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L'enfant de la haine

De
176 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1991
Lecture(s) : 97
EAN13 : 9782296215177
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Collection

«

Écritures arabes»

dirigée par Marc Gontard

L'ENFANT

DE LA HAINE

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REZZOUGLeila, Apprivoiser l'insolence. HADDAD!Mohamed, La malédiction. BEREZAKFatiha, Le regard aquarel II. BENKERROUM-COVLET Antoinette, Gardien du seuil. MOULESSEHOUL Mohamed, De l'autre côté de la viUe. GHACHEMMoncef, Cap Africa. HL HAMDANISalah, Au-dessus de la table, un ciel. BENSOUSSANAlbert, Mirage à trois. KOROGHLIAmmar, Les menottes au quotidien. ZENNOUGilles, Les Nuits. FARES Tewfik, Empreintes de silences. TAMZAArriz, Ombres. BOUISSEF-REKAB Driss, A l'ombre de LaUa Chafia. KESSAS Ferrudja, Beur's story. BOURKHISRidha, Un retour au pays du bon Dieu. NOUZHAFassi, Le ressac. HELLAL Abderrezak, Place. de la Régence. KAROU Mohamed, Les enfants de l'ogresse.

@ L'Harmattan, 1990 ISBN: 2-7384-0735-8

Fatiha

SEFOUANE

L'ENFANT

DE LA HAINE

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique

75005 Paris

Mon corps meurtri
Désormais, rien ne pourra te faire rire ni souffrir. Tu n'iras plus jamais dans les jardins à la rencontre du matin. Plus jamais déployer tes ailes telle une hirondelle et refaire le printemps. Plus courir pour atteindre cet horizon enflammé, te brûler et crier, briser les murs de silence, t'unir et gémir dans un ventre lunaire. Faire naître en toi l'enfance perdue. Effacer tes blessures et sourire, quand le vent te suit pas à pas. Rien ne pourra te faire retrouver la saveur de l'océan et te sortir du néant. Te faire aimer l'orage et te sauver du naufrage, te faire mourir mille fois, pour vivre enfin... à moins que ça ne soit ton bonheur.

«

Qui s'appelle Fatiha? - C'est moi. »

Le sous-officier m'agrippa par les épaules et lança à mes parents: - On l'embarque! Ma petite sœur hurla de terreur. Mon père s'avança, fit un geste pour me reprendre; un soldat lui assena un violent coup de crosse sur la tête. Il s'écroula sans connaissance. Il était onze heures et demie, ce 8 octobre 1958. Toute la famille avait dîné et se livrait comme chaque soir à la traditionnelle prière quand se fit entendre à l'extérieur un bruit de voix puis un ordre:
«

Ouvrez!

»

Mon père se releva, se dirigea vers la porte et n'eut pas le temps de l'atteindre. Elle vola en éclats. Des soldats, une dizaine, firent irruption dans la pièce. Ils braquèrent leurs pistolets mitrailleurs vers nous et nous firent aligner sur un rang. C'est à ce moment que leur chef demanda qui était Fatiha.
«

Laissez-la au moins s'habiller », implora ma mère.

Je ne portais qu'une djellaba légère, réservée à la prière. Le chef des militaires s'impatientait. Tout en m'habillant à la hâte, je réussis à glisser quelques mots à ma mère, lui recommandant de détruire des papiers compromettants cachés dans un endroit qu'elle ignorait. 9

«

Voilà, dis-je, je vous suis!

»

