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L'Académie de L'Imaginaire 2016

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Description

Douze mois. Douze thèmes un peu fous. Une aventure inédite. Des auteurs de talent. Dix-neuf textes. L’Imaginaire au pouvoir !


L’Académie de l’Imaginaire a ouvert ses portes en janvier 2016. L’idée ? Proposer à des auteurs débutants de se frotter à l’écriture mensuelle durant un an. Chaque mois un nouveau thème, chaque mois un nouveau genre. Chaque mois une histoire à raconter. Ils se sont lancés dans l’aventure. Ils ont souffert, ils ont écrit, ils ont exploré les moindres recoins de leur imagination.



Ce recueil propose dix-neuf textes, écrits durant cette incroyable année baignée de créations, de défis et d’explosions littéraires.


Dix-neuf petits bijoux créatifs, qui abordent des thèmes aussi variés que la science-fiction, la terreur, l’humour ou encore le fantastique.
Dix-neuf découvertes.
Dix-neuf excursions pas comme les autres.
Dix-neuf raisons d’aimer la littérature de l’Imaginaire.


***
Table des matières :

Préface par Christophe Collins
Ruwan Aerts : Espèce disparue
Élodie Beaussart : Il était une fois
Élodie Beaussart : Todo es perfecto
Catherine Bolle : Tout est dans le regard
Catherine Bolle : En principe, l’espoir fait vivre
Amandine Coyard : Je suis innocent
Daniel Garot : La malle aux fantasmes
Mathilde Guillaume : Promenons le chat dans les bois
Mathilde Guillaume : Le bal de l’été
Mathilde Haccour : La dame de brume
Mathilde Haccour : Grand-merveille
Kate Lyna : L’institut
Christophe Maggi : Des roses à la folie
Christophe Maggi : Les demoiselles éternelles
Christophe Tabard : La sociale
Christophe Tabard : Confidences sur canapé
Albine Tangre : Le Mentalinn
Florence Vedrenne : Chat noir, chat gris
Xavier Watillon : Méandres

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 3
EAN13 9791034805495
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0045€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Académie de l’Imaginaire 2016
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Collectif Anthologia
 
 
 
Académie de l’Imaginaire 2016
 
Anthologie sélectionnée par Marc Bailly
 
 
 
Couverture : Néro
 
 
 
Publié dans la Collection Anthologia ,
Dirigée par Marc Bailly
 
 
 

 
 
 
© Evidence Editions 2018
 
 
Table des matières
 
Préface par Christophe Collins
 
Ruwan Aerts : Espèce disparue
Élodie Beaussart : Il était une fois
Élodie Beaussart : Todo es perfecto
Catherine Bolle : Tout est dans le regard
Catherine Bolle : En principe, l’espoir fait vivre
Amandine Coyard : Je suis innocent
Daniel Garot : La Malle aux fantasmes
Mathilde Guillaume : Promenons le chat dans les bois
Mathilde Guillaume : Le Bal de l’été
Mathilde Haccour : La Dame de brume
Mathilde Haccour : Grand-merveille
Kate Lyna : L’Institut
Christophe Maggi : Des roses à la folie
Christophe Maggi : Les Demoiselles éternelles
Christophe Tabard : La Sociale
Christophe Tabard : Confidences sur canapé
Albine Tangre : Le Mentalinn
Florence Vedrenne : Chat noir, chat gris
Xavier Watillon : Méandres
 
Biographie des auteurs
 
 
 
 
Préface
 
 
 
Je dois l’avouer tout de go, j’ai pris un vrai temps de réflexion lorsque Marc Bailly m’a proposé d’intégrer le jury de l’Académie de l’Imaginaire. Pourquoi ? D’abord, parce que le monde de l’édition est, par essence, particulièrement compétitif. Certains diront : « Hélas… », d’autres diront : « C’est un fait… faut faire avec… ». Peu importe. Une seule certitude, c’est la jungle, là, dehors, dans le monde des mots. Enfin, surtout dans le monde des mots que l’on voudrait voir publiés. On retrouve régulièrement le cadavre d’un pauvre aspirant auteur, dévoré par des vers géants ou suspendu à un arbre, suicidé à l’aide du ruban de sa vieille machine à écrire. L’univers est déjà ultra-compétitif… Et voilà que Marc me proposait d’ajouter un nouvel espace de combat, au centre du grand cirque…
 
