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L'Écho du Grand Chant

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560 pages

Description

Depuis le raz-de-marée gigantesque qui a décimé ses territoires, l’Empire avatar se meurt et ses seigneurs, autrefois immortels, avec lui. Devant ce déclin, les peuples qu’ils avaient jadis asservis se soulèvent les uns après les autres. Jusqu’au jour où deux lunes apparaissent dans le ciel et que les armées sanguinaires de la Reine de Cristal déferlent sur eux. Maîtres et esclaves doivent alors faire table rase du passé et s’unir face à l’ennemi commun. Ensemble, cinq héros que rien ne rassemble, si ce n’est le courage né du désespoir, combattront le crépuscule... car perdu pour perdu, autant partir en beauté !


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Date de parution 04 décembre 2015
Nombre de lectures 4
EAN13 9782820524348
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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David Gemmell
L’Écho du Grand Chant
Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Alain Névant
Bragelonne
L’Écho du Grand Chantest dédié avec tous mes remerciements à Richard Allen, qui – dans les années soixante – m’a ouvert la route du succès en me cassant le bras. Ainsi qu’à Peter Phillips, dont l’apparition héroïque dans un autre grand moment de danger m’a évité plus de fractures encore.
PROLOGUE
Ce fut à l’époque avant la nôtre que Tail-avar, le dieu de la sagesse, voyagea avec Storro, le Conteur de Légendes, et Touche-la-Lune, le dieu des tribus, dans le but de voler le pouvoir du croc magique du Géant du Froid. À l’aide d’une corde tissée dans un rayon de lune, Tail-avar attrapa au lasso sept serpents de mer. Ils tirèrent son canoë et traversèrent la Grande Eau en moins d’une journée. Quand Touche-la-Lune vit la bête qu’ils étaient venus chercher, il se recroquevilla au fond du canoë, et implora l’Esprit du Ciel de leur donner du courage. Car le Géant du Froid était plus grand que les montagnes, et son dos blanc déchirait les nuages. Sa respiration se propageait à des kilomètres, telle une brume glacée sur la mer. Ses griffes étaient aussi longues que les côtes d’une baleine, et ses dents aussi blanches que la trahison. Tiré duChant du Matin des Anajos Un vent froid parcourait la banquise. Seul sur le flanc d’une colline verglacée, Talaban se remémorait la première fois où il avait entendu la prophétie. Le Grand Ours descendra du ciel et d’un coup de patte fouettera l’océan. Il dévorera l’œuvre des Hommes. Puis, il s’endormira pour dix mille ans, et le souffle de son sommeil signifiera la mort. Ces mots avaient été prononcés par un mystique vagar ; un homme en loques de fourrure sale, assis sur les plus basses marches du Grand Temple. Croyant qu’il s’agissait d’un mendiant, le jeune officier avatar aux cheveux bleus lui avait donné une petite pièce d’argent. Le mystique avait regardé l’offrande en la faisant tourner plusieurs fois entre ses doigts squelettiques. Son visage était maculé de crasse, et un énorme furoncle luisait sur son cou. S’il s’était trouvé à n’importe quel autre endroit de la ville, la Garde l’aurait arrêté, car aucun mendiant bizarre n’était autorisé dans les rues de Parapolis. Mais le Temple était le centre reconnu de toutes les religions du monde, et tout un chacun était libre de s’y rendre. Vagars, nomades, membres des tribus, tous se rendaient à Parapolis. Pour les Avatars, cette décision était aussi politique que spirituelle. Car lorsque les barbares retournaient chez eux, ils convainquaient aussitôt leurs partisans qu’une révolte serait futile. Parapolis, avec ses tours en or et sa puissante magie, était le symbole de la force invincible. Talaban avait regardé le mendiant emmitouflé dans sa fourrure examiner la pièce. Le furoncle sur son cou semblait prêt à exploser ; la douleur devait être intense. Talaban lui avait proposé de le guérir. L’homme avait refusé de la tête, et le mouvement appuyant sur sa douloureuse inflammation l’avait fait grimacer. — Je n’ai pas besoin de guérir, Avatar. Le furoncle fait partie de moi, il s’en ira lorsqu’il le décidera. (Le mystique contempla la pièce d’argent dans sa main et leva les yeux vers le grand soldat aux cheveux bleus.) Ton cadeau témoigne d’une nature généreuse, Avatar, avait-il déclaré. Regarde autour de toi et dis-moi ce que tu vois. Talaban scruta les bâtiments gigantesques au centre de la capitale. Le Grand Temple était un édifice magnifique ; le toit était recouvert de dorures et décoré de centaines de statues en marbre admirablement sculptées représentant des scènes de l’histoire avatare depuis un millénaire. Le Monument, une colonne dorée de plus de soixante mètres de haut, trônait juste à côté. Où qu’il regardât, Talaban pouvait voir la
