La Confrérie Noire

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Colchester, Angleterre, 10 heures du matin : un coup de feu déchire l’horizon dans Wivenhoe Park, proche de la plus grande Université de la région. Le ciel bleu se voit mêlé de sang… Une vidéo menaçante signée « La Confrérie Noire » est distribuée dans tous les établissements scolaires et universitaires de la ville. Des images de violences, d’explosions, de meurtres et de guerre. Quelque chose qui inquiète la police. Des meurtres, au hasard semble-t-il, sont perpétrés aux quatre coins des rues, déferlant la panique qui s’installe rapidement dans Colchester. La terreur est partout, l’incompréhension aussi… Jack Cope, psychiatre, est un témoin éloigné de ce qui se déroule. Son seul point de raccord : Théo, son fils de dix-sept ans, qui disparaît un jour sans plus donner de nouvelles. Et la police semble croire qu’il est l’auteur des massacres… Chose que Jack se refuse à accepter et pour laquelle il va devoir se battre pour comprendre et sauver son fils. A n’importe quel prix… Tentative de meurtres, menaces, fusillades, suicides… Tout bascule dans le néant… Le compte à rebours est lancé, la Confrérie Noire s’approche à grands pas, terrifiante, grandissante, menaçante…

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Date de parution 04 février 2013
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EAN13 9782312007915
Langue Français

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La Confrérie Noire






Du même auteur



Le Livre Noir, 2012, Edilivre
La Porte Close, 2013, Len

Le Secret de la Clé Perdue, JUNIOR, 2012, TheBookEdition


Hervé Hernu













La Confrérie Noire



Thriller












LES ÉDITIONS DU NET
70, quai Dion Bouton 92800 Puteaux




Ce livre est l’œuvre de mon imagination. Les lieux, les noms, les personnages, les
évènements décrits sont imaginés ou utilisés fictivement. Toute ressemblance avec
des évènements, des personnes réelles, vivantes ou mortes, serait pure coïncidence.


Si vous aimez écouter de la musique de films en lisant, je vous recommande vivement
l’album « Angel and Démons », de Hans Zimmer, bande musicale originale du film
« Anges et Démons », de Ron Howard, 2009.






















© Les Éditions du Net, 2013
ISBN : 978-2-312-00791-5










Première Partie





« On est censé tout d’abord perdre ceux
qui sont arrivés les premiers… »









P r o l o g u e




L A grande cave était plongée dans une pénombre oppressante, mais personne n’y
prêtait grande attention. Tous étaient assis à-même le sol, sur les genoux, serrant les
poings, un faible sourire aux lèvres. Une petite centaine de personnes, dans l’ombre,
visage taché de noir, patientaient longuement que leur tour arrive.
Devant eux, le Chef marchait d’un pas lent, de droite à gauche, de gauche à
droite, un petit couteau dans une main, un seau dans l’autre. Tous ses fidèles
attendaient le moment avec impatience, pressés d’être loyal à tout jamais.
– Comme vous le savez tous, aujourd’hui est le grand jour ! s’exclama le Chef.
Chacun d’entre eux écoutait avec grande attention, silencieux. On ne les avait
jamais vus aussi calmes.
– Le jour de votre engagement solennel envers votre directive.
Personne ne parla. L’odeur d’humidité et de sang régnait dans le grand espace
réduit aux ténèbres. Ici, tous feraient ce qui s’imposait, sans discuter, sans chiner, et
chacun signerait son engagement dans le gros livre, placé à droite. Parce qu’ils s’y
étaient engagés, parce qu’ils le devaient.
– Si vous possédez le doute en vous, il est temps de partir… Maintenant !
Sa voix résonna dans la cave semblable à une grotte sortie tout droit de films
d’horreurs. Mais chacun savait pertinemment où il se trouvait. L’endroit, pourtant si
peu accueillant, les avait ravi lors de leur arrivée. C’était la première fois, pour tous.
Des mois qu’ils se connaissaient pourtant, par intermittence, non directement. Des
mois qu’ils parlaient, échangeaient leur mal-être profond, leur solitude sans faille,
leurs envies suicidaires…
Personne ne quitta la pièce. Tous les regards fusaient dans la même direction,
comme abandonnés au seul Chef qui restait sur Terre, hypnotisés par les paroles du
c r é a t e u r fier.
– Ceux qui restent savent donc ce qui va suivre, et acceptent leur engagement.
Le seau et le couteau furent donnés au premier. Le Chef continua son discours.
– Ce que vous vous apprêtez à faire sera votre engagement éternel envers notre
culte, notre croyance, nos choix, nos intentions, notre importance, notre religion…
car, au fond, il ne s’agit que de cela, une religion. Le culte de la Confrérie Noire
s’offre à vous, respectez-le jusqu’à la mort…
Sa voix résonnait profondément sur les cavités rugueuses et humides. L’air était
chaud et oppressant. Chacun suffoquait presque, impatient et inquiet par ce qui
allait suivre. Mais tous n’ignoraient pas qu’il était important de le faire. Lentement,
le seau et le couteau passèrent de mains en mains, et chacun s’exécuta. C’était la
volonté du Chef, celle qu’ils avaient décidé de suivre, les yeux fermés. Parce qu’ils
n’avaient pas d’autre choix. Et, tandis que le seau avançait encore dans les rangs, le
Chef continua. – La Confrérie va devoir dormir quelques temps, mais dans quelques mois, nous
agirons. Parce que nous sommes les seuls à voir… les seuls à savoir… les seuls à
comprendre…
Nouvel échange des accessoires.
– L’humanité nous doit notre franchise future, notre combat commence
aujourd’hui, dès lors de votre promesse perpétuelle. Une fois votre signature posée,
vous ne pourrez plus reculer. Votre sang mêlé sera la preuve ultime de notre force
toute puissante. Et chacun d’entre vous fera partie intégrante de cette grande
famille.
Silence. Quelques soupirs s’élevèrent dans l’assistance, des plaintes de douleur, de
picotements. Et ceci n’était pas étonnant. Un par un, ils déposaient le couteau sur
leur avant-bras gauche et tranchaient la peau dans sa largeur, faisant ensuite couler
leur sang dans le petit seau. La preuve ultime de leur serment. Oh, tous n’étaient pas
véritablement pour, au début. Mais le désespoir et les noirceurs envahissant leur vie,
la Confrérie était rapidement devenue l’unique porte de sortie. Tous ici souffraient
de chaque problème différent mais si semblable pourtant. Ils avaient le devoir d’agir,
pour leur bien, pour le bien de tous. Le monde ne s’en porterait que mieux ensuite.
Lorsque le seau fut rempli d’un peu de leur sang et que le dernier eut enfin
terminé, le Chef vint rechercher ses outils avant de se diriger vers le grand mur de
droite. Lorsqu’il s’immobilisa, chacun avait pansé sa blessure bénigne.
– A présent, vous signerez, et la Confrérie Noire sera née… dit-il d’un ton grave.
Là, sur un trépied, il ouvrit un gros livre à la couverture épaisse. Le livre des
serments. Alors tous se levèrent et, un par un, plongèrent leur doigt dans le récipient,
prenant leur sang mêlé pour encre, et signèrent de leur nom et prénom sur ces pages,
témoin de leur engagement immortel.
Le Chef apprécia le moment, un large sourire aux lèvres, avec l’idée ultime
tournoyant dans sa tête. Bientôt le jour serait venu où il pourrait agir… enfin. Et
cette petite armée, à apprivoiser certes, lui obéirait jusque dans les profondeurs de
leur inconscience terrifiante, car chacun partageait ses pertes et ses souffrances…
Un jour… les autres, dehors, comprendraient…




1 .




