L'avènement de la Chimère

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« Pourquoi nous ? » se demandent Judeline, Basserline et Lamiane avec angoisse. La Roue, muette depuis des siècles, a parlé : les trois jeunes filles doivent se lancer au cœur de la tourmente.
Rien ne les prédisposait à l’aventure, du moins le croyaient-elles. La destinée du Peuple des Pierres est entre leurs mains. Si elles échouent, la tyrannie l’emportera. Elles traverseront la Forêt des Profondeurs, pleine de mystères, partiront à la recherche d’un être fabuleux, la Chimère, apprendront beaucoup des légendes où se cachent bien des secrets… Leur Quête les contraindra à faire preuve de courage et d’ingéniosité, à assumer de lourdes responsabilités et à affronter les hommes en noir. Leur chemin sera aussi éclairé par l’amitié, la bienveillance des Sages, le Pacte et la magie des Anariths. Quand le temps sera venu, Judeline aura la lourde tâche de faire basculer le destin. Aura-t-elle la force d’en payer le prix ?

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Date de parution 24 octobre 2018
Nombre de lectures 0
EAN13 9782312062280
Langue Français

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L’avènement de la Chimère
Rachel Séramour
L’avènement de la Chimère
LES ÉDITIONS DU NET
126, rue du Landy 93400 St Ouen
© Les Éditions du Net, 2018
ISBN : 978-2-312-06228-0
1
Jouk ne regrettait pas sa décision. Au contraire, il se trouvait courageux. Et bientôt,
il n’en doutait pas un instant, il accomplirait les grandes choses dont il avait toujours
rêvé. Le Nouvel Unificateur lui avait fait l’honneur de l’accueillir dans ses rangs, il ne le
décevrait pas. Que de chemin parcouru et de temps perdu avant d’en arriver là. Il était
arrivé au Forum de Tramonti, empli de grands espoirs, certain que son Initiation lui
permettrait d’accéder à ses rêves et d’accomplir la glorieuse destinée qu’il s’était choisie.
Quelle erreur ! Le Peuple des Pierres, triste peuple, n’attendait qu’une seule chose de
lui : qu’il se soumette à ses dogmes.
On lui avait ressassé la même ritournelle que l’on avait déjà servie à ses parents.
« Nos Pierres nous offrent une vie tranquille, débarrassée de l’ombre de la guerre, sans
maitres ni tyrans. », répétait-on, expliquait-on, commentait-on au travers de tous les
apprentissages. En creux, ces discours signifiaient : « Contentez-vous d’une vie sans
aucun intérêt ! » Faire son jardin, participer à des fêtes, étudier à n’en plus finir, se
complaire dans son petit confort. Était-ce cela, vivre ? Sa seule perspective dans un tel
monde était l’étude. Bien sûr, certains devenaient des Sages, détenteurs de toutes les
Connaissances, mais ce projet l’intéressait d’autant moins que tous ces érudits se
servaient de leurs compétences et de leurs savoirs pour se mettre au service de la
population et perpétuer des valeurs qu’il rejetait. Lui rêvait d’honneur et de gloire pas de
rhétorique et de servilité !
Il avait obtenu sa Pierre en acquérant la Connaissance de l’Action au cours de trois
longues années d’apprentissage. L’action, un bien grand mot. Certes, il avait appris le
maniement des armes, mais il avait détesté les innombrables discours dont on l’abreuvait
en marge des heures d’entrainement. En fait, les Guides enseignaient surtout que la
violence, quelle que soit la forme qu’elle prenait, n’était jamais la solution, et qu’il
existait des moyens bien plus efficaces pour régler les problèmes comme la conciliation
et le compromis. Pour cela il était nécessaire de maitriser sa parole. Il avait appris à le
faire sans grand succès en compagnie de ceux qui avaient choisi la Connaissance du
Langage. Ceux-là, il les haïssait. Ils avaient toujours le dernier mot. Le Nouvel
Unificateur ne les aimait pas non plus, aucun n’avait été recruté. En dépit de leurs
efforts, les Guides n’avaient pas réussi à l’endoctriner ! Il avait gardé son libre arbitre et
avait compris que les idées qui prônaient la paix affaiblissaient le Peuple des Pierres au
lieu de le grandir.
Son ciel s’était éclairci un soir à la taverne. Il était seul comme c’était souvent le
cas, et ce jour-là, il avait subi la pire humiliation de sa vie. Un peu plus tôt dans
l’aprèsmidi lors d’une interminable discussion avec la Doyenne, il avait lancé l’idée d’une
milice qui sillonnerait le pays pour régler les problèmes et protéger la population. Une
noble tâche à laquelle il était prêt à se dévouer. Que n’avait-il pas dit là ! Les autres
Quêteurs l’avaient pratiquement lynché avec leurs paroles assassines, c’est tout juste si
on ne l’avait pas accusé de traitrise. La Doyenne avait laissé faire et n’était pas venue à
son secours.
Alors qu’il ressassait ses idées noires, un homme lui demanda la permission de se
joindre à lui, car toutes les tables étaient occupées. Comme il ne pouvait refuser, il
accepta de mauvaise grâce d’un hochement de tête.
– Moi aussi j’étais souvent seul. Mes amis ne m’ont jamais bien compris… Il faut
dire que j’étais différent…, marmonnait l’homme se parlant à lui-même, le regard dansle vide, perdu dans ses souvenirs. Jouk ne répondit rien et se contenta d’écouter le
soliloque de l’inconnu. Il avait eu son lot d’humiliation pour la journée et il n’avait
aucune envie de se frotter à un étranger.
– Maintenant, j’ai une foule d’amis avec qui je partage bien des choses. Ma vie a
bien changé.
De toute évidence, l’homme cherchait à engager un dialogue bienveillant.
– Vous vous êtes coulé dans le moule ? C’est ça qu’il faut faire pour être heureux ?,
cracha Jouk avec mépris.
– Pas du tout, j’ai assumé ma différence.
Surpris, Jouk se redressa et fixa l’inconnu, cherchant dans son regard une trace
d’ironie ou de moquerie qu’il ne trouva pas. Puis, balayant la salle des yeux, il ressentit
à nouveau le poids de l’humiliation qu’il avait subie plus tôt.
– Parfois, j’ai envie de renoncer. C’est trop difficile…
– Ce serait une erreur, cher jeune homme !
– Et si je vous disais que cet après-midi, j’ai lancé l’idée d’une milice ! déclara Jouk
dans une ultime bravade, certain que l’homme avait adopté une manière de faire plus
raisonnable que la sienne pour se différencier de la masse.
– Je vous répondrais que cette idée n’est pas stupide. Dites-m’en plus…
Jouk écarquilla les yeux, interloqué par cette invitation. Alors, jouant son va-tout, il
expliqua son point de vue à l’inconnu. L’homme l’avait écouté et lui avait laissé le temps
de développer ses arguments sans lui couper la parole à tout bout de champ comme
l’avaient fait ses camarades un peu plus tôt. Finalement, son interlocuteur lui avait
assuré que son idée était excellente, que beaucoup pensaient comme lui, mais personne
n’avait encore osé exprimer ce genre de pensées à haute voix comme lui avait eu le
courage de le faire. Jouk comprit qu’il n’était pas seul et qu’une autre voie était possible.
Au moment de le quitter, l’homme l’invita à faire profil bas et ajouta mystérieusement :
« Tous les yeux ne sont pas prêts à voir la lumière. »
Alors, suivant ses conseils, Jouk joua le soumis et sa vie changea du tout au tout.
Dès lors, il jouit du plaisir secret de tromper ses camarades, ainsi que les Guides qui
pensaient bien naïvement qu’il s’était rangé à leur vision des choses. À compter de cette
soirée, Jouk et l’homme qui se faisait appeler Ario se rencontrèrent assez régulièrement
pour discuter. Les années passèrent et leur relation se transforma en amitié. Ario
s’intéressait vraiment à lui et lui parlait comme à un adulte. Toujours présent lorsque les
choses allaient mal, il l’avait réconforté à maintes reprises.
Un jour, sous le sceau du secret, Ario qu’il considérait maintenant comme son
mentor lui avait appris qu’un projet grandiose se préparait, un projet qui mettrait en
œuvre beaucoup des idées novatrices qu’il lui avait exposées. Piqué par la curiosité,
Jouk avait tenté d’en apprendre plus, mais Ario lui avait répondu pensivement : « Un
jour, peut-être… »
Les rencontres discrètes s’étaient poursuivies et un soir, alors qu’ils étaient seuls
assis sur un banc à l’abri de la colonnade autour de la place centrale du Forum, le jeune
homme entendit un aveu surprenant :
– Vous savez, Jouk, j’ai moi aussi quelqu’un qui me porte.
– Qui est-ce ?
– Celui que nous nommons le Nouvel Unificateur. Je ne connais ni son visage ni
l’identité qu’il porte dans cette société mourante. Mais il m’a choisi pour le servir et c’est
lui qui changera tout. C’est lui qui prépare le grand projet !– Vous me présenterez à lui, j’espère ! s’enthousiasma Jouk.
Ario lui fit signe de se calmer et, jetant un regard suspicieux aux alentours, il
chuchota :
– Je parlerai de vous, mais je ne promets rien. Lui seul décide de qui est digne de
participer à sa grande œuvre.
– Si je le rencontrais, je saurais le convaincre de ma sincérité.
– Peut-être, mais les paroles ne suffiront pas, il faudra que vous fassiez vos preuves
comme j’ai dû faire les miennes. J’estime toutefois que vous méritez ma confiance alors
je vais vous livrer le secret de son avènement.
L’homme lui raconta alors une merveilleuse histoire bien différente de celles que
l’on entendait dans les veillées, un genre d’histoire que les Guides honnissaient.
Dans le tout début des temps, nos lointains ancêtres survivaient sans espoir de
progrès, contraints de respecter les mêmes préceptes qui nous sont encore imposés.
Or, il exista une époque vénérable où tout changea, une époque que les Guides ont
volontairement oubliée, une époque où régna un homme grand et glorieux, maitre de
toutes les âmes. On l’appelait l’Unificateur. Bravant l’ordre établi, il créa une Pierre
aux pouvoirs extraordinaires, identique à celle qui existait à l’origine des temps. Pour
ce faire, il fusionna les Pierres qui avaient été dispersées dans les mains indignes du
troupeau aveugle. Sa noble tâche accomplie, il s’entoura de Seigneurs. L’Unificateur
et sa cour bâtirent de grands édifices que l’on nommait châteaux, palais et forteresses.
