//img.uscri.be/pth/297fed49ed288de005b67323eae58d024089f484
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

L'heure exacte

De
126 pages
Qui a tué la petite Cécile Combettes, dont le corps profané a été découvert un matin d'avril 1847 contre le mur du couvent des Frères des écoles du quartier Saint-Aubin à Toulouse ? Pourquoi a-t-on condamné l'un des moines, Louis Bonafous, qui meurt d'épuisement au bagne de Toulon ? A travers l'étude des comptes-rendus des audiences de son procès criminel, un jeune magistrat tente, après sa mort, de démêler le vrai du faux. Ce qu'il découvre ? Que le goût de l'injustice n'imprègne ni la bouche ni le palais, il imprègne lentement l'âme...
Voir plus Voir moins

Michel Redon

L’heure exacte
Roman

































© L’Harmattan, 2014
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ03052Ȭ4

EAN : 9782343030524

L’heure exacte

Écritures
Collection fondée par Maguy Albet


Plaisance (Daniel), Un papillon à l’âme, 2014.
Baldes (Myriam), Où tu vas, Eva ?, 2014.
Paul (Maela), L’homme à la peau de soie, 2014.
Couture (Josiane), Courtes éternités, 2014.
Lecocq (JeanȬMichel), Rejoins la meute !, 2014.
Bastien (Danielle), La vie, ça commence demain, 2014.
Bosc (Michel), L’amour ou son ombre, 2014.
Guyon (Isabelle), Marseille retrouvée, 2014.
Pain (Laurence), Elsa meurt, 2014.
Cavaillès (Robert), Orgue et clairon, 2014.
Lazard (Bernadette), Itinérantes, 2013.
Dulot (Alain), L’accident, 2013.
Trekker (Annemarie), Un père cerfȬvolant, 2013.
Fourquet (Michèle), L’écharpe verte, 2013.
Rouet (Alain), Le violon de Chiara, 2013.

*
**
Ces quinze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent. La liste complète des
parutions, avec une courte présentation du contenu des ouvrages,
peut être consultée sur le site www.harmattan.fr

Michel Redon

L’heure exacte

roman


















L’Harmattan

Du même auteur


Romans
Le Pensionnaire du Grand Collège, roman, Ibis rouge, 2004
La Saison de l’anaconda, roman, Ibis rouge, 2005
Un récit guyanais, roman, Ibis rouge, 2010

Nouvelles
La Nuit de Mahler, nouvelles, L’Harmattan, 2010
Léocadia et autres petits éloges de la mélancolie, nouvelles,
L’Harmattan, 2012
Essais
Paroles d’enfants, paroles de juges, essai, L’Harmattan, Paris,
2005

L’HEURE EXACTE

— CroisȬtu qu’il soit bien convenable qu’un magistrat
écrive un livre ? Laisse cela à tous ces écriveurs qui courent
après la fortune !
— Mais je ne cours pas après la fortune, tu le sais bien !
Mon traitement me suffit à vivre convenablement !
— Je ne parlais pas seulement d’argent. La fortune, c’est
aussi une certaine renommée…
— Que voudraisȬtu que j’en fasse ? Je n’ai jamais comȬ
pris que l’on puisse aimer la célébrité que donnent des
affiches ! Ce ne sont que des bouts de papier coloré, que
décolle le moindre vent, que lessivent les pluies et qui sont
fatalement recouverts un soir par une réclame plus alléȬ
chante. Quant aux journaux, leurs critiques sont le plus
souvent des réclames déguisées ou bien ne veulent flatter
que le goût d’un public trop volage.
— C’est vrai, je peux dire que je te connais assez pour
savoir que ce n’est pas cela qui t’agite et c’est bien justeȬ
ment cela qui m’inquiète ! Je sais ce que tu veux, c’est déȬ
noncer, déclamer, critiquer, argumenter… Mais c’est bon
pour les politiciens ou les avocats ! Venant de ta part, je
crains que l’on pense que ce n’est vraiment pas conveȬ
nable !