Au fil de ma réflexion, ceci dit, je me souvenais aussi d’un autre élément. Capital. Qui se dissimule dans la jungle profonde de l’écriture. Un être préhistorique, énorme, capable de dévorer les plus courageux. Le Procrastinataurus Rex . Créature immonde, assassine, qui se dissimule au détour du moindre chemin. Animal retors qui éloigne l’auteur de son clavier, qui lui vrille la tête avec des idées stupides de recherches sur Internet, qui susurre le titre de la dernière série à binge-watcher sur Netflix ! Cette grande bête impitoyable provoque également, à distance, un ramollissement des muscles de l’écriture.
Je me suis alors pris au jeu : j’ai inventé, au fil de la plume, assis dans un café liégeois, les thèmes de cette Académie de l’Imaginaire. Puisqu’il s’agit d’écrire pendant une année entière, voici ce qui sort de mon imagination débridée… Ou pas !
Tour 1 : Nous attendons une nouvelle de 20 000 signes (plus ou moins 10 %) qui inclut les deux premières phrases d’un des romans préférés de l’auteur. Ces deux premières phrases sont intégrées à l’histoire : elles doivent être soulignées et la référence du roman être communiquée à la fin du texte.
Tour 2 : Février, le mois de l’amour ? Soyons classiques, pour une fois. Une nouvelle romantique est au programme. Mais cette nouvelle doit tirer son origine ou inclure une chanson d’amour adorée… ou détestée. Peu importe la façon dont elle est intégrée. Les personnages peuvent l’entendre, l’histoire peut être celle des personnages de la chanson… L’imagination au pouvoir… Tant que l’histoire fait partie du genre « romance imaginaire ».
Tour 3 : Mars, c’est le dieu de la guerre. La nouvelle du mois doit inclure un conflit. Personnel ? Mondial ? Intergalactique ? Peu importe. Mais le conflit doit être au centre de la narration. Mars, c’est aussi le mois du retour du printemps. Yvonne Printemps, actrice française oubliée, devra donc aussi jouer un rôle dans la nouvelle. Lequel ? Aux auteurs de l’imaginer…
Tour 4 : Avril, le mois où on ne se découvre pas d’un fil. Oui… Peut-être… Mais c’est aussi celui du poisson d’avril. Et des blagues plus ou moins élaborées. La nouvelle du mois devra donc être drôle. Toute la palette de l’humour peut être utilisée, du plus subtil au plus potache… Mais le texte doit faire sourire… Ou rire aux éclats. Ah oui ! il devra aussi contenir le verbe «  rotoscoper  ». Pourquoi ? Pourquoi pas !
Tour 5 : En mai, « fais ce qu’il te plaît », dit l’adage. Mais cela serait trop facile. Effectivement, les auteurs peuvent raconter tout ce qu’ils veulent dans leur nouvelle. Mais elle devra être longue d’exactement 18 956 caractères. Pas un de plus, pas un de moins, sinon, c’est l’élimination.
Tour 6 : Les premiers jours de l’été. La température augmente. Les jupes sont plus courtes. Les hommes pensent à leur bronzage et enfilent leurs lunettes de soleil. Place à un peu d’érotisme et de chaleur. Les jurés doivent avoir des bouffées de chaleur en découvrant l’histoire délicieusement coquine concoctée par les auteurs. Ah oui ! une deuxième contrainte… L’histoire se déroule au… XIXe siècle !
Tour 7 : Le temps des vacances. Des grands espaces, de la découverte et de l’aventure. L’Académie prend tout le monde à contrepied. La nouvelle de ces deux mois aura pour thème le huis clos ! Et devra faire référence, de près ou de loin, aux blockbusters de l’été, ces films qui envahissent les salles climatisées de mai à août !
Tour 8 : La rentrée, la reprise, le retour au boulot… Un film inachevé ? Une nouvelle ? Un roman ? Une histoire d’amour ? Un crime ? Un voyage ? Peu importe, mais le thème doit être celui de la reprise de quelque chose d’inachevé.
Tour 9 : Halloween ! Le mois idéal pour jouer avec les classiques de l’horreur, le gore, la terreur. Les démons et les fantômes. Il faudra donc composer une nouvelle qui fait peur.
Demi-finale : Novembre. Le mois qui annonce l’hiver. Celui où le soleil se couche plus tôt… Où le temps semble ralentir et les journées devenir plus courtes. Puisque le temps semble nous jouer des tours, nous allons lui rendre la monnaie de sa pièce ! Anachronisme ? Uchronie ? Cassure dans la trame de l’espace-temps ? Le temps sera le personnage principal, le moteur de cette nouvelle.
Finale : La dernière ligne droite. Le dernier sprint. La nouvelle finale. Et quoi de plus final que la mort ? Et son opposé : la vie ? Ces deux faces de la même médaille – ces deux concepts qui nous accompagnent durant tout notre chemin, du berceau au tombeau – seront donc les héroïnes, les éléments centraux de cette dernière nouvelle.
 
Après la mise à plat des thèmes, j’ai réalisé que l’aspect « compétitif « de l’aventure était un élément de la mécanique… mais que l’idée serait surtout de permettre à des talents, venus de tous les horizons, de s’essayer à l’exercice de l’écriture « en continu », enfermés dans certaines contraintes (jamais vraiment méchantes mais parfois… particulières), de leur fixer une date butoir – tout auteur qui se respecte sait ce qu’est le stress de la date butoir, autrement nommée «  deadline hell  « – et de leur permettre d’avoir, ensuite, le regard de leur coach sur leur production.
Les candidatures sont arrivées, les équipes se sont formées…
Marc Bailly donc, aux commandes d’une faction, Frédéric Lyvins, Serena Gentilhomme et votre serviteur assis sur les sièges des « coachs « des équipes.
 