Ensemble, ils protégeaient et guidaient la masse incapable de se gouverner seule et de
prendre un peu de hauteur. Dans leur grande bonté, ils offraient généreusement au
bas peuple l’usufruit des terres et des forêts qui leur étaient revenues de droit.
L’Unificateur vécut une multitude de générations d’hommes. Pendant son règne, le
Peuple des Pierres rayonna au-delà de ses frontières. De toutes parts, on le craignait
et on le respectait, éclairé qu’il était par les lumières de son guide.
Cependant la Pierre de pouvoir fut volée et, privé de sa magie, l’Unificateur
dépérit rapidement. Pour contrer le traitre, il fit barricader les portes de son
somptueux palais exigeant que la main sacrilège se dévoilât. Aucun des Seigneurs de
l’époque ne se dénonça. Pendant ce temps, le véritable voleur, un individu de basse
condition brisa la Pierre de pouvoir en milliers d’éclats qu’il redistribua au peuple.
Nul ne sut comment il procéda. Les renégats acceptèrent ce don, tous en eurent leur
part, sans exception. En contrepartie le voleur leur demanda de détruire tous les
grands édifices. Ils se plièrent à ses exigences sans éprouver le moindre scrupule.
Sentant sa dernière heure venue, l’Unificateur écrivit un testament dans lequel il
dévoilait le secret de la fusion des Pierres. Il le remit à son plus fidèle compagnon,
celui en qui il avait toute confiance, et lui fit promettre de poursuivre son œuvre. Cette
tâche accomplie, l’Unificateur partit en paix.
Après sa mort, pris de désespoir, les Seigneurs se déchirèrent pour retrouver
l’impie, ils en vinrent même aux armes. L’héritier légitime, pressentant l’issue fatale de
cette lutte intestine, transcrit alors, dans un vieux manuscrit où étaient consignées les
poésies anciennes, le secret qui lui avait été légué. Puis il brûla le testament avant
qu’une épée ne lui ôte sa glorieuse vie. Aucun Seigneur ne survécut à cette tragédie.
Depuis, les ruines des châteaux et des forteresses ont disparu usées par le temps et
ont été effacées des mémoires. Les nobles édifices furent remplacés par des villages
indépendants et les terres n’appartinrent plus à personne. Les seuls grands bâtiments
qui furent reconstruits furent les Forums, des lieux de prétendu savoir où l’on apprendsurtout à ne rien remettre en question, et à perpétuer des ramassis de mots fumeux et
de valeurs dépassées. Cependant une erreur fut commise : tous les livres retrouvés
dans les bibliothèques seigneuriales furent volés et archivés dans les Forums. Le
manuscrit en faisait partie.
– Ça ressemble à une fable, dit Jouk.
– Pas du tout. Tout cela est vrai. Je vous l’assure. Mon guide est l’héritier direct de
cet illustre ancêtre.
– C’est un descendant de sa lignée ?
– Plus que cela ! C’est un héritier de cœur ! L’Unificateur des origines lui est
apparu dans une vision et lui a dévoilé l’endroit où était caché son testament pour qu’il
reprenne le flambeau.
– Alors, il sait comment reconstituer la Pierre de pouvoir…
– Exactement. Mais il ne peut le faire seul. Pour initier le processus, il a besoin de
Pierres, de beaucoup de Pierres. Ceux qui sont prêts à faire le sacrifice d’abandonner la
leur comme je l’ai fait seront récompensés au centuple. Le temps venu, ils vivront dans
de grands châteaux et dirigeront les incapables. Ce seront les nouveaux Seigneurs !
– Le Gardien des Pierres laissera faire ?
– Le Gardien des Pierres n’existe pas ! Et je vous le prouverai bientôt !
Ario lui donna rendez-vous quelques jours plus tard. À l’heure dite, son mentor
l’emmena dans un lieu isolé au milieu d’une forêt dense près d’une cascade.
– Ici, du temps de l’Unificateur, il y avait un village et les habitants de l’époque ont
quitté cet endroit pour vivre à l’abri d’une grande forteresse en abandonnant leur Roue.
– Je ne vois rien…
– Suis-moi, dit Ario en traversant le rideau d’eau de la cascade.
Derrière, à l’abri d’une grotte se tenaient plusieurs jeunes gens qui les accueillirent
avec un bref salut.
– Je te présente des soldats de l’Ombre. Tous ont abandonné leur Pierre et œuvrent
déjà à notre grand projet. Et maintenant, regarde !
Une forme ronde complètement calcinée gisait au sol.
– Voici ce qui reste de la Roue de l’ancien village. Nous l’avons retrouvée et nous
l’avons brûlée ! Le Gardien des Pierres, cet être mystérieux qui est censé s’exprimer au
travers de cet objet symbolique, n’a rien fait pour la sauver ! Et pour cause, il n’existe
pas ! Le peuple des Pierres n’a aucun Gardien qui l’unifie. Il n’est rien d’autre qu’une
invention des Guides qui nous mentent depuis des milliers d’années.
Comprenant que toutes les brimades qu’il avait subies étaient injustifiées et que tout
ce qu’il avait appris n’était qu’un énorme mensonge pour tenir le peuple dans
l’impuissance, une rage violente envahit Jouk.
– Tes frères ici présents ont déjà prouvé leur loyauté et aucun ne le regrette. Es-tu
prêt à les suivre ? demanda Ario avec solennité.
– Oui ! Ma Pierre reviendra au Nouvel Unificateur ! s’exclama Jouk en bombant le
torse.
– Bienvenue dans ta nouvelle famille. Tu es un élu maintenant. Un grand destin
t’attend !
Fier de sa décision, Jouk ne regretta jamais son allégeance. À partir de ce jour, par
mesure de sécurité, Ario ne se montra plus au Forum de Tramonti jusqu’à la fin de son
Initiation. Jouk obtint sa Pierre et s’en retourna chez lui avec le titre de Pierreux. On lefélicita et on lui donna une maison. Et sa nouvelle vie commença… Il vécut comme un
quelconque Pierreux en attendant que son recruteur lui assigne sa première mission. Un
délai interminable, mais nécessaire : personne ne devait se douter que les Quêteurs
étaient approchés dans les murs mêmes du Forum de Tramonti. Pendant ces mois
d’attente, sa Pierre capable d’agrandir et de rétrécir tout à volonté hormis les êtres
vivants, lui offrit une qualité de vie évidente. Maintenant, que tu es un Pierreux, lui
disait-on, tu es certain de ne jamais connaitre la faim et jamais tu n’auras froid. Il joua
les reconnaissants, les béats heureux de leur sort, et lorsque le temps lui paraissait trop
long, il se remémorait la fabuleuse histoire que son mentor lui avait révélée. Jamais
personne ne devina qu’il en voulait plus, beaucoup plus, la domination, la puissance et
la vengeance sur ceux qui l’avaient toujours écrasé de leurs belles paroles et qui lui
avaient ouvertement menti.
Un jour enfin, un message lui parvint, lui enjoignant de se rendre sans délai en un
lieu convenu par avance avec Ario. Heureux d’en finir, il quitta son village sans un
regret et laissa sa vie médiocre derrière lui. Il marcha pendant plusieurs jours et
plusieurs nuits et il arriva là où son nouveau destin l’attendait plus prêt que jamais.
Autour de lui des montagnes infranchissables encerclaient une immense cuvette
entièrement boisée, un lieu perdu auquel on accédait par un grand tunnel bâti par les
glorieux anciens. Des empilements de pierres taillées noyées dans les racines de vieux
arbres centenaires prouvaient que son recruteur avait dit la vérité, une nouvelle preuve,
s’il en fallait une. Ici une forteresse, symbole d’une grandeur passée, bien plus haute que
le Forum de Tramonti qui s’étalait comme une flaque, s’était élevée vers le ciel. Quel
gâchis !
Soudain un frémissement anima la forêt et une rumeur gonfla : le Nouvel
Unificateur arrivait. À ses côtés, ses camarades à genoux attendaient sur la grande
esplanade bâtie avec des anciens blocs de pierre qui avaient ainsi retrouvé un peu de
leur gloire passée. En face d’eux, une haie d’honneur constituée par les premiers fidèles
dont faisait partie son recruteur dessinait une allée qui conduirait le Nouvel Unificateur
jusqu’aux jeunes élus. Des roulements de tambour s’élevèrent dans la nuit et le cœur de
Jouk battit fort au point de lui faire mal. Tout habillé de noir, le visage caché par un
masque, son libérateur marchait lentement et les corps de ses disciples se penchaient en
signe de respect. Le jeune homme était ivre de bonheur.
2
Vipérine arriva à la taverne et salua le tavernier qui désigna d’un regard triste le seul
occupant des lieux. Dans le fond de la grande salle, Édon, que l’on surnommait
gentiment l’Original, buvait une chope de bière ; étant donné son état, ce n’était
certainement pas la première. Visiblement, au-delà de son ivresse, le vieil homme était
mal en point.
– Bonjour, Édon, dit Vipérine en s’asseyant à ses côtés.
Discrètement, elle posa le grand verre d’eau que lui avait tendu le tavernier sur la
table et mit la bière hors de sa vue.
– B’jour, marmonna-t-il sans la reconnaître.
Édon n’avait pas toujours été cet homme triste. Auparavant, il était dynamique et
plein d’entrain, bavard comme une pie lorsqu’il était en société ; solitaire aussi, passant
le plus clair de son temps dans la Forêt des Profondeurs. Les jours de fête, à la taverne,
les enfants se regroupaient autour de lui pour entendre les légendes de la forêt de sa
bouche. Des descriptions précises et détaillées des arbres, des chemins et des sous-bois
agrémentaient ses récits et les paraient de vérité. Aux moments les plus haletants, pour
parfaire l’illusion, il sortait d’un grand sac des racines noueuses aux formes étranges et
les enfants reconnaissaient les personnages fantastiques qui peuplaient la forêt. Il y avait
des lutins, des gnomes, des sorcières, des loups et des tas d’autres choses. Jamais
personne ne l’interrompait, même lorsqu’il marquait une longue pause et posait un
regard appuyé sur son auditoire, de peur qu’il réveillât les êtres pétrifiés dans les racines.
