206 pages
Français

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L'Astre du Coeur, livre 1

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Description

Être le résultat d’une odieuse manigance de l’Enfer vieille de 700 ans, n’a déjà pas de quoi vous donner le sourire. Mais apprendre en plus que dans sept jours, le soir de votre seizième anniversaire, vous allez devenir une monstruosité, mère de l’Antéchrist, en contrepartie de vos pouvoirs de sorcière, vous ôte définitivement l’envie de rire.


Je craignais le funeste destin qui m'attendait, pourtant ce n’est pas ce qui s’est passé. Ce que j’ai fait de moi n’a rien à voir avec la marionnette qu’ils espéraient obtenir et, pour la première fois, mon cœur de reptile s’est éveillé... Pour le meilleur et pour le pire.

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Informations

Publié par
Nombre de lectures 7
EAN13 9791096960149
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0015€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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© Les Éditions Livresque, pour la présente édition – 2018 © Thibault Benett, Designer graphiste pour la couverture © Karry Le Gras, Correctrice
© Jonathan Laroppe, Suivi éditorial
ISBN : 979-10-96960-14-9
Tous droits réservés pour tous pays
Conformément au Code de la Propriété Intellectuelle , il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage, et ce, par quelque moyen que ce soit, sans l’autorisation préalable de l’éditeur et de l’auteur.
Prologue
Anti-Genèse
Vous voilà enfin… Je vous attendais.
Détendez-vous. Laissez ma voix vous pénétrer en lis ant ces mots. C’est elle qui vous frôle en cet instant où nous nous rencontrons pour la première fois.
Vous souriez ? Pourtant, je suis très sérieuse… Et j’ai le pouvoir de vous parler par-delà les dimensions du Ciel, de la Terre et de l’En fer.
« N’importe quoi ! » m’assène en réponse la partie cartésienne de votre cerveau ; vous savez que vous n’entendez rien, que mes mots ne son t que virtuels, tout juste des symboles d’encre alignés sur une page blanche, que votre esprit décrypte mécaniquement. Nulle voix inconnue ne résonne à vos oreilles. Le monde autour de vous n’admet l’existence d’aucune magie mystérieuse ni de la sorcellerie. Ce n’est pas la lecture de quelques phrases qui changera cette c ertitude !
Cependant, moi, je suis certaine que si.
Pour cette raison, je persiste… Ne reposez pas ce l ivre. Continuez sa lecture, si vous voulez apprendre la vérité. Et installez-vous confo rtablement. J’ai une longue histoire à vous raconter. Les feuillets entre vos doigts n’en constituent d’ailleurs qu’une première partie.
Mais commençons par le début de toute chose : ce qu i vous a été enseigné depuis votre enfance sur la part d’ombre et de lumière que nous portons tous. Tout est… faux. Le bien, le mal, l’Homme rationnel et savant au mil ieu, rien n’est aussi simple. Ne cherchez plus le « bon » Dieu et le « méchant » Dia ble pour justifier vos comportements ou l’univers et ses chaos. Ne vous ré fugiez pas derrière la théorie des cordes , non plus ! Réveillez-vous au contraire de vos certitudes ! Celui que vous appelez « Dieu » n’a rien créé tout seul en sept jo urs. Les histoires de la Bible sont à ranger au rayon contes de fées de votre bibliothèqu e. Pas à prendre au premier degré. Sinon, c’est vraiment dommage pour vous : vous save z moins que rien !
Ah, ah, ah ! Ne faites pas cette tête ! Par-delà me s mots, je vous vois, pour certains, râler devant mes blasphèmes. Vous doutez de ce que je vous murmure. Vous tempêtez même parfois en criant à l’hérésie. Ne le cachez pas. Ce n’est pas grave. J’ai l’habitude. En plus, histoire de vous donner encore plus le sourire, j’ai une autre grande révélation qui devrait rabattre vos prétentions à l ’omniscience et à la suprématie humaine : vous n’êtes pas des créatures façonnées à l’image de Dieu et chéries par votre créateur. Vous représentez même bien moins qu ’un sujet de fierté dans son esprit ! À peine des pions anonymes. La seule chose qui compte pour lui est la lutte sans merci qu’il entretient avec l’Enfer. Les deux camps ennemis s’affrontent depuis la création de l’univers. En fait, ils n’ont créé cett e planète et ses habitants que dans ce but.