J'avais très peur, mais ma peur ne se voyait pas. C'est curieux, cette réaction que j'ai quand je suis en danger grave. Je garde toujours mon calme, parce que je pense tout de suite à la mort, en sachant qu'après elle, on échappe aux moments cruels. La mort ne m'effrayait pas; c'était une petite copine. Quand j'étais malheureuse, et pendant que les autres enfants jouaient à la poupée ou à la marelle, moi je jouais à la mort. Je m'isolais dans un endroit désert et d'abord, je voulais savoir si la mort faisait mal. Alors, je me prenais le cou à deux mains, je serrais de toutes mes forces jusqu'à ce que ma vue se trouble. Je persistais, retenant mon souffle un long moment, les yeux exorbités et les joues gonflées d'air que je m'empêchais de sortir. Les poumons en feu et sur le point d'éclater, je reprenais alors ma respiration. Face à cet échec - je ne réussissais pas à me faire mourir - j'en concluais que c'était l'affaire du bon Dieu. Mais ce qui m'attendait, après mon arrestation comme militante du FLN, c'était pire que la mort. C'était l'angoisse, la souffrance, l'humiliation et la torture. Ce fut un des épisodes les plus durs de mon existence, éclose de façon déjà singulière, douze ans plus tôt.

..
Juchée sur la colline, la vieille maison solitaire semble abandonnée. Les herbes folles l'assaillent de toutes parts, des oliviers fatigués la cernent et, courbés sous les rafales de vent, les coquelicots s'effeuillent, rougissant de leurs pétales des lits blancs de marguerites. Dans la pièce principale de la bâtisse aux murs d'argile, une jeune femme retire d'une malle rouge une longue corde; elle la noue à la poutre transversale du plafond, tire dessus pour s'assurer de sa solidité. Le front et le visage en sueur, elle allume le feu dans un kanoun et met de l'eau 10

à chauffer. Elle murmure des prières, jette de l'encens dans le feu. Ses cheveux sont défaits; eUe porte souvent les mains à son ventre, les traits crispés par la douleur. Elle enfonce un linge dans sa bouche quand les douleurs se rapprochent. Un liquide chaud et abondant s'échappe de son corps meurtri. EUe ôte le linge de sa bouche, se cramponne de toutes ses forces à la corde, pousse un long cri, suivi de celui de l'enfant. Le chien, effrayé, se jeta sur le bébé, les crocs découverts. Voyant le chien bien décidé à n'en faire qu'une bouchée, la mère, dans un ultime effort, se saisit d'une bûche enflammée et le frappa de toutes ses forces. Haletante, elle coupe le cordon ombilical puis baigne d'eau chaude son corps et le petit amas vivant de chair et de sang qui vient de le quitter. Dans la prairie en contrebas, Djilali le berger vient de nouer le licol de son cheval autour d'un arbre. Paisible, il mâche des feuilles de menthe quand un cri de femme venant de la bâtisse isolée le fait sursauter. Il libère son cheval, l'enfourche à la volée et se précipite. Ce qu'il voit en entrant dans la maison le bouleverse. Allongée à même le sol de terre battue, une jeune femme serre contre sa poitrine un nouveau-né. Elle maquille de khôl bleuté les yeux clos et les sourcils de son enfant. Très pâle, elle sourit au berger:
«

Tout va bien, Djilali.Va prévenir ma mère. Hâte-toi!

- Mais... - Hâte-toi. » Le berger obéit, repart dans l'instant, traverse au galop de son cheval rouge la campagne dorée par le soleil naissant. Cette histoire se passe un mardi, le 5 mai 1942 tout près d'une petite bourgade de l'Ouest algérien. Et le bébé c'est moi, Fatiha. Née sous le signe du taureau pour l'astrologie occidentale, du cheval pour l'astrologie chinoise.
** 11