C ’ É T A I T une belle journée de printemps ensoleillée comme on aimait les voir et les
apprécier à ce moment de l’année. Le mois de juin s’annonçait doux et festif, mais
quelque chose s’arrêta, ce jour-là, dans le village de Rowhedge, en Angleterre.
Une jolie maison de campagne aux bordures de la forêt sombre, une belle petite
famille, avec pourtant ses propres problèmes… Les Cope.
7 h 28.
Jack, le père, sortait de la maison en râlant, comme à son habitude, parce que son
fils n’était toujours pas prêt à partir, et qu’en cette heure matinale tardive pour lui, il
fallait absolument activer les troupes. Sa femme, Marie, bondit jusqu’à sa voiture, un
faux sourire aux lèvres. Jack l’aimait par-dessus tout, certes, mais depuis quelques
temps déjà, il avait senti ce malaise s’immiscer entre eux, impunément,
inconfortablement. Jack avait tenté d’y remédier, mollement, mais remettait toujours
au lendemain ce qu’il aurait dû faire le jour-même. Voyez-vous, Jack Cope est une
personne importante qui ne cesse de se morfondre dans son travail, à pénétrer le
cerveau de pauvres gens cinglés ou comédiens, pour tenter de les comprendre et de
les soigner, par les mots ou les cachets. A quarante sept ans, Jack tenait son propre
cabinet au centre ville de Colchester, plus au Nord. Et, chaque fois qu’il en avait
l’occasion, il s’y ruait pour fuir le seul mal-être qu’il ne parvenait pas à saisir : celui
qui planait sans cesse sous son propre toit.
Pourtant, ce matin-là, il s’était réveillé la boule au ventre, terrorisé par quelque
chose dont il ignorait la signification. Le pressentiment l’avait plongé dans un
inconfortable réveil, agacé de ne pas savoir ce dont il s’agissait. Peut-être était-il tout
simplement malade, après tout… Mais ce n’était pas de ces maux de ventres banals.
Non, c’était bien plus cuisant, sans être pour autant douloureux.
Une pression invisible, un nœud terrible, un sentiment de frustration…
Il avait eu envie de rester couché, de garder Marie près de lui, les enfants au
bercail, pour parler, réfléchir, s’expliquer… et diable saurait-il plus tard dans la
soirée qu’il n’aurait probablement pas eu tort de le faire…
Mais ainsi va la vie et, ce mercredi 2 juin 2010, la sienne bascula dans les ténèbres.


Les enfants, Théo et Clémentine, prenaient le bus scolaire tous les matins pour
aller au campus du lycée. Là-bas, quelques milliers d’étudiants de tout âge s’y
retrouvaient pour se raconter les potins du week-end, de la veille, des jours ou des
semaines précédentes et à venir. La plupart travaillaient, mais certains élèves – assez
nombreux en soit – avaient quelques problèmes. Jack en était parfaitement
conscient, d’autant plus qu’il n’ignorait pas ceux de son propre fils. Mauvaises notes,exécrable avec les professeurs, et les jeux vidéo sur son ordinateur étaient devenus le
seul et unique but de sa petite vie. Oh Jack avait tenté de le remettre dans le droit
chemin, comme le ferait tout parent responsable, mais, à vrai dire, ce n’était pas
aussi simple. Marie, sa femme, parvenait à le canaliser parfois, mais lui n’y arrivait
plus. A croire que la relation père-fils était sans nul doute la plus complexe du vingt
et unième siècle. Et c’était donc la seule personne que Jack ne parvenait pas à
comprendre et à aider…
Bon nombre d’élèves au lycée avaient les mêmes problèmes, et Jack trouvait
complètement ridicule le fait que chacun d’entre eux soit placé dans la même classe.
Pour détruire le « mal », il ne faut pas le réunir, mais le dispatcher dans le « bien »…
Telle était la leçon que Jack avait tirée de son expérience personnelle et
professionnelle. Et pourtant le Proviseur Seward, grand crétin, ne l’entendait pas de
la même oreille.
Comme d’habitude, Jack Cope prit le volant, la peur au ventre, pour rejoindre son
cabinet, où Ursula Goldberg, sa très chère et dévouée secrétaire, l’y attendait avec
son premier rendez-vous de la matinée. Jack était apprécié par un beau petit monde,
et sa réputation de psychiatre lui avait valu quelques soirées mondaines et parfois
désagréables en compagnie de richissimes Anglais plus avares et plus riches les uns
que les autres. Mais bon, de bonnes connaissances enrichissent la réputation,
disaiton par ici, ce qui n’était pas totalement faux.
– Bonjour, Dr Cope ! s’exclama Ursula lorsqu’il pénétra dans le hall.
Le cabinet se trouvait au troisième étage d’un immeuble du centre ville, tout
proche du parc où il passait parfois des après-midi entiers à méditer, et, deux rues
plus bas, d’une excellente boulangerie où Ursula lui achetait, la plupart du temps,
des sandwiches qu’il qualifiait de succulents.
– Bonjour, Ursula. Des appels ?
– Monsieur McFinley veut obtenir un rendez-vous pour cet après-midi…
Jack rumina, les yeux au plafond.
– J’aurais bien dit qu’il aille contacter Conrad Colman pour se refaire le visage…
compléta-t-elle. Mais je lui ai juste dit qu’il n’y avait pas de place.
Jack pouffa de rire.
– Quelle diplomatie.
– Du coup, je lui ai donné le numéro de ce psy, en bas de la rue…
Mr McFinley était un de ces abrutis qui ne faisait pas la différence entre la solitude
et la maladie. Son physique grassouillet laissait à désirer et il lui fallait plutôt se
refaire le visage que de parler sans cesse de sa triste solitude à un psy… Jack le
détestait et, avec le temps, Ursula était parvenue à se débarrasser de lui sans l’ombre
d’une hésitation. C’était une petite blague entre eux, parce qu’Ursula, même au
sommet de ses cinquante huit ans, comprenait l’ennui que pouvait engendrer ce type,
et elle se moquait autant que son patron de Conrad Colman, ex-ami du psychiatre.
Conrad et lui s’étaient connus avant la fac de médecine, et étaient restés en
contact lors de leur séparation pour leur spécialité. Conrad avait choisi la chirurgie,
Jack la psychanalyse, une longue histoire qui se racontait autour d’un bon verre de
whisky ou de vodka.
Ils avaient été les meilleurs amis du monde, jusqu’à cette rencontre qui avait tout
changé. Marie Martin. Une jeune française admirative du Royaume Uni, de ces
architectures, de son histoire, de son art, de son charme… Marie qui, à l’époque,
faisait des voyages à travers le pays parce qu’elle détestait la France. Leur rencontreavait été des plus ordinaires, et l’un comme l’autre l’avait ouvertement dragué. Mais
ce fut Jack que Marie choisit, et Conrad n’en demeura pas moins septique. Il avait
tout essayé pour la séduire, en vain. Elle ne voyait que Jack, bel anglais brun aux
yeux d’un noir profond et au regard charmeur et raffiné. Le côté british par
excellence, qu’aucune femme ou presque ne peut ignorer. Et parce qu’il la faisait rire,
elle était tombée amoureuse de lui. Conrad, quant à lui, n’avait pas apprécié la
situation, et l’amitié si fidèle qu’ils avaient jusqu’alors maintenue avait volé en éclat,
les séparant pour le reste de leur vie. Mais ce ne fut malheureusement pas le cas bien
longtemps : quelques années plus tard, tandis que Jack ouvrait son cabinet et
Conrad le sien, quelque chose se produisit. Le psychiatre connaissait Ursula comme
une amie, comme une mère qu’il n’avait jamais eue, et lui avait immédiatement
proposé le poste de standardiste, lorsque les choses s’étaient bien développées. Marie,
elle, demeurait sans emploi et ne faisait que vivre du bon temps à travers la ville. Elle
finit par chercher du travail, ce qu’elle ne mit pas longtemps à trouver en réalité.
Comme tomber du ciel, un poste de standardiste lui fut proposé, et elle accepta sans
effort de réflexion, ce qui n’avait pas perturbé Jack jusque là. Ce ne fut que lorsque
Marie lui avoua qui était son patron qu’il perdit patience.
Conrad Colman, son pire ennemi à présent. Le salaud lui avait gentiment proposé
le poste en lui avouant qu’il n’éprouvait plus rien pour elle et que cela n’était que
strictement professionnel. Marie l’avait assuré à son époux, elle aussi, et Jack s’était
vu contraint d’accepter car, de toute façon, jamais elle n’aurait abandonné le poste,
se sentant ainsi plus vivante, plus importante.
C’était à contrecœur, en sachant bien que Conrad n’avait ni petite amie, ni
fiancée, ni femme, ni enfant, que Jack avait accepté. Mais tant pis, Marie était sa
femme, et non celle de son ex-ami.
Ursula avait suivi l’affaire de près, car c’était elle qui avait établies toutes les
recherches sur Conrad et sa vie privée. C’était elle qui avait conclu sur le manque de
sociabilité et la grande solitude dans la vie amoureuse du chirurgien plasticien. Oh,
bien évidemment, il devait sauter quelques unes de ses patientes, mais les choses
n’allaient jamais plus loin. Et, dans une jalousie extrême, Jack était persuadé qu’au
fond Conrad était toujours amoureux de Marie. Son charme étranger, son doux
visage aux expressions si raffinées…
Mais que pouvait-il faire ?
– Votre premier rendez-vous vous attend de l’autre côté de la porte, Jack, dit
Ursula.
– Oui, merci. Je vais prendre un café, après tout, il n’est pas encore huit heures.
Ursula consulta sa montre.
– Pas faux. 7 h 58. Vous avez le temps en fait.
– Et je compte bien le prendre.
Tous deux sourirent, ne sachant pas bien sûr que dans quelques heures, tout allait
chavirer.


