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La course des érables

De
244 pages
Guy, un petit Français de 10 ans que la deuxième guerre a laissé orphelin et muet, est placé chez des fermiers québécois. Avec son meilleur ami, Homère, un chien aveugle qui le suit partout, Guy s'adapte à cette nouvelle vie et participe au quotidien de la ferme. Lorsqu'après plusieurs années Guy retrouve l'usage de la parole, c'est dans des circonstances qui le plongent dans une profonde réminiscence de son passé…
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Guy, un petit Français de 10 ans que la deuxième guerre a
laissé orphelin et muet, est placé chez des fermiers québécois. Paul BélardUne maisonnée fl eurie où trois générations cohabitent et une
langue française d’un autre âge, aux accents chantants et qui
vous met en un tête-à-tête avec le passé, l’accueillent.
Avec son meilleur ami, Homère, un chien aveugle qui le
suit partout, Guy s’adapte à cette nouvelle vie et participe
au quotidien de la ferme. Lorsqu’après plusieurs années Guy
retrouve l’usage de la parole, c’est dans des circonstances qui
le plongent dans une profonde réminiscence de son passé.
Ce roman se déroule dans une enclave géographique
où la France et certaines de ses anciennes traditions sont
toujours respectées. La foi des paroissiens est entretenue
avec fermeté par une église omniprésente. Ses particularités
à l’instar de la récolte du sirop d’érable et de la pêche aux
anguilles sont des curiosités savourées par Guy. C’est un
récit à la fois pittoresque et grave. L’évolution des relations
entre les membres de cette famille et le nouveau venu, son
traumatisme, ses doutes, sont évoqués avec sensibilité et La course
humour, mais où les émotions sont infi niment prégnantes.
des érables
Né dans un village du Haut Cantal, Paul Bélard quitte
sa région natale lorsque ses parents montent à Paris.
Ingénieur de projet pour la compagnie téléphonique Roman
Verizon, il prend sa retraite en 2008. Ardent collectionneur
de livres, il a un respect immense pour l’écrit et a publié
quatre romans en France et cinq livres d’art aux
EtatsUnis.
Illustration de couverture : © almir1968 - 123RF
ISBN : 978-2-343-12264-9
22,50 €
Rue des Écoles / Romans
Paul Bélard
La course des érables
Rue des Écoles / Romans








LA COURSE DES ÉRABLES Rue des Écoles
Le secteur « Rue des Écoles » est dédié à l’édition de travaux
personnels, venus de tous horizons : historique, philosophique,
politique, etc. Il accueille également des œuvres de fiction
(romans) et des textes autobiographiques.
Déjà parus
Victor (Michèle), Nous, les enfants de Diogène, roman, 2017.
Lauze (Frédéric), Téchouva, roman, 2017.
Fouque (Philippe), Je viendrai tôt demain matin, roman, 2017.
De Ridder (Guido), Les poches pleines d’enfance, récit, 2017.
Perriard (Franck), Le retour des Brûleurs de loups, roman, 2017
Paton (Laurence), Quitter les lieux, récit, 2017.
Charvet-Bernard (Christiane), Comme une aube encore barbouillée de
nuit, roman, 2017.
Monterey (Emmanuel), Opération contre-jour, roman, 2017.
Jouin (Bernard), Les Ruines en Héritage, roman, 2017.
Gayet (Jacques), Oujda ou une enfance marocaine, récit, 2017.
Wallet (Jean-Marie), Le Zouave, roman, 2017.
Cambrelin (Jean-Jacques), Les truculentes et merveilleuses aventures de
notre Papy, récit, 2017.