Et quelle aventure !
Résumer cette belle année en quelques lignes est pour le moins compliqué.
Par contre, ce que je retiendrai, c’est le talent, l’imagination et la ténacité des candidats. Qu’ils se soient illustrés pendant deux, six ou dix mois, ils se sont tous surpassés afin de coucher sur papier, le résultat de leurs cogitations, l’expression de leur imaginaire.
Un imaginaire qui leur appartient.
Car ce qui attire quasi toujours le lecteur – et c’est bien pour lui que l’auteur écrit –, c’est un imaginaire personnel. C’est ce que j’appelle une « voix ». Les écrivains qui possèdent cette « voix « semblent être assis à côté de vous durant votre lecture, ils vous racontent leur histoire, avec une intonation, un rythme, un timbre qui leur sont propres.
Tous les participants de cette Académie de l’Imaginaire, première du nom, possédaient cette voix inimitable. Chacun dans son style, chacun dans son univers.
C’est une partie de cette richesse, de cette texture, de cette nouveauté que ce recueil vous propose de découvrir.
 
Il a fallu faire des choix. Souvent déchirants. Je pense pouvoir parler au nom des autres « coachs « pour vous dire, heureux lecteurs, que nous aurions, avec plaisir, partagé TOUS les textes écrits par les académiciens. Parce que tous possèdent des personnages, des décors, des intrigues, des surprises qui en font de l’excellente littérature de l’Imaginaire.
Reste que le choix est fait.
Et que je ne vais pas vous retenir davantage avec mes élucubrations de vieux briscard de l’Imaginaire.
Tournez la page !
Et découvrez de jeunes talents, des plumes inédites, des mondes sans limites !
 
Christophe Collins
Birdie’s Fall – Septembre 2017

 
 
 
 
 
 
 
 
 
Espèce disparue
Ruwan Aerts
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
À l’abri dans les fougères, Harlan se tenait prêt. Un peu plus loin derrière lui, deux hommes lui emboîtèrent le pas avec prudence. De mémoire, il n’avait jamais éprouvé d’intérêt pour la chasse. Pourtant, il était devenu l’un des meilleurs du groupe. Son instinct de survie exacerbait tous ses sens depuis le crash. Perdu sur une île hostile, contraint à vivre comme un naufragé, mieux valait s’adapter pour survivre. Quelque part, cette aisance déconcertante le surprenait. Sans la moindre hésitation, il quitta la lisière de la jungle touffue. Une luxuriante vallée s’étendait ensuite à perte de vue. C’était la première fois que lui ou un autre rescapé s’éloignait autant de l’épave de l’avion. Il n’y avait guère prêté attention, mais le ciel s’était paré d’épais nuages gris et noirs. Le tonnerre grondait çà et là entre les énormes cumulonimbus. La tempête imminente s’annonçait sévère et le vent soufflait sans retenue sur les arbres exotiques. Cela ne découragea pas Harlan : il fallait rentrer au camp avec du gibier, sans quoi les prochains jours seraient difficiles. Son regard se posa sur un troupeau de cervidés qui s’ébattaient à quelques dizaines de mètres de là. C’était le moment. Un de ses compagnons d’infortune s’approcha.
 
— Harlan ! Rentrons, il faut revenir sur la côte avant la nuit. On ne connaît rien ici, et en plus il va bientôt pleuvoir. Il pleut toujours pendant des heures. Allez, viens ! On trouvera bien de quoi chasser plus près de la plage. On pourra même pêcher.
— J’en ai marre du poisson, on n’a pas eu de viande depuis un moment. C’est l’occasion ou jamais, rétorqua l’éclaireur préparant son arc.
— Des cerfs ? En pleine jungle ? Comment c’est possible ? Depuis qu’on est là, on voit des trucs étranges… Encore un animal qu’on ne devrait pas trouver ici, je ne comprends pas ! L’écosystème des environs est invraisemblable… Où est-ce qu’on a bien pu atterrir ?
— Peu importe, Carl, objecta Harlan, on va manquer de nourriture. Alors, emmène le jeune avec toi, prenez-les à revers, je crois que je pourrai en toucher deux si je me rapproche assez. Ils sont grands et en bonne santé. Ils nous ont sûrement déjà sentis, mais ça vaut le coup d’essayer.
 