Comprenez-les : contempler l’éternité et le vide in fini face à face, du haut d’un piédestal, est désespérant d’ennui. Se faire la gue rre, en exerçant impunément ses pouvoirs sans limites, ainsi que son sadisme nature l, est beaucoup plus drôle !
À ce que j’en sais d’ailleurs, Dieu et le Diable se sont beaucoup amusés avec les dinosaures. Gigantisme, crocs démesurés, cruauté av eugle, tout était permis. Puis, de rage et de frustration d’avoir perdu une manche, l’ un des camps a détruit ces merveilleux reptiles aux cerveaux de cacahuètes. Un e énorme météorite, expédiée contre la planète, a fait l’affaire. Exterminer les derniers survivants dans d’atroces souffrances s’est révélé jubilatoire. Après, comme on pouvait s’y attendre, Dieu et le Diable se sont à nouveau ennuyés. Ils ont donc créé une autre créature, moins encombrante, mais bien plus performante en matière de destruction que leurs saletés de gros lézards : l’Homme.
Inutile de relire ma phrase précédente, vous l’avez bien comprise : l’humanité n’est qu’une pièce d’un jeu qui la dépasse. Elle n’est pa s une perfection d’intelligence et d’adaptabilité, juste une option précaire et révoca ble, un choix des joueurs. Ne pouvant pas intervenir directement sur leur terrain de bata ille préféré, ils s’affrontent par créatures interposées. Ils nous ont créés spécialem ent pour ça. Honneur ou malédiction, je vous laisse apprécier la qualificat ion qui vous semblera la meilleure. Retenez simplement que Dieu et le Diable sont des ê tres civilisés et qu’ils sont également frères jumeaux. Impossible par conséquent de s’agresser mutuellement. Mais ces contingences n’empêchent pas les coups bas . Ni de mettre l’humanité entière à feu et à sang. Ce sont même les moments qu’ils préfèrent.
Comment je le sais ?
Simplement parce que ma venue au monde résulte d’un e manigance de l’Enfer. Plus exactement, je représente l’aboutissement d’une lig née de sorcières de mères en filles depuis plus de sept-cents ans. Comme si cette génét ique d’exception ne suffisait pas à me coller un sourire niais de princesse radieuse, m on père est Satanael Luciferi, régent et grand administrateur des Enfers par délégation d e son maître, le Diable. En effet, contrairement à ce que beaucoup croient, celui qu’o n appelle couramment Satan et le Diable ne forment pas une seule et même entité : il y a le dieu et son valet. Mon père est un ange félon qui a vendu son âme à l’Enfer, su r lequel son maître se décharge de toutes les basses besognes et de ce qui l’ennuie. U ne sorte de premier ministre si vous préférez. Or, il parait que ce papa de rêve aurait de grands projets pour moi. Cependant, me rencontrer et m’accorder de l’intérêt n’en a jamais fait partie jusqu’à présent. Pas plus que de s’assurer de mon bien-être . Il faut croire que Satan n’est pas très famille. Ça tombe bien, moi non plus !
Dernière chose, pour compléter votre information : je m’appelle Alisha, Alisha Beaumont. Si vous tournez la page, je vous attends derrière chaque ligne que vous lirez. À vous de décider si vous oserez fréquenter une créature de l’Enfer sans craindre ses sortilèges ! Mais il est peut-être trop tard po ur vous : mes mots ont déjà frappé vos rétines et accroché vos cerveaux…
1
Alisha Beaumont
Ça y est, vous avez pris votre décision. Vous êtes entrés dans mon monde si semblable, mais pourtant parallèle au vôtre. Bienve nue…
Ne le dites pas ; mon nom est bizarre : Alisha Beau mont. J’en ris parfois.
