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L'ETE DU CHIRURGIEN

De
236 pages
L'été 82, Tarek, chirurgien au Liban, tombe amoureux d'une pianiste, Racha. Mais dans le Beyrouth dévasté par la guerre civile, cet amour partagé peut-il durer ? Un témoignage sur la condition humaine en temps de guerre avec ses lâchetés, ses petitesses, ses noblesses, ses dévouements sans limite et un vibrant plaidoyer pour la paix.
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L'ÉTÉ DU CHIRURGIEN

Du même auteur : Arachide paru chez Présence Africaine en 1997 sélectionnépour les prix Méditerranéeet France-Liban Nostalgie paru chez FMA (Beyrouth) en 1999 sélectionnépour le prix El Qods (Jérusalem)

Mohammed

TAAN

L'ÉTÉ DU CHIRURGIEN
Roman

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

Collection Ecritures Arabes dirigée par Maguy Albet

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N°139 Leila Barakat, Les Hommes damnés de la terre sainte. N°140 Mohamed Haddadi, Les Bavures. N° 141 Albert Bensoussan, Le chant silencieux des chouettes. N°142 Tarik M. Nabi, Dent pour dent. N°143 Kerroum Achir, Nassima. N° 144 Bouthaïna Azami- Tawil, La mémoire des temps. N°145 Lamine Benallou, Les porteurs de parole. N°146 Dounia Charat: Fatoum, la prostituée et le saint. N° 147 Habib Abdulrab, La reine étripée. N°148 Mustapha El Hachemi, L'ombre du silence. N°149 Sami AI-Sharif, Un chat écrasé en plein février. N°150 Albert Bensoussan, Le chemin des aqueducs. N° 151 Zine-Eddine Zebouchi, Les innocents. N°152 Esma Harrouch, Muràbitûn, La Ballade d'El M' zoughi. N°153 Abdelkader El Yacoubi, Les nuits doranaises. N° 154 Azzedine Bounemeur, La pacification. N°155 Anissa Bellefqih, Yasmina et le talisman. N°156 Omar Kazi-Tani, De l'autre côté de la source. N°157 Rachid Chebli, Lafête clandestine. N°158 Mamoun Lahbabi, Dorhan. N°159 Nasser-Eddine Bekkaï Lahbil, La rupture. N°160 Fatiha Nesrine, La baie auxjeunesjilles. N°161 Kerroum Achir, Fazo. N°162 Nacer Achour, Dernier été. N°163 Omar Kazi-Tani, L'oiselier de lumière. N°164 Farah Angélique Mébarki, Contes et nouvelles de Palestine. N°165 Albert Bensoussan, L'échelle algérienne. N° 166 Bouthaïna Azami- Tawil, Étreintes. N°167 Abdel-Salam AI-Ujayli, Médecin de campagne en Syrie.

~L'Hannattan,2001 ISBN: 2-7475-0845-5

À mon père... toujours

PREMIERE PARTIE

Il n'avait jamais été intéressé par l'art figuratif Si ce n'avait été l'absence d'une alternative, il n'aurait jamais mis les pieds dans la salle vitrée du ministère de l'Information de la rue Hamra, l'artère principale de cette grande ville qu'est Beyrouth. Dans la salle, un peintre moderne exposait des tableaux figuratifs. Cette salle connaît à longueur d'année des expositions de peintures figuratives, surréalistes ou encore même avant-gardistes. Alors que lui préférait, et de loin, la peinture impressionniste à toutes les autres. Les petites ballerines de Degas représentaient pour lui de petites merveilles, des anges; les tournesols de Van Gogh, des bijoux enfouis dans un cadre. Lassé, voire désintéressé, il se mit à regarder les visages des visiteurs. À la rigueur ces visages lui procuraient un sujet d'étude et distraction plus importante que celui qu'offraient les mystérieux tableaux. Il aperçut tout d'abord le peintre. Le regard hautain, entouré de quelques curieux, il avait manifestement l'air prétentieux. Exactement le genre de personnage que Tareck n'aimait pas. Puis, le regard perdu, cherchant en vain quelque attache dans ce lieu si froid, il vit tout à coup une jeune femme d'une trentaine d'années. Telle une apparition, cette blonde, de taille moyenne, promenait son regard d'un tableau à l'autre quand elle se rendit compte que le jeune homme avait les yeux fixés sur elle. Au début, elle n'en fut pas vraiment offusquée, mais