Édon parlait toujours de la forêt comme d’une amie qu’il avait amadouée et qui lui
livrait tous ses secrets, mais un jour tout changea. C’était le jour de la fête des Lumières.
Vipérine s’en souvenait comme si cela s’était passé la veille. Au crépuscule, tout le
village s’était réuni autour d’un grand feu pour célébrer la nuit la plus longue de l’année.
Soudain, Édon, les vêtements dépenaillés, avait surgi des ténèbres en hurlant de terreur.
Sa voix était rauque et les flammes qui éclairaient son visage jetaient des éclairs fous
dans ses yeux noirs. Ses paroles étaient confuses et il s’exprimait de manière saccadée ;
finalement on comprit qu’il revenait de la Forêt des Profondeurs. Quand il retrouva son
calme, tout le monde l’écouta, les grands et les plus petits. Il parla du grand arbre qui
l’avait agrippé de ses longues branches griffues et du visage qui se dessina sur son
écorce noueuse. Son récit effraya les enfants bien plus que les légendes terrifiantes qu’il
racontait d’habitude.
Depuis ce jour, Édon ne voulut plus raconter une seule histoire, qu’elle fût vraie ou
fausse et passait le plus clair de son temps chez lui à tailler de vieilles souches. Plus
jamais on ne le revit partir dans la forêt avec sa besace et sa hache.
– Buvez Édon, dit Vipérine en lui tendant le verre d’eau.
Il s’en empara machinalement et remarqua enfin sa présence.
– Vipérine, murmura-t-il comme un appel au secours.
– Qu’est-ce qui se passe ?
– Je crois que les gens du village ont raison. Je suis un vieux fou.
– Pourquoi dites-vous cela, Édon ?
– J’ai vu des fantômes noirs dans la Forêt des Profondeurs sur de grands chevaux
noirs, encore plus noirs que la nuit.– Vous êtes retourné dans la forêt ?
– Non, je me promenais dans les alentours et je les ai vus. Ils nous veulent du mal !
Je l’ai tout de suite senti !
Vipérine de la Connaissance du Lien, portée par l’attention qu’elle prêtait à ses
semblables, avait développé sa faculté de lire dans le cœur des hommes. Bien que le
récit du vieil homme paraissait complètement insensé, elle savait qu’il disait la vérité,
cependant elle lui assura que ces cavaliers étaient le fruit de son imagination et qu’ils
représentaient sa peur de la forêt.
– Si vous l’dites, murmura Édon qui n’avait plus la force d’en dire plus.
– Passez chez moi un de ces jours, je vous donnerai quelques plantes qui vous
aideront.
À ce moment, Cordiran, le vieux Sage du village qui lui avait donné rendez-vous,
entra dans la taverne. Il était suivi de Poultok, un jeune berger qu’il aidait à parachever
s a Connaissance du Langage et de Manti et de Jaliste, les parents de Lamiane et
Basserline, les meilleures amies de sa fille. Tout cela n’augurait rien de bon, elle était
inquiète.
Vipérine laissa Édon à ses pensées et suivit les autres dans l’arrière-salle. L’endroit
servait pour les réunions quand les villageois devaient prendre une décision collective
comme la date de la fenaison ou l’organisation d’une fête. Des tables plus petites étaient
réservées aux enfants que l’on regroupait pour leur apprendre à lire, à compter et à
philosopher.
– Deux Voyageurs doivent nous rejoindre, ils ne vont plus tarder, dit Cordiran en
regardant sa montre, après quelques instants remplis d’un silence pesant. Je vais les
accueillir dans la grande salle, ajouta-t-il en les quittant.
– Vous savez ce qui se trame ? demanda Manti.
– Rien de bon, à mon avis, soupira Vipérine. Le vieil Édon m’a assuré qu’il avait
vu des étrangers rôder dans la forêt.
– Encore une histoire à dormir debout, grommela Jaliste.
Vipérine n’eut pas le temps de lui répondre, car Cordiran revenait déjà en
compagnie des deux hommes.
– Voici Téol et Brion, des Voyageurs qui viennent tout droit du Forum de
Tramonti, dit-il en guise de présentation.
Vipérine les observa attentivement. Le plus jeune, le dénommé Brion, vêtu d’une
chemise à carreaux, d’un pantalon de cuir marron et d’une longue veste élimée aux
coudes, était âgé d’une trentaine d’années. De longs cheveux blonds encadraient son
visage avenant et une ombre de barbe recouvrait sa mâchoire carrée. Sa bouche s’étirait
dans un sourire à peine esquissé joyeux et réservé à la fois. Ses sourcils étrangement
mobiles, comme dotés chacun d’une vie propre, animaient son visage, le peignant d’une
multitude d’expressions aussi intenses que fugaces. L’autre, plus âgé, à la carrure
beaucoup moins imposante que son compagnon, se contenta d’un bref hochement de
tête. Derrière des petites lunettes rondes, ses yeux noirs exprimaient de sombres pensées.
Des mèches grises jetaient des éclats argentés dans sa chevelure noire. De gros sourcils
broussailleux lui donnaient un air sévère. Dans d’autres circonstances, ces personnages
lui auraient plu, en cet instant, ils l’inquiétaient.
– Entrons tout de suite dans le vif du sujet, proposa Cordiran d’une voix rauque.
– Le Gardien des Pierres s’est exprimé au travers de la Roue, dit Téol d’une voix
lasse.– Le Gardien des Pierres, avez-vous dit ? s’étonna Jaliste.
– Tout à fait. Nous avons été, comment dire, attirés par la Roue. C’est la première
fois depuis des générations que le Gardien se manifeste. De mémoire d’homme cela ne
s’était encore jamais produit et sa requête nous a laissés perplexes.
– Pourquoi sommes-nous ici ? demanda Manti. En quoi cela nous concerne-t-il ?
– En réalité cela concerne vos filles respectives, répondit le Voyageur en regardant
Vipérine, Jaliste et Manti.
– Nos filles ? s’écria Manti.
Vipérine ne dit rien. Dans un coin de sa tête, elle avait toujours su que ce moment
arriverait.
– Ce ne sont que des enfants ! s’écria Jaliste. Que leur veut-on ?
Les visages des Voyageurs et de Cordiran s’assombrirent.
– Le Gardien demande que nous scellions un Pacte, lui répondit Téol.
– Un Pacte ?
– Cela n’est jamais arrivé, je le sais, mais c’est bien ce qu’il veut.
– Et pour quoi faire ?
– En fait, il a été très imprécis.
– Quel est le message ? demanda Vipérine, d’une voix blanche.
– Le Gardien nous a seulement donné les noms de ceux que Pacte unira, s’ils
acceptent bien évidemment. Vous en serez Vipérine, ainsi que Judeline, Lamiane,
Basserline, Cordiran, Poultok, Brion et moi.
– Et nous ? s’inquiétèrent Jaliste et Manti d’une même voix.
– Je regrette, soupira Téol. Quoi qu’il en soit, vos filles seront libres de refuser.
– On ne leur demandera rien du tout ! Je refuse ! s’exclama Manti.
– Réfléchissez, dit Brion. Le Gardien a pressenti un grave danger…
– J’accepte, coupa Vipérine. Souvenez-vous de tout ce que nous avons appris au
Forum de Tramonti. Le Gardien est là pour nous protéger. S’il se manifeste après tant de
siècles, c’est que l’affaire est très grave. Édon m’a parlé de cavaliers noirs. Je crois que
quelque chose se prépare dans l’ombre.
– Édon n’est qu’un vieux fou ! cria Jaliste.
– Calme-toi, Jaliste, dit Cordiran. On vous demande un grand sacrifice, je le sais et
je le regrette amèrement, crois-moi.
– Je veux participer ! s’écria Manti. Pourquoi Vipérine et pas moi ?
– Je ne sais pas. D’ailleurs, Vipérine, tu auras un rôle particulier en raison de ta
Connaissance du Lien. Tu devras rester ici et nous aider de loin en activant tes relations
dans tout le pays.
– L’affaire est grave, dit Téol. Si nous ne faisons rien, vos filles courront
certainement un plus grand danger quand les choses se seront dégradées. Ne nous
laissons pas dominer par nos égoïsmes et nos peurs.
– Vous parlez de nos enfants ! Vous vous en rendez compte ? hurla Manti. Je n’en
ai rien à faire de vos grands principes !
Jaliste prit la main de sa femme dans les siennes.
– Je suis aussi malheureux que toi, mais je crois que nous devons accepter.
– Je sais, murmura Manti des larmes dans les yeux.– Vous avez pris la bonne décision, dit Cordiran visiblement soulagé. Ceux qui ont
été appelés par le Gardien se réuniront ce soir chez Vipérine pour une Assemblée de
Décision. Ne parlez pas à vos filles de ce qui les attend, laissons-leur une dernière
journée d’insouciance. Je suis désolé, ajouta-t-il à l’adresse de Jaliste et Manti. Vipérine,
vous pourriez rester quelques instants encore.
Les autres les quittèrent sans un mot.
3
Cela faisait deux longues heures que sa mère était partie au pigeonnier. D’habitude
cette course ne prenait guère plus d’une dizaine de minutes. Judeline, inquiète, regarda
par la fenêtre pour la dixième fois. Vipérine arrivait enfin ! Quelque chose dans son
allure la troubla. Sa démarche était trainante, comme si elle portait un poids beaucoup
trop lourd pour ses frêles épaules, et sur son visage, il y avait de la tristesse, de la peur,
autre chose aussi que Judeline peinait à définir, l’expression d’un sentiment que sa mère
n’avait jamais affiché. Sans savoir pourquoi, Judeline songea à une anecdote lointaine.
Les détails lui échappaient, mais elle se souvenait très bien de l’essentiel ; son amie
Basserline s’était fait gronder par son père parce qu’elle avait frappé sa sœur au sujet
d’une broutille. C’est à ce moment qu’elle avait vu cette mimique pour la première fois ;
de la culpabilité, peut-être.
Quand la porte s’ouvrit, ce fut, à sa grande stupéfaction, une jeune femme joyeuse
comme à son ordinaire, qui entra et s’exclama :
– Nous aurons des invités ce soir !