Mais parlons plus simplement entre nous. Comme dans un vrai roman. On en était à mon prénom américain associé à un nom de famille tr ès français. Inutile d’ergoter sans fin. Je n’ai pas choisi cette combinaison. Ce n’est pas non plus une inspiration de l’auteure de mes jours. En fait, c’est le savoureux résultat d’un des délires de ma grand-mère, Mathilde Beaumont, surnommée depuis tou jours « Mamie », en raison de sa tendance à raconter n’importe quoi. Or, cet état ne s’arrange pas sous l’influence des décoctions de mandragore et de belladone qu’el le se prépare régulièrement.
Le jour de ma naissance n’a pas fait exception à la règle. Elle avait également abusé de la télé. Pour mon malheur, l’une des filles du f euilleton américain qu’elle regardait s’appelait Alisha. Et, elle l’aimait beaucoup. C’es t donc, très logiquement, le seul prénom qu’elle a été capable d’articuler en allant à l’état civil. Ma mère, quant à elle, refusait de m’en donner un, à part « la chose ». Dé nomination peu acceptable en mairie. En l’absence d’un autre choix, Alisha a été validé. De plus, pour bien marquer mon extraordinaire particularité par rapport aux au tres bébés, mon acte de naissance mentionne aussi que j’ai vu le jour le sixième jour du sixième mois à six heures six minutes très exactement. Une ponctualité aussi effr ayante qu’impressionnante. Une vraie source de satisfaction pour moi depuis toujou rs !
Néanmoins, à quelques jours de mes seize ans, la pe rspective de mon anniversaire ne m’accroche pas de sourires ravis aux lèvres, en pen sant au merveilleux cadeau que je vais recevoir. L’événement constitue plutôt une sou rce d’angoisse permanente. La faute en incombe à ma grand-mère. Depuis des mois, elle n’arrête pas de me répéter que j’accomplirai mon destin en devenant celle que je suis vraiment à l’occasion du sabbat organisé ce soir-là. Or, ce que je suis n’a certainement rien de réjouissant : cela a dégoûté jusqu’à ma propre mère qui m’a abandonnée à la naissance. Selon Mamie, ses dernières paroles auraient été :
— Occupe-toi du paquet. Cette chose n’est pas à moi . Elle ne devrait même pas vivre. Je n’en veux pas et je ne veux plus rien avoir affa ire avec. Ce qu’elle deviendra n’est pas mon problème. Vous avez voulu qu’elle naisse, v ous vous en occuperez !
Puis, sans un regard en arrière, elle a rejoint « l e véritable homme de sa vie » selon elle. En l’occurrence, il s’agissait d’un flic, Fra nck Kremer. Un sale type qui me hait et qui s’ingénie à me persécuter. Comme ma mère avait du goût en matière d’hommes, elle s’était trouvé une brute sans cervelle, un gro s lourd qui parle de lui à la troisième personne et qui se prend pour l’arme fatale du comm issariat local. Mais oubliez Mel Gibson , y compris version alcoolo dégénéré, il est encore trop sympa pour le rôle. Les manières de viking du bitume de mon beau-père filen t la frousse, même aux caïds de cages d’escalier qui mettent le feu aux poubelles e t qui caillassent les bus. Pour cette raison, dans ma tête, je ne l’appelle que Kremer le barbare. Ça lui va comme un gant. Gros muscles et cheveux châtain clair mi-longs, il est aussi rustre et bête que le Conan
du même nom. Mais ce sobriquet est une vengeance bi en amère et dérisoire. Après le départ de ma mère, je ne l’ai plus jamais vue ou ap prochée. Kremer a tout fait pour, terrorisant ma grand-mère avec des menaces de procè s et de dépôts de plaintes en rafale, si elle osait m’amener chez lui. Je ne conn ais donc de celle à qui je dois la vie que de rares photos et des cris au téléphone, quand ma grand-mère essayait de l’appeler pour que je lui parle. Cette femme m’avai t complètement rayée de sa vie, comme si je n’étais rien, et que je ne ressentais rien.
Toutefois, ce n’est pas le pire de ce qu’elle m’a i nfligé.