Harlan ne laissait rien transparaître, pourtant lui aussi avait peur. Il n’avait aucun souvenir de cet accident d’avion. Que faisait-il à bord ? Où se rendait-il ? Comme lui, tous les survivants étaient frappés d’une étrange amnésie. Mis à part sa vie de père de famille rangée, sa femme Vera, leurs deux filles Elise et Meredith, son boulot dans les assurances, il ne se rappelait plus rien. C’était comme si le choc ne lui avait laissé que les grandes lignes de sa vie. L’image de la carlingue de l’A318 lui revint en tête. Peu d’entre eux avaient survécu parmi les passagers… Où avaient bien pu passer tous les corps ? Harlan sortit de sa torpeur, taraudé par tant de questions. Il se reconcentra et se mit en embuscade. Très vite, tout sembla se dérouler comme prévu et le troupeau se dispersa. Mais il y avait autre chose. Ce n’était ni les premières gouttes de pluie, ni les éclairs, ni encore la vaine tentative d’approche de Carl. Non, c’était la terre qui tremblait à intervalles réguliers. Bientôt des oiseaux s’échappèrent des conifères démesurés qui s’agitaient. Curieusement, le vent n’en était pas la cause. Intrigué, Harlan fronça les sourcils et repoussa une mèche blonde de son front. Une gigantesque silhouette surgit soudain dans un tumulte naissant de feuilles et de poussière. Un rugissement tonitruant parcourut la vallée. Quand l’effet de surprise se dissipa, le chasseur écarquilla les yeux. Abasourdi, il aperçut ce qui semblait être un tyrannosaure. L’animal, dont la peau écailleuse oscillait entre les tons de vert et de bleu, secoua son échine et accéléra le pas. Il tendit la gueule vers le mammifère le plus éloigné du troupeau en pleine débâcle. L’énorme saurien se mouvait avec une agilité déconcertante malgré sa taille. Sa puissante queue assurait son équilibre. D’un seul coup, il changea de cap et se mit à la poursuite de deux cerfs qui fuyaient dans la direction d’Harlan. Ce dernier, pris au dépourvu, regarda, impuissant, les deux bêtes en déroute. L’énorme tête du prédateur fit un bref mouvement de recul avant de se jeter sur sa proie. Le reptile carnassier happa instantanément un des cervidés. Le malheureux fut soulevé du sol et les mâchoires du monstre l’étreignirent. Elles le secouèrent comme un hochet avant de le projeter violemment au sol, mort. La plupart de ses os devaient être brisés quand le grand carnivore se baissa pour commencer à le dévorer. Harlan esquiva de justesse le dernier cerf qui fonçait, affolé, dans sa direction.
 
Le tonnerre gronda encore, juste après un immense éclair. La pluie redoubla d’intensité. Au loin, le reste du troupeau attaqué poursuivit sa débandade à travers la vallée, sans demander son reste. Harlan ne quittait pas des yeux le tyrannosaure. Il décida, lui aussi, de rebrousser chemin. Pas question de repasser par le même endroit, et tant pis pour Carl et le jeunot ! De toute façon, ils avaient déjà dû prendre la poudre d’escampette jusqu’à la plage. Le rescapé se mit à quatre pattes pour progresser prudemment dans la direction opposée au dinosaure. Mais cela imposait de parcourir quelques mètres à découvert. Il s’attela à cette démarche risquée, trempé mais non découragé, les mains dans l’herbe fraîche et la terre meuble. Malgré cet aplomb et ce sang-froid salutaires, Harlan ne put s’empêcher, une fois à distance raisonnable, de piquer un sprint jusqu’à d’immenses palmiers. Il ne lui restait plus qu’à s’orienter correctement pour retrouver le campement.
 
Une bonne heure de marche plus tard, le pauvre Harlan déambulait, éreinté, dans les méandres d’une forêt foisonnante de lianes, de plantes et d’arbres démesurés. Il n’était pas pour autant à l’abri du vent ou de la tempête. Réduit à l’état de fugitif, seul face à une nature oppressante, il peinait à retrouver le bord de mer. Il ne cessait de repenser à ce qu’il venait de voir : un tyrannosaure, en chair et en os ! Comment était-ce possible ? Carl avait raison, cette île ne ressemblait à rien de connu au monde. L’angoisse le rongeait. Où leur avion avait-il bien pu atterrir, et surtout dans quelles circonstances s’était-il écrasé ? Perdu dans ses réflexions, Harlan ne prêta pas attention à l’endroit où il mettait les pieds. Il crut d’abord avoir trébuché sur une racine ou une quelconque aspérité du sol, mais lorsqu’il se sentit propulsé dans les airs, il comprit trop tard qu’on venait de le piéger. L’instant d’après, il se balançait sous une branche dans les mailles d’un filet bien solide. Après quelques minutes, il reprit ses esprits et observa ce qu’il se passait, là, quelques mètres en-dessous de lui. Une dizaine d’hommes vêtus de blanc, au faciès filiforme, s’affairaient, le regardaient, pianotaient sur des tablettes tactiles. Estomaqué par cette situation, Harlan n’adressa pas un mot à ces gens qui le jaugeaient comme un animal. L’un des membres du groupe pointa vers lui un objet qui ressemblait vaguement à un pistolet et tira sans aucune hésitation. Harlan leva les bras en croix pour protéger son visage. Il éprouva une douleur vive dans le poignet gauche. Tout ce qu’il vit avant de ressentir des vertiges fut une sorte de fléchette jaune, dont la pointe était déjà bien enfoncée sous sa peau. Dans les secondes qui suivirent, il perdit connaissance.
 