Judeline entendait souvent cette phrase dans la bouche de sa mère, car tous ceux
qui sillonnaient le pays faisaient une halte à la maison. Ainsi Vipérine avait vent de
toutes les nouvelles, bonnes ou mauvaises, qui circulaient dans le pays et, même si elle
quittait rarement le village, elle connaissait énormément de gens. Judeline aimait
beaucoup ces visites impromptues. Elle écoutait, avide, les histoires des uns et des autres
et son village prenait une autre ampleur en s’insérant dans une vaste contrée. Ces
rencontres étaient de véritables voyages. Peut-être suivrait-elle aussi la voie de la
Connaissance du Lien. Elle n’était pas encore décidée.
– Des Voyageurs ? Des Passeurs de nouvelles ? demanda-t-elle.
– Il y aura deux Voyageurs, oui. J’ai aussi invité Cordiran et Poultok ainsi que tes
amies.
Judeline s’étonna que sa mère eût convié ses amies sans lui en parler auparavant.
Le sens de ce repas lui échappait complètement.
– Je compte sur toi pour mettre un peu d’ordre et dresser la table pour huit. Quant à
moi, je vais préparer le repas, ajouta sa mère sur un ton qui signifiait que la discussion
était close.
Judeline n’insista pas. C’était inutile. Alors, elle s’attela à sa tâche sans tarder. Sur
une nappe blanche, elle disposa des assiettes bleues, des verres ciselés, des pichets
d’étain et des couverts d’argent. L’ensemble était joli, mais un peu trop austère…
Quelques feuilles de houx seraient parfaites pour le décor, pensa-t-elle. Elle enfila sa
cape et sortit dans le jardin. Une tempête portée par un vent d’ouest approchait. De
lourds nuages couraient furieusement à l’assaut du village et des petits flocons
tourbillonnaient dans l’air glacé. Judeline aimait la neige, mais aujourd’hui elle la voyait
comme un messager de mauvais augure. De retour à la maison, elle essuya les feuilles
luisantes et les disposa sur la table. Reculant de quelques pas, pour juger de l’ensemble,
elle se rendit compte que les couleurs froides dominaient. Un mauvais signe,
pensa-telle. Il fallait qu’elle se change les idées. Elle se rendit dans la cuisine pour offrir son
aide à sa mère et la questionner habilement, mais Vipérine s’empressa de l’envoyer
chercher ses amies. Judeline obéit avec la désagréable sensation d’être mise à la porte.
Mais que se passait-il donc ?Maintenant le vent se déchaînait dans les rues désertes. D’énormes flocons de neige
virevoltaient dans l’air glacé puis terminaient leur danse folle en s’accrochant au sol
gelé, unissant le ciel et la terre dans une même grisaille. Judeline pressa le pas et frappa à
la porte d’une grande maison ronde. Les parents de ses amies affichaient la même
expression que Vipérine. Les filles se retirèrent dans leur chambre pour discuter.
– C’est gentil de nous avoir invitées, dit Basserline. J’apporterai un jeu de société,
ça fait longtemps que nous n’avons pas joué.
– L’invitation ne vient pas de moi et je crois bien que nous n’aurons pas l’occasion
de jouer. Ma mère a aussi invité deux Voyageurs, Cordiran et Poultok, coupa Judeline.
– C’est bizarre…
– J’ai un mauvais pressentiment, dit Lamiane. Je me demande ce qui se mijote…
– Oh, toi, tu as toujours peur de tout ! rétorqua Basserline.
– Quelque chose se trame, c’est évident, dit Judeline. Ma mère essaye de le cacher,
mais elle est inquiète.
– J’ai aussi trouvé que nos parents avaient un drôle d’air, reconnut Basserline.
Peut-être à cause de la tempête…
– La tempête n’y est pour rien ! s’écria Lamiane.
– Oh ! Je sais ! Nous allons assister à une Assemblée de Décision ! s’exclama
Basserline, les yeux pétillants.
– Les Assemblées sont réservées aux seuls Initiés. Nous n’avons pas le droit d’y
participer. C’est contraire à nos règles !
– Les règles sont faites pour être transgressées, grande sœur.
– En tout cas, j’espère que tu te trompes. Les Assemblées de Décision n’ont lieu
que lors de circonstances particulières, graves la plupart du temps.
– Justement ! Ça expliquerait le comportement étrange de nos parents. Oh ! J’ai une
autre idée ! Et si l’on nous annonçait que l’âge de l’Initiation a été avancé ! Ce serait
formidable ! s’exclama Basserline.
– Ne parle pas de malheur, dit Lamiane.
– Tu as peur de t’ennuyer de ta petite sœur ? Je suis touchée. Pourtant, quoiqu’il
arrive tu partiras au Forum de Tramonti l’année prochaine. Tes seize ans approchent à
grands pas !
– Je sais. Ce n’est pas la peine de me le rappeler !
– Nous ne serons séparées qu’une petite année et après je te rejoindrai. Je rêve de
commencer ma Quête ! Je m’imagine déjà avec ma Pierre et le titre d’Initiée !
Il y eut un moment de silence, puis Judeline proposa de partir.
– Ouf, enfin arrivées. Quel temps ! dit Judeline devant le pas de sa porte. Venez
voir ma jolie table.
– Ouah ! tu as sorti les belles assiettes de ta mère. Je me demande pourquoi elle a
choisi la Connaissance du Lien. Celle de l’Art lui aurait mieux convenu, c’est une
véritable artiste, s’extasia Basserline en levant une assiette devant ses yeux.
– Une Connaissance ne te fixe pas dans un modèle, rétorqua sa sœur.
– Bonjour Lamiane. Bonjour Basserline. Je suis contente de vous voir. Allez vous
réchauffer près du feu, vous semblez frigorifiées toutes les trois, cria Vipérine, du fond
de sa cuisine en pétrissant une boule de pâte alors qu’il y avait déjà cinq grosses tartes
sur la table.– Je ne rêve pas, dit Judeline près de l’âtre. Ma mère évite le dialogue !
– En tout cas, nous n’aurons pas faim, dit Basserline.
– Nous saurons bientôt de quoi il retourne, murmura Lamiane en regardant
l’horloge, il est déjà plus de six heures. J’ai une boule au ventre.
– Et si on jouait à dessiner des ombres, dit Basserline en désignant leurs silhouettes
projetées sur les reliefs du mur de pierre par une lampe. Ça nous changerait les idées.
Avec sa main, elle figura l’image d’un monstre à la gueule grande ouverte
– Arrête ça ! s’écria Lamiane.
Judeline frissonna et son ventre se tordit. Ce jeu puéril lui révélait soudain le
sentiment qui la tenaillait depuis le retour de sa mère : la peur. Maintenant, elle avait hâte
que les visiteurs arrivent. L’attente devenait insupportable. Elle se dirigea vers la fenêtre.
– Venez voir ! s’écria-t-elle un peu plus fort qu’elle ne l’aurait voulu.
Au cœur de la nuit d’hiver, des points lumineux oscillaient, certainement des
lampes portées par des marcheurs ; les invités arrivaient enfin.
– Je me demande ce qui nous attend, dit Lamiane d’une voix blanche alors que les
taches de lumière se rapprochaient de la maison.
– On va bientôt savoir, répondit Basserline en s’arrachant une petite mèche de
cheveux.
À présent les lueurs des lanternes étaient toutes proches. Le son léger de la clochette
de la porte les fit sursauter. Vipérine sortit de sa cuisine et se dirigea vers l’entrée.
Pendant un instant, elle se tint immobile puis, d’une main tremblante, elle saisit la
poignée.
La haute silhouette de Cordiran qui se dessinait dans la bouche noire de la porte
animée par un chaos de flocons énervés bouleversa Judeline. Le vieux Sage ressemblait
davantage à une vision qu’à un être de chair et de sang. Ses lunettes rondes, dans
lesquelles la lumière de sa lanterne miroitait, lui donnaient l’air d’un gigantesque oiseau
de proie. Son nez aquilin rougi par le froid accentuait l’illusion. Son étrange cape,
entièrement recouverte de glands dorés qui, agités par le vent, rappelaient des plumes,
exhaussait la fantasmagorie. Mais pourquoi s’était-il donc habillé ainsi ?
– Bonsoir ma chère Vipérine ! dit-il en balayant de la main les flocons de son
vêtement. Belle tempête !
Puis, jetant un regard malicieux aux trois jeunes filles tétanisées, il ajouta :
– Ravi de vous voir, mesdemoiselles !
Il souriait. Les fureurs du ciel semblaient glisser sur lui sans ébranler sa bonne
humeur. Judeline aimait et respectait ce vieil homme à la belle prestance, mais, en cet
instant, elle aurait préféré ne pas le voir. Sa présence n’augurait rien de bon. Cordiran
s’avança de quelques pas, déposa sa lanterne, appuya son long bâton contre le mur puis
se retourna, rayonnant de calme et de sérénité vers les trois silhouettes fantomatiques sur
le seuil de la porte.
– Entrez, entrez, ne restez pas dans le froid, dit-il.
Les visiteurs s’avancèrent et quand la porte fut refermée derrière eux, ils baissèrent
leurs capuchons constellés de neige. Poultok adressa à Judeline un petit signe rassurant
de la main auquel elle répondit par un sourire. Son attention se porta sur les deux
Voyageurs, des Initiés de troisième niveau comme Cordiran. C’étaient des Sages,
reconnaissables aux insignes en forme de plume agrafés sur leurs capes. Rien dans leur
attitude ne laissait transparaitre qu’ils puissent être des porteurs de mauvaises nouvelles.Finalement, ce sera peut-être un simple repas, pensa Judeline en se détendant un peu.
– Quelle tempête ! s’exclama Cordiran.
– Venez prendre place autour de la table. J’ai préparé une soupe qui vous
réchauffera, dit Vipérine.
Quand ils furent installés, Cordiran se chargea des présentations.
– Je vous présente Brion et Téol, de grands Voyageurs qui nous arrivent du sud,
dit-il sans ajouter plus de détails.
– Je suis enchanté de faire votre connaissance, dit le plus jeune aux filles d’une
voix chaude en haussant son sourcil droit. Judeline le trouva tout de suite sympathique
même si sa haute taille et la force qui émanait de lui l’impressionnaient.
