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L'Allée des catalpas

De
489 pages
L'auteur, né en Algérie, a partagé son adolescence entre les brumes du Nord de la France et le soleil du Constantinois. Il a puisé tant dans les documents familiaux que dans ses propres souvenirs pour écrire cette histoire sur Fond de Grande Histoire. Dans des contrées alors inconnues où regnaient encore lions, panthères et hyènes, des hommes et des femmes venues d'outres mer vécurent, en butte aux pillards, à la solitude et aux maladies.
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L’Allée des catalpas
© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13790-5 EAN : 9782296137905
Ladislas de Diesbach
L’Allée des catalpas
roman L’Harmattan
La seule chose importante que j’ai vu jusqu’à présent, c’est Constantine, le pays de Jugurtha, c’est une chose formidable qui donne le vertige. Gustave Flaubert (correspondance).
CHAPITRE I
inq passagers partageaient leur compartiment. Une femme encore C jeune à la beauté un peu commune, vêtue d’une redingote marron clair et coiffée d’un chapeau aux larges bords agrémenté d’une ample plume d’autruche, dévisageait avec plus de défi que de pudeur ses vis-à-vis, un jeune homme au teint mat, habillé de gris, et un quinquagénaire portant d’épais favoris. A une fenêtre, un autre passager leur tournait le dos, agitant par la portière un large mouchoir de batiste. Une femme corpulente, sans âge, trahissait sa condition tant par l’ordinaire de sa robe noire que par son application à serrer fermement contre elle un cabas défraichi. Les dernières maisons de Villeneuve Saint Georges dépassées dans un sifflement strident, le train longea la rive gauche de la Seine pour atteindre bientôt Montgeron puis Brunoy et enfin Melun. Mais ce n’est qu’à Fontainebleau que le gentleman aux favoris se décida à allumer un fin et long cigare. Armand n’attendait que ce signal pour se saisir de son propre étui, cadeau récent, puis battre vigoureusement son briquet. Le regard à la limite de l’effronterie de la jeune femme à la plume d’autruche ne le quittait pas. Ces premières manifestations éveillèrent chez tous, à l’exception de la passagère au cabas et d’Eugène qui ne trouvait rien à dire, des envies pressantes de converser. L’homme au mouchoir délaissant la fenêtre donnait à contempler un visage gros et gras percé de petits yeux pâles. Je me présente, Roger Van Straten, négociant en vins et spiritueux. Vous me voyez en route pour la Bourgogne, un long voyage depuis Bruges, savez-vous… A son tour, le jeune homme déclina une identité que personne n’entendit distinctement. Son voisin, tout au contraire, éloigna d’un geste large son cigare de ses lèvres pour se présenter sous le patronyme de Corneillan, Gilles de son prénom, genevois et homme de loi. Armand ne manqua pas de présenter son frère en se présentant lui-même. Enfin, une voix à l’aigu prononcé obligea leur attention.
10 L’ALLÉE DES CATALPASRosalie Tourganelle. Mon mari possède l’Auberge des Pêcheurs à Chalon-sur-Saône. On y vient depuis Macon… Ils opinèrent du chef sans montrer beaucoup d’enthousiasme. Apparemment aucun d’entre eux ne faisait halte dans cette charmante cité. La conversation se poursuivit, centrée sur les avantages du chemin de fer par rapport à tout autre moyen de locomotion, la beauté des paysages traversés, les vertus d’un bon bourgogne et l’insécurité des routes. Le train serpentait au long de la vallée de l’Yonne, saluant par de longs et stridents coups de sifflet les clochers de Fénoc, St Julien, Joigny enfin. Tonnerre marquait un arrêt de vingt minutes afin de laisser aux voyageurs le temps de se restaurer avant de pénétrer dans la vallée d’Armançon. Les montagnes du Morvan dominaient maintenant la voie de leurs pentes arides et sauvages. Le négociant de Bruges les quitta à Dijon après mille salutations et vœux de bonne continuation. Les autres regrettèrent ses connaissances des vins de la région alors que le train s’enfonçait dans des vignes aux appellations prometteuses : Vougeot, Nuits St Georges, Beaune, Meursault. Chalon-sur-Saône s’annonçait. La dame Tourganelle les abandonna après un dernier regard en direction d’Armand. Un couple de paysans, chargés de besaces et de paniers, prit place. Ils déballèrent sans attendre pâtés et autres cochonnailles tout en se passant une chopine de gros rouge. L’ambiance conviviale ne résista pas longtemps aux bruits de mastication et de succion bientôt suivis de bruyants rots satisfaits dans des relents de digestion difficile. Le jeune homme descendit à Macon sans avoir à aucun moment dévoilé sa destination. Maître Corneillan se rapprocha peu après d’Armand et d’Eugène avec des airs de notaire dépositaire de quelque lourd secret. Vous vous rendez en Algérie, n’est-ce pas? Oubliant les étiquettes appliquées sur leurs bagages, la question les prit au dépourvu. Une de mes connaissances est partie là-bas voici bien quatre ans. Je n’ai jamais su ce qu’elle était devenue. Si vous entendez parler d’un certain Lambert, Jocelyn de son prénom, ne manquez pas de lui parler de moi, Gilles Corneillan, avocat à Genève. Il avait l’intention de monter un commerce à Oran. Vous n’oublierez pas ? Ils promirent. La géographie de l’Algérie ne leur était pas encore familière. Le reste du trajet, ils subirent stoïquement les ronflements des deux campagnards, l’un rauque et sonore, l’autre chuintant entre deux sifflements. Arrivés à Lyon après vingt-deux heures, ils sortirent un quart