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L'accident

De
140 pages
C'est par un soir de gros temps, au bord de la mer, que la vie de Mathieu Laville, modeste employé administratif et médiocre père de famille, bascule dans l'inconnu. A partir de là, bonne fortune et mauvaises passes, plaisirs et déboires, vie facile et difficulté à vivre vont s'enchaîner. Les jeux de l'amour, du hasard et de l'argent font toute la trame de ce roman ou l'on croise un Premier ministre et un clochard, une centenaire et un barman, et qui emmène le lecteur de Pantin à Grenoble et du jardin du Luxembourg au Cap Horn.
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Alain Dulot

L’accident
Roman




































© L’Harmattan, 2013
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ02019Ȭ8
EAN : 9782343020198

L’accident

Écritures
Collection fondée par Maguy Albet


Trekker (Annemarie), Un père cerfȬvolant, 2013.
Fourquet (Michèle), L’écharpe verte, 2013.
Rouet (Alain), Le violon de Chiara, 2013.
Zaba (Alexandra), Rive Rouge, 2013.
Boly (Vincent), Crime, murder et delitto, 2013.
Hardouin (Nicole), Les semelles rouges, 2013.
Lherbier (Philippe), Ourida, 2013.
Aguessy (Dominique), Les raisins de la mer, 2013.
Pommier (Pierre), Au bout de l’été, 2013.
Oling (Sylviane Sarah), Tes absents tu nommeras, 2013.
LeroyȬCaire (Marjorie), Le marché aux innocents, 2013.
Lebaron (Cécile), Une vie à l’œuvre, 2013.
Meyer (Florent), Maelström, 2013.
Le Guern (JeanȬMarc), Sillages, 2013.
Fabre (Paul), Le Solitaire de Costejourdes, 2013.

*
**
Ces quinze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent. La liste complète des
parutions, avec une courte présentation du contenu des ouvrages,
peut être consultée sur le site www.harmattan.fr

Alain Dulot

L’accident


roman


















L’Harmattan

Du même auteur dans la collection « Écritures »

Les remparts de Dubrovnik, roman, 2008
Un certain jeudi de mai, roman, 2009
Amicales pensées et autres propos, 2012












Première partie

1

Le Premier ministre est arrivé avec pas mal de retard.
Dans le salon d’honneur de l’École, tout ce qui y détient
une parcelle de responsabilité attendait dans un joyeux
brouhaha. À l’entrée qui donne sur le boulevard, on avait
hissé, pour l’occasion, le drapeau tricolore. À l’intérieur se
retrouvaient, spontanément regroupés par catégories,
l’équipe de direction, l’ensemble du corps professoral,
plusieurs représentants des « entreprises partenaires », les
agents administratifs, ainsi que quelques délégués des
élèves. Il y avait aussi des amis personnels du directeur
que je ne connaissais pas, et naturellement son épouse et
sa fille, aussi grandes l’une que l’autre et dont la ressemȬ
blance, pour la première fois, m’a frappé – le genre de
femmes dont on dira un jour qu’on ne sait plus qui est la
mère et qui est la fille. Un peu en retrait se tenait un
couple de personnes âgées que je n’avais jamais vu mais
que j’ai pourtant identifié aussitôt : les parents du
« Boss », ainsi qu’on appelle toujours notre directeur.
CeuxȬlà se faisaient aussi discrets que possible, chuchoȬ
tant entre eux sans se mêler au groupe, comme s’ils teȬ
naient à passer inaperçus ou comme s’ils avaient à
s’excuser d’être là.
Lorsqu’un portable a sonné, le Boss et son adjoint, d’un
seul mouvement, se sont précipités à l’extérieur. Le
porche de l’École ne manque pas de majesté mais il est
ouvert aux quatre vents. Là, il leur a fallu patienter dans