Atteints de bougeotte chronique, mes parents n'ont pas vécu longtemps dans cette maison isolée. Trois ans seulement. C'est en 1945, dans une nouvelle demeure plus confortable et située près de la ville que j'ai rencontré pour la première fois la dureté de l'être humain. Sous les traits d'une de mes tantes, une sœur de ma mère, appelée Bakhta. C'était une journée d'automne, particulièrement douce, Bakhta et son fils venaient nous rendre visite, à dos de mulet. Ma tante et ma mère ne s'aimaient guère, elles se jalousaient. A peine entrée, ma tante enleva son voile, retira son foulard noué autour du cou afin de bien montrer ses bijoux et susciter l'envie de ma mère. Après avoir inspecté la maison, elle s'installa devant le kanoun allumé pour préparer le café. Tandis que ma mère faisait cuire des galettes, j'étais assise par terre devant les flammes. Cet après-midi-Ià, j'avais des allures de femme des cavernes. Cheveux en désordre, robe ample et froissée. Et sous la robe, rien. Chez nous, on ne portait pas de culotte. On jugeait cela superflu. Par la suite, je gardai cette habitude. Donc, fascinée par le feu, je ne pris pas garde aux oscillations de la cafetière, provoquées par le bois qui se consumait. Et brusquement, ce fut le drame. La cafetière se renversa sur moi, le liquide m'inonda le ventre et les cuisses. Je hurlai. Impassible, ma tante ne fit pas un geste pour me secourir. A mes cris, ma mère se précipita, me souleva de terre. Ma peau restait entre ses mains. Je perdis connaissance. Ma mère injuria sa sœur et la chassa, lui interdisant de revenir. Elle attela les chevaux à la carriole et les cravacha comme jamais pour gagner l'hôpital distant de dix kilomètres. Elle roulait à une allure folle sous une pluie torrentielle, une pluie d'orage qui venait brusquement d'éclater. A l'hôpital, on me prodigua des soins assez efficaces pour calmer mes souffrances. Bouleversé autant que les infirmières à la vue de mon petit corps meurtri, le médecin de garde conseilla à ma mère de me laisser quelques jours en observation. 12

«Non, docteur. Je la ramène à la maison.

»

Elle n'avait aucune confiance en la médecine. Au point que pendant le trajet du retour, elle jeta les pommades qu'on lui avait données et me soigna, à sa manière, avec des herbes et de l'argile. De longues semaines furent nécessaires pour que s'estompent les traces des brûlures dont certaines cicatrices me resteraient à vie. La tante Bakhta n'a plus jamais réapparu dans notre existence. Je crois que si elle s'y était risquée, ma mère l'aurait tuée. Redoutable mère, passionnée, dure, intransigeante, dominatrice, elle se comportait comme un adjudant de quartier. Ordonner, soumettre, sévir, c'était sa vraie nature et ses enfants en subissaient les conséquences. Elle me terrorisait, j'avais toujours au ventre la peur d'être battue. Mes petits bras tendus, je courais vers mon père, sachant qu'il me protégeait et inspirait à ma mère une crainte salutaire fondée sur les sévères corrections qu'il lui infligeait. De ce climat explosif j'essayais de me soustraire le mieux possible. A six ans, je montais déjà à cheval. C'est mon père qui m'initia, en surmontant les difficultés dues à ma petite taille. Il rangeait un canasson contre un rocher sur lequel je grimpais et, de là, je m'installais sur le dos de la bête. A la fin de la balade, on s'arrêtait contre des bottes de foin sur lesquelles je me laissais glisser. L'apprentissage se faisait grâce à ce canasson hors d'âge, poussif et philosophe, que rien n'aurait pu emballer. Par la suite, je chevauchai des bêtes nerveuses malgré les colères de ma mère qui estimait peu convenable pour une fille de monter à cheval. Elle redoutait en fait de me voir perdre, au galop, ma virginité.

«Attends-donc, ne te sauve pas si vite! «Reviens, que je te coiffe!

»

Ma mère m'arrêtait net dans mon élan lorsque, mon père parti, j'essayais de m'éclipser.
»

Horreur. Un vrai supplice. Elle démêlait brutalement mes cheveux aussi secs que le climat du pays. Ils craquaient à chaque coup de peigne comme s'ils allaient prendre feu. Plus je faisais la grimace, plus ma mère s'excitait et plus 13

ses gestes devenaient désordonnés. A la fin de la séance, je m'échappais en chancelant, le crâne douloureux et les cheveux enroulés autour d'un ruban interminable qui pendouillait le long de mon dos.