Ce fut aux alentours de midi qu’un homme pénétra dans le cabinet à l’improviste,
en rage. Ursula appela immédiatement son patron pour le prévenir, mais Carl Dodge
entra dans la pièce close et silencieuse sans se donner la peine de frapper.
– Tu vas me le payer cher, Cope, très cher ! hurla-t-il.
Lors de son irruption, Jack avait sursauté et bondi de son siège, sourcils froncés. – Monsieur Dodge, je suis occupé pour le moment.
– Tu l’as tuée !
– Bien sûr que non…
– Tu n’es qu’un petit enfoiré…
– Je vous prie de bien vouloir quitter ce cabinet, Mr Dod…
– Je partirai quand j’en aurais envie ! coupa sèchement le fou furieux.
Dans son dos, Ursula serra le combiné du téléphone contre son oreille et composa
rapidement le 999. La police répondit deux secondes plus tard.
– Je vous en prie, Mr Dodge, je n’ai rien fait ! s’exclama Jack, sans paniquer.
– Tu es responsable ! Tu es fautif… C’est à cause de toi !
– Non, raya Jack en jetant un œil derrière lui.
– Bien sûr que si !
– C’était de sa faute, et celle de votre relation…
Chose, bien évidemment, qu’il savait qu’il ne fallait pas dire. Mais peu lui
importait. La vérité sonnait toujours dure et puissante dans la tête de gens en furie.
– Espèce d’enfoiré ! Tu aurais dû l’en empêcher !
Le fou furieux, les larmes aux yeux, s’approcha encore et saisit Jack par le col,
dents serrées, poings fermés. Il puait l’alcool à plein nez.
S’il voulait, il pouvait lui régler son compte. Là, maintenant.
– Réfléchissez, Mr Dodge…
– Il n’y a rien à réfléchir. Ma femme est morte par ta faute !
Cela remontait à trois semaines.
Les Dodge, Carl et Carolyn, avaient beaucoup de problèmes dans leur couple.
Carolyn souffrait de crises de dédoublement de la personnalité, paranoïa compulsive,
schizophrénie paranoïaque. Une partie d’elle était gentille, inoffensive, l’autre était
terrifiante et violente, méfiante et anxieuse : le fait qu’elle battait son mari n’était
plus un secret ici, ni même ailleurs pour beaucoup de gens. Nécessairement, elle avait
consulté, et Jack avait été son psychiatre. Après deux séances, il lui avait prescrit des
antidépresseurs, et plusieurs psychotropes contre les troubles hallucinogènes qui
cohabitaient étroitement entre son « Dieu » et son « Diable ». Carl, lui, soupçonnait
Jack de coucher avec elle. Il le détestait, et tout le monde le savait. Mais Jack ne
faisait que son travail et, un soir, suite à une dispute, Carolyn avait poignardé son
mari à la jambe droite, avant de prendre la fuite et de rejoindre le domicile du
docteur au volant de sa voiture. En larmes, les mains tremblantes, tentant de lui
téléphoner pour le prévenir de son arrivée, elle était déboussolée, emprise de violentes
convulsions.
Alors qu’elle tentait en vain de le joindre, un camion avait débarqué en face, et
Carolyn n’avait pas tout de suite remarqué qu’elle se trouvait sur le mauvais côté de
la route. Elle avait braqué sur la gauche, et son véhicule s’était emballé. Après
plusieurs tonneaux, elle s’était encastrée dans un arbre, et, n’ayant pas mis sa
ceinture de sécurité dans la folie de son empressement fugitif, la pauvre femme
désespérée avait traversé le pare-brise pour venir s’écraser sur le tronc, brisant tout
d’abord sa mâchoire inférieure, suivi du craquement de chacune de ses vertèbres,
commençant par l’étage cervical, sans pitié, sectionnant directement la moelle
épinière.
Morte sur le coup. Sans souffrance. Mais le châtiment à son niveau représentait sa
vie toute entière. Comble de l’ironie.
Carl Dodge, son mari, avait rejeté la faute sur le psychiatre, en l’occurrence JackCope, car il n’avait pas jugé utile, malgré l’examen suite à l’arrestation de la pauvre
femme pour conduite dangereuse quelques semaines plus tôt, de lui faire retirer son
permis de conduire, en conséquence ajoutée des médicaments qu’elle prenait.
S’il l’avait fait, d’après lui, elle ne serait pas morte à cette heure-ci. Et puis c’était
lui qu’elle venait rejoindre dans sa course folle. C’était entièrement de sa faute. Mais
le mari ne comprenait pas que seule la police pour agir de la sorte.
Carl avait été arrêté pour coups et blessures le lendemain de la mort de son
épouse, après avoir frappé le psychiatre sans défense et tenté de le tuer en tirant une
balle de son calibre 38 qu’il gardait précieusement sous le lit. Mis en examen, on lui
avait confisqué le revolver et il avait été libéré sous la condition d’un suivi
psychologique.
Aujourd’hui, il tentait de recommencer. Les antidépresseurs prescrits avaient été
abandonnés, manifestement.
– Je suis navré pour votre femme, Carl…
– Espèce de menteur ! Enfoiré !
Et il propulsa son poing dans son flanc gauche. Jack cracha. Puis le second coup
eut pour cible son visage, en plein dans le nez.
– Arrêtez ! hurla Ursula dans son dos. J’ai appelé la police ! Ils ne vont plus
tarder !
Jack écarquilla les yeux d’effroi devant la monstruosité de cet homme. Perdre sa
femme était pourtant bien moins pire que de l’avoir auprès de lui, Jack en était
convaincu. Le pauvre homme lâcha prise et recula doucement avant de
s’immobiliser. Son regard parcourut rapidement la pièce, puis il fit tomber le meuble,
sur le côté, fracassant un vase, cadeau français de la mère de Marie.
– C’était ta faute ! Et tu vas me le payer !
– Je ne dois rien à personne, Mr Dodge ! imposa sévèrement Jack.
Après tout, il n’allait pas se laisser faire comme ça sans rien dire. Et ce cadeau, à
présent en morceaux sur la moquette, lui manquait à peine mais il avait apprécié le
voir chaque jour depuis toutes ces années en venant travailler ici. Il rumina
furieusement, envahi par une vague de chaleur profonde et déstabilisante. Du sang
coulait timidement de son nez douloureux. Une douleur irradiait son bas ventre
endolori.
– Je n’y peux rien si votre femme vous détestait ! cria-t-il.
Ursula serrait les dents, attentive au moindre geste, à la moindre parole.
– Elle m’aimait ! protesta Carl.
– Peut-être, mais ce n’est pas ce qu’elle m’a confié !
Le pauvre homme ouvrit la bouche mais aucun son n’en sortit. Jack l’avait
touché. Parfait.
– Tu n’es qu’un sal enfoiré ! grogna finalement l’ogre.
– Et vous, vous êtes gonflé de venir dans mon bureau pour me tabasser, alors que
je suis innocent. Vous entendrez parler de mon avocat, soyez-en sûr ! intimida Jack
sans répit.
– Je me fiche de tes fichus avocats, mon pauvre ! Tu vas me le payer, d’une
quelconque manière, crois-moi.
– Oh ! Mais je suis impatient de voir ça !
– Tu es cinglé ! Bientôt, tu regretteras…
– Non, je ne crois pas ! Vous et votre pauvre femme, vous êtes complètement
fous ! Suite à ça, Carl Dodge s’empourpra furieusement, avant de tourner les talons et
de s’éclipser vers l’ascenseur.
Ursula se rua vers Jack une fois ce suspense palpable interrompu, inquiète.
– Est-ce que ça va ? s’enquit-elle.
– On ne peut mieux !
– Voyons, vous saignez !
– Pas grave.
Il se recula, s’essuya à nouveau le nez. Le sang ne coulait presque plus.
– Maintenant, je vais finir mon sandwich avant de prendre mon prochain
rendezvous, dit-il en souriant.
La femme se pinça les lèvres et ne put s’empêcher de sourire à son tour devant
cette remarquable force de conviction. Son patron était vraiment unique, et elle
l’aimait presque comme son fils, même s’il n’avait que dix huit ans de moins qu’elle.
– Parfait, Dr Cope. Parfait.
Elle lui tourna le dos et s’éloigna jusqu’à son bureau.
– Prévenez la police que tout est rentré dans l’ordre, s’il vous plait.
Et il ferma la porte de son bureau.