capitale avatare dans toute sa splendeur : des bâtiments impressionnants, de grandes arches, des rues pavées. Et au-delà, d’une sérénité à couper le souffle, éclipsant toutes les merveilles architecturales avatares, se dressait la présence menaçante de la Pyramide Blanche. Trois millions de blocs de pierre, dont certains pesant plus de deux cents tonnes, avaient été utilisés pour créer cette montagne artificielle. L’édifice tout entier avait été revêtu ensuite de marbre blanc. Talaban était resté un instant interdit devant tant de merveilles. Puis il s’était souvenu de la question du mendiant. — Je vois la même chose que toi, avait-il dit. La plus grande cité jamais bâtie. Le mystique avait gloussé. — Tu ne voispasla même chose que moi. Tu vois ce qui est. Je vois ce qui sera. Il avait alors désigné le Monument étincelant qui se dressait comme une lance vers les cieux. C’était une merveille d’architecture, et des rais de lumière dorée irradiaient de sa couronne. Celle-ci pesait à elle seule une tonne. — La couronne s’effondrera lorsque la baleine la percutera, avait-il annoncé. — Je n’ai encore jamais vu de baleine volante, avait répondu Talaban de façon aimable. — Et tu n’en verras jamais, avait convenu le mystique. Puis, il s’était mis à parler du Grand Ours et de son sommeil de mort. Talaban avait commencé à s’impatienter. Il avait souri à l’homme et s’en était détourné. La voix du mystique l’avait suivi. — L’Ours sera blanc. D’un blanc magnifique. Comme la pyramide. Tu seras l’un des rares Avatars à le voir et à survivre. Quand cela arrivera, tes cheveux ne seront plus teints en bleu. Ils seront noirs. Car tu auras appris l’humilité, Avatar. Un vent glacé soufflait sur les collines recouvertes de neige. L’esprit de Talaban revint au présent. Il passa ses doigts dans ses cheveux noirs comme la nuit et ajusta son capuchon en fourrure. Il contempla les glaciers. Il fut un temps où il détestait la glace. Il la détestait de toutes les fibres de son corps. Pourtant, aujourd’hui, il regardait la beauté froide et fragile des glaciers sans la moindre rage. Il se surprit à apprécier jusqu’à la lumière du soleil qui formait des couleurs pâles sur le blanc fantomatique des flancs du glacier : le reflet bleuté du ciel, l’éclat doré du coucher de soleil. Il y avait tant de choses cachées sous la surface, perdues pour toujours. Ses amis d’enfance, sa famille, des milliers d’ouvrages de littérature et de philosophie… Tout cela était à présent enterré. À l’image de ses rêves et de ses espérances. Et malgré ce qu’il avait perdu, la glace s’était avérée plus puissante que sa haine. Ses yeux noirs scrutaient les montagnes blanches, et un étrange sentiment d’affinité avec la glace naquit dans son cœur. Ses sentiments étaient maintenant enterrés, peut-être aussi profondément que Parapolis, prise dans les glaces sous le ventre du Grand Ours Glacé. Le grand guerrier déplaça son regard vers le petit groupe d’hommes qui travaillaient au pied des montagnes. De sa position surélevée à flanc de colline, il pouvait les voir planter les sondes dorées et construire les petites pyramides avec des perches d’argent. Des fils en or attachés aux pyramides les reliaient entre elles. Talaban discernait la petite silhouette trapue du Quêteur Ro se déplaçant au milieu des Vagars, donnant des consignes, aboyant des ordres. Il ne pouvait pas l’entendre à cette distance, mais il devinait dans les gestes d’impatience du Quêteur Ro que ce dernier effrayait ses hommes en les menaçant de mort. Et la frayeur était réelle. Le Quêteur Ro était l’un des derniers rares Avatars qui continuaient, par routine, à faire fouetter ses esclaves pour des infractions mineures. Le petit homme était puissant au Conseil, c’était grâce à son influence que cette expédition avait pu voir le jour. Mais serait-il aussi puissant à son retour ? se demanda Talaban.