sous l'insistance de ce regard, elle ressentit une certaine gêne. Instinctivement, elle chercha à se dérober en se dissimulant derrière les gens entre lesquels elle se faufila. La façon étrange dont cet homme la fixait était une sorte d'intrusion dans sa vie. Elle voulait s'en protéger. Elle disparut sans
laisser de trace. Tarek, déçu de l'avoir perdue de vue, chercha vainement à la retrouver en se frayant un chemin parmi la foule. Un sentiment irrésistible le poussa à la suivre d'un coin à l'autre de la grande salle. Elle n'était pas particulièrement belle, mais elle avait ce charme discret qui attire et intrigue en même temps. Après être sorti, il espéra encore la retrouver alors qu'il descendait la rue Hamra en voiture. Les trottoirs étaient bondés de passants et de miliciens appartenant aux différentes tendances; c'était pure illusion que d'espérer retrouver cette créature dans la foule qui parcourait la rue, en cette fin d'après-midi. Il alluma l'autoradio. Bloqué dans la rue embouteillée, il chercha à atténuer la lenteur du temps. D'un geste nerveux et machinal, il passait d'une chaîne à une autre et opta finalement pour une chanson de Fayrouz. Cette grande cantatrice libanaise prêchait l'entente entre les communautés chrétiennes et musulmanes du pays. Depuis sept ans, la guerre civile se perpétuait dans le pays et depuis, la grande chanteuse ne cessait d'appeler ses concitoyens à cohabiter en paix. Tarek écoutait les

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paroles de la chanson avec amertume; l'échec de tous les appels à l'entente nationale prônée par Fayrouz, ainsi que par tous les artistes du pays, était irrévocable. C'était devenu des slogans dérisoires, vidés de tout sens à force d'être répétés. Et Tarek en fut davantage blessé. Il regarda les passants. Peutêtre retrouverait-illa charmante personne qu'il venait de rencontrer. De toute façon, cela lui évitait de se lancer dans des réflexions sans fin et dénuées de sens sur la question épineuse qui secouait le Liban. Il s'était juré depuis longtemps de ne plus se poser de question sur le conflit et de ne pas chercher à expliquer l'inexplicable. Anivé au bout de la rue Hamra, il tourna à gauche et remonta les quelques rues qui menaient chez lui. Il occupait depuis deux ans un appartement meublé dans un immeuble du front de mer qui abritait notamment des familles exilées du Sud. Il l'avait loué dès son retour du Maroc où il s'était réfugié en attendant que la situation redevînt normale dans son pays. Cette attente avait été pénible pour ce jeune chirurgien qui avait achevé ses études en 1977 et qui ne savait pas où se flXercar le Liban était en proie à la guerre civile. Il s'était juré, pendant ses études en France et même lors de ses études secondaires, de devenir chirurgien et d'exercer au Sud, sa région d'origine. Il était resté quatre ans au Maroc, jusqu'à ce que sa persévérance Il

s'épuisât. Il était rentré au Liban, son pays, sur lequel il avait toujours parié: pour lui, son avenir ne pouvait se réaliser que dans ce pays! Il valait mieux attendre la fin des hostilités chez lui. Quatre ans au Maroc avaient largement suffi au chirurgien pour se rendre compte qu'il était de son devoir de rentrer, malgré la guerre. II apprenait par les médias l'arrivée dans son pays, à chaque recrudescence des hostilités, d'équipes chirurgicales en provenance des quatre coins de la Terre. Il devait faire abstraction de ses convictions concernant cette guerre fratricide, au moins par civisme, par devoir envers ses compatriotes, victimes des atrocités. Il ne pouvait chasser de son esprit les scènes horribles que diffusait le journal télévisé qu'il suivait avec assiduité. Un vrai carnage de civils tombés innocemment. Que des miliciens meurent, cela pouvait se concevoir puisqu'ils s'entretuaient. Par contre, quand il s'agissait de civils qui n'y étaient pour rien, cela le torturait, le secouait. Il était touché au plus profond de son être. Et c'était pour eux qu'il avait décidé de rentrer. Il ne voulait pas se détester, se sentir lâche. Une sorte d'amour propre le rongeait: on ne peut pas toujours compter sur l'aide des étrangers. Le hall de l'immeuble était spacieux. À droite de l'entrée se trouvait la réception, la conciergerie et le bureau d'Hussein. Ce dernier était à la fois gérant, réceptionniste, directeur et comptable du 12