Le plus âgé les gratifia d’un petit sourire. Les salutations échangées, un silence de
plomb s’installa et les regards se tournèrent vers Vipérine.
– Nous sommes tous réunis pour une Assemblée de Décision, dit-elle rapidement
pressée de se débarrasser d’un trop lourd fardeau. Cordiran, s’il vous plaît…,
ajouta-telle aussitôt dans un soupir, comme un appel au secours.
Ainsi, Basserline ne s’était pas trompée ! Judeline eut l’impression de tomber dans
un puits sans fond duquel elle ne sortirait jamais. Lamiane réagit la première.
– Nous sommes trop jeunes pour participer à une telle réunion, lança-t-elle sur la
défensive en serrant les bords de son assiette dans ses mains fines.
– Tu as raison, mais les circonstances sont particulières. Nous sommes réunis ici à
la demande du Gardien des Pierres et sa parole fait loi au-delà de toutes nos règles.
– Qu’est-ce que l’on a à voir avec ça ? s’exclama Basserline.
– Vos noms ont été cités ainsi que celui de tous ceux qui sont autour de cette table,
répondit le vieux Sage.
– Je me suis toujours demandé si le Gardien existait vraiment !
– Il est bien réel même s’il n’est pas de chair et de sang.
– Je croyais qu’il ne s’exprimait qu’à travers une Roue, il n’y en a pas à Paducie !
– Que veut-il ? demanda Judeline pour couper court aux digressions maladroites de
Basserline.
– Quelque chose de grave grandit dans l’ombre et il faut se préparer à contrer le
danger qui nous menace.
– De quoi s’agit-il ? En quoi cela nous concerne ? s’écria Lamiane.
– Le Gardien a prédit que vous ferez partie de l’histoire. Ses raisons se dévoileront
peu à peu. Pour le moment, il désire que vous vous rendiez au Forum de Tramonti.
– Cela a un rapport avec notre Initiation ? demanda Lamiane.
– Non, cependant pour passer inaperçues, vous aborderez une Connaissance. On
trichera sur vos âges…
– Vous n’avez vraiment aucune idée de ce que nous devrons faire ? demanda
Judeline.
– Non, mais je présume que votre mission ne sera pas sans danger. Sachez que
nous serons là pour vous aider.
– Nous sommes obligées de partir ? demanda Lamiane, la gorge nouée.
– La décision vous revient. Si vous acceptez, nous nous mettrons en route dès
demain.
– Demain ? s’exclama Basserline.– Il ne servirait à rien d’attendre.
Cordiran n’ajouta rien et caressa sa longue barbe argentée. Les Voyageurs à ses
côtés étaient totalement impassibles. Sa mère perdue dans ses pensées froissait une
feuille de houx entre ses doigts fins et Poultok fixait les flammes du foyer.
– Maman, murmura Judeline.
Vipérine sortit de sa torpeur et porta sur elle un regard doux et résigné.
– Le destin a parlé et je l’accepte. Vos parents aussi, dit-elle en s’adressant à
Basserline et Lamiane. Nous sommes vraiment désolés…
– Et si je refuse que se passera-t-il ? demanda Lamiane d’une voix tremblante.
– La vie vous a envoyé une épreuve. Je le regrette profondément, mais avant de
prendre votre décision, dit Cordiran, je tiens à vous rappeler que tous les récits de nos
ancêtres démontrent qu’il faut faire face à l’adversité. Tous ceux qui, d’une manière ou
d’une autre, ont cherché à échapper à leur destinée ont toujours été rattrapés par les
événements.
Le silence s’installa, pesant, même le feu ne crépitait plus. Le temps de la décision
était venu. Judeline promena son regard sur l’assemblée. Brion et Poultok fixaient le
plafond. Cordiran, les mains jointes devant son visage fatigué, regardait sans ciller la
lanterne suspendue au-dessus de la table. Vipérine concentrait son attention sur sa
feuille de houx et Téol tournait lentement son pichet d’étain dans ses mains. Tout dans
l’attitude des Pierreux signifiait qu’ils n’en diraient pas plus. D’ailleurs en savaient-ils
plus ? Quoi qu’il en soit, les choses étaient claires. On les poussait à partir vers
l’inconnu et ses dangers. On les avait mises face à leurs responsabilités. À elles de
décider. Ses amies se tenaient la main et se regardaient d’un air entendu, leur décision
était prise. Elles partiraient.
– J’accepte, s’entendit-elle dire.
C’était comme si quelqu’un venait de parler à sa place.
– Moi aussi, murmura Lamiane d’une voix blanche.
– Moi aussi, dit Basserline.
– Bon, demain nous scellerons le Pacte qui nous unira, conclut Cordiran avec un
soulagement évident.
– Si nous mangions maintenant, proposa Vipérine.
Tandis qu’elle versait de grandes louches de soupe, une conversation s’engagea sur
la tempête qui frappait le pays. « Comment peuvent-ils ? » se demanda Judeline.
4
Judeline s’éveilla et battit des paupières pour protéger ses yeux de la blancheur
aveuglante qui inondait la chambre. La veille, anéantie, elle n’avait pas eu le courage
d’affronter la tempête pour fermer les volets.
Debout devant la fenêtre grande ouverte, elle admirait le paysage figé où quelques
flocons isolés dansaient maladroitement dans le ciel bleu comme de gros papillons
hésitants. Un épais tapis blanc recouvrait la campagne et resplendissaient sous les rayons
du soleil matinal. Depuis toujours, la neige l’émerveillait. L’air glacé emplissait ses
poumons. Elle était bien. Le temps s’évanouit jusqu’au moment où le froid réveilla son
corps et son esprit. Le silence la frappa et lui rappela le souvenir d’un autre silence,
terrible, lourd et pesant, celui qui était tombé lorsque les Pierreux attendaient sa réponse.
Le charme était rompu.
Les invités n’étaient pas repartis tard. Ils avaient bavardé de choses et d’autres sur
un ton léger, mais Judeline ne se remémorait aucune de leurs paroles. Après sa décision,
tout se perdait comme dans un rêve à demi oublié dont les bribes disparaissent peu à
peu, inéluctablement.
La bonne odeur de brioche qui flottait dans la maison douillette lui chatouilla les
narines et lui fit prendre conscience des joies et des plaisirs qui avaient constitué sa vie
jusque-là. Alors, avant de se lancer dans les épreuves qui l’attendaient, elle décida de
profiter pleinement de chaque instant qui précéderait son départ. Elle referma la fenêtre,
enfila un pantalon et un gros pull de laine, descendit les escaliers quatre à quatre avec le
même entrain que les autres matins et se posta devant la cheminée au manteau de bois
bien décidée à observer son décor quotidien comme si elle le voyait pour la première et
la dernière fois. Elle nota chaque détail pour se forger un souvenir indélébile de sa
maison et s’imprégner de son âme : les murs en pierre recouverts de tableaux aux teintes
pastel, tous de la main de sa mère, la longue table, la douzaine de chaises à haut dossier
et dans le fond de la pièce, les épais tapis disposés devant les grands fauteuils où elle
avait passé de longues heures à plaisanter avec Lamiane et Basserline.
Dans la cuisine, comme chaque matin, un bol de lait chaud, une grosse brioche
encore fumante et une collection de confitures l’attendaient et répandaient une
merveilleuse odeur qui l’avait bercée depuis sa plus tendre enfance et qui s’était ancrée
dans sa mémoire au-delà même de ses souvenirs conscients. Aujourd’hui, cette senteur
l’enchantait tout particulièrement. Judeline décida qu’elle l’emporterait dans son
aventure comme une lumière qui la porterait dans les jours sombres. Les jours
sombres… L’expression était venue comme ça, sans qu’elle y prenne garde. Voilà donc
comment elle envisageait son futur. Elle secoua la tête pour se ressaisir et refouler, un
moment encore, l’inquiétude qui la rongeait. Elle se concentra sur les sons qui
peuplaient sa maison et auxquels, elle s’en rendit compte, elle n’avait jusqu’alors jamais
prêté attention : le ronflement du feu, le tic-tac de l’horloge, les craquements du
plancher, le chant mélancolique d’un oiseau quelque part dans le jardin… des bruits tout
en douceur, familiers, rassurants et maintenant celui du pas de sa mère dans l’escalier.
Puis une voix douce :
– Bonjour, Judeline.
Vipérine portait une jupe de daim frangée, un chemisier blanc au col de dentelle
ainsi qu’une large ceinture de cuir qui soulignait sa taille fine, une tenue élégante, maissurprenante pour quelqu’un qui s’apprête à faire un long voyage.
– Bonjour, maman.
– Dis-moi, quelle fut ta première idée en te levant ce matin ? demanda sa mère à
brûle-pourpoint en se servant un grand bol de lait.
– Je ne sais pas vraiment. À la neige, je crois, répondit-elle quelque peu interloquée
par cette étrange question.
– Bien. Maintenant réfléchis bien. As-tu pensé à quelque chose de spécial ?
– Euh… non. J’ai seulement pensé que la neige était belle. Attends ! Oui, je me suis
dit qu’elle cachait et dévoilait en même temps…
– Parfait ! coupa sa mère avec un air satisfait sans lui laisser le temps de développer
le fond de sa pensée
– Mais pourquoi me demandes-tu cela ?
– Selon nos rites, tout Pacte doit se construire autour d’une maxime et ce sera à toi
de la trouver.
– Ce ne sont pas quelques mots qui nous aideront…
– Les arcanes du monde mystérieux et impénétrable du Gardien des Pierres
s’ouvrent à nous pendant le sommeil. Ta première pensée d’aujourd’hui a été éclairée
par un savoir que tu as puisé dans sa grande sagesse.
– Mais pourquoi moi, au juste ?
– Il a été annoncé que tu tiendras un rôle… particulier, dit sa mère avec un filet de
regret dans la voix. Tu seras au cœur de la mission qui nous attend.
– Pourquoi ne m’avez-vous rien dit hier ?
– Est-ce que cela aurait changé ta décision ?
– Je ne le crois pas, reconnut Judeline.
Jamais elle n’aurait abandonné ses amies.
– Le Gardien a dit : « La fille unique sera la clé. » Nous pensons qu’il s’agit de toi ;
Lamiane et Basserline sont sœurs et tu es fille unique.