Une heure plus tard, après avoir fini son somptueux sandwich, le téléphone sonna.
Le patient suivant était arrivé, mais Ursula avait autre chose à dire. Quelque chose
de véritablement pas étonnant, mais qui n’empêchait guère de gâcher, à nouveau,
cette fichue journée.
– Oui ?
– Un appel urgent, Dr Cope !
– Qui ?
– Cela ne va pas vous plaire…
– Je n’en suis plus à cela près, Ursula.
Petite hésitation.
– C’est Mr Seward, le Directeur de l’Université de Colchester.
Et merde, manquait plus que ça ! pensa-t-il.
– Ok, je prends. Merci, Ursula.
– Je crois que Théo n’est pas allé en cours ce matin, et ne s’est pas montré non
plus cet après-midi…
– J’aurais espéré que non, mais on ne change pas les gens en si peu de temps,
hein ! Ça va gronder ce soir, je vous le dis !
Ursula eut un faible rictus distrait, sans que cela ne l’amuse pour autant, puis
Jack prit l’appel et constata qu’effectivement Théo ne s’était manifesté à aucune
heure de cours.



2 .




L A journée avait été dure et longue. Après l’irruption de Dodge, le fou furieux
assoiffé de vengeance, Jack s’était détendu en écoutant un petit air de musique
classique, avant de reprendre ses rendez-vous. Une fois de plus, il s’était fait taper
sur les doigts par la police qui avait été appelée inutilement, finalement. Mais peu
importait. Carl Dodge était loin à présent, et de toute manière Jack savait qu’il n’en
avait nullement fini avec lui.
Pour le moment, il était 21 heures et il mourrait d’envie de rejoindre sa grande
maison de campagne, même si les problèmes y résidaient aussi. La route était déserte,
le calme régnait, et l’unique demeure avoisinante était plongée dans une quiétude
déroutante. Il traversa rapidement le chemin parsemé d’arbres de tout son long,
poussant un soupir de soulagement et entra dans la propriété où il n’y avait pas
d’autre véhicule.
Où était Marie ? Elle devait probablement s’être attardée au bureau ! Il détestait
cela, profondément, amèrement. Mais ainsi allait leur vie. Et puis, en ce moment, rien
n’allait plus véritablement bien.
Jack coupa le moteur, jeta un œil à son téléphone. Pas d’appel manqué. Pas de
message. Bizarre.
Il descendit et apprécia la brise légèrement fraiche qui s’abattait sur le territoire,
en silence. A l’horizon, on voyait le soleil décliner largement au-dessus de la cime des
arbres. Et là, au beau milieu de cet antre obscur, le gémissement des feuilles, le
craquement des branches, le chant des oiseaux. Paisiblement, Jack tourna les talons
et entra dans la maison.
Ici, de nouveau, le silence total. Etrange, car il n’en avait connu que très peu
durant sa vie conjugale. Lorsqu’il rentrait tard comme aujourd’hui, Marie était
toujours là, dans la cuisine ou devant la télé, à regarder les choses qu’il n’aimait pas
vraiment, des émissions de téléréalité, de jeux, des téléfilms… Des choses qu’il voyait
toute la journée au cabinet, qu’il écoutait et tentait en vain d’oublier en rentrant le
soir.
Aujourd’hui, le silence brutal lui coupa le souffle. Il claqua la porte, patienta un
instant qu’une réaction survint, mais rien ne défit ce calme lourd et pesant.
– Je suis rentré ! s’écria-t-il, sourcils haussés.
Pas de réponse. Bruits de pas à l’étage. Il sourit, s’avança vers l’ouverture de
l’escalier et vit apparaître une silhouette en haut des marches, le visage trahissant
l’agacement et l’impatience.
– Clémentine ! dit-il. Tu es seule ?
– Oui ! Depuis que je suis rentrée de l’école, personne !
Jack sentit son cœur se pincer dans sa poitrine. Ni Théo, ni Marie. Ils devaient
probablement être ensemble à l’heure qu’il était. – J’ai tenté de joindre maman sur son portable, expliqua la jeune fille aux longs
cheveux bruns, mais ça ne répond pas ! J’attends avec impatience depuis tout à
l’heure, j’ai une faim de loup !
Jack sourit, rassurant.
– Eh bien nous sommes deux, ma chérie. Laisses-moi une minute pour tenter de
joindre ta mère, et, le cas échéant, je commanderais des pizzas !
– Chouette !
Il s’éclipsa dans le salon, posa sa sacoche et pressa les touches de son téléphone.
Quatre secondes plus tard, les tonalités retentirent. Mais rapidement il fut dirigé vers
le répondeur.
– Salut ma puce, eh bien c’était juste pour savoir où tu étais avec Théo. Nous
devons d’urgence parler tous les trois, il a encore séché les cours, mais ça, je suppose
que tu ne l’ignores plus maintenant. Et j’en ai une bonne à te raconter sur Carl
Dodge… Rappelle-moi, je commande des pizzas pour tout le monde. Bises.
Il raccrocha avant d’aller allumer la télé. Il pressa encore le clavier de son
cellulaire pour appeler Théo. Cette fois-ci, il n’y eut aucune tonalité et tomba
directement sur le répondeur. Il ne laissa pas de message et reposa son téléphone sur
le petit meuble dans le hall d’entrée, près de ses clés.
Il se servit tout d’abord un verre de whisky, destination détente, et commanda des
pizzas, l’estomac vide. Une minute plus tard, il s’installait dans le canapé, seul,
dégustant son jus à petite dose, une faible inquiétude grandissant doucement depuis
les noirceurs de son subconscient.