En l’occurrence, son fait d’armes le plus marquant est arrivé quand j’avais six ans. Elle en avait vingt-trois et venait d’accoucher de ma de mi-sœur, Kora, la fille de Kremer. Sans explications ni lettre d’adieu, elle s’est pla nté un sabre dans le ventre toute seule. À la japonaise… Sayonara , maman ! Et bon débarras !
Je peux paraître cynique en écrivant ces mots, pour tant je vous assure que je l’ai pleurée à chaudes larmes sans m’arrêter pendant plu sieurs jours. Ne me demandez pas pourquoi. Dans ma petite tête d’alors, ma maman m’aimerait quand même si elle me rencontrait, parce qu’en fait, j’étais gentille, je n’étais pas « une chose » comme elle disait. Je me suis longtemps obstinée à le cro ire, même si elle ne montrait aucune envie de m’approcher. Je ne parvenais pas à accepte r qu’elle s’évertuait à me sortir de son existence. Maintenant que j’ai grandi, je suis moins stupide. Je la hais simplement. Et j’ai de bonnes raisons pour ça. L’abandon, le su icide, le fait d’avoir perdu toute chance de lui parler, de m’expliquer avec elle ou d e la connaître, sont autant de sujets de colère qui me minent. Les paroles que j’aurais v oulu lui dire me hantent dès que je pense à elle. C’est un regret lancinant et une bles sure en plein cœur.
Pour autant, j’aime la vie. Ce sont des petits rien s précieux qui passent dans l’instant qui me la font apprécier. Mes bonheurs sont souvent fugaces, mais je ne les boude pas. C’est une bonne chanson qui accroche mes oreil les, un roman que je dévore, un animal que je caresse, et qui me regarde avec tout l’amour du monde dans les yeux, ou tout simplement, le fait de m’allonger sur la pe louse d’un parc en sentant mon âme se connecter aux palpitations généreuses de la natu re. Ce sont ces pas grand-chose qui m’ont toujours permis de surmonter mes peines e t mes angoisses. En fait, quoi que beaucoup en disent, dans le fond, je suis une fille « normale ». Juste un peu difficile à vivre par moments. L’adolescence sans doute. L’effe t d’un caractère assez fort et indépendant aussi. Mais je ne suis pas méchante san s raison. C’est simplement un air que je me donne pour survivre parmi vous.
Donc ne paniquez pas… Tournez la page. Les astres d u destin sont parfois capricieux, même pour ceux qui les manipulent. Dieu et le Diabl e l’ont appris à leurs dépens en sept jours qui ont tout changé pour moi.
2
Lundi J-7
Lundi matin. J-7 avant mon anniversaire. Aujourd’hu i, après avoir claqué la porte de la maison en sortant, une matinée maudite entre toutes commence. Même si on est fin mai et que les cours sont bientôt finis, je n’ai pa s envie de me réjouir. La soirée du six juin reste un mystère et la vérité sur ce qu’il me faudra accepter pour devenir une vraie sorcière, comme toutes les filles de ma famille ava nt moi, est certainement encore plus sordide que je ne le pense. J’en traîne les pieds d ans les rues ensoleillées qui mènent au lycée. Dans ma tête, un télescopage constant de questions et de réponses au vitriol me tire vers le fond de la déprime.Pourquoi je ne peux pas être comme les autres ? Avoir une vie et un anniversaire « normaux » ?
— Toi ?! « Comme les autres » ?! Impossible, pauvre fille ! Regarde-toi : tu es Alisha Beaumont. Tu sais, le monstre dont la mère ne voula it même pas. Un cas social qui vit des allocations. La gamine promise à un bel avenir de zonarde dans une masure avec une grand-mère droguée complètement dingue pour tou te compagnie ! Pas besoin d’une boule de cristal ou d’une prophétie, sorcière ou pas, tout le monde sait comment ça va se passer pour toi. Et, à la fin, un joli sui cide bien glauque, comme celui de ta mère, réglera le problème…
Ces horreurs, que je me répète en boucle, ressemble nt à ce que tout Divio raconte dans mon dos depuis que je suis petite. Les « brave s » gens n’y ont rien d’autre à faire qu’à cancaner. Aussi, en les croisant dans la rue, je le leur rends bien :Pas la peine de me regarder avec ces yeux exorbités ; si je pouvais , je vous carboniserais tous !hurlé-je intérieurement au moindre regard de travers.