– Vous pensez seulement !
– Nous en apprendrons plus tout à l’heure, quand nous nous retrouverons tous
autour de la Roue. Cependant, quoi qu’il en soit, il te faut réfléchir à la maxime.
– Maman, la neige n’a aucun lien avec la Quête ! Comment pourrais-je inventer une
maxime qui ait un semblant de sens ?
– Tu trouveras, et nul autre ne pourra le faire à ta place. Tu es une fille unique,
mais tu es aussi une personne unique.
– Toi aussi ! rétorqua Judeline.
– Oui, moi aussi, ainsi que tes amies et tous les êtres qui peuplent le monde.
– Mais qu’est-ce qui nous différencie dans le fond ?
– Notre vision des choses. Si surprenant que cela te paraisse, la tienne n’est pas la
même que la mienne.
– Tu pourrais être plus claire ?
– Chacun interprète le monde à sa façon en fonction de sa personnalité et de son
vécu. Je vais te donner un exemple. Regarde cette brioche dorée. À quoi te fait-elle
penser ? Réponds par un mot.
– Baignade ! s’exclama Judeline sans hésiter.– Maintenant réfléchis ! Penses-tu qu’une brioche puisse évoquer une baignade à
qui que ce soit d’autre ?
– Non, reconnut Judeline.
– Bien sûr que non ! Essaie de te souvenir… Retrouve l’origine de ce lien.
Judeline se concentra.
– C’était en été. J’étais partie avec les enfants du village au bord de la rivière…
Les souvenirs lui revenaient en petites scènes successives très précises, lointaines et
proches à la fois, comme si le passé et le présent se confondaient. Ce jour-là il faisait
beau et les rayons du soleil habillaient l’eau de la rivière d’éclats argentés. Judeline et ses
camarades s’étaient installés sur la berge ensablée près d’un grand coude, là où le
courant était faible et l’eau peu profonde.
– Tu te souviens ? demanda Vipérine au bout d’un moment.
– Oui. Tu étais venue nous rejoindre avec une grosse brioche. Comme j’étais
contente de la manger ! J’avais tellement faim ! Et puis j’étais fière de ma maman quand
je voyais mes amis qui se régalaient ! Je devais avoir huit ou neuf ans…
– En fait tu en avais sept et ce jour-là, la brioche et la baignade se sont
définitivement reliées dans ton esprit par ce souvenir.
– Quel est le rapport avec la maxime ?
– Comme pour la relation que tu as établie entre la brioche et la baignade, tu devras
rapprocher tes idées, volontairement, cette fois-ci. Tu comprends ?
– Oui, je dois trouver quelque chose de personnel.
– C’est ça. Tu dois mettre un peu de toi, de tes sentiments, de ton vécu dans les
mots que tu choisiras.
– Et si je donnais une phrase toute simple, sans toutes ces complications ! Tiens !
« La Quête réussira » !
– Le Pacte ne peut se contenter d’une telle banalité. Ce matin, la neige t’a inspirée,
tu dois l’associer à la maxime. À toi de trouver un sens et une profondeur à tes paroles.
Soudainement, des larmes montèrent et piquèrent les yeux de Judeline comme des
aiguilles. L’angoisse. Elle n’était pas encore partie qu’elle se trouvait déjà dans une
impasse. Comment pourrait-elle trouver les mots justes. Des mots pour dire quoi,
d’ailleurs ? Elle n’avait aucune idée de ce qui les attendait.
– J’ai peur ! dit-elle.
– Je comprends tes craintes. Tu réussiras, nous réussirons. J’en suis convaincue.
Maintenant, mange !
Sa mère avait raison, se lamenter ne servait à rien. Alors, Judeline décida de
terminer le tableau de ses souvenirs. Le goût de la brioche en composerait l’ultime
touche. Les yeux fermés, elle prit une grande bouchée avec gourmandise, mais le plaisir
ne fut pas au rendez-vous. À son insu, la brioche s’était associée à l’angoisse du départ.
Une bouillie pâteuse au goût amer envahit sa bouche. Elle l’avala péniblement en
ravalant ses larmes, puis elle débarrassa la table sans avoir touché à son lait.
– Il est temps de partir pour la cérémonie du Pacte, annonça sa mère en essuyant la
table.
– Où cela se passe-t-il ? demanda Judeline à voix basse, la gorge serrée par une
boule d’angoisse.
– Chez Poultok.– La Roue est chez lui ? Mais sa maison est minuscule !
– Les choses ne sont pas toujours ce qu’elles semblent être, lui répondit Vipérine,
un sourire énigmatique sur les lèvres.
5
La tempête avait laissé dans son sillage un paysage entièrement remodelé. La neige
avait effacé les angles et les aspérités et Judeline reconnaissait à peine son village. Les
arbres exhibaient leurs courbes gracieuses et les maisons ensommeillées adossées à de
grosses congères dormaient sous leurs coiffes blanches. Le vent s’en était allé et un
silence pesant, entrecoupé de quelques tristes bêlements dans le lointain planait dans
l’air. Tout était calme, trop calme. Il n’y avait pas un seul passant dans les rues désertes
ni même un bruit d’activité humaine.
Judeline suivait sa mère sur le chemin qui montait vers la petite maison de Poultok.
La neige craquait et s’enfonçait sous leur poids.
Maintenant, le village était loin derrière elles.
– On arrive, dit Vipérine essoufflée en pointant son index vers le haut de la colline.
Judeline cligna des paupières plusieurs fois pour dissiper les petits points lumineux
qui s’agitaient frénétiquement devant ses yeux comme un ballet de lucioles énervées. Un
mouvement à peine perceptible attira son attention. Des volutes de fumées blanches
s’échappaient de la cheminée de Poultok, flottaient un moment au-dessus du toit, puis
retombaient mollement sur la maison. Maintenant, Judeline avait envie de lever le voile
et de découvrir les mystères de la Roue. Elle accéléra le pas, dépassa sa mère et gravit les
derniers mètres qui la séparaient du haut de la colline aussi vite que la neige le
permettait. Là-haut, un étrange spectacle l’attendait. La porte de la bergerie attenante à la
maison était fermée, pourtant les moutons s’étaient échappés. Les pauvres bêtes avaient
piétiné sur un large périmètre autour des bâtiments et, n’ayant trouvé aucun refuge, elles
s’étaient dispersées dans les alentours. Certaines se dirigeaient vers la Forêt des
Profondeurs.
– Mais qu’est-ce qui se passe ? s’inquiéta Vipérine. Les loups vont dévorer ces
pauvres bêtes si on ne les rattrape pas !
À l’aide du heurtoir en forme de tête de mouton, Vipérine frappa trois petits coups
rapprochés suivis de deux plus forts et plus espacés. Poultok entrouvrit la porte, passa la
tête à l’extérieur, observa les alentours d’un regard circulaire, puis il les invita à entrer
par de petits gestes de la main. À la grande surprise de Judeline, il ne remarqua pas que
son cher troupeau s’évanouissait dans la nature.
– … oui, c’est alarmant, entendit-elle, reconnaissant la voix de Cordiran.
Il s’exprimait avec gravité. Autour de lui, en cercle, Basserline, Lamiane, Cordiran,
Brion et Téol l’écoutaient la mine grave. S’ils s’inquiétaient de la fugue des moutons,
pourquoi bavardaient-ils au lieu d’agir ? Judeline coupa la conversation, au risque de se
montrer impolie :
– Poultok ! Ton troupeau s’est échappé ! Si tu veux sauver tes bêtes, nous devons
aller les rechercher immédiatement !
– C’est moi qui les ai lâchées, lui répondit-il d’un ton neutre.
– Pourquoi as-tu fait ça ? Tu les abandonnes à une mort certaine ! Ça ne te
ressemble pas !
– Tu aurais préféré que je les confie à d’autres pendant notre absence ?
– Tout à fait !
– J’ai failli m’y résoudre. Mais, après réflexion, j’ai compris que notre départ medonnait l’occasion merveilleuse de leur offrir la liberté.
– Une liberté qui les conduira à la mort !
– Je ne le crois pas. La plupart d’entre eux se dirigeront vers les étables du village,
attirés par la bonne odeur du foin. Ceux-là auront fait le choix du confort offert par un
nouveau maitre qui leur prodiguera une nourriture abondante, un abri solide ainsi que
des caresses affectueuses.
– Et les autres ?
– Ils exploreront la Forêt des Profondeurs, belle, vaste, prometteuse d’aventures où
planent mystères et dangers.
– Tu as pensé aux loups ?
– Le loup y rôde, certes, mais le jeu n’en vaut-il pas la chandelle ?
– Ce ne sont que de pauvres animaux, rétorqua Judeline.
– Peut-être, reconnut-il. En tout cas, chacun d’entre eux sera libre de son destin.
Judeline devinait qu’il cherchait à lui passer un message. Aurait-il sacrifié ses
moutons pour donner corps à une métaphore ? Et quand bien même il aurait commis cet
acte insensé, pourquoi avait-il insisté sur la notion de liberté ? Le Peuple des Pierres en
jouissait pleinement. Un danger le menaçait-il ? Bientôt, la réponse viendrait, près de la
Roue, et il ne servait à rien de continuer cette conversation à demi-mot. Judeline se
demanda pourquoi, contrairement à son habitude, Basserline n’était pas intervenue. Un
autre jour, elle aurait pesté contre ces grandes théories et Lamiane aurait posé quelques
questions intelligentes pour pousser Poultok à dévoiler ses intentions. Qu’est-ce qui
troublait les deux sœurs au point de les rendre muettes ? Leur départ imminent peut-être,
à moins que ce ne soit le sort du troupeau.
– Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-elle.
– Des cavaliers sont arrivés hier à Paducie et ont passé la nuit à l’auberge. Le
tavernier m’a assuré qu’ils n’avaient pas de Pierre, répondit Cordiran d’un ton grave,
l’air inquiet.
– C’est impossible ! Jamais personne n’a quitté le Forum de Tramonti sans sa
Pierre ! s’exclama Judeline.
– Tu as raison, et je ne conçois qu’une seule explication : ces hommes ont renoncé
à leur Pierre.
– C’est impossible, répéta Judeline une nouvelle fois.