3 .




A quarante kilomètres à l’ouest de Colchester, dans la ville de Chelmsford, Keith
Corcorian, une femme d’un âge assez important, était témoin du couché de soleil. Il
était 22 h 10, et, comme chaque mercredi soir, elle débarrassait le coffre de sa voiture
de ses courses hebdomadaires. Mais elle ne rentrait que trop tard, suite à la visite
quasi quotidienne qu’elle rendait à son défunt mari au cimetière, au Sud de la ville.
Puis, les larmes aux yeux mais un sourire radieux aux lèvres, elle rebroussait chemin
après avoir raconté sa petite journée banale à son époux qui, patiemment, l’attendait
six pieds sous terre à quelques kilomètres de chez elle.
Ce qu’elle ne faisait jamais, par contre, c’était aller rendre visite à sa sœur, qui
vivait à deux pas de là, patientant longuement que la mort vînt la chercher.
Et, lorsqu’elle rentrait le mercredi soir, elle rangeait durant toute une heure dans
les placards et le réfrigérateur, avant de s’installer confortablement dans le canapé
qui faisait face au vieux poste de télévision des années soixante dix, avec pour seules
compagnies une tasse de thé fumante, un léger sourire aux lèvres, le souvenir passé
de son mari auprès d’elle.
Sauf que, ce mercredi-là, Keith remarqua quelque chose d’anormal dans sa réalité
quotidienne. Elle avait l’habitude de se garer, chaque jour, chaque soir et chaque
nuit, sur le parking du supermarché qui faisait face à sa demeure. Et elle savait
pertinemment quels véhicules venaient trôner ici la nuit, fréquemment, ou à quelques
rares reprises. Elle savait également que les visiteurs inhabituels ne venaient jamais
s’y garer. Seulement, ce soir-là, elle remarqua une voiture stationnée qu’elle n’avait
jamais aperçue auparavant. Non pas que la police, si elle l’avait appelé, s’y serait
intéressée, mais, pour elle, cela provoquait la sensation que, quelque part, quelque
chose n’allait pas comme il se devait.
D’autant plus que le véhicule n’était pas immatriculé de la région. Mais, malgré ses
efforts de mémoire, elle fût incapable de dire de quel endroit il provenait d’après le
numéro qu’elle s’empressa de retranscrire sur un papier.
Voilà comment vivait Keith Corcorian, chaque jour que Dieu faisait et lui
accordait depuis la mort de son bien aimé mari.
Un faible sourire éclaira son visage tandis qu’elle allait et venait du hall d’entrée
de la maison à son coffre de voiture, et du coffre jusqu’au hall d’entrée. Et, chaque
fois qu’elle sortait, elle fixait cette voiture beige inconnue, perplexe.
C’est ainsi que quelque chose naquît en elle, un désire depuis fort longtemps
inavoué : celui que serait la sensation de pouvoir accomplir ce que Sherlock Holmes,
qu’elle admirait secrètement depuis fort bien longtemps, aurait qualifié de suspect.



4 .