Ces douze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr Paul Bélard






La course des érables



roman

























L’HARMATTAN © L’HARMATTAN, 2017
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.editions-harmattan.fr/
ISBN : 978-2-343-12264-9
EAN : 9782343122649 Prologue
C’est de sa voix habituelle que le garçon commence à relater le
drame qui a fait chavirer sa courte vie. Au fur et à mesure qu’il
s’enfonce dans la description de cette plaie toujours ouverte, il devient
brusquement plus jeune que son âge. Sa voix retrouve le timbre
qu’elle avait lors des événements qu’il raconte.
- On était bien tranquilles dans notre cuisine. Après le souper, papa
il écoutait de la musique sur son tourne-disque. “Alors, qu’est-ce que
ça va être ce soir ?” il demandait toujours en choisissant un album. Il y
en avait des dizaines sur une étagère. Il m’épelait les noms des
compositeurs en faisant basculer un peu les pochettes d’un côté à
l’autre avec le bout d’un doigt. Quand il avait choisi le disque, il le
sortait, soufflait partout dessus, puis le posait sur le gramophone. Mon
papa, il disait que sans le miracle de la musique notre vie ne serait
qu’une longue traversée dans le désert. Je me souviens bien de ça
parce qu’il le répétait tout le temps. Je finissais même la phrase pour
lui quand il commençait à la dire et ça le faisait bien rire. Quand
l’aiguille se mettait à grésiller au début, il se mettait un doigt sur la
bouche et chuchotait “Chut”. On s’asseyait tous pour écouter. Maman,
elle sortait ses aiguilles à tricoter, moi je lisais un illustré et papa, il
fermait les yeux. On était vraiment contents, tu sais.
Un soir, un bruit a commencé au loin et il devenait de plus en plus
fort. Bientôt, il a couvert même la musique. T’as entendu arriver des
orages de grêle ? Les nuages noirs serrés comme des poings, mon père
il disait, avancent avec un bruit de train de marchandises qui roule à
toute vitesse. Il y en a qui passent pas très loin de notre maison, alors
j’connais bien. Mais ces sons, c’était pas des trains. Puis un autre bruit
est venu, fait par des choses qui sifflaient de plus en plus. Mon papa, il
appelait ces choses les furies: “Voilà les furies !” il disait. “Mm, elles
ont l’air vraiment furieuses ce soir. Descendons vite à la cave avant
qu’elles nous voient”. Il disait ça en riant, mais son rire n’était pas un
vrai. Je voyais bien qu’il avait peur lui aussi, comme maman et moi. Il
nous poussait vite devant lui. Moi, j’étais tellement épouvanté que
j’avais froid dans le ventre. T’as déjà entendu des furies ? Elles crient
pas, tu sais, elles sifflent comme un chat qui va se battre avec un autre.
Je voulais pas qu’elles m’attrapent dans la cave parce qu’il faisait noir,
et les furies, elles sont cruelles quand elles savent qu’on les voit pas.

Sa voix est pleine d’une telle terreur qu’elle fait frémir le vieil
homme. Il serre l’enfant plus fort contre lui.

9 - Alors je suis sorti en courant, continue le garçonnet. Y’avait pas
de lumière, j’ai trébuché dans l’escalier. Une marche a écorché mon
genou ; il me faisait mal, mais j’ai continué à courir. Maman, elle a
crié et m’a suivi. Dehors, il y avait des feux d’artifice partout qui
enflammaient le ciel, mais c’étaient pas des vrais parce qu’ils étaient
tous de la même couleur, pas comme ceux que j’avais vus avec mes
parents les quatorze juillet, avec plein de belles couleurs partout. Et
puis, les explosions étaient bien plus grandes. Je me suis retourné au
milieu de la route.
Il s’arrête un moment, puis reprend dans un murmure à peine plus
haut que celui d’une petite source qui sourd et court sur un lit de
cailloux.
- J’ai vu ma maman qui faisait des signes ; elle criait mais je
l’entendais pas à cause du bruit.
10 Première partie
Le foin d’odeur
Arrivée
Il est sous le soleil une terre bénie,
où le ciel a versé ses dons les plus brillants,
Où, répandant ses biens la nature agrandie,
à ses vastes forêts mêle ses lacs géants.
Sur ces bords enchantés, notre mère, la France,
a laissé de sa gloire un immortel sillon,
Précipitant ses flots vers l’océan immense,
le noble Saint-Laurent redit encor son nom.
Octave Crémazie, Canada, poète et écrivain québécois
Lorsque son affectation lui est donnée, le jeune jésuite est satisfait.
Il s’agit du Canada ou plus précisément de la province du Québec. Il
est content pour la simple et parfaitement logique raison qu’on y parle
français. Après tout, lorsque l’on quitte son pays d’origine avec pour
seul bien l’ardeur de sa vocation, quelques livres religieux et une
soutane de rechange, le futur sera déjà assez difficile sans avoir à se
compliquer la vie dans un endroit où comprendre la moindre phrase
deviendra une lutte journalière. Très vite, ce raisonnement ne s’avère
pas aussi à toute épreuve que le jeune homme l’imagine.