bâtiment. En face, à droite des deux ascenseurs dont se servaient les résidents des neufs étages, un corridor donnait sur la grande salle qui servait autrefois de restaurant et de salle de fêtes. À gauche, quelques fauteuils étaient disposés de manière à former deux salons séparés par quelques pots de fleurs. Les fleurs avaient disparu: il n'en restait que les pots vides. .. Sortant de l'ascenseur au neuvième étage, après avoir récupéré la clé de son FIchez Hussein, il tourna à gauche. Le couloir vitré sur le côté droit offrait une vue panoramique sur la Méditerranée que le médecin avait pris l'habitude de contempler en s'avançant lentement vers la porte de son logis, au fond du couloir. C'est drôle, ce besoin qu'a l'homme de s'assurer de la présence de la mer. .. Il enleva lentement sa veste, l'accrocha au portemanteau et s'allongea sur le lit. Il alluma une cigarette, décrocha le téléphone et composa le numéro de l'hôpital. C'est Fatima, l'infirmière en chef du service de réanimation qui lui répondit. Il lui demanda des nouvelles du malade opéré ce jour-là et lui donna quelques instructions à transmettre à l'infirmière de garde de nuit avant de raccrocher. Il se leva pour se servir un verre de whisky. Manifestement las, il alluma la télé. C'était l'heure des infos, mais diable, qu'est-ce que ce jour pouvait apporter de plus qu'hier? Les échanges de tirs de roquettes entre les deux Beyrouth, les voitures 13

piégées, les attentats à la bombe et les accrochages entre les différentes factions et milices armées de ce côté de la ville ou de l'autre ou entre les deux secteurs antagonistes, tout cela était devenu quotidien, voire banal, depuis des années. Ça n'étonnait plus personne et l'on n'y prêtait plus la moindre attention. Les hommes sont moins humains durant les guerres. Le médecin avait les yeux fixés sur le présentateur qui relatait les activités du Président Sarkis, mais, en réalité, il ne l'écoutait pas. Il ne le regardait même pas. Le visage de la femme entrevue à l'exposition occupait ses pensées et lui remplissait les yeux. Il en fut de même lorsque plus tard, dans la soirée, alors qu'il se retournait dans son lit, son regard tomba sur la photo de son père qui n'avait jamais quitté la commode. Il lui sembla, pendant un bref instant, y voir le visage de cette inconnue dont les traits et la beauté étaient faciles à cerner, même entrevus à travers la foule. Le chirurgien arriva tôt à l'hôpital le lendemain. Et ce malgré une nuit de sommeil peu profond tellement son esprit était agité. Il se dirigea directement vers son bureau avec l'intention de démarrer au plus vite ses opérations. En effet, le programme des interventions de la journée était plutôt chargé. Traversant à grands pas le couloir qui menait à son bureau, Tarek aperçut à travers la porte 14

du bureau de l'anesthésiste, qui se trouvait juste avant le sien, la femme dont le souvenir l'avait hanté les heures précédentes. Il se figea soudainement. Rêvait-il? Roger, l'anesthésiste, l'invita à entrer en lui lançant:

- Puisque
veux...