C'est bon pour les cheveux, soutenait ma mère. Ça les discipline et les fortifie. Tu me remercieras plus tard. »
«

Plus tard... En attendant, mes cheveux fortifiés, je sautais à cheval, je me rendais au marché quand mon père s'y trouvait. Si je ne l'y voyais pas, je gagnais la rivière pour faire boire mon cheval. Il m'arrivait de la traverser, ainsi, toute habillée, puis de repartir au galop, cheveux au vent et ivre de liberté, acceptant par avance les représailles maternelles. Dans ma course, il m'arrivait de tomber pour peu que le cheval se cabrât brusquement à la vue d'un obstacle imprévu. Alors, ressemblant à un paquet de linge sale roulé dans la poussière, nez en compote, je faisais, au domicile familial, une entrée remarquée. Une raclée succédait une fois sur deux, selon l'humeur de ma mère, à la pose de compresses tièdes sur mon nez.
* *

Dans cette ambiance plutôt virile, la peur avait peu de chance de s'installer. Personne ne trembla quand des brigands venus d'on ne sait où attaquèrent notre maison, par une calme nuit de septembre. Ils tiraient à coups de fusils en encerclant la bâtisse et les projectiles faisaient, sur les murs et les contrevents, de drôles de bruits. Affichant comme ma mère un sang-froid de légionnaire, mon père nous fit allonger derrière des sacs de blé, et entreprit d'épuiser son stock de cartouches en tirant au jugé depuis différents endroits, afin de faire croire à la présence de plusieurs fusils. Après des heures de siège, les bandits découragés abandonnèrent les lieux. Apparemment, les coups de feu n'avaient réveillé personne dans la région ni alerté les gendarmes. Prévenus à l'aube, ces derniers procédèrent à des constatations minutieuses aux fins de procès-verbal, félici14

tèrent mon père pour son courage, serrèrent les mains de toute la famille et l'affaire en resta là. Mon père aménagea la maison en forteresse - il ne vint à personne l'idée de déménager - mais les nuits s'écoulèrent par la suite sans incident. Courageux, capable de donner sa vie pour protéger les siens, mon père péchait par légèreté, irresponsabilité, prodigalité. Champion des petits métiers à court terme, il nourrissait des goûts de luxe, adorait les beaux vêtements qui ajoutaient à sa séduction et sa prestance naturelles. Il aimait la fête et recevoir. Toujours prêt à héberger sous son toit des inconnus sans ressources, il offrait volontiers de l'argent à des pauvres gens démunis. Dans le pays, ça se savait et on en abusait.
«

Pense d'abord à nourrir ta famille », lui lançait ma

mère, qui lui tissait elle-même de somptueux burnous, sans pour autant maîtriser une jalousie obsessionnelle. Persuadée qu'il la trompait, elle lui faisait des scènes effroyables qu'il stoppait net en la frappant avec une violence froide. C'était souvent pour eux une façon de se préparer pour une nuit d'amour - ce qui évidemment nous échappait. Vers la fin d'un certain été, des amis invitèrent mes parents à un mariage. Mon père emmena sa femme en croupe sur son cheval et ne resta pas longtemps à ces festivités. Bien à tort. Deux femmes prirent ma mère à part et, lui en désignant une troisième tout occupée à danser:
«

Tu vois celle-là? Elle couche avec ton mari! - Cette grosse! »

Grosse et vulgaire, exhibant des bijoux sur son opulente poitrine qui tressautait aux rythmes syncopés de la musique. Mais on l'invitait au mariage parce qu'elle ne manquait pas d'humour et savait animer les soirées. Agacée par le regard de ma mère, elle s'approcha tout en roulant des hanches et lui lança avec une méchante ironie:
«

Eh oui, tu es belle mais tu es mince. Et ton mari pré-

fère les grosses, c'est pour ça qu'il vient souvent se reposer entre mes cuisses.

-

Tu n'es qu'une grosse pute!

»

Excitées, les yeux brillants, une bonne dizaine de fem15

mes firent cercle, espérant une belle bagarre. Folle de rage, ma mère se jeta sur l'autre, la fit rouler à terre. Elles s'empoignèrent sauvagement, la grosse, plus lourde, prenant le dessus. Alors, ma mère se saisit d'une grosse pierre et l'abattit sur la tête de son ennemie. Le sang gicla, les femmes redoublèrent de hurlements. Aveuglée, la grosse se releva, les traits déformés par la haine. Prise de panique, ma mère s'empara d'une hache accrochée à un mur et allait lui fendre le crâne quand un homme intervint, saisit son poignet et la désarma. Ma mère quitta la fête, se garda bien de raconter l'affaire à mon père et s'aperçut avec effroi qu'elle avait perdu son collier de louis d'or, sans doute cassé pendant la bagarre. Elle retourna sur place le lendemain matin.
({

Un collier? Quel collier?