Au sol, une partie de l’équipe s’activa. On défit le piège pour pouvoir redescendre le filet avec le rescapé captif. Un des hommes, le plus vieux à en juger par sa chevelure grisonnante, s’approcha d’Harlan inconscient pour l’examiner. Il avait la même mine austère que ses collègues.
— Parfait, dit-il. Apportez-moi une cage, nous allons le transporter à la clinique du site. Repartons pour ne pas éveiller les soupçons des autres spécimens sur la plage. Ne tardons pas à rejoindre l’avant-poste. Je le veux au bloc opératoire le plus vite possible.
Sans manifester la moindre objection, toute cette petite équipe atypique s’exécuta et se remit en route. Aucun d’entre eux n’était gêné par la tempête, le relief particulier ou la végétation envahissante. Tous s’en accommodaient avec un détachement déconcertant. Plus loin, ils chargèrent le corps inconscient d’Harlan dans l’un des deux véhicules tout-terrain dont la peinture de camouflage était saisissante. L’aspect uniforme, anguleux et futuriste de ces moyens de transport, leurs roues surdimensionnées, leur conféraient un air menaçant. Les hommes embarquèrent et les deux monstres métalliques s’éloignèrent au plus profond de la jungle.
 
Ils finirent par atteindre un endroit de l’île très éloigné des côtes, là où la forêt tentaculaire léchait les versants d’une chaîne de montagnes. Dans cet environnement insulaire hostile, un complexe insolite était niché et bien gardé, composé de structures sobres, solides et sans artifices. Tout avait l’air construit à la hâte, mais parfaitement pensé et agencé. Dans le quartier médical de ce centre, une certaine agitation régnait malgré les intempéries. La pluie tropicale tombant à verse tambourinait sur le toit de tôle ondulée de la clinique. L’eau vomie par les gouttières éclaboussait le sol et s’écoulait en torrents . Malgré tout, ce bâtiment était apte à résister à des conditions météorologiques difficiles, comme la plupart des édifices dans cette base. À l’intérieur, dans une salle d’opération, plusieurs individus, dont le spécialiste aux cheveux gris impeccables, se penchaient sur le cas d’Harlan. Ce dernier gisait sur une table, le corps couvert d’électrodes reliées à des appareils dont les écrans retransmettaient un flux impressionnant de données ou de graphiques divers. Un homme en costume gris les rejoignit. Lui aussi avait un visage pour le moins émacié. Son air sérieux cachait peut-être un peu de stress. Lorsque les autres se tournèrent à l’unisson vers lui, pleins de déférence, le rang de cet homme dans la hiérarchie ne fit aucun doute.
— Alors, docteur Fernst, où en sont vos recherches ? demanda-t-il d’un ton solennel.
— Eh bien, pour être franc, monsieur Hobbs, je voudrais continuer l’expérience, commença celui qui avait dirigé la capture d’Harlan. Il répond à toutes nos attentes, surtout sur le plan des conditions physiques. Cependant, mon nouveau système de matrice émotionnelle m’inquiète… C’est risqué mais j’aimerais effectuer des tests plus poussés hors de la réserve. Ce programme complexe nécessite quelques ajustements.
— Docteur, les sujets de type alpha sont instables : on ne les autorise pas à évoluer en dehors des réserves. Même au nom de la science. Cela dit, je peux toujours en toucher un mot à certaines connaissances. Je vous ferai savoir au plus vite si vous avez le feu vert.
Hobbs rajusta sa cravate. Il n’avait rien laissé transparaître quant à ses opinions sur l’avancée du travail du docteur. Simon Fernst n’en avait cure ; après tout, lui aussi n’était pas très expansif. Seuls comptaient pour lui ses recherches et son objectif. Mais pour la première fois, il ne voulait pas attendre la moindre approbation ou respecter des protocoles. Cette idée de transgression qui germait en lui le surprit.
 