En ce jour de novembre 1947, le bateau remonte le fleuve
SaintLaurent, destination Québec. Ce sera un des derniers car une couche
de glace glauque et molle commence à se former par endroits. Dans
quelques semaines elle atteindra une épaisseur telle que le fleuve
pourrait être transformé si besoin en était en piste d’atterrissage pour
un bombardier. Accoudé à la rambarde, l’ecclésiastique aperçoit la
ville à travers une légère bruine. Une couche de neige recouvre la
campagne, mais la température redevenue clémente fait se lever un
léger brouillard. Il s’irise là où le soleil parvient à le percer. Cette vue
lui réchauffe le cœur et l’appréhension qui ne l’a pas quitté depuis son
départ se dissipe. Malgré le temps maussade, pour la première fois de
cette longue traversée, il se sent bien. Les maisons à l’architecture
typiquement française de la vieille ville lui rappellent celles des cités
de son pays natal. Une immense bâtisse les domine ; il apprend plus
tard qu’il s’agit du château Frontenac, la silhouette un peu ostentatoire
certes mais rassurante d’un grand manoir de son Auvergne natale.
Bref, ce premier contact ne le dépayse pas et il se félicite de son
13 affectation. Il a simplement l’impression d’être arrivé dans un coin de
France qu’il n’avait jamais visité auparavant.
Durant ce long voyage, il a chaperonné un garçon d’une dizaine
d’années. Celui-ci est près de lui, silencieux, le visage tourné vers la
côte. Un sac à dos ne le quitte jamais. Il lui servait d’oreiller dans la
cabine exiguë qu’ils partageaient et où il dormait à même le plancher.
Le prêtre ne lui demande pas ses impressions car elles resteraient sans
réponse.
À l’embarquement au Havre, un de ses supérieurs lui a confié la
charge de ce gamin. Quelques mots lui ont été murmurés à l’oreille au
sujet de familles canadiennes qui adoptent des enfants. Une adresse lui
a été glissée dans la paume. C’est là qu’il devra conduire le jeune
garçon lorsqu’ils seront aux Amériques. Aux Amériques ! Mon Dieu,
quel nom suranné ! Le père supérieur pense-t-il qu’il envoie son jeune
prêtre comme missionnaire dans un continent encore à convertir ? Son
supérieur avait ajouté: “Ce petit garçon, il ne parle pas. Remarquez
bien que je n’ai pas dit qu’il est muet ; j’ai dit qu’il ne parle pas ; vous
comprenez la différence ?” L’abbé ne saisit pas vraiment, mais il fait
semblant en hochant la tête. Le père continue: “Cette jeune âme est
donc sous votre tutelle ; prenez-en bien soin jusqu’à sa destination,
mon fils” et il tourna les talons dans un bruissement de soutane.
Le navire accoste dans le port qui se situe près de la vieille ville.
Après le débarquement, les espérances linguistiques du jeune prêtre
sont vite déçues ! Dans la salle des douanes, l’officier lui parle dans
un jargon dont il ne peut interpréter le moindre mot. Quelques longues
minutes lui sont nécessaires pour comprendre qu’on lui parle dans sa
langue natale. Pourtant la signification de ces phrases lui échappe. Le
préposé ayant en main son passeport français, le rouge de la honte
colore les joues du nouvel arrivant. Va-t-il être accusé d’insulte à
magistrat dans l’exercice de ses fonctions ? Ses premiers pas sur le sol
canadien vont-ils le mener dans une cellule ? Non car, tant bien que
mal, les deux hommes finissent par se comprendre. L’officier
tamponne son passeport et le lui tend avec une esquisse de sourire à
peine plus encourageante qu’une craquelure dans un lac glacé. Celui
du garçon, est lui, validé sans problème après que le douanier s’est
assuré qu’il voyage sous la sauvegarde du prêtre.
Sa valise en carton bouilli à la main, il s’aventure dans la ville, le
garçon à ses côtés. Les noms ne le dépaysent pas: rue des Barricades,
rue Notre-Dame. Certains, qu’il a appris en cours d’Histoire, sont sur
les enseignes des boutiques, d’autres sur les plaques d’identification
14
des artères telle la rue Champlain. Ils remontent la Côte de la
Montagne qui est presque déserte. La bruine n’a pas cessé. Au milieu
de la rue, sur un faux-plat, un enfant d’une huitaine d’années saute
dans une flaque d’eau, heureux comme tout. Un regard aux souliers
éculés de son protégé le pousse à s’approcher du chenapan qui abîme
les siennes qui sont presque neuves.

