. La démone ne put aller plus loin. Krine bondit sur elle et la plaqua au sol avec l’aisance d’un joueur des Lions6. Kemp, hagard, tomba à la renverse, cul par-dessus tête. Tandis que le détective se débattait entre les bras griffus du vampire à la tignasse blonde, Jekyll s’affaira à retrouver l’arme, qui avait roulé Dieu savait où.

– Vite, Henry, il gagne en vigueur ! l’avertit l’enquêteur tout en évitant les coups de gueules avides de la diablesse.

En effet, Caïn semblait doucement recouvrer ses forces. Accroupi, il se tenait le cou tendu, comme un loup hurlant à la lune. Son visage était celui d’un jeune homme, mais de longs cheveux gris dévalaient ses épaules. Si on reconnaissait encore dans ses traits le petit devin du Magnificent, il portait aussi les stigmates des siècles passés. C’était là le vrai Caïn. Le banni de Dieu. Un immortel usé d’avoir trop vécu, mais également un être à la puissance incommensurable. Un paradoxe.

Jekyll se jeta à genoux et se mit en quête du revolver. Il désespérait de le trouver quand il le débusqua sous la voûte plantaire d’une créature de la nuit. Ses yeux se levèrent sur une des jumelles. Elle le dévisageait avec gourmandise.

– C’est moi que tu cherches mon joli ? gloussa-t-elle.

Une voix câline susurra en retour dans le dos du médecin.

– Mais non, voyons, c’est après moi qu’il en a. N’est-ce pas ?

La deuxième sœur se tenait juste derrière lui, les poings appuyés sur ses hanches menues.

– Mesdemoiselles, Mesdemoiselles, ne vous battez pas, je m’en voudrais de semer la discorde entre vous, ricana nerveusement Jekyll. Pensez, des jeunes femmes avec un tel… heu… mordant. D’ailleurs, je vais vous laisser.

Il agrippa le revolver à deux mains et tira de toutes ses forces. La première diablesse, déséquilibrée, tomba à la renverse, libérant du même coup l’arme coincée sous son pied. Le médecin se faufila entre les jambes de la deuxième, qui piquait sur lui à la vitesse d’un oiseau de proie. Alors qu’il se trouvait sous elle, il se redressa brusquement et, d’un mouvement d’épaules, la propulsa sur sa sœur. Vexées de s’être ainsi faites rouler, elles s’empressèrent de se relever, plus furieuses encore. Ces quelques secondes de répit laissèrent à Henry le temps de ranger le pistolet dans sa veste et de l’échanger contre une éprouvette dont il vida d’un trait le contenu. La potion, verte et pétillante, dévala son œsophage en glougloutant. Pris de violentes crampes d’estomac, Henry Jekyll se tordit de douleur. Edward Hyde se redressa, en pleine forme.

Ce qui suivit témoigna d’une rare violence. Il suffit de savoir que les deux adversaires de Hyde ne sortirent pas vivantes de leur affrontement et que, la brume dissipée, on retrouva des morceaux de leurs corps disséminés à travers la pièce entière.

Le géant essuya ses mains ensanglantées sur le devant de son veston, dépocha le revolver et marcha d’un pas décidé sur Caïn. Le premier de tous les vampires, quoique campé sur ses jambes, ne donnait pas l’impression d’être tout à fait remis de sa métamorphose. Les bras ballants, son regard dérivait dans le vague. L’alter ego du docteur Jekyll lui assena un formidable coup-de-poing dans l’estomac. Le souffle coupé, Caïn se plia en deux. Hyde en profita pour tirer sur lui à bout touchant. La seringue se ficha dans le cou du vampire. La créature convulsa. Après trois pas en arrière, elle vacilla et s’écroula sur le lit.

Presque simultanément, Krine venait à bout de la blonde. Économisant les capacités extraordinaires dont la nature l’avait doté, il la matraqua avec un chandelier. Elle s’effondra à ses pieds en gargouillant un inélégant borborygme.

Hyde examina Caïn, avant de héler le détective :

– Je crois que notre ami a son compte. Je récupère son collier.

Ses doigts épais se refermèrent sur la chaîne suspendue au cou du vampire. Mais il ne put aller au bout de son geste. Caïn le saisit à la gorge. Des cloques constellaient ses joues et son front. L’ail causait de violentes réactions allergiques chez ceux de son espèce. L’immortel régurgita un filet de sang, souillant son menton d’écarlate.

– Vous pensiez vraiment que cela suffirait ? Pauvres idiots !

Il resserra sa prise. Le colosse tenta de se libérer, mais s’épuisa sans y réussir. La mue de Caïn avait décuplé ses forces. À moins que ce ne fût le Taw qui les sublimait ? Le vampire ne prit pas la peine d’achever Hyde. Il se contenta de lui administrer une gifle magistrale qui l’envoya valser à plusieurs mètres. Krine se dirigeait sur lui d’un air décidé et le démon voulait avoir les mains libres pour l’affronter.