L E ciel s’était peu à peu assombri, les chants des oiseaux avaient cessé, lentement.
La digestion avait fini son cheminement, le silence régnait dans la maison et
alentour, et un vent frais s’était levé dehors, faisant danser les branches des arbres tel
un orchestre ténébreux digne des décors de films d’horreur.
Il était 22 h 30, et ni Théo ni Marie n’étaient encore rentrés. Jack s’était assoupi
dans le canapé, assommé par la nourriture et l’alcool, que pourtant il avait avalé
avec modération, mais la fatigue accumulée de cette journée éprouvante lui sciait les
membres et l’esprit. La télévision brillait dans son coin, sans qu’aucun son ne
parvienne jusqu’à ses oreilles. Il imaginait, inconsciemment, des dizaines de scénarios
différents, tous aussi angoissants les uns que les autres.
Où étaient-ils ?
Il n’en fut pas moins inquiet en voyant l’aiguille passer les heures dans le plus total
des silences. En haut, Clémentine devait réviser quelques leçons avant d’aller se
coucher, sans savoir que ni son frère ni sa mère n’étaient de retour.
Marie ne rentrait pas du campus avec Théo, et l’heure n’augurait rien de bon.
Quelque chose s’était soulevé en Jack à ce moment-là. Une terrifiante question pour
une incertitude grandissante : qu’était-il arrivé ? Car il n’était pas commun de ne pas
voir Marie rentrer. Théo, lui non plus bien évidemment, mais il y avait plus de
probabilités, et la fugue pouvait être envisagée.
Pourtant Jack s’était fait et refait le film dans sa tête : le jeune adolescent
volcanique rentre à la maison au lieu de se rendre en cours. Plus tard, en fin
d’aprèsmidi, Marie arrive, pensant préparer le dîner, et le voit ici, alors qu’il ne devrait pas y
être. Probablement le lycée l’a-t-elle appelé plus tôt dans la journée. Furieuse, elle tente
de le résonner. Théo, mécontent, fuit son regard, ses paroles, sa présence, et elle le suit.
Ensuite, eh bien peut-être l’emmène-t-elle au lycée, pour régler la situation… le
malaise…
Mais si tard le soir, il n’y avait plus de certitude quant au déroulement de la
journée. Vraisemblablement, rien ne s’était passé ainsi.
Où es-tu, Théo ?
Où es-tu, Marie ?
Jack se leva du fauteuil, la tête chancelante, l’esprit confus, et se dirigea vers la
fenêtre. Dehors, il n’y avait personne, et l’unique ampoule nue n’éclairait que
partiellement le terrain pour laisser entrevoir quelconque présence. Son regard erra
sur la pelouse, la route qui fuyait le domaine, la cime des arbres d’un noir
impénétrable. Ses paupières se fermèrent, douloureuses, pour se rouvrir, son esprit
lui dictant que tout ceci n’était qu’un mauvais rêve.
Malheureusement, ça ne l’était pas.
Il quitta le salon pour l’escalier, les marches pour le couloir, et arriva sur le seuil dela porte de chambre de son fils. Elle n’était pas verrouillée, contrairement à
d’habitude. Il poussa légèrement le battant, s’introduisit sans hésitation et contempla
le décor dégradé. Les murs étaient délabrés et parsemés par-ci par-là de graffitis en
tout genre : des lettres, des dessins, des symboles sataniques, des noms de groupes de
musiques, des tags… Comme Jack détestait cela… il entra dans une rage profonde,
considérant le fait que son propre fils ait dégradé sa maison, celle pour quoi il avait
dû tout mettre en œuvre, celle pour qui il avait pris des risques, mais qu’à présent il
possédait en tout et pour tout.
Le respect des enfants se limite parfois à peu de choses, mais, grâce à Dieu, ils s’en
aperçoivent, tôt ou tard.
Sur le sol, la moquette était déchirée, tâchée, et même brûlée par endroits. Derrière
le lit – parce que Jack ne voulait pas rater la moindre occasion d’établir le rapport
des lieux – trônaient deux cendriers remplis à ras-bord, mais pas seulement de
mégots de cigarettes et de cendres. Jack s’avança, regarda de plus près : non, il ne
rêvait pas, son fils fumait de la drogue.
Alors tout s’expliquait. Comment n’avait-il pas pu y penser plus tôt ? L’argent
qui, parfois, disparaissait de son portefeuille, le verrou souvent tiré de la porte de la
chambre, les bruits, pas précipités lorsqu’on frappait… le changement d’attitude,
l’instabilité comportementale de Théo… l’incapacité à le faire résonner, prendre
conscience des conséquences de ses actes, de l’importance de son éducation…
Jack rumina et se retourna. Il fallait trouver l’herbe et la confisquer… Puis,
voyant de l’autre côté l’ordinateur en veille sur sa table débordante de morceaux de
papiers, de particules de tabac sec, de crayons mordus, de briquets, d’allumettes
cramées, de verres d’une semaine, peut-être plus, encore à moitié remplis d’un liquide
trouble répugnant, il eut une idée. Ceci représentait la vie idéale de son fils. Ce qu’il
ne comprenait pas le moins du monde. Théo y passait des heures, des journées
entières, affalé sur son siège décapité, tel un zombie qui ne démord pas de sa funeste
drogue. En l’occurrence, Théo avec une double addiction. Jack espéra qu’il n’en
cache pas une autre…
Le psychiatre s’approcha du bureau négligé et dégoutant, posa délicatement sa
main sur la souris, lorsqu’un fracas retentit soudain, à l’extérieur, le faisant
sursauter. Il s’immobilisa, redressa légèrement la tête d’un coup sec et tendit l’oreille.
Ce n’était pas un moteur, non, ce qui indiquait que Marie n’était toujours pas là.
Cela ressemblait plutôt à une chute, un accident… oui, c’était ça, Jack le savait.
Il se rua vers la fenêtre, poussa le rideau déchiré et, en bas, il remarqua quelque
chose en travers de la route. Aussitôt, son cœur manqua un battement. Il s’agissait
d’un vélo, qu’il connaissait bien pour l’avoir acheté quelques années plus tôt. La roue
avant était discontinue, tordue dans une étrange forme géométrique anormale, et le
guidon n’était manifestement plus contrôlable, dirigé au-delà de la direction
habituelle. C’était le vélo de Théo.



5.




22 H 40. Dans une ruelle sombre de Colchester, il marchait lentement, laissant
libre cours à ses pensées. A ce qu’il entrevoyait du futur, à ce qu’il imaginait de son
avenir… et à ce qu’il avait vécu et appris de son passé. Les choses étaient telles
quelles, comme elles s’étaient offertes à lui, malheureusement. Il avait regretté tant
d’évènements douloureux, qui demeuraient à présent gravés dans son esprit à tout
jamais. Des choses horribles qu’il voyait et revoyait sans cesse défiler dans sa tête.
Aux tentatives de suicide qu’il avait fait. Mais, comme on lui avait dit, il n’était pas
assez fort pour se tuer. Pas encore…
Il remonta une autre rue obscure et déserte, n’entendant que le ronronnement
d’un moteur éloigné, puis gravit le perron de l’immeuble et pénétra dans le hall avant
de grimper les marches jusqu’à son étage. Là où il vivait.
En poussant la porte, une odeur d’alcool et de tabac froid attaqua ses narines,
mêlée à la chaleur et la transpiration par couches qui s’accumulaient sur l’ivrogne
affalé dans le salon. Son père était là, ivre mort, rotant, bavant, ricanant férocement
devant un film porno qu’Edward connaissait à présent par cœur. Une vie toute à fait
immonde et instable pour un gamin de son âge. Mais peu importait. Maintenant, il
avait la solution. Maintenant, il savait.
Tentant de se faire le plus discret possible, Edward Wiltzer se fraya un chemin
parmi les nombreux cadavres de cannettes de bière, la moins coûteuse de la supérette
du coin, et les journaux entassés un peu partout sans le moindre soupçon d’ordre et
de logique.
Malgré son attention à ne pas se faire remarquer, le père Wiltzer l’entendit et se
retourna brusquement.
– Eh ! gargouilla-t-il férocement. Sale môme à la con ! Qu’est-ce que tu fiches ici ?
Le jeune garçon, les sourcils froncés, lèvres serrées, la haine grimpant dans ses
veines, tenta de paraître serein et demeura le plus calme possible.
Il était tant de l’affronter… affronter son pire cauchemar…
– C’est ici ma maison, papa !
– Tu veux dire MA maison !?!
– Appartement miteux, murmura le jeune garçon. Comme tu veux… je vais me
coucher.
Edward n’eut le temps de faire plus de deux pas vers la porte du fond.
– Attends ! Tu devrais être en cours à l’heure qu’il est…
Le père Wiltzer rota, un faible rictus aux lèvres, les paupières chancelantes.
– Papa, l’école est fermée à l’heure qu’il est… c’est la nuit, dehors. Il est…
– Ne te fous pas de ma gueule, sale petit trou du cul ! Je sais tout, le lycée m’a
appelé tout à l’heure !
– Cool ! Mais, avant d’accuser quoique ce soit, jette un œil par la fenêtre, abruti ! – Quoi !?!
Wiltzer bondit comme un chien de sa niche, trop lourd et trop plein pour pouvoir
atteindre son fils rapidement.
– Je suis ton père, tu ne me parles pas comme ça ! Sale petit c…
Et Edward fonça vers sa chambre, en colère, les larmes aux yeux, la haine et la
rage grimpant soudain en lui, un courant d’adrénaline parcourant son échine. Il
s’engouffra dans son antre et verrouilla aussitôt la porte. Il y eut des cris de l’autre
côté, puis un grand fracas. Edward alluma son ordinateur, comprenant que son père
venait, une fois de plus, de s’écrouler dans le couloir.
Bien fait ! Il n’a qu’à pas laisser traîner tout ce bordel, ça lui apprendra !
Une fois installé sur son siège, Edward ignora les hurlements et les insultes de son
paternel, qui frappait au battant solide et clos. Il lança le nouveau jeu vidéo qu’il
avait téléchargé, pensant à Théo, son ami, à qui il l’avait transmis.
Doucement, il décompressa, un faible sourire aux lèvres.
C’était de ces jeux où le but n’est pas de chercher, de trouver, de construire, de se
distraire, de faire une course de voiture… Non. Le but était de tuer le plus de monde
possible en peu de temps. Un jeu qu’Edward et pas mal de ses copains idolâtraient.
Chacun y trouvait son compte. Le bonus d’Edward, c’était d’imaginer la tête de son
père exploser lorsqu’il tirait dedans…



6 .