- Allons, mon petit, arrête d’abîmer tes chaussures. Qu’est-ce que
ta mère dirait si elle te voyait agir ainsi, hein ?
- Hé, parle français, toi, tabarnak ! lui répond le sacripant qui dirige
des projections d’eau sur le bas de la soutane du jésuite interloqué plus
par la réponse que par l’attitude du gamin.

Laissant l’enfant à son amusement aquatique, il agrippe la main de
son pupille et remonte la rue en marmonnant “espèce de petit
vaurien”. Bientôt, ils entrent dans un café. Prenant place à une table, le
prêtre commande un petit rouge. Après ses deux expériences
linguistiques récentes, il se demande si, au mieux, on va lui faire
répéter sa question, ou, au pire, si on va lui amener un Indien nain.
Dieu merci, sans sourciller, le serveur revient avec un verre de vin. Il
le déguste par petites goulées, laissant le liquide rêche lui réchauffer
lentement le corps.

- Et pour toi, p’tit, ça s’ra quoi ?” demande le commis, une liqueur
peut-être ?
- Vraiment ? Et pourquoi pas un verre d’eau de vie tant que vous y
êtes ? Enfin, soyez sérieux, il a à peine dix ans ! répond le prêtre d’un
ton offensé.
- Tu t’méprends, mon révérend ! rétorque le serveur un tantinet
vexé, une liqueur icitte est une boisson gazeuse. Elle contient pas une
goutte d’alcool.
- Excusez-moi, Monsieur, dit le jésuite d’un ton contrit, mais
déconcerté par cet inconnu qui le tutoie comme s’ils avaient usé leurs
fonds de culotte sur les mêmes bancs d’école. Mettez mes mauvaises
manières sur le compte de mon ignorance. Il va me falloir un certain
temps pour m’habituer à vos us et coutumes. Apportez-lui donc une
liqueur.

À une table proche, un quatuor de retraités joue aux cartes. À la
retraite, mais pas paisibles ! Leur jeu est agité, ponctué d’exclamations
15 soit enjouées, soit outrées, certaines pas toujours compréhensibles par
le jeune homme. À un moment, il saisit la fin de la remarque d’un
perdant qui qualifie la chance du joueur qui a abattu une main
gagnante par: “T’es bien chanceux, toi !” Le joueur conclut cette
observation par un mot dont l’inflexion a à l’oreille de l’ecclésiastique
la contexture d’un juron. Il s’agit d’un mot qui ressemble à calice.
Intrigué, il attire l’attention du barman qui essuie des verres avec le
bas de son tablier, son regard perdu dans le vide. Celui-ci s’approche.
- Dites-moi, tout à l’heure, dans la rue, j’ai apostrophé un gamin
qui abîmait une parfaite paire de souliers dans une flaque d’eau. Le
petit galopin m’a envoyé promener avec une phrase qui s’est terminée
par quelque chose comme tabarnaque ou tabernacle. Je n’ai pas bien
saisi le mot, mais à son ton, ça m’avait bien l’air d’être une insulte. Et
maintenant, ajoute-t-il en montrant d’un pouce les joueurs de cartes,
un a fini une remarque par calisse ou calice. Ce ne serait pas des
jurons, ces mots ?
Le barman pouffe et la partie de cartes devient silencieuse.
- Ah toi, t’es vraiment pas d’icitte, hein ?
- Oui, j’arrive de France, répond l’abbé, débarqué sur votre terre il
y a pas une heure. C’est la valise qui vous a mis la puce à l’oreille, pas
vrai ? ajoute-t-il d’un ton goguenard, un peu ennuyé par cette
familiarité qu’il trouve déplacée.
- Ben, pas d’raison d’se vexer, l’abbé. Ouais, ces mots y sont des
jurons, des sacres comme on dit ici. Une masse de jurons québécois
sont tirés des accessoires d’la messe catholique. Tabarnak vient d’
tabernacle et câlice vient d’calice, la coupe où l’prêtre met le vin qui
est supposé être le sang du Christ.
Le jeune homme lui jette un regard exaspéré qui signifie: “Je porte
une soutane, espèce de béotien, je n’ignore pas ce qu’est un calice.”
- Et oublie pas ciboire, ajoute un des joueurs ; en tant que vendeur
de breuvages, ça doit être ton sacre favori, non ?
La tablée s’esclaffe, ce qui lui vaut un “bande de tabarnaques, me
mettez pas en câlice” du barman. Puis il reprend son explication.
16
- Y’a aussi d’autres mots comme hostie…
Le jeune prêtre lui coupe la parole. Son visage avait commencé à
rougir lorsque la teneur de la réponse était devenue évidente. Il a à
présent la couleur pourpre de la cape d’un évêque. Il explose en
regardant son interlocuteur comme s’il avait affaire à un hérétique.
- L’hostie n’est pas un juron. Quel blasphème ! Enfin, c’est le corps
du Christ dont vous parlez. Comment pouvez imaginer que cela soit
un gros mot ?
- Moi, c’que j’en dis, j’répète, c’est tout. C’est pas moi qui l’ai
inventé alors grimpe pas dans les rideaux, toi !
- Mais pourquoi ces mots sont devenus des insultes, insiste le jeune
homme d’un ton exaspéré. Cela ressemble à un sacrilège non ?
- Pfft, est-ce que j’sais moi ? s’exclame le commis en haussant les
épaules et en retournant à l’abri derrière la protection du bar.