le froid humide d’un hiver qui n’en finit pas. Le trafic
devait être dense entre Matignon et l’École car l’attente
s’est prolongée plus d’un quart d’heure.
Enfin, on a deviné une agitation sur le boulevard, puis
sous le porche, et ils sont arrivés très vite. Le Premier miȬ
nistre marchait d’un pas souple et rapide. Il était flanqué
de deux collaborateurs. L’un avait une carrure de garde
du corps, l’autre son téléphone mobile soudé à l’oreille.
Un petit photographe blond à moustache les escortait –
un seul photographe, mais qui a officié intensément, toute
la soirée. Sur la quarantaine de mètres qui séparent
l’entrée de l’École du salon d’honneur, un étroit tapis
rouge avait été déroulé, que le petit groupe a parcouru au
pas de charge.
À son entrée, un silence d’église a balayé le salon
jusqueȬlà si bruyant. Le Premier ministre était très souȬ
riant. Il m’a paru un peu moins jeune qu’à la télévision.
Son premier geste a été de retirer son manteau. Il a hésité
un instant mais déjà une main attentionnée, celle de
l’agent de sécurité, s’était précipitée pour l’en débarrasser.
Il s’est entretenu quelques instants, de manière très déȬ
tendue, avec le Boss, devant un public toujours muet et
comme hypnotisé. Ensuite ils sont montés l’un et l’autre –
le Boss lentement, le Premier ministre plus énergiqueȬ
ment – sur l’estrade au centre de laquelle avait été placé
un micro.
Le Premier ministre a tapoté deux fois l’instrument
pour vérifier son état de fonctionnement puis, sans prenȬ
dre la peine de s’excuser de son retard, il a entamé son
discours : « Cher Gilles Pasdeloup »…
Tout de suite nous avons remarqué qu’il tutoyait notre
directeur et compris pourquoi, malgré ses lourdes resȬ
ponsabilités, il avait accepté d’être là en personne : dans

10

une vie antérieure, les deux hommes ont été condisciples.
Il s’est plu à évoquer cette époque « héroïque » et à citer
quelques anecdotes de leur jeunesse commune, ces riens
qui émaillent la petite vie des grandes écoles et forgent
entre camarades de promotion des liens définitifs.
Le Premier ministre était censé lire le discours élaboré
par son cabinet. Il a rappelé que la Légion d’honneur
avait été instituée par Napoléon dans le souci de distinȬ
guer les citoyens particulièrement méritants. Puis il est
entré dans le vif du sujet, en prenant un évident plaisir à
s’éloigner ostensiblement de son texte. Il a retracé la carȬ
rière de « son ami Gilles » sans omettre aucune étape de
son curriculum, sans non plus se départir du ton badin et
enjoué qui sied à ce genre d’exercice. Il n’a pas craint, par
exemple, à propos de son camarade et dans une allusion
douteuse à son nom, d’évoquer une carrière « à pas de
géant », suscitant aussitôt parmi l’assistance des sourires
complaisants, et pour tout dire un peu serviles.
À la fin de son allocution, il a soudain pris un ton plus
grave, rectifiant la pose et passant même brutalement au
vous : « Gilles Pasdeloup, au nom du Président de la RéȬ
publique et en vertu des pouvoirs qui nous sont conférés,
nous vous faisons chevalier de la Légion d’honneur ».
Notre directeur se tenait comme au gardeȬàȬvous. Son
visage empourpré semblait faire écho au petit ruban qui
soutenait la médaille verte et blanche que le Premier miȬ
nistre venait d’extraire de son présentoir. En regardant le
Boss droit dans les yeux, il l’a épinglée assez maladroiteȬ
ment au revers de son veston, avant de lui donner
l’accolade réglementaire, ou plutôt de l’embrasser carréȬ
ment sur les deux joues.
Sur la scène, le petit blond les avait rejoints et, d’une
mitraille ininterrompue, immortalisait l’instant. Dans la