L E souffle coupé, les muscles raides et tirés, les nerfs à vif, Jack dévala les marches
avec tellement de forces et de puissance que Clémentine remarqua l’anormalité de la
chose. Elle sortit immédiatement de sa chambre, perplexe, et regarda son père filer
droit vers la cour. La porte claqua contre le mur dans l’obscurité, et la lueur de
l’ampoule extérieure pénétra les entrailles de la maison tandis que Jack parvenait, en
sueur, à la parcelle de route déserte et parsemée d’herbes hautes et immobiles,
témoins de son malaise.
Le visage ravagé par la peur, il s’immobilisa à trois mètres du VTT et tendit
l’oreille, le regard à l’affût. Mais rien ne perça la tranquillité de la rue sombre et
sinueuse. Au loin, toujours le vent contre les feuilles, l’immensité du ciel obscur
s’abattant sur le large territoire. Et le silence, au fond, rien que le silence.
Dans son dos, en short gris et chaussettes noires, Clémentine Cope s’arrêta sur le
seuil de la porte.
– Papa ? cria-t-elle, inquiète.
Mais il ne répondit pas, trop incertain de ce qu’il parvenait ou ne parvenait pas à
discerner, entre ce qu’il voulait entendre et ce qu’il écoutait…
La roue avant tordue tournait encore légèrement, vacillant d’avant en arrière,
bloquée de son parcours habituel. De l’autre côté du chemin de goudron, le silence.
La maison de la vieille Rébecca Lookwood était là, dans l’immensité de sa propriété
déserte également, sur la gauche. Il ne semblait y avoir personne alentour, pas même
un chat errant qui aurait pu kidnapper Théo si cela était toutefois concevable.
Clémentine fit deux pas vers son père, anxieuse, tendue, puis s’avança finalement
à petits pas rapides vers lui.
– Théo ? appela alors Jack.
Mais la seule et unique réponse fut le simple écho de sa propre voix se répercutant
dans l’espace du domaine anglais.
– THEO !!
– Papa ?
Jack sursauta. Clémentine était à ses côtés.
– Où est ton frère, Clémentine ?
Elle considéra le vélo sur le sol, accidenté, et le sang sur le guidon détourné de son
axe. Ses yeux s’écarquillèrent d’effroi.
– Papa, tu as vu ?
– Quoi ?
– Le sang… il y a du sang sur le guidon…
Sa voix s’étrangla dans le silence perturbant et bourdonnant. Jack ne l’avait
effectivement pas remarqué, mais lorsqu’il prit conscience de l’ampleur des dégâts,
devant les preuves qui trônaient à leurs pieds, ses mains tremblèrent nerveusement,son cœur manqua de lâcher dans sa poitrine.
– Où est-il, papa ?
– Je n’en sais rien, je n’en sais r… THEO ?
– THEO ??
Clémentine tremblait de peur, affolée. Sa mère était absente, ce qui n’était
véritablement pas habituel, et son frère manquait à l’appel, laissant pour seule indice
son vélo accidenté et recouvert de sang…
– Papa, tu crois qu’il…
Mais elle ne put finir sa phrase. Jack l’avait comprise, et la termina pour elle dans
sa tête. Puis il la rassura, et ils appelèrent de nouveau le fils cadet.
Ils continuèrent ainsi durant presque une minute avant que Jack ne prenne une
décision, celle qui s’imposait.
– J’appelle la police…
– Papa, j’ai peur…
– Viens !
Mais quelque chose qu’ils n’avaient ni l’un ni l’autre remarqué jusque-là détourna
leur attention : à l’étage, une fenêtre était illuminée. Celle de la salle de bains.
Pourtant Jack le savait, elle était éteinte avant qu’il ne sorte de là…
– C’est toi qui…
– Non ! coupa-t-elle sèchement.
– Théo…
Et Jack s’élança au pas de course, suivi par Clémentine. L’adolescent était là,
certainement, en haut, dans la salle de bains.
Pourvu que ce soit lui. Par pitié, qu’il s’agisse de lui…
Jack vit la porte se claquer devant lui. Il la rouvrit sans mal et parcourut
rapidement l’escalier, sautant les marches par quantité. A l’étage, le silence régnait
aussi. Au bout du couloir, porte du milieu, un rai de lumière éclatant rayait
l’horizontalité du plancher noir fondu dans celui de la porte. Jack alluma l’ampoule
centrale et parvint jusqu’à la salle de bains. Dans son dos, Clémentine arriva au seuil
de l’étage et patienta, attentive. De l’autre côté du battant, du bruit, des
gémissements.
– Théo ? Ouvre-moi la porte s’il te plait !
Pas de réponse.
– Théo, s’il te plait ! Que se passe-t-il ?
Idem. Clémentine s’approcha.
– Eh, ducon, ouvre la porte, bordel !
Silence. Jack perdit patience.
– Théo, si tu n’ouvres pas, j’enfonce la porte !
Toujours rien. Puis précipitations dans la pièce. Etrange.
– Je l’enfonce, Théo…
Jack recula pour prendre de l’élan, mais il n’eut pas à foncer car le cliquetis du
verrou lui indiqua l’intention de Théo : coopérer. Il considéra un instant la poignée
qui ne tourna pas, puis regarda Clémentine qui ne bougeait plus. Et il s’élança pour
entrer. Théo était là, assis sur le rebord de la baignoire, l’arcade sourcilière en sang,
les doigts amochés, pantalon troué. Et, partout éparpillés sur le sol, des dizaines de
coton couvert de sang, certainement utilisés pour arrêter l’hémorragie. Mais les
doigts et l’arcade étant deux des endroits les plus sensibles et flués de sang, cela ne
s’arrêterait pas de si tôt. – Que s’est-il passé, Théo ? Où est maman ? s’enquit Jack en fondant sur son fils.
– Salut, raya le jeune fils.
– Théo !
Il china, puis obtempéra sans grande conviction, presque honteux à vrai dire.
– Je suis rentré, y’avait personne ici… alors je suis allé faire un tour en vélo…
– Le proviseur du lycée m’a téléphoné ce midi, Théo.
Il soupira longuement mais ne répondit rien.
– Ta mère, toi et moi, nous sommes convoqués demain sur le campus, dans son
bureau. A 9 heures.
– Chouette, ça veut dire que je n’irai pas en cours, alors !
– Qu’est-ce qui se passe là-dedans, hein ?
Jack pointa son index droit sur la tête du gamin.
– J’en ai marre ! Fichez-moi la paix ! râla ce dernier.
– Théo, si tu ne parles pas, comment veux-tu que je t’aide ?
– Je ne veux pas d’aide. Je n’en ai pas besoin, et ça, tu ne le comprends pas !
– Non, tu en as besoin. Ça, tu ne le comprends pas.
– Ouais ! Causes toujours, tu…
Jack lui ficha une petite tape à l’épaule. Puis Théo reprit son récit, hâtif.
– Je roulais, et j’ai eu un… petit accident. Je suis tombé et je me suis évanoui.
Quand je me suis réveillé, y’a même pas trente minutes, il faisait déjà noir, et mon
portable était cassé sur le sol, à côté de moi. Alors je suis revenu. Quand j’ai vu la
lumière, je me suis dit : « merde, je vais me faire tuer ! » Vous n’étiez pas encore
couchés. Donc je suis rentré par derrière et je suis venu jusqu’ici…
Jack réfléchit un instant. Était-ce là la parfaite vérité, ou Théo mentait-il ? Un
accident de vélo, purement et simplement ? Dur à croire, mais tout amenait dans
cette direction.
– Bon, OK. Je vais panser ta plaie, fais-moi voir !
Théo écarta le coton de son œil. Ce n’était vraiment pas beau à voir, mais c’était
sans gravité. Le sang avait séché autour de la plaie superficielle. Il ne pensait pas
nécessaire de courir aux urgences et préféra se charger de désinfecter mieux que son
fils ne pouvait l’avoir fait. Puis il posa la question tout en agissant, celle qui trottait
encore dans son esprit à vif.
– Où est maman ?
– Maman !?! J’en sais rien. Pourquoi, elle n’est pas là ?
– Non.
Jack était inquiet, il fallait sans dire que quelque chose ne tournait pas rond ici.
Théo était présent maintenant, c’était doublement moins stressant, mais Marie
manquait toujours à l’appel, et il était presque 23 heures.
Jack finit de désinfecter puis de panser la blessure avant de s’occuper de la main
écorchée. Là encore, plaies superficielles. Puis Théo fonça finir le reste de pizza en
silence, sans que Jack n’eut quoique ce soit à redire. Il était bien trop préoccupé par
l’absence de sa femme, qui ne répondait d’ailleurs toujours pas au téléphone.
Et il ne pouvait pas attendre encore, c’était trop insupportable.
Dix minutes plus tard, Clémentine vint le voir, les larmes aux yeux.
– Où est maman, papa ?
– Je n’en sais rien.
– Que lui est-il arrivé ?
– Je n’en sais rien… Devant son incapacité à rassurer sa fille, Jack sentit quelque chose craquer en lui,
une porte qu’il avait longtemps laissée close, qu’il s’était toujours obstiner à éviter, et
qui pourtant venait s’ouvrir à lui sans qu’il ne puisse fuir : celle de l’angoisse de
perdre un être aimé.
En l’occurrence, il sut à cet instant qu’il venait de plonger dans cette pièce.