tu es là, on peut commencer si tu

Tarek, sans quitter la femme des yeux, entra dans le bureau et acquiesça d'un signe de la tête. Il n'en revenait pas. Non seulement c'était bien elle, mais de surcroît elle était encore plus belle de près, plus rayonnante. La dame était ébahie. La façon dont cet homme la fixait prouvait bien que c'était le même que celui qui la harcelait de son regard perçant, la veille. C'était comme dans un roman. Le hasard arrange bien les choses, alors qu'on ne s'attend plus à rien.
L'anesthésiste ne pouvait comprendre cet échange de regards entre I'homme et la femme. Cependant il les présenta l'un à l'autre:

- Je te présente Racha. Elle donne des leçons de piano à mes enfants.
- Enchanté, répondit le chirurgien en lui serrant la main. Roger raccompagna la dame jusqu'à la porte en lui expliquant l'origine de ses vertiges qui 15

n'étaient dus qu'à une baisse de sa tension artérielle. Et avant de la quitter, il lui rappela le dîner du lendemaIn. Quand il rejoignit Mohamed: - Qu'est-ce qui te prend? Tu la connais? Son interlocuteur garda le silence. Surpris par ce hasard, il remua la tête en esquissant un sourire. Lajournée fut calme. Pas de victime d'accrochage ou de tir d'obus à l'aveuglette entre les deux secteurs de la ville qui viennent bouleverser le programme opératoire ou font basculer jusqu'au lendemain un cas de chirurgie « froide». Combien de fois Tarek s'était vu obligé de reporter à plus tard des cas de hernie ou de vésicule ou d'annuler tout un programme opératoire à cause d'une subite crise de folie meurtrière entre l'Est et l'Ouest ou au sein du même secteur! À chaque explosion de voiture piégée entraînant la mort ou blessant des dizaines de passants, le chirurgien se voyait dans l'obligation d'annuler ce qui avait été prévu et, à la hâte, il triait parmi les blessés qui affluaient au service des urgences le ou les cas prioritaires. S'il se sentait débordé par plusieurs cas de blessés nécessitant une intervention urgente, il n'hésitait pas à les envoyer vers d'autres hôpitaux. Entre deux interventions, dans le vestiaire où le chirurgien et son anesthésiste avaient I'habitude 16

de se restaurer un peu et de prendre un café, Tarek expliqua à Roger ce qui lui était advenu la veille. - J'avais envie de m'échapper un peu, de changer un peu d'air après la laparotomie d'hier, et je n'ai trouvé qu'une exposition d'art figuratif dans la salle vitrée de la rue Hamra. Je n'y comprends rien. En fait, comment est-ce que les gens arrivent à admirer ce genre d'art? II ne comporte pas le moindre sens de l'esthétique et, pourtant, la salle était bondée de visiteurs. Moi, j'ai tenu seulement quelques minutes, puis j'ai décidé de rentrer chez moi. C'est alors que je l'ai vue... Tu sais, certains visages attirent à première vue... un magnétisme indéchiffrable. Un charme irrésistible. Ça arrive comme ça.. . On se sent emporté et on s'y plaît... Bref, un coup de foudre, c'est ce qui m'est arrivé dès que je l'ai vue hier. Puis quand je l'ai perdue de vue, j'ai eu beau essayer de la retrouver, en vain. Je me suis endonni en pensant à elle, en revoyant son visage... Je l'ai vue ce matin dans ton bureau, il me semblait vivre un rêve. Roger ne commenta pas les propos de Tarek. Il le connaissait très bien et depuis assez longtemps pour comprendre à quel point sa sensibilité le rendait susceptible. Il l'écouta raconter son histoire avec Racha d'une oreille familière, une oreille habituée à écouter les émois et les tumultes de ce personnage insolite et extraordinaire. Ces états d'âme que son ami avait coutume de vivre intensément ne le surpre-

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naient plus depuis qu'ils se connaissaient. Et vers la fin de l'après-midi, après avoir terminé les opérations prévues pour la journée, ce fut au tour de l'anesthésiste de raconter l'histoire de Racha à son ami. Alors qu'ils se changeaient dans le vestiaire, le chirurgien posa des questions à son collègue.