Puis, d’un trait de feu, ma haine aveugle englobe l a terre entière. Peu m’importe l’outrance de mon comportement ou de faire peur. De toute façon, je n’ai pas envie de plaire. Mes longs cheveux noirs sont à peine brossé s, mon t-shirt gris à tête de mort a déjà bien vécu, quant à mon short en jean, il est d ans un état pitoyable.
T’es qu’une loque, une honte absolue pour toute fil le normale,de dégoût mon grogne amour-propre à ce spectacle.
Pas grave, Alisha, respire. T’as d’autres problèmes plus urgents que ton look !lui susurre en réponse mon peu de raison.
Toutefois, dans mes pérégrinations colériques d’un trottoir à l’autre, je ne peux pas ignorer que j’ai mal aux pieds. En baissant les yeu x, c’est encore plus manifeste. Mes converses chinoises sont fatiguées, totalement déco lorées, et bien trouées de partout. Je vois même mon gros orteil sur le côté droit. Le « Made in China » ne faillit pas à sa réputation. Ça m’apprendra à vouloir me la jouer co mme tout le monde pour cinq euros. Heureusement, d’après la météo, chose exceptionnelle à Divio city, il ne pleuvra pas aujourd’hui. Je choisis d’en rire et de me moqu er de moi.Ado en décrépitude en approche de son lycée. Caractéristique première : m aîtrise parfaite de l’attitude et du style grunge-gothique. Elle et sa vie « magnifaïque » dans la ville de Moutardeland feront bientôt la couverture deVogueet deElle, avec un chanteur à minettes plein de boutons, mais super mignon ! La mode et le cinéma n ’attendent plus qu’elle !
Cependant, en me débitant ces inepties, je ne parvi ens même pas à m’arracher un sourire. En fait, pour être honnête, moralement, on ne peut pas tomber plus bas. J’en jure toute seule devant des passants qui me regarde nt, ahuris, et l’air affreusement désapprobateur. De quoi me réjouir encore plus et c ette fois, ma langue se lâche question dérapage verbal :
— Ben ouais, je suis mal éduquée, mal fringuée et m on maquillage est bien trop charbonneux pour une gamine ! Allez-y, crachez votr e bave, braves gens ! La gueuse vulgaire, c’est indigne et ça fournit toujours un b on sujet de conversation !
Je n’entends pas leurs réponses. Les écouteurs viss és aux oreilles, perdue dans des flots de basses et de rifs rageurs, je déverse ma rage et ma frustration sur les premiers venus. «You’re so vain… » uque de ma: tu es tellement vaniteuse, hurle le refrain ra chanson sur fond de grosse guitare metal . J’en chi alerais tellement j’ai mal en pensant à ma vie. Pour me reprendre et pour que les bons bo urgeois outragés aient encore plus de choses à dire sur moi, j’en rajoute questio n gros mots orduriers et doigts d’honneur. Un vrai carnage. Cependant, cette activi té sociale très intelligente ne me calme pas. Bien au contraire. J’en ai rapidement as sez d’avoir l’impression d’être un monstre de foire. Mon destin m’échappe tout autant que mes provocations sont vaines. Pour l’instant, j’ai essayé de briser la fatalité à grands coups d’insolence et de rébellion. Cela a fait le vide autour de moi et je n’ai eu aucun succès sur ma grand-mère. Inébranlable dans ses délires, elle continue à me raconter ses histoires d’accomplissement lors de mon seizième anniversaire .
Or, les jours passent. Il ne me reste plus qu’une s emaine. Lundi prochain, ce sera le sixième jour du sixième mois de l’année. Mon seiziè me anniversaire. Mais aussi le soir de la lune rouge. Une conjonction qui ne doit sans doute rien au hasard et qui n’annonce rien de bon pour moi. La torture d’une se maine de lycée paraît dérisoire à côté. En cet instant, d’ailleurs, plus moyen de rec uler et de sécher les cours. Après trois kilomètres de marche, je suis enfin arrivée. Le mouroir de béton cubique m’attend toutes portes ouvertes, grouillant d’asticots décérébrés.