Harlan reprit connaissance dans un espace clos. La panique le submergea. Revenir à lui et constater qu’il était immergé dans un liquide tiède poussa son corps à se débattre, à chercher à respirer pour ne pas suffoquer. Puis, il se rendit compte qu’il s’oxygénait normalement : un masque relié à un tube le lui permettait. Ses membres étaient engourdis. Cette curieuse asthénie musculaire l’inquiéta et l’incita très vite à bouger pour reprendre peu à peu possession de son corps. Il se calma et observa la pièce depuis la vitre. C’était un vaste bureau ou un laboratoire. Ne sachant que faire pour sortir, Harlan toucha la vitre. Même sous l’eau, il put entendre une voix retentir dans l’endroit déserté :
— Sujet AXB-22 réveillé, fonctions vitales stables, nouvelles données intégrées transférées sur unité centrale.
Lorsque la voix eut répété deux fois sa phrase, des diodes luminescentes clignotèrent sur le caisson qui retenait Harlan prisonnier. Le niveau de l’eau baissa en quelques instants. Saisissant sa chance et mû par un violent instinct de survie, il se déchaîna contre la vitre. Il ne ressentait aucune douleur en tapant : il voulait juste sortir, rien d’autre ne comptait. Pas même Vera, ni ses filles, ni le crash, ni les survivants de cette foutue île. Au bout de quelques minutes d’acharnement, le verre pourtant épais céda sous les coups et Harlan chuta lourdement parmi les débris. À son grand étonnement, quand il extirpa de ses bras et de son torse des morceaux de la vitre, il ne subit que de petits électrochocs. De minces filets de sang coulaient de ses plaies, trop peu en comparaison de ce qu’il aurait dû perdre avec de telles coupures. Lorsqu’il se releva, une femme brune, en blouse blanche munie d’un badge, le toisa avec méfiance. Les contours de son visage évoquaient les faces uniformes et froides des hommes qui l’avaient piégé dans la forêt.
— Ne bougez surtout pas, ordonna-t-elle d’un ton tranchant.
— Qui êtes-vous ? Que m’avez-vous fait ? Où sont les autres rescapés ? Vous êtes allés sur la plage ? L’avion s’est écrasé, il faut nous rapatrier et…
— Calmez-vous ! Une équipe va vous prendre en charge.
— Mais vous ne m’écoutez pas ! hurla Harlan, je veux rentrer chez moi, je veux quitter cette île ! Laissez-moi au moins appeler ma famille ! S’il vous plaît Do… Dolorès, c’est ça ?
Cette manœuvre pour l’apitoyer, après avoir lu le nom sur son badge, était maladroite. La femme se saisit d’une sorte de matraque et lui asséna un coup sans sommation. Harlan se trouva immobilisé au sol, de petites décharges électriques lui parcoururent le corps. Il ne pouvait qu’entendre son agresseur appeler à l’aide sur un poste.
— Ici le docteur Molina, j’ai un problème avec le réveil anticipé du dernier sujet. Envoyez une équipe d’urgence au bloc F.
Harlan se redressa presque aussitôt et se jeta sur elle. Avec une violence inouïe, il détourna une nouvelle frappe de Dolorès et parvint à lui subtiliser son arme. Il ne se reconnaissait pas : jamais il n’aurait cru pouvoir agir ainsi. Il porta un coup rapide à la mâchoire du docteur Molina. Ce qui arriva alors l’estomaqua. La tête de la brune fit un tour sur elle-même et sa mâchoire se décrocha. Pendant sa chute, sa tempe gauche heurta le coin d’un bureau. Harlan regarda bouche bée cette mâchoire qui s’ouvrait et se fermait toute seule, sans s’arrêter. La peau était partiellement déchirée, ainsi le cou révélait-il une anatomie entièrement robotisée. De fines articulations métalliques, des fils, des puces, un amas de pièces diverses s’étalaient à l’air libre. Harlan tenta de contrôler sa respiration. Il jeta un œil à l’ordinateur principal après s’être saisi du badge de Dolorès. Sans qu’il sache comment, il navigua avec une facilité déconcertante dans les programmes du serveur. Lorsqu’il trouva des informations relatives à « AXB-22 « grâce à la session ouverte du docteur, il dut s’asseoir pour encaisser le choc : des clichés de l’île y figuraient, ainsi que des études sur des sujets semblables sous d’autres noms de code. Déconcerté, il vit des photos de lui, des autres survivants, puis d’animaux comme le cerf et le tyrannosaure, des annotations inquiétantes et cette mention récurrente dans les descriptions : « espèce disparue ». Un sentiment de peur l’envahit qui se mua vite en une rage indicible. Il se rua dans le couloir, donnant par inadvertance un coup de pied dans la tête de Dolorès. Fernst l’attendait là, avec sa mine imperturbable et sa coupe grisonnante de playboy, accompagné d’une escorte.
— Tiens donc ! Harlan ! Je vais vous appeler Harlan si cela peut vous aider. Je me nomme Simon Fernst. Mais qu’avez-vous donc fait à cette pauvre madame Molina ? Voyons, je pense que vous avez besoin de reprendre vos esprits pour que nous puissions parler…
— Taisez-vous ! vociféra l’homme désorienté. Je suis Harlan et… et j’existe vraiment ! Je ne suis pas une de vos putains d’expériences ni une espèce recréée… Je suis moi ! Je suis né en Angleterre et je travaille chez… j’ai une femme qui s’appelle…
— Vera ! reprit Fernst amusé. Oui et deux adorables filles, je sais tout cela. Nous vous avons cloné, comme tous les autres, vous et tous ces animaux. J’ai personnellement travaillé sur votre… biographie, si je peux me permettre. Mais vous avez quelque chose de plus que les autres, Harlan, vous êtes spécial… vous avez quelque chose qu’ils n’ont pas, vous êtes ma pièce maîtresse.