Minuit. Le ciel semblait toujours se décliner à l’horizon et pourtant ce n’était pas le
cas. Clémentine s’était endormie, doucement, anxieuse comme son père. Théo, lui, ne
semblait pas affolé. Après plusieurs minutes de jeu sur son PC, il s’était couché,
rapidement endormi. Jack, quant à lui, avait arpenté le salon, fixant à chaque
détour son téléphone portable. Puis il avait appelé. Une, deux, trois, quatre fois en à
peine une heure. Mais rien. Que dalle. Il avait laissé des messages, suppliant sa
femme de le rappeler le plus vite possible. Sans réponse. Il était allé récupérer le vélo
cassé de son fils pour le ranger dans le garage. Probablement faudrait-il en acheter
un neuf, mais ça, il verrait plus tard.
L’inquiétude grandissait, parce qu’il savait qu’elle ne rentrerait pas. Même si, au
fond, une petite voix lui disait qu’elle s’était probablement perdue, qu’elle était en
sûreté, qu’elle rentrerait vite… où qu’elle fût retenue au bureau pour une urgence.
Mais quelle intervention chirurgicale et, soit dit en passant, esthétique, nécessiterait
des heures supplémentaires pour la pauvre standardiste sans aucun diplôme
médical ? Aucune, point.
Non, quelque chose n’allait pas. Jack repensa à ce matin, ce pressentiment étrange
qui s’était emparé de lui, cette sensation dans le bas ventre, une douleur en fait
indolore. Il l’avait senti.
Non, c’était impossible, complètement ridicule.
Il tourna vers la cuisine, marchant précipitamment, se servit un whisky, but à
petit feu, encore et encore. Alors il eut une idée. Une idée qui lui déplaisait, certes,
mais qui pouvait expliquer tout ceci. Conrad Colman, le patron de Marie, l’ex-ami
fidèle et dévoué de Jack. Il avait tenté de séduire Marie, ce n’était pas secret, alors
peut-être, oui enfin peut-être que, finalement, il y était parvenu.
Cette idée lui donna envie de vomir. Mais il fallait l’accepter un instant, pour
oublier la disparition inexpliquée de sa femme. Jack saisit son téléphone, hésita, puis
l’appela.
Au bout de quatre sonneries, on répondit. Une voix rauque, enrouée, endormie.
– Qui est-ce, bon sang ?
Jack s’éclaircit la gorge.
– C’est Jack.
Cette phrase créa une étrange ambiance suspendue, comme si le temps s’était
arrêté, comme si tous les problèmes s’étaient envolés pour n’en faire place qu’à un
seul : le leur.
– Ecoute, Conrad, je ne cherche pas les emmerdes, assura Jack.
– T’es gonflé, Jack, vraiment.
– Je sais, et je te prie de m’en excuser d’avance. Mais il y a un petit problème.
– Quoi ? T’es constipé ?
– Si seulement ! Non, je veux dire… Marie a quitté le bureau à quelle heure cet
après-midi ?
Réflexion, hésitation. En outre, pensa Jack, mauvais signe. – Comme d’habitude, 18 heures, 18 h 30 maxi… Pourquoi ?
– Sais-tu où elle est allée ensuite ?
– Mais bordel, que se passe-t-il, Jack ?
– Réponds !
Dans sa chambre, Conrad alluma la lumière, se frotta les yeux en s’asseyant au
bord du lit.
– Non, bien sûr que non…
– N’a-t-elle rien dit ? A-t-elle parlé de Théo ? De moi ?
– Non, pas que je me souvienne.
Jack soupira.
– Bon, tu te décides à me dire ce qui se passe ?
– Marie n’est pas rentrée ce soir. Je n’arrive pas à la joindre. Mais elle n’est pas
avec toi non plus. Désolé de t’avoir dérangé.
Et avant de lui laisser le temps de répondre, il raccrocha.
Ses appels suivants furent pour quelques unes des amies de Marie. Elles
répondirent toutes, mais aucune ne l’avait vue ou ne lui avait parlé depuis des jours.
Jack, désespéré, passa un dernier coup de fil, qui fut pour la police du secteur. Mais,
là aussi, rien. Le type à l’autre bout de la ligne lui indiqua d’appeler uniquement au
bout de vingt quatre heures de disparition sans aucun signalement quelconque.
Autrement dit, demain. Jack jura entre ses dents en lui promettant de le rappeler le
lendemain.
Car il savait que si elle n’était pas ici aujourd’hui, elle ne le serait pas demain. Et il
savait également que la nuit allait être terriblement longue, et que pour surmonter
ça, il lui faudrait ouvrir une nouvelle bouteille de whisky.