Cela faisait longtemps qu’il avait perdu son optimisme et décidé que cette entreprise était futile, mais ses ordres étaient précis : accompagner le Quêteur Ro et son équipe vagare jusqu’à la glace, les protéger, superviser l’opération, et revenir au bout de trois mois. C’était la septième équipe à tenter de Communier en quatre ans. Talaban avait dirigé trois des expéditions précédentes. Elles avaient toutes échoué et il ne se faisait pas d’illusion quant à la réussite de celle-ci. L’opinion générale voulait que Communier soit devenu impossible. Le Quêteur Ro n’était pas d’accord, il avait d’ailleurs ouvertement traité ses collègues de « défaitistes pathétiques ». Ses ennemis, et ils étaient nombreux, avaient en partie financé cette expédition. Leur but était clair : humilier le Quêteur Ro. Mais cela n’avait pas l’air de perturber le petit homme. Talaban se détourna de la glace pour contempler la plaine aride, à la recherche du moindre signe de mouvement. Des nomades habitaient toujours à l’est des montagnes. C’était un peuple sauvage et féroce. Avec seulement vingt soldats sous ses ordres, Talaban n’avait aucune envie de se battre dans un endroit aussi désert et froid. Ces terres verglacées, autrefois si incroyablement fertiles, étaient à présent pleines de danger. Les nomades ne représentaient que l’un d’entre eux. Lors de la dernière expédition, une troupe de dents de sabre avait attaqué un groupe d’ouvriers, tuant trois Vagars et en emmenant un quatrième. Talaban avait tué la bête qui déchiquetait le Vagar. La victime s’était vidée de son sang en quelques instants, son artère déchirée à l’aine. Puis, il y avait les krals. On ne les avait pas revus depuis la première expédition, mais la peur qu’ils avaient générée demeurait, et l’évocation de leur férocité avait grandi avec le temps. Talaban n’avait jamais vu de kral, mais des témoins lui avaient fait part de leur vitesse et de leur sauvagerie. Ils étaient recouverts de fourrure blanche, comme des ours des neiges, mais leur visage était presque humain, bien qu’incroyablement bestial. Trois témoignages les décrivaient comme mesurant plus de deux mètres de haut et dotés de très longs bras. Quand ils chargeaient, ils couraient à quatre pattes et tuaient à coups de griffes et de crocs acérés. Le dernier danger, mais non le moindre, résidait dans les troupeaux d’animaux à défenses, qui parcouraient les forêts à l’est. Leur peau poilue les protégeait de la rigueur du climat, et leurs défenses, qui parfois atteignaient trois mètres, en faisaient de dangereux adversaires. Même les dents de sabre évitaient généralement les mammouths – à moins qu’ils ne réussissent à en isoler un qui se soit égaré. La vaste plaine semblait déserte. Talaban fit un signe à son sergent, Methras, qui était positionné à six cents pas de là, sur le flanc est de la colline. L’homme écarta les bras perpendiculairement à son corps, indiquant ainsi qu’il n’avait rien à signaler. Un mouvement sur la mer attira l’attention de Talaban. D’abord il crut qu’il s’agissait d’un navire, mais s’aperçut que c’était le dos d’une grande baleine bleue qui montait à la surface et replongeait, pour se faire avaler par les flots. Les mots du mystique lui revinrent une nouvelle fois en tête. Car aujourd’hui il savait que, lorsque le raz de marée avait englouti Parapolis, une baleine s’était écrasée contre la couronne du Monument, l’arrachant au passage. Il se demanda si le petit mystique avait survécu. Plus bas, dans la baie, leSeptième Serpentmouillait voiles ferlées. Même là, dans cette baie paisible, l’énorme navire avait l’air hors d’état de naviguer, ses pontons trop hauts, son tirant d’eau trop bas. Talaban soupira. Il rajusta sa houppelande de laine noire et descendit la colline à grands pas. Trois Vagars étaient accroupis à l’abri de rochers, attendant le canot du navire. Ils portaient des manteaux de fourrure blanche et des bottes en peau de mouton. Pourtant leurs lèvres étaient bleues de froid. Talaban s’agenouilla à côté d’eux. — Autrefois il y avait des vignes par ici, dit-il, et un lac un peu plus au nord où le