La tête basse et vissée dans les épaules, je traver se déjà les premiers groupes d’élèves. Je ne remarque même pas que j’ai franchi les grilles pour pénétrer dans le grand hall d’entrée ouvert sur la cour. De toute fa çon, je n’entends rien, je ne vois rien, je les hais tous. Le refrain enragé deSmells Like Teen Spirit résonne ironiquement à mes oreilles. Effectivement, ça pue l’adolescence d ans tous les coins. Si je n’avais pas une boule de stress dans le ventre à me retrouver e ncore au milieu de ces imbéciles qui me font vivre un enfer, j’en sourirais de mépris.
Ce serait un juste retour pour leur répulsion vis-à -vis de moi. Chacun de leur regard me transperce d’une blessure invisible que je dois cac her. Dans la cohue, mon attention se relâche quelques secondes pour déverser mentalement un flot d’injures à tous ceux qui ont la mauvaise idée de m’approcher d’un peu tr op près. Faute impardonnable en territoire ennemi. Derrière moi, une main s’élance et viole ma bulle noire. D’un coup sec, mes écouteurs volent…
3
Je te hais !
Avant que je n’aie pu réagir autrement que par un s ursaut de frayeur et une moue de morue exclamative, une forte voix masculine me cuei lle à froid parmi les ricanements d’une bande de débiles profonds :
— Hey, Beaumont ! T’es encore le sosie d’Ashley Cos tello en fureur ce matin ? T’as gobé combien d’araignées ce week-end avec ta tarée de mémé pour être aussi souriante ?
Ma réponse fuse en mode hurlements de rage automati ques :
— Toi, bas les paluches ! Tu ne me touches pas et t u baisses le son quand tu me parles !
En me retournant, je ne suis même pas surprise. Mon agresseur est Dario De Luca, le kéké autoproclamé roi du lycée. Dans son cas, je n’ ai pas à me forcer pour être agressive. Les mots me viennent tout seuls et je le s crache avec la fureur d’une mitraillette hystérique :
— Fiche-moi la paix, Dario ! Retourne jouer dans to n bac à sable avec tes abrutis de potes. Montrez-vous vos quéquettes, comme ça vous a urez au moins un sujet de discussion intelligente !
— En plus d’avoir l’air cinglé, elle mordrait la pe tite ! raille-t-il.
— T’inquiète pas, je ne mords pas dans de la viande avariée ! Je n’ai pas envie d’attraper ta débilité profonde !
Ses ricanements, qui accueillent ironiquement ma re partie, achèvent de me mettre hors de moi. Intérieurement, je bouillonne. Impossi ble de perdre la face devant cet idiot et toute sa clique. Ils sont dans ma classe, ce ser ait me montrer faible. En ramassant mes écouteurs par terre, j’en lâche une bordée de j urons très chics et féminins entre mes dents. Une nouvelle fois, Dario rit, m’énervant encore un peu plus au passage :
— Pas de doute, Alisha, t’as la classe quand tu cau ses ! Une vraie femme du monde !
— Ben, au moins, je suis certaine que tu comprends ce que je dis ! Ce n’est pas évident de parler à un homme des cavernes avec un QI d’huître !
— Homme des cavernes ? QI d’huître ? T’as rien de m ieux en stock ce matin, Alisha chérie ? C’est bien mou tout ça !
Alors que mes yeux s’attardent sur lui, je me hurle intérieurement que je hais ce type et ses semblables. Je hais le sourire qu’il me renvoie en retour de ma colère. Je hais ses prunelles trop bleues qui me regardent comme mainte nant, avec une drôle d’expression provocante qu’il n’a qu’avec moi. Quan t aux « mots doux » dont il m’abreuve régulièrement, je n’ai qu’une envie : les lui faire rentrer dans la gorge. Mode guérilla verbale enclenché, je soutiens donc son re gard comme si je voulais le réduire en cendres, en lui balançant :