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La dernière carte

De
204 pages
Dans l'Algérie des années 90 en proie au terrorisme, un jeune enseignant de français à l'université, tente de conjurer le sort qui s'acharne contre lui. Cherchant le grand amour, il essuie échec sur échec et se remet aussitôt à quêter la prochaine carte, la dernière, celle qui le mettra définitivement à l'abri de toutes les déceptions. Mais le chemin est long et semé d'embûches surtout en ces années où la mort est banalisée à l'extrême.
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Hamid Ali Bouacida

La dernière
carte
Roman

Lettres
du monde
Arabe
































© L’Harmattan, 2013
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ01653Ȭ5
EAN : 9782343016535


La dernière carte

Lettres du Monde arabe

Fondée en 1981 par Marc Gontard, cette collection est
consacrée à la littérature arabe contemporaine. Réservée à
la prose, elle accueille des œuvres littéraires rédigées
directement en langue française ou des traductions.
Les œuvres poétiques relevant du domaine de la
littérature arabe contemporaine sont publiées dans la
collection Poètes des cinq continents et le théâtre dans la
collection Théâtre des cinq continents.


Derniers titres parus

Yalaoui (Mustapha), La manipulation, 2013.
El Yacoubi (Abdelkader), Le jardinier d’Arboras, 2013.
Bazzi (Rachid), Hélas sur le passé !, 2013.
Bejjani (Gérard), Daniel, 2013.
Bouchareb (Mustapha), Les transformations du verbe être par
temps de pluie, 2013.
Aït Moh (El Hassane), Les jours de cuivre, 2013.
Turki Khedher (Mahmoud), Tarbouch, foulard et casquettes,
2013.
Aboukhalid (Khalid), Ceci n’est pas à vendre, 2013.
Sakka (Raja), Un arbre attaché sur le dos, 2013.
Remache (Naaghi), Square des pas perdus, 2013.


Ces dix derniers titres de la collection sont classés

par ordre chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr

Hamid Ali Bouacida

La dernière carte

Roman















L’Harmattan







A
Abderrahmane Belazhar
Mohamed Touali
Hassan Jordach
Et toutes les victimes du terrorisme

Prologue

Lȇautomne jonchait de sa rouille la terre apaisée après la
brûlure de lȇété et jȇétais comme la terre dont les mottes ocre
retournées ressemblaient tellement à mes déchirures enfin
pansées. Jȇavais beaucoup de temps et je mȇarrangeais touȬ
jours pour prendre le dernier bus jusquȇau jour où je la croiȬ
sai au hasard d’une bousculade quand je lui tendis la main
pour monter. J’attendis vainement un regard, un signe de
gratitude et dus me contenter d’un sourire évasif. Pourtant
j’ai cru déceler dans son regard un je ne sais quoi de lueur
qui me disait qu’une histoire était en train de commencer.
Après avoir passé une nuit tranquille, j’allai à l’université
avec la seule idée de la revoir. Et je la revis. J’allai spontaȬ
nément vers elle et nous nous parlâmes comme si nous
avions rendezȬvous. « Je m’appelle Zoubida », me ditȬelle
et elle m’expliqua qu’étant la benjamine, son père lui
donna ce prénom qui signifiait « petit beurre ». Et elle se
mit à rire, découvrant l’ivoire de ses dents, ce qui créa ausȬ
sitôt une sorte de malaise chez moi, ayant plutôt une denȬ
tition très inesthétique, un peu comme celle de Jacques
Brel. Je lui parlais de ce grand chanteur et elle me dit préȬ
férer Abdelhalim Hafez. Je me promis alors de l’initier à
tous les chefsȬdȇœuvre des grands chansonniers français. Je