Prime Avatar avait un palais. Je me suis baigné une fois dans ce lac quand j’étais enfant, et j’avais attrapé des coups de soleil sur les épaules. — À présent le lac est glacé, seigneur, fit l’un des Vagars en soufflant dans ses mains. Tout est glacé. Sa voix était atone. Il n’avait même pas regardé Talaban. — Encore deux jours et nous rentrerons à la ville, leur affirma l’Avatar. Ses mots ne gonflèrent pas leur moral, aussi se rendit-il au bord de l’eau. Des morceaux de glace flottaient le long du rivage. Il leva le bras pour faire un signe au navire. Aussitôt, le long canot argenté fut mis à l’eau. Rapidement, celui-ci glissa sur les flots sans rame ni voile. Talaban pouvait voir la silhouette courbée et encapuchonnée de Touchepierre, assis à la barre. Talaban frissonna. Il était glacé jusqu’aux os. En voyant le canot s’approcher, les trois Vagars rejoignirent rapidement le bord de l’eau et attendirent que Talaban mette un pied à bord pour se précipiter à leur tour. — Eux petits lapins gelés, déclara Touchepierre dans un sourire, en désignant les Vagars qui frissonnaient. Talaban sourit en retour. Touchepierre ôta son capuchon de fourrure et secoua la tête pour libérer ses nattes noires. — Nomades près d’ici, annonça-t-il en se tapotant le nez. Moi les sentir. Les trois Vagars se tendirent et Talaban lut la peur dans leurs yeux. Au moins, pensa-t-il, ils oubliaient qu’ils avaient froid. — Près comment ? demanda-t-il à Touchepierre. — Une demi-journée. Peut-être vingt cavaliers. Eux chasser les mammouths. Eux être près d’ici demain. Peut-être au coucher de soleil. — Et tu peux sentir tout ça ? s’enquit l’un des Vagars. — Moi avoir un bon nez, répondit Touchepierre avec un clin d’œil, tout en continuant de tapoter l’arête de son long nez. (Il sourit à l’homme de toutes ses dents.) Toi voir. Demain. Au coucher de soleil. Talaban fit un geste du bras à l’attention du navire et le long canot d’argent se mit aussitôt en route dans la baie. Touchepierre poussa sur la barre et le bateau vira vers le navire qui les attendait. Talaban concentra son regard sur le vaisseau sombre, sa grande proue et sa longue forme élancée. Les nouveaux mâts étaient une abomination, malheureusement nécessaire en cette période où la puissance déclinait. Cinquante ans auparavant, un peu plus de soixante-dix navires de guerre sillonnaient les océans, cartographiaient de nouvelles terres, et assuraient la paix du Prime Avatar. Aujourd’hui il n’y en avait plus qu’un, leSeptième Serpent, défiguré par des mâts taillés maladroitement dans du bois et plantés sur le pont, son coffre d’énergie presque vide. Alors qu’autrefois il fendait les mers tel un dauphin géant, il se déplaçait aujourd’hui comme une baleine malade, obligé de caboter, craignant la moindre vague qui pourrait le faire chavirer. Le canot argenté se rangea le long du vaisseau gigantesque. Des cordes furent jetées. Touchepierre en attacha deux à la proue et à la poupe. Talaban escalada l’échelle de corde qui menait au pont et répondit au salut des trois Vagars vêtus de noir. Puis, il se rendit à sa cabine. Une fois à l’intérieur il retira sa houppelande, dégrafa son baudrier et se posta devant le brasero de charbons ardents situé sous les fenêtres de poupe. Il tendit les mains vers la source de chaleur et frissonna de plaisir. Même s’il le supportait mieux que la plupart, Talaban détestait le froid. La fenêtre de ses quartiers était ouverte, permettant à l’air frais d’affluer dans sa cabine pour en chasser l’odeur de charbon. Il regarda un long moment les globes de cristal engoncés dans les parois. Autrefois ceux-ci procuraient soit la chaleur soit la lumière – les deux si nécessaire – dans la