Un membre du quatuor vient à la rescousse.

- Un temps, y’a dû y avoir quelques p’tits désagréments entre
l’église et ses paroissiens, j’suppose, comme c’est arrivé en France.
Bien souvent, jurer, c’est un moyen de défier l'autorité des curés ;
vous le savez bien, non ? Mais les jurons qui font référence à la
religion, y sont pas nouveaux.
- Exact ! constate un autre joueur qui s’immisce dans la
conversation et dont le parler est nettement plus élégant que celui de
ses confrères. Mes ancêtres viennent du Sud-Ouest de la France. Dieu
sait qu’ils en ont amené des provisions d’insultes avec eux: sacrebleu,
palsambleu, morbleu, jarnidieu. Dans les trois premières, bleu
remplace Dieu et la quatrième est une version corrompue de “je renie
Dieu.”
- Est-ce que je me trompe en disant que vous devez être un
éducateur. Contrairement à certains de vos confrères, je vous
comprends très bien. Votre maîtrise de la langue est parfaite.
- Aucun mérite, professeur de français en retraite pour vous servir,
répond modestement le galant homme.
Il se lève toutefois pour accepter le compliment en esquissant une
petite courbette, demandant la permission de réciter quelques lignes
d’un poème sur le langage de son pays. Il entonne d’une voix grave:
“Notre langue naquit aux lèvres des Gaulois. Ses mots sont caressants,
ses règles sont sévères, et faites pour chanter les gloires d'autrefois.
Elle a puisé son souffle aux refrains des trouvères ».
17 Entraîné par son élan et le souvenir des classes qu’il enseignait, il
place la main droite sur son cœur, lève le bras gauche à la “Rouget de
Lisle chantant la Marseillaise” et se lance dans la seconde strophe:
- Elle a le charme exquis du timbre des Latins, le séduisant brio du
parler des Hellènes, le chaud rayonnement des émaux florentins, le
diaphane et frais poli des porcelaines.
Alors qu’il reprend sa respiration, son auditoire actuel est moins
captif et obéissant que ses élèves d’antan. Il ne se retient pas de rigoler
et menace de décamper s’il entame une autre strophe, coupant court à
sa récitation.
- Câlice ! Ce pauvre William Chapman doit se rouler dans sa
tombe, murmure-t-il, découragé. Haussant le ton, il s’adresse au
jésuite. Mon père, puis-je quitter ces plébéiens un moment et te
rejoindre ?
- Bien volontiers.
- Je vais vous initier rapidement au “joual”, une corruption du mot
“cheval”, comme on le prononçait lorsque les explorateurs sont arrivés
icitte. C’est le nom du dialecte qu’on parle au Québec.
18
La « parlure » québécoise
Ce français vieillot qu’on dédaigne,
Il est natif d’un haut Poitou et d’un lointain Paris itou.
Ces termes, que le chaume enseigne, ce sont des termes de Montaigne.
Le mot local, très clair, s’entend,
Du puriste il choque l’oreille ; malgré tout, comme il s’appareille,
Et comme il s’accorde pourtant avec la parlure d’antan.
Nérée Beauchemin, Le vieux parler, écrivain et médecin québécois