– Hector, quel bonheur de te revoir.

– Le plaisir n’est pas partagé, Jonathan, cracha l’enquêteur.

Durant son séjour à Londres, Caïn se faisait passer pour Jonathan Harker, un jeune médium. L’enfant prodige se produisait dans un music-hall, dans un numéro où sa sœur supposée, Lucy, l’assistait. Une non-morte, comme lui, répondant en vérité au nom de Lhiannan. Krine avait ravivé chez elle des sentiments qu’elle pensait pour toujours disparus. Par amour, la demoiselle avait fini par trahir son maître. Sa déloyauté à l’égard de Caïn lui avait malencontreusement coûté la vie7.

Le vampire porta une main à son front.

– Hum… Alors, Hector, on tente à nouveau de pénétrer dans mon esprit ? Mais je ne suis plus la frêle créature d’autrefois. Le Taw m’appartient. Tu ne peux rien contre moi.

Caïn tendit un bras en direction de Krine. Le flux psychique stoppa net le détective, qui chancela avant de poser un genou à terre. La sclère de ses yeux vira au sombre. Les veines de son cou saillirent, noires elles aussi. Le mal se répandait en lui telle une gangrène, comme si toute la noirceur du monde s’employait à détruire son âme. Ce cancer diabolique le rongeait de l’intérieur à une vitesse stupéfiante. Mais il n’était pas homme à se laisser aller et, quoique cela lui en coûtât, il riposta avec une violence identique. Quand le trait d’énergie cingla le vampire, il se contorsionna en rugissant, le visage déformé par surprise. Cela ne dura pas. Il se reprit rapidement. Un combat mental s’engagea, chacun des duellistes s’efforçant de faire plier l’autre. Krine lança toutes ses forces dans la bataille. L’issue ne faisait pourtant aucun doute. Caïn triompherait. Restait à savoir combien de temps le détective pourrait encore résister. Ses ressources s’amenuisaient alors que le vampire ne faiblissait pas, bien au contraire.

– Hector ! Attention !

C’était Kemp, qui pointait du doigt un nouveau danger. La blonde menaçait Krine de la pointe d’une hallebarde. Revenue à elle, la malveillante créature l’avait décrochée du mur et se préparait maintenant à la lancer. En un geste du bras, souple mais puissant, ce fut fait. Le limier aperçut du coin de l’œil le dard qui fendait l’air. Il se jeta sur le côté. Pas Caïn, qui le reçut en pleine poitrine. Le projectile le transperça de part en part.

– Maudite idiote ! Qu’as-tu fait ?! beugla-t-il, les traits déformés par la colère.

Le vampire s’acharna sur la lance sans parvenir à la déloger. Ses chairs commencèrent à se flétrir telle une fleur en manque de soleil. Ses pupilles se révulsèrent. Sa langue se mit à pendre mollement de sa bouche. Des vapeurs âcres s’échappèrent de son corps en phase de décomposition accélérée.

Krine le toisa, tout à la fois étonné et subjugué. Puis, il comprit. Il marcha sur le moribond, décidé à accomplir la mission qu’il s’était fixée. La blonde voulut l’en empêcher. Mais Hyde, remis du choc de sa rencontre avec le patriarche des vampires, s’interposa : il emprisonna la tête de la fille dans ses grosses pognes puis la fit pivoter sèchement vers la gauche. Un « crac », et la blonde s’écroula, la nuque brisée.

Krine arracha le Taw du cou de son propriétaire, avec pour effet d’accélérer le processus déjà engagé. Un gargouillis écœurant s’échappa du corps en putréfaction.

– Je ne comprends pas, dit Kemp en s’approchant.

La peau de Caïn n’était plus qu’un mince parchemin tendu sur son squelette. Ses orbites creuses scrutaient le néant. Coquille vidée de sa substance, il s’affaissa sur lui-même dans un concert d’os qui s’entrechoquent.

– J’avoue ne pas y entendre grand-chose non plus, avoua Hyde. Igor, as-tu idée de ce qui vient de se passer ?

Incapable de se détacher des restes du vampire, Krine répondit d’un air absent.

– Je crois, oui.

Ses deux camarades attendirent ses explications.

– Le Taw préservait Caïn des intentions malveillantes qu’autrui pourrait avoir à son égard. Dieu l’avait conçu ainsi. Tant qu’il le portait à son cou, nul ne pouvait le blesser ou le tuer volontairement. Mais notre chère blondie (il lança un bref coup d’œil au cadavre de la jeune vampire) ne souhaitait aucun mal à son maître. La protection s’est donc révélée inefficace. Cruelle ironie : une main innocente a réussi là où mille bras vengeurs auraient échoué.

– Et le collier ? demanda Kemp. Que va-t-on en faire ?

– Plus rien, je le crains.

Le détective présenta sa paume. Une fine poussière s’en écoula. C’était tout ce qui restait du Taw.

– Dieu donne et Dieu reprend.