— Voilà enfin le fond de ta pensée ! Pour un magistrat,
écrire de tels livres n’est pas convenable ! Tu sais, toi, ce qui
convient ou non ? Moi, je t’avoue que je ne le sais pas enȬ
core. Tu me parles de ceux qui vont penser… Je suppose
qu’il s’agit de nos plus éminents collègues, chefs de Cour…
et même du Garde des Sceaux ! CeluiȬlà, peuxȬtu parier un
mois de notre traitement qu’il sera toujours ministre dans
six mois ? Quant à nos chefs de cour, ils finiront par penser
ce que le ministre pensera, cȇestȬàȬdire comme bien souȬ
vent, à peu près rien…
— Tu vas te retrouver au mieux procureur dans quelque
misérable ville de province !
— Et alors ? Au moins, j’y aurai la paix…
— Mais tu ne veux rien entendre ! Tu sais bien pourtant
que je suis ton ami. Pourquoi ne veuxȬtu pas réfléchir un
moment à ce que je te dis ? Tu sais parfaitement que si tu
fais publier ce manuscrit, il y aura forcément un scandale
qui te retombera en plein sur le nez !
— Le nez ? Quel nez ? Tu es sûr que ce sera le mien ?

Je me souviens à ce momentȬlà avoir très fortement déȬ
siré abandonner cette discussion. Il arriverait ce qui devait
arriver : Jacques Chabert était tellement obstiné ! Il l’avait
toujours été. Déjà quand nous étions ensemble à la faculté
de droit, il s’était fait remarquer par ses entêtements à déȬ
fendre des théories pourtant condamnées par la Cour de
cassation, ce qui faisait enrager la plupart de nos si émiȬ
nents professeurs… Heureusement qu’il avait pour lui une
élocution agréable, je peux même dire un certain talent oraȬ
toire, même si ses arguments étaient à l’évidence voués à
l’échec. Un professeur de droit pénal, lassé certainement de
ses interventions, lui avait un jour lancé : « Monsieur,
faitesȬvous avocat ou député, ou pire, devenez magistrat,

8

mais cessez de nous… » Il s’était tu devant l’incongruité du
mot qui allait suivre et tout l’amphithéâtre avait applaudi,
ce dont Jacques, assis à côté de moi, avait seulement souri.
Nos carrières de magistrat nous ont tantôt éloignés, tantôt
rapprochés l’un de l’autre. J’ai toujours apprécié son indéȬ
pendance d’esprit et de jugement que traduisaient ses déȬ
cisions. Mais, ce matinȬlà, dans mon cabinet au parquet
général, cette indépendance d’esprit me faisait craindre le
pire pour lui. Quelle idée avaitȬil eue d’écrire l’histoire de
cette affaire que tout le monde avait certainement oubliée ?
J’avais une copie de son manuscrit sur les genoux, qu’il
m’avait laissée pour que je lui donne mon avis. Mon avis !
Je savais très bien qu’il s’en passerait s’il devait être
contraire à son désir. J’étais donc déjà battu avant même
d’en discuter… Je lançai pourtant mes derniers arguments.

— Ton nez ou le mien, qu’importe ? C’est surtout sur
celui de la justice que tout cela va retomber !

Chabert éclata de rire.

— Je ne savais pas que la justice avait aussi un nez !
— Si elle n’a pas un nez, elle aura suffisamment de force
dans les bras pour t’écraser et tu le sais parfaitement !
— Et tous ceux qu’elle écrase en silence sans qu’ils
soient magistrats ? Quand un homme comme celui dont je
parle est injustement condamné et qu’il en meurt, n’aȬtȬil
pas droit enfin à la justice si elle a été mal rendue ?
— Enfin, Jacques, il y a des recours et la justice a su reȬ
connaître ses erreurs quand c’était nécessaire…
— Et pour lui, j’ai l’impression que finalement ce n’est
plus nécessaire puisqu’il est mort, n’estȬce pas ?