cabine du capitaine, mais il restait tellement peu d’énergie dans les coffres que Talaban n’osait pas les activer. Il se rendit jusqu’à son bureau en chêne poli et s’assit, appréciant le confort de sa chaise rembourrée. Il ferma les yeux et songea de nouveau au palais du Prime Avatar, au soleil brûlant, à l’odeur des vignes avoisinantes. Talaban y avait été heureux un temps, content de pouvoir travailler sur des cartes qu’il avait lui-même dessinées avec grand soin l’année précédente. C’était l’année où le Quêteur Anu avait été dégradé. Talaban avait été chargé de l’interroger, afin de décider s’il représentait une menace pour l’État. L’interrogatoire s’était déroulé dans la maison d’Anu, aux abords de la cité. Comme tous les Avatars, Anu était éternellement jeune. Après qu’il l’ait accueilli chaleureusement, ils s’étaient assis tous les deux dans le jardin en compagnie d’un demeuré, la mâchoire affaissée, qui bavait, le regard perdu dans le vide. Le demeuré était un Avatar, mais du fait de son état il ne lui était pas permis de se teindre les cheveux en bleu, ni d’obtenir un rang quelconque. Talaban avait été déstabilisé par sa présence. Plus déstabilisant encore avait été le contraste avec Anu. C’était un homme fin de taille moyenne, aux traits réguliers et à l’expression amicale. Pourtant il émanait de lui une sorte d’aura quasi tangible, un sentiment surnaturel fascinant et dérangeant à la fois. C’était le genre d’impression que Talaban éprouvait d’habitude chaque fois qu’il escaladait une montagne pour observer le monde : un sentiment d’admiration et de profonde humilité. Anu avait souri devant son air déconfit. — Pourquoi te dérange-t-il autant ? avait demandé Anu. Talaban avait retourné le sourire et décidé de jouer la carte de l’honnêteté. — Pour être franc, monsieur, c’est que je suis venu ici pour décider de votre santé mentale. Et je trouve curieux de devoir le faire en présence d’un idiot. — Voilà un point de débat intéressant, Talaban. Qu’est-ce qui fait d’un homme un idiot ? Togen ne peut pas s’habiller tout seul, et si on ne s’occupait pas de lui il y a fort à parier qu’il mourrait de faim. Il ne comprend rien à la politique ; si je l’envoyais au marché il se perdrait avant d’arriver à la première échoppe. Mais dis-moi, Talaban, sur quelle science notre civilisation est-elle fondée ? — Les mathématiques, avait répondu l’officier. — Tout à fait. Alors voici une devinette : quelle est la racine carrée de 4 879 625 ? Avant que Talaban n’ait pu penser à une méthode susceptible de fournir une réponse, le demeuré avait répondu pour lui. Il n’avait même pas levé la tête et rien n’avait changé dans son expression. — Deux mille deux cent huit virgule neuf huit sept trois deux quatre cinq quatre cinq. Anu avait applaudi. — Et la racine carrée de ce nombre, Togen ? De nouveau, le demeuré avait répondu instantanément : — Quarante virgule six neuf neuf huit. — Comment fait-il cela ? avait demandé Talaban. — Je n’en ai pas la moindre idée. Mais cela s’est avéré très utile pour moi, ces six dernières années. Donc, est-ce un idiot ou un génie, Talaban ? — Apparemment les deux. Mettons alors de côté la question de sa santé mentale et examinons la vôtre. — Comme tu veux. — Vous prêchez l’hérésie, Quêteur. Comment justifiez-vous vos actions ? — Mes actions n’ont pas besoin d’être justifiées. Revenons aux mathématiques. J’ai étudié cette science pendant près de huit cents ans. Grâce à elle, j’ai aidé les Avatars à atteindre leur grandeur, que cela soit par l’architecture, les voyages ou le