Le gentilhomme vient s’asseoir à la table des deux nouveaux
venus.
- Laisse-moi donc te donner quelques vues sur le parler d’ici.
Avant d’entrer dans le vif du sujet, c’est-à-dire comment jurer au
Québec, je dois préciser qu’on tutoie tout le monde, comme tu as dû
t’en apercevoir ; alors sois pas choqué par cette familiarité. En plus,
un “tu” est souvent ajouté après les questions: “Tu veux-tu prendre un
autre verre ?” par exemple ou “Tu m'écoutes-tu ?”
- Oui et oui, répond le prêtre, qui provoque ainsi un éclat de rire
général.
Après avoir fait un signe circulaire pour commander une autre
tournée, l’ancien professeur s’attaque d’un ton docte au sujet des
jurons.
- Ces sacres remplacent putain, merde, et bien d’autres gros mots.
Si tu entends un Québécois dire en filant des coups de pied dans une
roue de sa voiture “Quelle hostie de char !” il veut dire “Quelle putain
de bagnole !” et si quelqu’un dit dans ton cas “tabarnaque de
Français !”, ça équivaut à peu près à “saleté de Français !”.

Semblant brusquement remarquer l’âge de son second élève, il se
tourne vers lui.

- N’aie pas peur, p’tit, tu entendras cela rarement car les Canadiens
sont très gentils et accueillants, n’est-ce pas, mes bons amis de table ?
ajoute-t-il en souriant à son audience.