9

lui parlais en français et elle me répondait en arabe jusquȇà
ce que, lassés de ce dialogue de sourds, nous nous déciȬ
dâmes de communiquer par notre arabe algérien accessible
à tout le monde. De temps à autre, ne pouvant échapper à
la littéralité dȇun mot ou dȇune expression, elle faisait des
efforts surhumains pour me les traduire en arabe dialectal.
Nous étions de la même génération mais de deux cultures
différentes par la grâce dȇune réforme radicale de lȇenseiȬ
gnement des sections littéraires totalement arabisé et à laȬ
quelle jȇéchappai de peu. Et la culture arabe mȇéchappait
totalement, ayant été nourri à la littérature française et
russe ainsi quȇà la philosophie allemande. Bien sûr, il me
restait de vagues souvenirs de certains poètes appris
comme des pensums au lycée et je gardais en mémoire des
tirades entières de El Menfalouti, Abou Madhi, Abou El âla
El Maâri et un certain Abou Nouas. Il mȇarrivait dȇailleurs
de les lui réciter par cœur, ce qui ne manquait pas de la
faire sourire. Elle m’apprit qu’Ilia Abou Madhi avait écrit
un superbe poème que chantait Abdelhalim Hafez,
« Lastou adri » (Je ne sais pas). Je lui parlais de Rimbaud et
de Baudelaire et quelque part, entre un Ȉbateau ivre Ȉet
une escale chez Abou Nouas, il nous arriva de communier
à lȇembrasure dȇun crépuscule d’octobre plus rougeoyant
que la braise quand le soleil sȇentête à défier la pluie. Alors
assis sur nos rêves, nous attendions le dernier bus pour
quitter la fac. Je préparais un troisième cycle en littérature
comparée et elle débutait une licence de lettres arabes. Il
me fallut décrypter Kateb Yacine et Mohamed Dib et elle
sȇaffairait avec beaucoup dȇapplication à voyager dans les
longues œuvres de Taha Hussein et Naguib Mahfouz.
Alors quand le bus tardait, elle me récitait des passages enȬ
tiers de ces deux géants et, étrangement, je découvris dans
la langue arabe dȇautres intonations, une autre musicalité

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que je ne soupçonnais pas lui appartenir. Le soir il mȇarriȬ
vait de brancher ma radio sur une chaîne arabe et je me
surprenais à vouloir déchiffrer les paroles dȇune chanson
arabe. Je finis par me rendre à lȇévidence: jȇaimais cette fille
qui entra dans ma vie un matin dȇoctobre comme dȇune
brèche de persienne close, un rai fracture une chambre ferȬ
mée. J’étais une chambre fermée depuis qu’une fille que je
croyais aimer me quitta pour un autre. Je cherchais lȇoubli
dans tous les élixirs et toutes les ivresses et quand, accoudé
au comptoir poisseux dȇun bouiȬboui, je croyais le trouver,
ses immenses yeux clairs réapparaissaient alors au fond du
verre pour mieux me narguer. Lȇété dernier, je commençai
à descendre la pente avec mon propre consentement et, réȬ
fugié dans ma douleur, je me promis de mettre une croix
sur toutes les amours. Je repris le chemin de l’université la
mort dans l’âme. Jȇerrai dans les couloirs que hantait son
ombre et octobre eut beau frissonner quand le jour baissait
et que la ville prenait cette couleur pourpre, je nȇen avais
cure. Jȇattendais le crépuscule, ce carrefour de toutes les inȬ
certitudes, pour rencarder lȇoubli et, de nouveau entre la
mousse épaisse de lȇivresse et le miroir moucheté du compȬ
toir, elle venait sȇincruster et plus dȇune fois il me sembla
entendre son fou rire plus bruyant que les convives dȇun
soir. Et puis vint Ce petit beurre qui entra par effraction
dans mon chagrin. Je la revis le lendemain et elle me déviȬ
sagea de ses grands yeux noirs. Alors, le temps dȇun éclair
je crus entrevoir cette clarté qui mȇinondait quand lȇautre
apparaissait. Etrangement, le soir dans le brouhaha du
bouge qui servait de quai à ma douleur, le souvenir me
posa un lapin et, dans le miroir moucheté du comptoir, je
retrouvai de grands yeux noirs et un sourire éclatant
dȇivoire. Alors lȇivresse devint saumâtre, inutile.