– Incroyable, mais pas impossible, murmura Cordiran.
– Mais, leur vie sera tellement difficile.
– Tu as raison. Les Pierres, par leurs pouvoirs, nous épargnent bien des peines.
– Qu’est-ce qui leur est passé par la tête ?
– Je ne connais pas la cause d’un tel sacrilège. Ces hommes rejettent nos valeurs, de
toute évidence.
– C’est comme s’ils se punissaient. Ce n’est pas logique.
– L’être humain n’est pas un être de raison. Ces hommes perdent gros, mais il est à
craindre que ce qu’ils ne pourront plus obtenir de leur Pierre, ils cherchent à l’acquérir
autrement. Leur comportement représente une menace pour notre peuple.
– Vous pensez que nous sommes en danger ?
– Je le crains malheureusement. Ces cavaliers ne sont certainement pas des cas
isolés.– Mais où sont leurs Pierres ?
– Pour l’instant, c’est un grand mystère, répondit-il d’un air soucieux.
– Croyez-vous que notre Quête ait un rapport avec cette histoire ?
– Je ne le sais pas encore, mais que des hommes sans Pierre viennent au village
aujourd’hui n’est peut-être pas fortuit.
– Il est temps de sceller le Pacte, dit Téol.
– Je vérifie que tout est en ordre, dit Poultok.
Il entrebâilla la porte d’entrée, pencha la tête pour scruter les alentours puis ferma le
verrou.
– Personne dans les parages. Nous pouvons y aller, dit-il en se dirigeant vers le mur
opposé, recouvert en partie d’un grand tapis qui représentait un berger qui jouait de la
flûte, entouré de son troupeau. Lorsqu’il leva délicatement la tenture, l’estomac de
Judeline se souleva : la peur sans doute. Derrière, un escalier étroit s’enfonçait vers le
sous-sol.
– Suivez-moi, dit Poultok. Faites attention, les marches sont glissantes ! Cet escalier
a été taillé à même la roche !
L’obscurité était presque totale, seules quelques torches maigrichonnes que Poultok
allumait au fur et à mesure de leur descente à l’aide d’un flambeau éclairaient faiblement
les endroits les plus dangereux. Judeline avait froid mais son dos était trempé de sueur.
Ici, dans l’étroit boyau, le moindre bruit résonnait lugubrement : les pas mal assurés, les
raclements des pieds sur le sol humide et bosselé, les exclamations qui accompagnaient
une chute ou une glissade. Personne ne parlait sauf Poultok, quelquefois, quand il les
prévenait de l’un des nombreux dangers qui jalonnaient leur descente : des escaliers aux
marches inégales, des passages en pente ou encore des échelles dont le bois présentait
un état de pourrissement parfois inquiétant.
À plusieurs reprises, Judeline s’imagina engloutie dans les entrailles d’un monstre
froid, prisonnière à tout jamais de cet univers minéral. Ici, sans les repères familiers de
la surface, le temps s’étirait. Sensation étrange, dérangeante, effrayante. Alors, pour ne
pas céder à la panique, elle fixait son attention sur les respirations de ses compagnons,
aux rythmes irréguliers, saccadés, mais infiniment rassurants. Enfin, au terme de leur
descente, le souterrain s’élargit et déboucha sur une cavité circulaire. La Roue trônait en
son centre.
6
Édon sortit de l’auberge en titubant sous le regard désolé du tavernier. Aujourd’hui,
se sentant incapable de tailler la moindre souche, il décida qu’une partie de pêche lui
ferait le plus grand bien. Il s’en retourna chez lui et prit son matériel. Sa canne sous le
bras, plusieurs bouteilles dans sa sacoche au cas où il aurait soif, il s’en alla à la rivière
en se frayant avec peine un chemin dans les congères qui s’étaient agglomérée de part et
d’autre du chemin. Son coin de prédilection se situait à l’écart du village, très loin de la
forêt, dans une petite cabane qu’il avait construite de ses mains à l’abri d’un petit
bosquet, là où jamais personne ne l’avait encore dérangé. Quand sa canne fut lancée
dans les eaux froides, il s’en alla se reposer sur le lit de paille qui jonchait le sol de sa
hutte. Le froid le transperçait alors il but pour se réchauffer, car il était bien trop fatigué
pour allumer un feu.
C’était sa première mission de reconnaissance et Jouk se faisait un point d’honneur
de rapporter des informations à son recruteur. Assis sur son cheval en compagnie de
son frère de cœur, il avançait heureux, la tête encore pleine de la grandiose cérémonie
dont il fut l’un des héros. Héros ! C’est le terme que le Nouvel Unificateur avait
employé. Sur le moment il n’en avait pas cru ses oreilles, c’était la première fois qu’il
recevait un aussi beau compliment.
« … Chers compagnons, chers frères, nous célébrons aujourd’hui quatre
nouveaux soldats, fiers de par leur cœur, forts de par leur volonté. Les Pierres qu’ils
sacrifient en ce glorieux jour agrandiront la puissance de notre arme. Notre victoire
sera aussi la leur… » C’était son passage préféré. Il avait mémorisé chaque parole de ce
discours grandiose qui marquait la genèse de sa nouvelle vie. Il ne regrettait rien, bien
au contraire. Quand il remit sa Pierre dans les mains tremblantes de l’Unificateur ému
par le cadeau qu’il recevait, il ressentit de la fierté et une joie incommensurable.
Tant que l’armée n’était pas prête, il fallait se contenter de récolter des informations
dans tout le pays. Tout pouvait être utile, chaque parole, chaque comportement sortant
un peu de l’ordinaire, chaque déplacement insolite. Les Pierreux allaient riposter d’une
manière ou d’une autre, car jamais ils n’accepteraient de voir la vérité en face et de
comprendre ce qui était bon pour eux. Alors comme on le lui avait demandé, il n’aurait
de cesse de tâter le pouls de la populace, et de trouver quelle forme prendrait la
résistance. Il était un espion. Cette tâche le comblait, cependant il attendait avec
impatience le moment où il deviendrait un grand et valeureux guerrier. Auparavant, il
devait faire ses preuves.
Cependant, le Nouvel Unificateur permettait quelques récoltes : « … si vous
rencontrez un être fragile, sénile ou fou, prenez-lui sa Pierre. Plus le butin sera beau,
plus vite l’arme sera prête. Mais faites bien attention, ces vols doivent ressembler à des
pertes. Cette tâche n’est pas ingrate, considérez-la comme un exercice. Le temps venu,
vous récolterez les Pierres avec vos armes, et tous se soumettront à l’ordre
nouveau… »
C’est alors qu’il aperçut Édon affalé sur une couche de paille dans une misérable
cabane ouverte à tous les vents.
– Essayons d’en tirer quelque chose avant qu’il ne meure de froid, dit Jouk à son
frère en descendant de son cheval.– Tu as raison. N’attendons pas qu’il gèle ou qu’il dessoûle.
Jouk cueillit une petite branche et chatouilla le nez du vieux, celui-ci se réveilla
d’une manière spectaculaire.
Quand Édon vit les deux hommes en noir penchés au-dessus de lui, il poussa un cri
de terreur.
– Laissez-moi, fantômes ! cria-t-il.
Les chevaux effrayés hennirent et se cabrèrent.
– Je suis maudit, maudit, maudit !
– Calmez-vous, vieillard. Nous ne sommes que de simples voyageurs. Nous ne
vous voulons aucun mal, dit Jouk avec jubilation.
– J’vous ai vu dans la Forêt des Profondeurs ! Vous parlez aux arbres, j’suis sûr !
– Aux arbres ? Pourquoi dites-vous cette étrange chose ?
– Vous parlez aux arbres qui marchent ! Vous vous êtes ligués contre moi !
Les deux jeunes gens se lancèrent des regards entendus : ils ramèneraient une belle
Pierre à leur maitre. Le vieux fou était une proie idéale, mais d’abord, il fallait le mettre
en confiance.
– Racontez-nous votre histoire, vieil homme, dit Jouk d’une voix mielleuse.
Édon un peu rassuré raconta son aventure. Son récit, il s’en rendit vaguement
compte, était un peu décousu, mais ses interlocuteurs l’écoutaient avec intérêt.
– Vous avez bien fait de nous parler. Nous nous montrerons plus prudents à
l’avenir. Nous ne mettrons plus jamais les pieds dans cette forêt maudite.
– Vous me croyez ?
– Bien sûr !
– Vous êtes bien les seuls. Au village, personne ne me croit.
– Quel dommage de ne pas écouter la parole d’un homme tel que vous, avec une
telle expérience !
– Merci. Il n’y a guère que vous qui soyez gentils avec moi. Vous et Vipérine…
– Vipérine ?
– Oui, une charmante jeune femme de la Connaissance du Lien. Pas plus tard que
c’matin, elle m’a offert un grand verre d’eau avant sa réunion avec les Sages…
– Les Sages ?
– Oui, trois Sages d’un coup ! Jamais vu ça ! Y’avait aussi les parents des p’tites
Lamiane et Basserline. De gentilles gamines. Ça avait l’air important ! Vipérine et la
mère des p’tites sont sorties en pleurant.
– Ils venaient d’où ces Sages ?
– Y’en a un qui vit ici, Cordiran. Les deux autres arrivaient directement du Forum
de Tramonti, m’a dit l’tavernier. Une affaire sérieuse, de mon avis !
– Ça m’en a tout l’air, dit le jeune homme en cachant tant bien que mal son intérêt.
Il en avait assez entendu. Alors il se leva, passa derrière le pauvre Édon perdu dans
ses pensées et prit son bâton sur la selle de son cheval.
– Une affaire séri…
Édon n’eut pas le temps de terminer sa phrase, car il reçut un formidable coup sur
la nuque. Jouk exultait. Pour la première fois, il venait de frapper au nom de la cause et
il n’éprouvait aucun remords. Il ôta la Pierre du cou du vieux fou et la fourra dans sabesace. Ensuite il aspergea le corps inanimé d’Édon avec de la bière, et pour parfaire la
mise en scène, il cassa une bouteille, vida toutes les autres et les éparpilla dans la cabane.
– Tirons-le jusqu’à la rivière et mettons-lui un bras dans l’eau pour faire croire à
une mauvaise chute. On pensera qu’il a perdu sa Pierre dans le courant. Si le froid ne le
tue pas, personne ne croira les paroles d’un ivrogne. Maintenant, allons à la taverne
pour en apprendre un peu plus.