»

Personne ne l'avait vu, ni ramassé. Désespérée, ma mère s'apprêtait à repartir quand une vieille femme, émue par son chagrin, lui indiqua le nom et l'adresse des gens qui s'étaient emparés du précieux collier. Un couple jeune, invité au mariage. Ma mère s'y rendit:
«

Rendez-moi mon collier.

- Elle est folle, fit l'homme. De quel collier parle-t-elle ? - Oui, je suis folle mais si tu ne me le rends pas, je

te tue.

»

Ma mère sortit brusquement de son sac le revolver de mon père et le braqua sur les voleurs. Apeurés, ils lui redonnèrent, un par un, les louis d'or du collier brisé. Informé par des âmes charitables, mon père entra dans l'une des grandes colères de sa vie. Sous les yeux des enfants, il se saisit d'un fouet, arracha la robe de ma mère, l'injuria en hurlant: «Tu m'as déshonoré! » et abattit la lanière sur son corps avec une rare sauvagerie. Elle criait:
«

Arrête! Tu es fou! Arrête!

»

Il cessa de la frapper quand, les reins striés de rouge, elle perdit connaissance. Horrifiés, nous partîmes en pleurant nous réfugier dans l'écurie. Ce moment-là, je ne l'oublierai jamais. Mais étrangement, le comportement cruel de mon père n'entama en rien l'affection passionnée que 16

je lui portais. Peut-être parce que sa présence me protégeait des sévices maternels. A sept ans, je passais pour originale, marginaJe. Ma mère me surnomma « Ouedjh Ouahdec » - visage à part. Je n'aimais pas ce surnom, il m'insécurisait, et quand mes

frères et sœurs se moquaient en scandant: « Ouedjh Ouahdec » je m'enfuyais dans les champs. AJlongée sur Je dos,
je scrutais longtemps le ciel dans l'espoir de voir apparaître le bon Dieu que j'appelais en criant très fort. Mais il était trop loin, trop haut dans les nuages; il ne m'entendait pas. Un après-midi d'été, j'avais fait en compagnie de mon père une grande promenade dans les champs. J'étais heureuse. Au retour, sur un chemin un peu éloigné, que voyons-nous? Le fou, l'idiot du village affalé sur une jeune femme au voile retroussé jusqu'au-dessus des hanches. Il la violait, bavant et riant, il se livrait à un va-et-vient brutal et désordonné. On aurait dit qu'il chevauchait un cheval. A quatre pattes, paralysée, la femme poussait des gémissements, suppliant le fou de la libérer mais il ne l'écoutait pas et poursuivait sa besogne, tout heureux. A ce spectacle inattendu, mon père se précipita, son bâton en l'air, et roua de coups le fou. Il lâcha aussitôt sa victime et prit la fuite à travers champs, le pantalon à micuisse, trébuchant à plusieurs reprises. Mon père s'en prit alors à la femme. Essoufflée, elle se voilait la face, rajustait ses vêtements, ne sachant que

dire, face au regard courroucé de mon père.

«

Pardon, par-

don », fit-elle, enfin, reprise par la peur, frappée sur les épaules à coups de bâton par mon père qui l'injuriait et la traitait de kelba -- de chienne. Elle poussait des petits cris suppliants, s'empêtrait dans son voile et tomba à terre en voulant s'échapper. Mon père lui cracha au visage; elle parvint à col.uir et il renonça à la poursuivre. Il revint vers moi, la mine écœurée et nous rentrâmes à la maison sans échanger une parole. Ni l'un ni l'autre nous ne devions raconter cet événement à ma mère. Loin de nous lier, ce petit secret nous éloigna. Notre comportement changea. Je cessai de mon17