11

Elle m’offrit une cassette d’Abdelhalim Hafez qui parlait
dȇune voyante qui lisait dans le marc de café et prédisait un
bien sombre avenir au jeune homme qui la consulta. Elle
était triste et belle cette chanson et à mesure que je lȇécouȬ
tais, je lui découvris une immense poésie où les mots de
tous les jours donnaient un superbe texte. Elle mȇapprit que
lȇauteur sȇappelait Nizar Kebbani, un illustre inconnu à
1
mes yeux. Je finis par aimer cette chanson, cette qasida qui
me réconciliait avec la langue arabe. Grâce à elle je déȬ
couvris un autre poète, Mahmoud Darwich dont les mots
étaient aussi percutants que les balles des canons quȇil fusȬ
tigeait. A mon tour je lui parlais longuement de Jean Ferrat
chantant Louis Aragon et, lézardant tous les deux au soleil
automnal, elle, récitant des quatrains entiers de Darwich,
moi les poèmes dȇAragon, nous sommes arrivés quelqueȬ
fois à jeter une passerelle entre ces deux rives. Elle allait à
ses cours, jȇallais aux miens et nous nous retrouvions dans
le dernier bus comme deux naufragés découvrent une île
au détour dȇune tempête. Je lȇaccompagnais jusque chez
elle en prenant soin de me tenir loin de sa maison et lorsque
je la voyais disparaître dans la pénombre, je revenais sur
mes pas envahi par je ne sais quelle ivresse, loin de tous les
bouisȬbouis, leurs mousses épaisses et leurs miroirs mouȬ
chetés. Mon bonheur nȇétait plus un « quinquet de taȬ
2
verne » et le soir avant de mȇendormir, je voyais le jeune
homme fuyant la voyante, à lȇassaut des rimes dȇAragon,
3
nageant dans lȇextase dȇun « jour couleur dȇorange » . Les
deux langues se tendaient la main et les amours de Brel et
d’Abdelhalim venaient de deux continents et affluaient

1
Qasida : long poème en arabe.
2
Que seraisȬje sans toi de Jean Ferrat d’après Louis Aragon.
3
« Un jour, un jour » id.

12

vers le même océan. Lȇhiver nous surprit par un matin gris
et pluvieux et dans le vent du soir quand lȇair glacial nous
cinglait le visage à lȇarrêt du bus, elle glissait ses doigts
gourds dans mes poches et je me réfugiais dans ses yeux.
Nous voguions au gré de nos projets jusquȇau jour où je
reçus mon ordre dȇincorporation et en ces tempsȬlà, on ne
plaisantait pas avec lȇarmée sous peine dȇêtre chopé par les
gendarmes et emmené manu militari à la caserne. Ayant
terminé mon premier cycle, jȇétais incorporable dans lȇimȬ
médiat. Je lui annonçai mon départ imminent et je vis des
perles lui couler sur les joues. Je promis de lui écrire et la
veille de mon départ, elle se fit belle en soulignant ses
grands yeux au khôl et en passant un soupçon de rouge sur
ses lèvres. Nous passâmes une triste journée, elle à verser
mille larmes et moi et à les essuyer. Avant de la quitter, je
lui offris toutes mes cassettes et prenant le chemin du reȬ
tour, je me récitai les paroles de la chanson d’Abdelhalim,
celles qui disaient « il tȇest écrit dȇaimer… ». Alors relevant
le col élimé de mon vieux paletot dȇétudiant, je me fondis
dans les ténèbres de cette longue nuit dȇhiver.

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Première partie

Cȇest à lȇheure où janvier craquelle les vastes plaques de gel
et où les essaims dȇécoliers grelottants cheminent dans les
matins brumeux, que jȇai pénétré dans lȇenceinte imposante
de la caserne. A ma vue, un militaire moustachu proféra un
grognement en guise de bienvenue et mȇaboya lȇordre de
rejoindre un groupe de jeunes incorporés qui faisaient le
pied de grue devant un immense hangar. On nous remit
entre les mains dȇun autre militaire, imberbe mais tout
aussi aboyeur. Vers midi, le crâne tondu, la tenue militaire
flambant neuve et le sac à la main, nous étions prêts pour
lȇaccomplissement du service. Je nȇeus pas le temps de penȬ
ser à elle tant nous fûmes bousculés toute la journée et ce
nȇest que tard, quand allongé dans la chambrée, je mȇassouȬ
pis en distinguant vaguement ses traits, que je mȇaccrochai
à ses grands yeux noirs comme dans le désert, un égaré suit
désespérément lȇétoile polaire. Quȇil fut navrant ce réveil
dans le hurlement sinistre de la sirène! Jȇétais un bleu et
jȇavais honte de ma situation de bleu courant dans tous les
sens au son des aboiements des sergents. Je supportai
stoïquement toutes les épreuves sauf celle de me passer de
café. Peu à peu, à mesure que les jours passèrent, je découȬ
vris quelques ficelles indispensables et appris à faire le mur
pour aller prendre mon café bien serré dans un estaminet
perdu dans la banlieue où le cafetier mal réveillé faisait
suinter sa machine, à notre grand plaisir. Jȇavais comme
compagnon dȇescapade un honorable père de famille inȬ
corporé presque de force et qui, la trentaine passée, se
plaignait tout le temps de rhumatismes. Il était accroc à la