7
La grotte avait la forme d’un dôme presque parfait. Huit torches réparties sur le
pourtour de la salle jetaient des ombres et des éclats de lumière sur les aspérités et les
légers reliefs à peine perceptibles des parois vert sombre. Au-dessus de chaque îlot de
lumière, une tache noire souillait la roche et rappelait les cérémonies d’un lointain passé.
La Roue était en son centre, étonnante par sa simplicité. Judeline n’avait jamais réfléchi
à son aspect. Jusqu’à présent, elle n’était qu’un mot, un symbole sans représentation
physique. Sobrement posée sur un socle de pierre suintant d’humidité, elle ressemblait à
s’y méprendre à une roue de charrette. Huit gros œufs de pierre, striés de vert et de noir
étaient régulièrement disposés sur la jante. La phrase que sa mère lui avait citée le matin
même lui revint à la mémoire : les choses ne sont pas toujours ce qu’elles semblent être.
Elle avait raison, peu importe les apparences. Les Pierreux se placèrent chacun devant
une pierre ; les filles en firent de même. Jamais le cœur de Judeline n’avait battu aussi
fort.
– Voici venu le moment solennel de sceller le Pacte, dit Cordiran d’une voix
profonde que Judeline ne connaissait pas.
Le silence retomba et chacun des Sages enserra la pierre qui se trouvait devant lui.
Vipérine, après un instant d’hésitation les imita ; pour elle aussi, c’était une première
fois. Elle invita Poultok et les filles à en faire autant avec un petit sourire encourageant.
Quand chacun eut saisi une pierre dans ses mains, la voix de Cordiran amplifiée par
l’écho de la grotte s’éleva une nouvelle fois :
Suprême Connaissance
Réponds à nos instances,
À cet instant, Judeline eut l’impression que quelque chose courait le long de sa
colonne vertébrale. Elle faillit lâcher sa pierre, mais elle se ressaisit aussitôt ; cette
étrange sensation n’était que l’expression de sa peur.
Dans ton cercle parfait
L’infini transparait,
Maintenant, le frémissement se répandait dans tout son corps, s’amplifiait,
l’emportait dans une tempête, la submergeait.
Que le Pacte nous lie
Et nous donne l’harmonie
Tout s’estompa. Une luminosité intense et douce à la fois balaya l’obscurité de la
grotte. Le monde et le temps s’effacèrent ; il ne restait plus que cette étrange clarté, ni
lunaire ni solaire, comme habitée d’une présence invisible. Judeline se sentait bien,
légère comme dans un rêve, mais pleinement lucide, plus qu’elle ne l’avait jamais été.
Un visage, sans âge, sans sexe, sans traits précis se dessina peu à peu, comme un reflet
qui se stabilise à la surface de l’eau et une voix se fit entendre :
Je suis le Gardien
Je suis le tout
Je suis le peuple des Pierres
Chacun de vous est en moi
Je suis en chacun de vousL’équilibre vacille
Un cœur libre, le tien, peut le rétablir
Il plongera dans la tourmente
et accomplira son destin
Sois confiante
Soudainement Judeline comme tirée brusquement d’un rêve se retrouva dans la
grotte assaillie par le froid, le silence et l’obscurité. Autour d’elle des visages bien réels
l’observaient avec une expression étrange qu’elle ne put définir. Ses amies paraissaient
apeurées et inquiètes, les Pierreux quant à eux semblaient plutôt curieux et attentifs.
– Qu’as-tu vu ? lui demanda Vipérine avec douceur.
– Vous… vous n’avez rien vu ? balbutia-t-elle.
– Non, la Roue s’est adressée à toi seule.
– Ce n’est pas la Roue qui a parlé, c’est le Gardien, enfin, je crois…
– Prends tout ton temps, l’encouragea sa mère.
– C’était étrange. J’ai entraperçu un visage, mais si je devais le décrire, j’en serais
incapable. J’ai entendu une voix, mais elle était déjà dans ma tête. J’ai senti de la
chaleur, j’ai vu de la lumière, mais il n’y avait ni lanterne ni soleil.
– Tu étais dans le monde occulte, lui expliqua Cordiran. Le Gardien qui se dévoile
dans la Roue n’appartient pas à notre réalité sensible. Que t’a-t-il dit ?
Judeline répéta fidèlement les paroles du Gardien des Pierres cependant, dans sa
bouche, elles ne reflétaient aucune profondeur. Pourtant le message qui lui avait été
donné portait une richesse, un savoir, une lumière, une sagesse qu’elle devinait, mais ne
saisissait pas. L’opacité de ces paroles lui rappela le temps lointain de sa prime enfance
quand elle écoutait, envoûtée, les longues histoires que sa mère racontait et dont elle ne
saisissait que quelques bribes. Cette fois-ci, elle pressentait que son ignorance n’était pas
seule en cause. Le Gardien des Pierres avait volontairement utilisé des mots qui disent et
voilent en même temps. Des mots qui expriment tout un savoir, mais qui ne peuvent être
transmis brutalement, trop dangereux pour qui n’est pas prêt à les entendre. Ces mots lui
ouvraient aussi une piste, car le fond du message était clair. Maintenant, son avenir lui
semblait plus incertain qu’avant cette étrange expérience, et l’inquiétude s’ajoutait à la
peur. Quelle était cette tourmente que le Gardien des Pierres avait évoquée ? Pourquoi
ne l’avait-il pas clairement définie ? Allait-elle tout quitter : sa vie, sa maison, son
village, sans y voir plus clair ? Les Pierreux, elle en était sûre, savaient bien plus de
choses qu’ils ne le laissaient paraître, et le message qu’elle leur avait rapporté avait du
sens pour eux, c’était évident.
Cordiran la tira de ses sombres pensées.
– Tout est en ordre, dit-il.
Elle avait vu juste. Le Sage semblait satisfait, sa sagesse l’avait éclairé là où elle était
restée dans le noir. Elle n’osa pas lui demander d’explications, d’ailleurs c’était inutile.
– Maintenant, tu dois énoncer la maxime pour que Le Pacte soit scellé, ajouta-t-il.
– Je ne l’ai pas trouvée, murmura-t-elle.
Sa mère vint à son secours et lui dit d’une voix douce :
– Nous en avons parlé ce matin : ta première pensée doit guider ta réflexion. Va
audelà des faits.
Poultok se racla la gorge discrètement pour attirer l’attention.– Si je puis me permettre… Ma Connaissance est celle du Langage, peut-être
pourra-t-elle t’aider. Je te conseille de te lancer et de raconter les choses comme elles te
viennent. N’oublie aucun détail, même s’ils te paraissent anodins.
On lui demandait de remplir une anecdote de sens en puisant en elle quelque chose
dont elle n’avait pas conscience. Formulée ainsi, la requête des Pierreux semblait
irréalisable. Poultok avait raison, elle devait réfléchir autrement. Non ! Elle ne devait pas
réfléchir du tout, mais raconter, simplement raconter, en choisissant toutefois ses mots
avec soin pour s’éloigner de l’ordinaire et prendre un peu de recul. Elle respira
profondément et ferma les yeux pour mieux se concentrer sur son souvenir puis elle
s’exprima avec lenteur :
– En m’éveillant ce matin, je suis allée à la fenêtre de ma chambre et j’ai vu la neige
qui recouvrait le paysage. J’ai pensé qu’elle camouflait tout : les bruits, les reliefs, les
couleurs. C’était comme si une main invisible avait jeté une gigantesque toile blanche
sur le monde, dit-elle lentement après avoir soigneusement bâti et répété ses phrases
dans sa tête avant de les prononcer.
– Qu’est-ce que cela t’a évoqué ? demanda Poultok.
– J’ai trouvé qu’elle montrait des choses que d’habitude on ne voit jamais. Les
traces dans la neige me révélaient les déplacements des animaux et des hommes. J’ai
aussi entendu des bruits lointains qui ont émergé du silence. Voilà. C’est tout… Ah ! Il y
a quelque chose d’autre, mais ce n’est pas important.
– Tout est important, lui dit Poultok.
– Mon imagination m’avait joué des tours, je m’étais trompée…
– Raconte-nous quand même.
Après une longue pause, le temps d’agencer ses idées, Judeline se lança.
– Eh bien, ma chambre donne sur un petit appentis dans le jardin. Notre chat se
reposait tranquillement sur une poutre et un rouge-gorge, tout près de lui, chantait à
tuetête. J’ai trouvé ce tableau charmant, presque poétique. Je les ai longuement observés.
L’oiseau ne craignait pas le chat, et le chat écoutait paisiblement l’oiseau. J’assistais à un
magnifique spectacle où régnait la paix, où il n’y avait ni proie ni prédateur. Mais, quand
mon regard se porta sur la droite de l’appentis au pied de notre vieux houx, je compris à
quel point je m’étais trompée. La neige me révélait une vérité affreuse. Elle me dévoilait
un drame que je n’avais même pas soupçonné. Il y avait là des plumes marron et orange
et des taches de sang que je n’aurais jamais vues dans les herbes du jardin. Un autre
malheureux rouge-gorge avait perdu la vie, dévoré par mon chat ! Je m’étais bercée
d’illusions. Mon chat se moquait bien du chant de l’oiseau, il digérait tout simplement.
Et, malgré les apparences, le rouge-gorge se méfiait de mon chat ; son chant était un
adieu à son compagnon.
À l’évocation de ce souvenir, ses yeux devinrent humides. Elle marqua une
nouvelle pause, et, après avoir pesé chaque mot, elle ajouta :
– La neige m’a montré la vérité. L’harmonie ne régnait pas, elle n’était qu’une
douce illusion, une création de mon esprit.
– Tu as bien parlé Judeline, tu devrais choisir la Connaissance du Langage, lui
glissa Poultok. Maintenant réfléchis ! Tu peux trouver la maxime. Tu es déjà allée
audelà de l’anecdote, tu as tiré des conclusions. Tu as compris bien des choses.
Judeline regarda autour d’elle. Tous attendaient. Mais qu’avait donc entendu
Poultok ?
– Souviens-toi de tes réflexions, tu as tout dit, répéta-t-il avec douceur. Tu dois