— Fermez-la ! Non, je sais ce que je dis, j’existe en tant qu’être humain, je ne suis pas une expérience de… Les humains n’ont pas disparu, ça n’a aucun sens ! C’est vous tous qui êtes des saletés de machines, c’est vous qui n’êtes pas humains. Il faut que je sorte d’ici, c’est un cauchemar !
— C’est un peu ça… des machines. Cependant, je vous déconseille de sortir : vous êtes en état de choc, vous n’êtes pas prêt pour voir ce qu’il y a dehors. Avec vous, mes recherches sont allées au-delà de mes espérances.
— Je m’échapperai de cette île, croyez-moi, déclara Harlan.
Il se releva et courut dans la direction opposée, vêtu d’un simple caleçon et d’un tee-shirt garni d’électrodes. Simon fit signe aux hommes à ses côtés de ne pas intervenir. Son travail sur les émotions humaines et le libre arbitre avançait à grands pas.
Harlan, lui, ne savait plus quoi penser. Son sentiment de perdition grandissait. Il avait juste l’impression d’être un pantin et de n’avoir aucun contrôle sur ses réactions. Il ne se reconnaissait même plus dans ses faits et gestes. Cela l’effrayait. Rien ne s’arrangea une fois hors du grand immeuble. Personne ne le regardait, tous les gens qui allaient et venaient l’ignoraient. On ne l’avait même pas arrêté, nul ne semblait se soucier de sa tenue. Harlan aurait pu trouver cela bizarre, mais autre chose capta son attention. Il crut d’abord qu’il faisait nuit. Il se trouvait au cœur d’une ville animée, inconnue, bruyante, riche de lumière et de néons. Au milieu des rues peuplées d’étranges véhicules et de ponts routiers, d’immenses gratte-ciel tutoyaient une improbable surface vitrée, peut-être une sorte de dôme qui englobait toute cette métropole sous l’eau.
— Je vous avais dit que ce serait un choc ! s’exclama Fernst derrière lui. N’est-ce pas magnifique ? Là où l’homme a échoué après les bouleversements climatiques à la surface, nous, les machines comme vous dites, avons réussi. Mais nous continuons de cloner les humains pour les étudier. Apprendre à développer des programmes pour recréer les émotions humaines complexes, étudier le libre arbitre ou la conscience, tel est mon travail.
— Mais, protesta Harlan, d’où viens-je ? Mon passé ?
— Nous vous élevons avec d’autres espèces disparues dans ce que nous appelons des serres. Cette île à la surface en est une. Le reste, vos souvenirs, votre passé… J’ai tout programmé moi-même. Sur les générations de clones comme la vôtre, je me suis surpassé, car vous êtes bien plus que cela : vous êtes l’avenir !
Harlan subissait. Il ne pouvait croire à tout ça ; il était persuadé qu’il allait se réveiller sur cette île ou même chez lui aux côtés de Vera. Simon Fernst pensait qu’il pouvait amadouer sa créature pour développer son travail. Il avait tort, le comportement humain est bien plus complexe que cela. Harlan se jeta sur lui, le rouant de coups. Mais Simon le maîtrisa sans peine. Il fut bientôt rejoint par ses subalternes et le mystérieux Hobbs au costume sur mesure. Fernst s’approcha d’Harlan prostré, il s’agenouilla près de lui et sortit un scalpel. Il incisa l’avant-bras d’Harlan qui hurla d’instinct avant de s’apercevoir qu’il ne ressentait aucune douleur. Sauf encore ces petites décharges. Il saigna à peine.
— Qu’est-ce que vous faites ? protesta-t-il.
— Je reprends ce qui m’appartient ; mon expérience est concluante, mais vous êtes bien trop instable. Vous ne pouvez être ma pièce maîtresse… Ma technologie est trop avancée pour un sujet de votre type. Je suis navré, Harlan, vous ne serez jamais un androïde parfait. Vous resterez le clone expérimental d’une espèce disparue à jamais.
Fernst retira un circuit imprimé sous la peau et exhiba son cobaye à Hobbs qui observait en retrait. La dernière vision d’Harlan fut son propre bras ouvert, rempli de la même technologie robotique que celle aperçue dans le cou de Dolorès. Il voulut hurler mais Simon le déconnecta. Le docteur fit signe à ses hommes d’emporter son cobaye. Hobbs approcha, les mains derrière le dos, toujours aussi imperturbable.
— Je croyais avoir été clair, comment avez-vous pu ? Je vous avais dit de ne pas le sortir de la serre sur l’île sans autorisation. Que faisait-il ici dans vos locaux ?
— Vous l’avez vu comme moi, ces tests de circuits robotiques sur nos clones pourraient nous rendre encore plus humains… Leur savoir, leur instinct et leurs émotions combinés à notre technologie devraient rendre notre espèce apte à évoluer encore et encore.
— Faites attention, monsieur Fernst, vous commencez à trop ressembler aux hommes. N’oubliez pas que c’est en partie un peu de tout cela qui les a menés à leur perte. C’est aussi à cause de leurs dégâts que nous vivons ici et plus à la surface. Je ferai comme si rien ne s’était passé ce soir, Simon, je continuerai de financer vos recherches, mais ne me désobéissez plus jamais… Vous êtes un scientifique : veillez à ce que votre intérêt pour cette espèce disparue nous serve, au lieu de causer notre perte.
Les muscles du visage de Hobbs se figèrent. Il reboutonna sa veste puis tourna les talons. Simon Fernst resta un moment à le regarder s’éloigner dans la rue. Un instant, il se demanda à quelle espèce il préférait appartenir. Pour la première fois, il ressentit quelque chose qui lui était jusqu’alors inconnu : le doute.
 