17

4
caféine et à la chemma quȇil puisait par de généreuses pinȬ
cées dans la boîte en métal qui ne le quittait jamais. Cȇest
dans lȇendurance, le froid, la faim, que se tissent les amitiés
les plus fortes. Il y avait deux sortes dȇappelés: les obéisȬ
sants, les dociles qui exécutaient tous les ordres sans rechiȬ
gner, nourrissant une peur bleue de la punition et les
autres, les tireȬauȬflanc, allergiques à toutes les corvées et
prompts à se terrer dans les moindres recoins de la caserne.
Comme de bien entendu, mon compagnon dȇinfortune et
moiȬmême faisions partie de la seconde catégorie et tandis
5
que les autres djounoud se tuaient à la tâche, nous restions
à lȇabri derrière le réfectoire, à évoquer la vie civile comme
une autre planète. Cȇest là que nous surprit un sergent par
un matin glacial et un quart dȇheure plus tard, nous avions
le crâne rasé, pareils à des proscrits du bagne. Le weekȬend,
on flemmardait à longueur de journée et je mettais de
lȇordre dans mon courrier. Elle mȇécrivait des lettres
enflammées et je portais sur moi ces feuilles noircies de son
écriture irrégulière comme des talismans. Je lui répondais
par de longues litanies où je lui jurais mon amour éternel.
Dans cet univers masculin pluriel, la femme devenait un
fantasme et celle que jȇaimais prenait les atours dȇune fée
qui venait bercer mes nuits de solitude. Et puis ses lettres
se firent plus espacées et moins enthousiastes. Elle ne
signait plus « ta bienȬaimée » mais écrivait simplement son
prénom en ajoutant un « à bientôt » que je sentais plus
conventionnel quȇexprimant le désir de me revoir. Vers la
fin de lȇinstruction, je lui écrivis pour lui annoncer nos
retrouvailles à lȇoccasion de ma permission et je ne reçus
aucune réponse.

4
Chemma : tabac à priser.
5
Littéralement : mobilisés.

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On nous « lâcha » un beau matin de mars et nous partîmes
à lȇassaut des autobus. Ma mère me trouva bonne mine et
me prépara un couscous fabuleux. Je nȇavais quȇune idée,
cȇétait de la revoir au plus vite et, à peine mes habits civils
enfilés, je me précipitai vers lȇuniversité. Les copains me
raillèrent sur ma boule à zéro et après lȇavoir cherchée en
vain, je rencontrai son amie qui mȇapprit quȇelle était à
Alger. A son regard fuyant, je compris quȇelle me cachait
quelque chose. « Elle est à Alger pour une visite familiale »,
insistaȬtȬelle comme pour me signifier quȇelle nȇen savait
pas plus. Je passai ma permission rongé par lȇinquiétude et
sursautai à chaque fois que le téléphone sonnait. Ma perȬ
mission se déroula ainsi, dans l’attente désespérée du
moindre signal de son retour. Vainement. Je repris le cheȬ
min de la caserne chargé de gâteaux et de galettes de ma
mère ainsi que dȇune profonde amertume. Les jours passèȬ
rent semblables les uns aux autres et hormis une carte posȬ
tale de Tunis que mȇexpédia un cousin en voyage de noces,
je ne reçus rien. Jȇétais maintenant rôdé à toutes les ficelles
et il nous arrivait mon pote et moi de faire le mur après
lȇappel du soir pour aller au cinéma. Une fois, nous vîmes
La grande illusion et je perçus ce titre comme une prémoniȬ
tion sur cet amour fou qui mȇéchappait. Mai sȇinstalla avec
ses longues journées et ce printemps sonnait pour moi
comme une belle saison qui me boudait. Et je boudai lȇimȬ
mense verdure qui sȇincrusta jusque dans les crevasses des
bâtiments austères de la caserne. Les champs où nous alȬ
lions nous exercer au tir revêtirent un superbe tapis parȬ
semé de mille fleurs et sur les sentes de longues procesȬ
sions de chenilles faisaient la queue à lȇassaut dȇon ne sait
quelle citadelle. Vint ensuite le mois de juin et les examens.
Je fus classé bon dernier dȇabord par ma méconnaissance
totale de la chose militaire, ensuite parce que je nȇavais pas

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