- Elle est veuve et originaire de Saïda.
L'année de sa naissance, ses parents ont immigré au Sénégal. Elle est née à Dakar où elle a passé une petite enfance paisible avec ses deux frères aînés et sa sœur cadette. Après l'école primaire, elle vint à Saïda fréquenter l'école Saint-Joseph de l' Apparition en tant qu'élève interne, bien que sa grand-mère habite la maison familiale. Ses parents -surtout le père- voulaient que leur fille soit imprégnée de la culture française. L'internat devait favoriser ce processus. Du moins, c'était ce que pensait son père qui avait discerné chez elle, très tôt, un don précoce pour la musique classique que lui-même adorait. Et il avait raison de l'encourager à cultiver son talent. Et Roger poursuivit son récit, jouissant de tout le pouvoir qu'il avait sur son ami : Une des sœurs de l'école, l'institutrice des arts, découvrit, à son tour, les talents de Racha. Elle la surnomma la « Mozarte » de l'école et le fit savoir à ses parents pendant leurs vacances d'été au Liban. Le père, ravi, s' enquérit alors auprès de la sœur responsable des possibilités pour sa fille de poursuivre à la fois ses études et les leçons de piano. 18

-

La sœur lui suggéra monsieur Aoudé, un Palestinien réfugié à Saïda qui gagnait sa vie en donnant des leçons de piano. Le professeur confirma à son tour les talents de la fille et découvrit son attachement à la musique de Tchaïkovski. Il recommanda à son père de l'inscrire au Conservatoire National après son baccalauréat. Le père suivit ces conseils, tant il tenait à faire de sa fille une virtuose du piano. L'éclatement des hostilités en 1975 a empêché Racha de poursuivre jusqu'au bout ses études et la fermeture du Conservatoire y a mis fin. Elle a rejoint sa famille à Dakar. Elle est rentrée en 1979, pour s'installer à nouveau à Beyrouth. Elle a été présentée à ma femme par une amie commune. Lorsque nous avons appris qu'elle était professeur de piano, nous lui avons demandé de donner des cours à nos enfants. Avant de se quitter, les deux collègues se donnèrent rendez-vous pour le lendemain. Rien d'inscrit sur le tableau opératoire, et de surcroît, c'était la journée des consultations pour le chirurgien et celle où l'anesthésiste était de garde, autrement dit en «stand-by». Roger insista auprès de son ami pour qu'il soit des convives. «Racha sera là », précisa-t-il, avec malice, pour être sûr qu'il répondrait à son invitation.

- À quelle heure est le dîner?

-À huit heures.

Le chirurgien acquiesça d'un hochement de 19

tête approbateur. Le soir, alors qu'il suivait un documentaire à la télé, il entendit frapper à la porte. Il n'avait pas l'habitude de recevoir à cette heure de la nuit. Il se leva et alla ouvrir la porte. C'était Hussein. Il le supplia de l'accompagner voir une résidente de l'immeuble qui avait tenté de se suicider. Il prononça ce dernier mot en l'articulant bien pour souligner à quel point la situation était grave. Le médecin prit sa trousse d'urgence et suivit le responsable de l'immeuble. Dans l'ascenseur, le médecin demanda au responsable: des somnifères, je crois, répondit Hussein de façon servile. Tarek connaissait la femme. Il l'avait croisée à maintes reprises devant l'ascenseur et dans le hall. Elle était blonde, grande, belle malgré la cinquantaine bien avancée. À bout de souille, le maquillage défait, elle avait tellement pleuré que le fard dessinait des lignes noires sur son visage. Elle murmurait des mots incompréhensibles faisant allusion à un désir obsessionnel de vengeance. Le médecin la tranquillisa et l'emmena dans la salle de bains pour lui faire vomir les comprimés de valium. 20

-Comment a-t-elle tenté de se suicider? - En avalant des comprimés, docteur,

Il lui mit deux doigts dans la bouche et les poussa dans sa gorge. Elle rejeta une vingtaine de comprimés qu'elle venait d'avaler. Il la ramena s'allonger dans son lit après avoir pris soin de ne laisser aucun médicament à sa portée. Il ressortit de la chambre pour rejoindre dans le salon les quelques membres de la famille qui attendaient anxieusement. Illes apaisa, les rassura et leur dit que tout irait bien à condition de surveiller la dame de près, étant donné qu'elle pouvait récidiver. Hussein insista pour raccompagner médecin jusqu'à son appartement. le