commerce. — Personne ne remet cela en cause, Quêteur. J’ai moi-même utilisé votre carte aux étoiles dans mes voyages. La question n’est pas là. — C’est la seule question. Nous avons un millier d’années d’histoire derrière nous, Talaban. Mais qu’y a-t-il devant nous ? Une catastrophe nous attend. À travers mes recherches, je suis arrivé à la conclusion que la terre traverse une série de cataclysmes réguliers. À chaque fois, la terre roule sur elle-même ; elle tombe, si tu préfères. J’ai étudié les anciens textes. Une telle chose s’est très certainement produite il y a environ onze mille ans. Et j’ai raison de croire que cela se reproduira dans les deux ans à venir. Avec l’aide de Togen, je vais affiner mon estimation. Mais il faut nous préparer à vivre la fin de tout ce que nous connaissons – et même de ce que nous aimons. Dans quelques années ce petit jardin sera enterré sous une montagne de glace. Si nous ne nous préparons pas, la civilisation que nous avons offerte à ce monde disparaîtra de la mémoire des hommes. — J’ai entendu parler de vos prédictions, monsieur. Votre réputation est telle que même les mystiques vagars prédisent à présent la fin de toute chose. Anu avait secoué la tête. — Maintenant c’est toi qui passes à côté de la question. Ces mystiques dont tu parles professaient le cataclysme bien avant que je commence mes calculs. En fait, c’est ma fascination pour eux qui m’a poussé à appliquer mon savoir à leurs croyances. — Mais ils vont à l’encontre de la sagesse commune, monsieur et – pire encore – à l’encontre des avis du Prime Avatar en personne. Ne pouvez-vous accepter d’avoir tort ? — Je n’ai pas tort, Talaban, avait-il répondu tristement. Je donnerais tout ce que je possède – ma vie même – pour qu’il en soit autrement. Je sais ce qui va arriver. Le soleil se lèvera à l’ouest, la mer sortira de ses profondeurs, et plus aucune pierre ne tiendra debout. (Le Quêteur avait soupiré, puis s’était mis à sourire tristement.) Le Prime Avatar me fera soit tuer soit bannir. Dans ce dernier cas, on me privera de mes bourses de recherche, de mes rentes, et de ma position. Malgré cela je continuerai à prêcher ce que tu considères comme de l’hérésie. J’emmènerai avec moi autant des nôtres que possible – j’irai loin dans le nord. Nous avons des installations éloignées, et si la Source le veut, nous survivrons à la catastrophe. Mais je ne sais pas si nous serons suffisamment nombreux pour rebâtir notre civilisation. Talaban avait rapporté cette conversation devant le Conseil. Certains avaient demandé la mort d’Anu, mais Talaban s’était ouvertement opposé à cette décision. La discussion avait été féroce et l’on avait dû batailler plusieurs heures. Le Quêteur Ro s’était montré très véhément dans sa condamnation à mort, prenant même le Prime Avatar à partie. Heureusement, celui-ci avait rejeté le jugement et déclaré Anu apatride. Ses propriétés avaient été confisquées et il était interdit de séjour à Parapolis. L’ancien Quêteur avait alors décidé de vivre sur les terres du Temple, où il avait survécu grâce aux dons en vêtements et en nourriture des quelques amis qui lui étaient restés. Là, il avait continué à prêcher la catastrophe à venir. En l’espace de quelques semaines, les sombres prophéties d’Anu s’étaient répandues à travers toutes les couches de la population. Mais le Conseil s’était débrouillé pour les tourner en ridicule. Fidèle à sa parole, Anu avait affiné ses estimations, prédisant la chute au huitième ou neuvième jour de l’été, dans la mille huit cent troisième année de l’Empire avatar. Deux ans et quatre mois plus tard, au neuvième jour de l’été, alors qu’il était à bord duSeptième Serpentdans une expédition de cartographie loin au nord-ouest, Talaban avait été le témoin de la chute du monde. Le navire mouillait dans une grande baie et