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salle, d’autres photographes, amateurs, profitant du déȬ
sordre des applaudissements qui ont suivi ces effusions,
faisaient de même avec leurs téléphones.
À son tour le récipiendaire s’est calé devant le micro
pour dire quelques mots, ou plus exactement pour anȬ
noncer « qu’il allait juste dire quelques mots ». De disȬ
crètes mimiques ont salué cette annonce : nous connaisȬ
sons bien les petits travers de notre directeur. De fait,
comme toujours, il a parlé longuement, trop longuement
sans doute au goût de son invité car même si le Premier
ministre gardait un sourire attentif, ce sourire était un peu
figé et c’était maintenant à son tour d’avoir le visage, et
plus encore les oreilles, un peu empourprés.
Pour ma part, j’ai trouvé le Boss assez flagorneur à
l’égard de son hôte, doté selon lui, depuis son plus jeune
âge, de toutes les vertus intellectuelles et morales qu’un
homme puisse réunir. Comme s’il était né Premier miȬ
nistre, et comme si le poste éminent qu’il occupait auȬ
jourd’hui lui était destiné depuis toujours, comme s’il le
devait à sa nature plutôt qu’au hasard des circonstances
ou au jeu des ambitions et des arrangements politiciens.
Je l’ai même trouvé, si j’ose dire, flagorneur à son propre
égard. À l’entendre, tout ce qu’il avait luiȬmême accompli
jusqueȬlà, tout le parcours qui avait été le sien, n’avaient
eu d’autre horizon et d’autre but que de le conduire ici ce
soir, sur cette estrade, devant le Premier ministre de la
République Française et derrière le ruban rouge au bout
duquel pendait une médaille verte et blanche. Un homme
qu’on décore apparaît toujours plus petit que sa médaille
et le Boss, malgré son mètre quatreȬvingt dix, n’échappait
pas à la règle. En même temps, comme l’exige aussi la
règle, il jouait l’humilité, assurant qu’à travers lui c’était
d’abord l’institution dont il avait la charge qui était honoȬ

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rée. Lorsqu’il en parlait, il ne disait pas l’ENEC comme
nous le faisons tous et comme il le fait luiȬmême
d’ordinaire, mais « l’École nationale d’économie et de
commerce », en détachant bien chaque syllabe. Honorée,
l’institution l’était même doublement : d’abord par cette
distinction prestigieuse qui était décernée à son directeur,
ensuite par le fait qu’elle lui était remise « par le deuȬ
xième personnage de l’État ». Le Premier ministre a alors
esquissé une sorte de moue énigmatique. Le Boss a contiȬ
nué encore un moment puis, coupant court à son intermiȬ
nable monologue, il a invité tout le monde « à passer à
l’essentiel en partageant le verre de l’amitié ».
Mais le Premier ministre, de manière improvisée et riȬ
valisant lui aussi de modestie, a brièvement repris la paȬ
role pour indiquer qu’il souhaitait apporter une correcȬ
tion à ce qui venait d’être dit, parce qu’il n’était pas du
tout certain d’être le deuxième personnage de l’État. Sur
ce point en effet, une controverse opposait depuis longȬ
temps les spécialistes de la Constitution, certains accorȬ
dant la primauté non pas au chef du gouvernement mais
au président du Sénat, chargé de l’intérim en cas de vaȬ
cance du pouvoir. S’en sont suivies plusieurs considéraȬ
tions juridiques dont le sens, comme l’intérêt, m’ont un
peu échappé, même si tout le monde, là encore assez
complaisamment, avait l’air de juger que la question reȬ
présentait un enjeu crucial.
En fait de « verre de l’amitié », un copieux buffet atȬ
tendait les invités, parmi lesquels le Premier ministre,
cornaqué par son hôte, a effectué une sinueuse et savante
déambulation. Chaloupant de l’un à l’autre au gré de son
poissonȬpilote emmédaillé, il a dû serrer l’une après
l’autre toutes les mains présentes, toujours suivi par le
petit moustachu qui n’a pas cessé son manège et saisissait

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