Il lui expliqua les raisons de cette tentative de suicide, telles qu' il les avait entendues de la bouche des gens de son entourage. La dame, disait-on, était amoureuse d'un homme deux fois plus jeune qu'elle. Elle aurait découvert récemment qu'il la trompait avec une jeune fille de son âge. Offensée par l'infidélité de son amant, elle avait tenté à plusieurs reprises de le ramener à elle, mais en vain. C'est alors qu'elle avait décidé de mettre fin à ses jours. Dans son lit, plus tard dans la nuit, le médecin songea à cette situation. Il était sûr que cette femme voulait se venger et elle le répétait en hurlant. Or, quelle vengeance obtient-on en se suicidant? Cela l'intriguait... Comment peut-on, par un phénomène de transfert, diriger vers soi-même le désir de se débarrasser de l'autre? Est-ce que se détruire serait une façon de tuer l'autre en le privant 21

de notre propre existence? Le cours de ses pensées l'amena subitement à se demander s'il en était prêt à entamer une idylle avec Racha. Il était certain qu'il éprouvait pour elle sans même la connaître- des sentiments profonds. Le coup de foudre qu'il vivait depuis à peine quelques heures ne serait-il pas le prélude à une liaison amoureuse? Il est vrai que, jusque-là, à part quelques filles qu'il avait fréquentées durant ses années d'études en France, il n'avait jamais connu l'amour. L'amour avec un grand « A» dont il avait souvent entendu parler sans le vivre. Le genre de passion qui avait poussé la femme qu'il venait de sauver à se suicider. Cet amour, il ne l'avait jamais vécu. Or, ce qui lui arrivait en ce moment ne serait-il pas les prémices d'un amour aussi fort? Il lui sembla que si. Donc, il pourrait lui arriver ce qui était arrivé à sa voisine: vivre une relation jusqu'à l'extrême, profondément, et en subir les plaisirs et les revers! Ces histoires de passions le fascinaient et l'effrayaient en même temps. .. Il préféra ne pas trop insister sur ce point, laissant le temps décider de son avenir. Il s'endormit en pensant à Racha. Le premier étage de l'hôpital était réservé au service de chirurgie: les salles d'opérations, la salle des soins intensifs, le bureau du chirurgien, celui de l'anesthésiste et le « ward », c'est-à-dire les chambres des malades. 22

Tarek se dirigea vers son bureau à grands pas, grimpa l'escalier, stimulé par une sensation nouvelle, étrange, qu'il n'avait jamais sentie jusquelà. Il se laissait aller à un sentiment de bien-être qu'il ne voulait pas contrôler. Il jubilait sans en savoir exactement la raison. Du moins, il ne le voulait pas. Plus tard dans la journée, il en découvrit la cause. Il voulait que les heures suivent son rythme accéléré, sa cadence et son impatience de voir arriver huit heures du soir. Et si le soleil se couchait, pour une fois, plus tôt que d'habitude... Une seule fois, pour qu'il puisse revoir Racha. Elle lui manquait, il n'y avait aucun doute, il l'aimait sans savoir pourquoi. Coup de foudre? Soit. Qu'on l'appelle comme on veut. Tout ce qu'il attendait, c'était que la journée s'écoule le plus vite possible pour apaiser cette flamme. À la fois inquiet et exalté, il envisageait d'occuper sa journée en rendant visite aux malades. Il espérait qu'aucun incident ne bouleverserait sa journée et qu'aucun tir aveugle entre les deux Beyrouth ne provoquerait de blessés ou de mourants. Rien n'était aussi pénible pour lui que d'avoir à choisir entre deux moribonds. Il devait avoir recours à son intuition et à son sens professionnel pour choisir par lequel commencer. Pendant que Roger tentait de réanimer le second blessé, celui-ci pouvait mourir. Il lui semblait qu'il jouait à un jeu de hasard. On ne badine pas avec la vie! 23