9

— Écoute ! Je ne sais pas ce que tu vas décider mais sois
sûr que, quoi qu’il arrive, je te soutiendrai.
— Il s’en moque bien, lui, là où il est !
— Si tu savais, Jacques, combien ce que tu viens de me
répondre me blesse ! Comment peuxȬtu croire que je ne
t’approuve pas ?
— Si tu m’approuves, montreȬle ! Soutiens mon droit à
écrire son histoire ! Même au prix d’une relégation en proȬ
vince !
— Je le ferai, de tout cœur, parce que je t’ai toujours
aimé.
— Non ! Pas pour cela ! Tu dois le faire parce que nous
nous sommes probablement si souvent trompés !
— Ne m’en demande pas tant ! Qu’estȬce que j’en sais,
moi, au fond, de cette affaire ? Tu dis qu’il a été mal jugé et
tu as certainement raison… J’ai lu tout ton manuscrit et j’en
suis plutôt convaincu… Mais ne vautȬil pas mieux laisser à
d’autres que toi le soin de le révéler ? Il n’est jamais rien
sorti de bon de nos propres confessions publiques !
— Hypocrite ! Pharisien ! Tu sais très bien que personne
d’autre que nous n’aura jamais le courage de le dire !
— Il y a des journalistes…
— Ils s’en moquent ! Ce type est mort d’une injustice il
y a trop longtemps et tant de grandes voix se sont à
l’époque de son procès élevées contre lui !
— C’est bien cela, Jacques : ton livre sera un scandale !
— Tu en as peur ? Pas moi ! C’est le dernier argument
contre le silence et la lâcheté : tu te souviens de cette forȬ
mule si forte de notre professeur d’histoire : Ultima ratio
regum ! La dernière raison des rois, gravée sur les canons
de Louis XIV. Quand tout a échoué, il ne reste plus que le
canon… Si le son du canon t’effraie, disȬtoi qu’il est parfois
aussi celui de la vraie justice !

10

Jacques est parti et je ne l’ai plus revu avant son départ
précipité pour le département montagnard des HautesȬ
Alpes, que je savais être un exil. Pourtant son livre n’a jaȬ
mais pu être publié. Il a certainement suffi que l’on ait
deviné ses intentions, mais connaissant son caractère, je
suppose que je n’ai pas été le seul à avoir eu vent de son
projet. J’ai gardé son manuscrit. Je l’ai tellement lu et relu
que je peux en donner de mémoire des passages entiers.
C’est quand même ce que je lui dois, en souvenir de notre
amitié. Je lui ai écrit plusieurs fois ces dernières années
mais je n’ai reçu de lui que de vagues réponses. J’ai appris
sa mort un matin de mars de l’an passé. Aujourd’hui, c’est
mon dernier jour dans ce palais de justice qui, comme
quelques autres avant celui de cette ville, a été la plus
grande part de ma vie. J’ai soigneusement vidé tous les tiȬ
roirs de mon bureau pour laisser, comme on dit, la place
nette à mon successeur. Et je suis bien sûr tombé sur ce paȬ
quet de feuilles qu’il m’avait laissé. Je me sens coupable,
impression étrange pour un vieux magistrat comme moi
qui ai requis tant de condamnations sans trembler…
J’ai posé bien à plat les feuillets et ma main les caresse
furtivement comme on le fait d’un vieux souvenir. J’ai alȬ
lumé la lampe de ma table et je me suis mis à lire. Entre les
lignes tracées d’une écriture serrée, souvent rageuse, du
moins c’est comme cela que je les devine, j’entends sa voix,
parfois mordante, parfois très lasse, mais qui veut toujours
me convaincre de sa vérité. Le palais de justice se déserte
avec ce jour de novembre qui finit et je suis content de me
sentir seul dans cet espace si familier qui bientôt ne m’apȬ
partiendra plus mais qui, sous la lumière amie de la lampe
sur le bureau, est encore pour quelques heures le mien.
***

11