Un concert de “oui, bien sûr, absolument” accompagne son
affirmation. Pour ne pas être en reste, le serveur verse au jeune
homme en noir un autre verre de rouge en disant “Tiens, humecte-toi
19 les amygdales, mon père, cadeau d’ la maison”. Celui-ci soulève le
verre et répond à cette courtoisie par un hochement de tête. Le
professeur continue, expliquant que comme bleu remplace parfois
Dieu pour atténuer l’impact du juron français, le sacre n’est pas
prononcé comme il s’écrit, mais légèrement déformé: hostie devient
ostie, calice devient câlice, Christ devient crisse, et ainsi de suite.
- Ta deuxième leçon: La parlure d’ici ou la façon de parler à la
québécoise. D’abord, on mange pas mal de voyelles: “tu seras”
devient “tu s’ras” ou “t’s’ras” “que fais-tu” ?, “qu’fais-tu” ? ; “il fait
rien’’ est contracté en “y fait rien”. Et puis, il y a beaucoup de
tournures de phrases d’autrefois qui puisent leurs sources dans les
anciennes provinces de France.
- Me mettez pas en calice, cela veut dire quoi ? demande l’abbé.
- Ça veut dire m’énervez pas.
- Dites-donc, votre petit ami-là, il n’est pas bavard, remarque en
passant le professeur après avoir jeté un regard sur le gamin qui sirote
sa limonade en silence.
- Non, répond le jésuite, réussissant la prouesse de mettre une
intonation qui n’encourage aucune réplique sur une seule syllabe.
L’homme n’insiste pas et poursuit l’éducation. Il enseigne entre
autres que pantoute signifie “pas du tout”, tiguidou: “C'est d'accord”,
faque: “il va falloir que ou ce qui fait que”, c'est plate: “c'est
ennuyeux”, je suis mal pris: “j'ai besoin d'aide, je me sens pas bien”,
bibitte: “insecte”, bienvenue après un merci: “il n'y a pas de quoi”,
bec: “petit baiser”.
- Et puis, il y a des mots archaïques comme “possiblement” pour
peut-être, “menterie” pour mensonge, “itou” pour aussi, et bien
d’autres. Souvent, “tte” est ajouté comme après des mots: ici devient
icitte, lit devient litte. Tiens, aussi, on aime pas bien les gens qui
s'énervent. Si tu perds ton calme, continue le professeur, tu vas
entendre: “Tords pas tes chaussettes !”, “Capote pas !”, “Brise pas ta
chaîne !”, “Mange pas tes bas !” et “Grimpe pas dans les rideaux” que
ce brave homme icitte présent t’a dit il y a une minute.
Ces expressions font sourire le prêtre. Son protégé reste silencieux,
mais une lueur d’intérêt brille dans son regard, comme s’il ne perdait
pas un mot de ce qui se dit autour de lui.
- Votre compagnon, il ne parle pas beaucoup, insiste le professeur,
en jetant un nouveau coup d’œil au gamin.
- Non, il a vu et vécu trop de drames que même un adulte ne
devrait pas contempler ou subir, se décide enfin à expliquer le prêtre,
20
lâchant un peu de lest pour satisfaire la curiosité qu’engendre le
mutisme du petit garçon.
Le temps passe et le jour approche de sa fin. Sortant de sa poche un
morceau de papier, l’abbé le montre à son nouvel ami.
- Pouvez-vous m’indiquer comment me rendre à cette adresse ?
- C’est simple, lui dit l’homme après avoir lu le papier. Tu
continues la Côte, tu prends l’escalier Casse-cou, puis…
- Non, l’escalier Champlain, le coupe un des joueurs.
- Pas vrai, l’escalier du Quêteux, dit un autre.
- Baliverne ! C’est l’escalier d’la Basse-Ville.
Le jeune homme se demande s’ils le mettent en boîte,
probablement car ils éclatent tous de rire en donnant des claques
énergiques sur la table. Son voisin de bar le rassure.
- Ces joyeux lurons te font marcher, si je puis dire. Ces noms, ce
sont des appellations successives du même escalier. Ici, on a tendance
à rebaptiser les choses. Cet escalier a été renommé tant de fois qu’on a
complètement oublié pourquoi.
Revenant à l’itinéraire, il indique qu’après l’escalier il doit prendre
la rue Sainte-Anne et que la rue des Jardins, là où il se rend, est juste
avant la Place de l’Hôtel de Ville.
Le jésuite quitte le café en les remerciant. Il reçoit en réponse un
chorus de remerciements.
- Allez, au revoir ! Si tu as des problèmes, l’abbé, reviens nous
voir. On est icitte comme on dit icitte, ajoute-t-il avec le regard
malicieux d’un gamin espiègle, toutes les après-midis ; on résoudra
ces difficultés ensemble. Les nouveaux amis se serrent la main.
- Et prends garde aux agace-pissettes en route, toi ! lui conseille un
des habitués, créant une nouvelle crise de rires.
En réponse au point d’interrogation qu’il lit dans les yeux du prêtre,
son nouveau mentor se penche sur son oreille, met sa main en coupe et
lui murmure quelques mots. Il explique à voix basse au jeune homme
que ce sont des filles qui gagnent leur vie en accordant certains
services personnalisés !
Un autre rigolo profite de ce moment de calme pour ajouter:
- Ouais, surtout que souvent elles mentent plus qu’un
soutiengorge !
Il lui enjoint de partir vite avant que ces nigauds lui sortent d’autres
imbécillités encore de plus mauvais goût pour le reste de la soirée.