Phrase soulignée extraite de Jurassic Park, Michael Crichton.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Il était une fois …
Élodie Beaussart
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Soudain, je me rends compte qu’il y a quelqu’un dans ma chambre.
Je dormais d’un sommeil lourd, peuplé d’images trop légères et volatiles pour devenir des rêves significatifs, ce qui m’allait très bien : c’est le sommeil de la vodka, cette couette psychédélique qui a toujours su me protéger et me réchauffer.
J’avais déjà tendance à en user (sans en abuser) auparavant  ; Julien ne me faisait pas de reproches, mais il me disait parfois que j’avais des rapports « fusionnels « avec la délicieuse  eau-de-vie . « Je suis jaloux », disait-il en m’ôtant le shooter de la main.
Julien est la dernière chose à laquelle je pense, tandis que je me retourne, en sueur sous mon léger drap de coton. C’est une des raisons pour lesquelles la vodka est meilleure que les somnifères : elle sait exactement sur quels boutons de mon cerveau il faut appuyer pour que je dorme malgré tout .
Mais l’impression d’être observée me réveille. L’alcool a commencé à s’évaporer, les oiseaux ne chantent pas encore : c’est toujours la nuit.
Je lutte pour ouvrir mes paupières collées, mais on dirait que du ciment a coulé dans mes yeux.
Le plancher craque.
Des pas .
Puis je sens un poids déformer le matelas à quelques centimètres de mes genoux repliés (je dors en position fœtale).
Quelqu’un s’est assis sur le lit .
— Julien ?
Je reviens doucement à moi, avec l’impression que mon cerveau est un immense hangar à archives, rempli de rayonnages, dans lequel les néons s’allument tous, les uns après les autres, répandant un éclairage cru. Un éclairage qui ne laisse rien au hasard et qui achève de dissiper l’effet anxiolytique de l’alcool.
Non, je ne veux pas me réveiller, parce qu’alors…
Le poids se déplace .
… je vais me souvenir que Julien…
Une main se pose sur mon épaule .
… est mort.
J’ouvre les yeux.
La lampe de chevet est allumée.
Une jeune femme est assise sur le lit, penchée vers moi, sa main secoue doucement mon épaule.
Son visage pâle, strié de larmes, est couvert de sang. Ses longs cheveux blonds se sont échappés du lien de cuir qui les retenait et glissent, poisseux, sur ses épaules. Il y a des taches sombres sur sa cape de velours bleu.
Son regard est suppliant.
— Alex, dit-elle. Debout !
Je me redresse, sonnée.
Non, c’est impossible. Je dois être en train de rêver – ou d’halluciner. Car je reconnais l’apparition. Je sais qu’elle s’appelle Hélia.
Et qu’elle n’existe pas .
En tout cas, pas en dehors de mon imagination.
— Hélia, murmuré-je d’une voix rauque.
— Tu te souviens, Alex ? dit-elle. Le temps presse : il faut en finir, maintenant.
Je ne comprends pas un mot de ce qu’elle me raconte. Le radioréveil posé sur ma table de chevet indique 3 h 37.
— C’est un rêve ? dis-je.
Mes cheveux collent à mon front, mes aisselles exhalent une sueur aigre. Mais ce qui me fait vraiment peur, c’est que je peux sentir le parfum de mon interlocutrice.
Et aussi l’odeur du sang qui est répandu sur elle.
— J’ai attendu aussi longtemps que j’ai pu, me dit-elle. Mais tu dois revenir, maintenant. J’ai besoin de ton aide : il  arrive.
— Quoi… Qui arrive ? Je ne comprends pas.
Les souvenirs me reviennent par vagues, des vagues acides et corrosives.
J’ai toujours voulu être écrivain. Mais du rêve à la réalité, il y avait un fossé – pour ne pas dire un abîme.
Seul Julien, mon mari, m’encourageait dans cette voie. Il adorait me trouver dans mon bureau, concentrée sur mon traitement de texte, occupée à ce que j’appelais « mes conneries d’écriture ». « Ce ne sont pas des conneries », disait-il. « Tu as un don, Alex. Je suis sûr qu’un jour tu deviendras un écrivain connu ». En général, je grimaçais et lui lançais ce que j’avais sous la main (une gomme, un stylo, le sous-verre  Guinness  sur lequel je posais mon mug de thé) pour le faire taire. Mais ça ne marchait pas. Le roman que j’avais écrit avait été refusé par toutes les maisons d’édition auxquelles je l’avais envoyé. Un jour, écœurée par un nouveau refus, j’ai supprimé tout le dossier « Écriture « de mon ordinateur. J’ai vidé la corbeille et, pour faire bonne mesure, j’ai aussi effacé la mémoire de ma clé USB de secours.
Fini l’écriture, ô rêve inaccessible !
J’ai acheté une bouteille de champagne, j’ai fait des blinis au saumon et Julien et moi, nous nous sommes enivrés et après, nous avons fait l’amour. Plus tard, alors qu’il allumait sa cigarette – celle que j’appelais la « PCC « (pour «  Post Coïtum Clope ») –, je lui ai fait part de ma décision concernant l’écriture : je n’écrirais plus rien, nada . Terminé. Qu’il ne m’en parle plus. Il a paru triste et songeur, mais il m’a serrée dans ses bras et m’a dit que, quelle que soit ma décision, il la respectait et qu’il serait toujours là pour me soutenir.
Jusqu’à la fin, il… Non.
Je repousse de toutes mes forces l’image qui veut s’imposer à mon esprit. Je ne veux plus penser à ça. C’est mauvais, tabou.
— Tu es...

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