21 L’Île d’Orléans
Ces monts lointains sur qui des nuages brillants
Passent à gros flocons comme des aigles blancs
Là, la grande cascade au refrain monotone
Puis l'Île d'Orléans, dont chaque toit rayonne.
Apollinaire Gingras, La terrasse Frontenac, prêtre et poète québécois
Quelque temps plus tard, conduits par un confrère, le jeune jésuite
et le garçon sont en route vers l’Île d’Orléans. Ils ont quitté la ville de
Québec aux premières lueurs du jour car le conducteur d’un âge
avancé n’aime pas « chauffer dans le noir », c’est-à-dire conduire dans
l’obscurité de la nuit. Un court périple d’une vingtaine de minutes en
amont de la ville les amène à l’entrée du pont qui conduit à l’île située
au milieu du Saint-Laurent. Le chauffeur, devenu professeur
d’histoire, explique que l’île a été découverte en 1535 par Jacques
Cartier. La description de ce dernier, précise-t-il, mentionne les arbres
qui ressemblent à ceux de France et la présence de vignes si
nombreuses qu’elles amènent l’explorateur à nommer cet endroit l’Isle
de Bacchus. Il ajoute que cette île est longue d’à peu près douze
ligues, très agréable à l’œil, mais couverte de bois et ‘’incultivée’’, à
part quelques cabanes où vivent des Indiens pêcheurs. Un an plus tard,
elle est rebaptisée Île d’Orléans en l’honneur du Duc d’Orléans, fils de
erFrançois 1 . Elle a connu plusieurs noms, poursuit le narrateur. Celui
donné par les indiens était Minigo, qui signifie l’île ensorceleuse. En
1651, les Hurons, convertis au catholicisme par les jésuites sont
chassés de l’Ontario par les Iroquois. Prenant refuge sur l’île, elle
devient pour un temps l’Isle de Sainte-Marie, en souvenir de la
mission jésuite dédiée à la Vierge Marie et détruite par les Iroquois.
Plus tard, elle est renommée le Comté de Saint-Laurent. Finalement,
en 1770, elle redevient l’Île d’Orléans, nom qui lui est resté.
Le chauffeur est un conteur infatigable. D’un ton où perce une
indéniable fierté, il retrace l’historique des jésuites, commençant avec
la Compagnie de Jésus qui est fondée à Paris en 1534 par saint Ignace
de Loyola, ce que n’ignore pas son interlocuteur. Il passe toutefois très
vite à l’impact de la Compagnie au Canada. Les premiers colons
français s’installent sur l’île en 1648. Le Grand Séminaire de Québec
est fondé seulement quinze ans après par Monseigneur François de
Montmorency-Laval dans le quartier Latin au cœur du Vieux-Québec.
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La majeure partie des premières réalisations évangéliques des jésuites
consiste dans l'enseignement ainsi que dans la fondation de paroisses,
de maisons d'enseignement et d'écoles secondaires.
L’accès à l’île se fait par un pont construit en 1935, il y a donc à
peine douze ans, confirme leur guide. Sous son arche, les flots du
Saint-Laurent ont été domptés par les froids de novembre. Ils coulent
invisibles, dissimulés sous une épaisse carapace de glace. Le soleil
levant s’émiette sur des écailles dures comme du fer dans une kyrielle
d’explosions lumineuses qui font mal aux yeux. “Regardez derrière
vous,” enjoint-il à ses passagers, “elles sont trois fois plus hautes que
celles du Niagara”. Dans l’enfilade du pont se trouvent les chutes de
Montmorency. Les bords sont solidifiés par le gel, eux aussi renvoyant
les rayons en gerbes lumineuses. Au centre, l’eau libre est si blanche
et si compacte que cette immense cascade ressemble à une coulée de
neige qui dévale avec la puissance d’une avalanche avant de se jeter
dans le fleuve dans un bouillonnement vaporeux.
- Notez le pain de sucre à la base de la chute. Il est formé par la
cristallisation de la vapeur d'eau qui gèle au fur et à mesure qu’elle
s’élève. D’accord, il est un peu plus petit que celui de Rio, je vous le
concède, mais néanmoins il vaut son coup d’œil, ce cône de glace à
cet endroit. Tenez, nous avons du temps devant nous, je vais vous
faire visiter un peu avant de vous amener à votre destination.
Le passager adulte acquiesce, le jeune reste bouche cousue, mais
son regard est curieux. Il le promène sans cesse sur les alentours. La
route est dégagée, mais ressemble à une tranchée emmurée par les
parois de l’épaisse couche de neige qui recouvre la contrée. Ce n’est
pas la neige de la ville qui devient sale très vite, c’est une neige qui
garde sa blancheur jusqu’à ce qu’elle fonde. Le ciel est bleu pâle, l’air
pur et piquant comme un bonbon à la menthe.
Au premier croisement après la montée du pont, la voiture tourne à
gauche. Partout, la même blancheur immaculée recouvre l’île. Elle est
devenue un iceberg emprisonné dans une mer de glace, une masse
blanche pointillée du vert des sapins et d’ombres bleutées.
- Imaginez le paysage sans cette neige qui l’enveloppe comme un
lange blanc. Au milieu du printemps, l’île devient une vaste ferme, un
immense jardin. C’est un damier de prés, de champs de céréales, de
fraises et de bleuets, ce sont les petits cousins de la myrtille, de
vergers et de bosquets. La terre est propre, exploitée par des gens qui
la respectent. C’est d’une beauté irrésistible, vous verrez.
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