La DRH qui avait le petit Jésus dans le coeur
237 pages
Français

La DRH qui avait le petit Jésus dans le coeur

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Description

Au cours des années 90, une jeune DRH est recrutée dans une usine métallurgique nichée au fond d'une vallée de montagne. Son intégration dans le village et dans l'entreprise est difficile. Elle va être confrontée à des mésaventures auxquelles elle n'était pas préparée. Enthousiaste, elle est en proie à l'incompréhension de sa direction, des salariés et des habitants de ce canton. Mariée avec le chef de chantier d'une carrière de marbre, elle doit composer avec le désir inconvenant d'un employé du bureau du personnel. La mère de cet employé est le témoin direct de cette histoire. Elle nous raconte le décalage entre l'éducation des jeunes femmes urbaines et les réalités sociales d'une industrie et de son village.

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Date de parution 26 novembre 2020
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EAN13 9782140164460
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Philippe Lecat
Au cours des années 90, une jeune DRH est recrutée
dans une usine métallurgique nichée au fond d’une vallée
de montagne. Son intégration dans le village et dans
l’entreprise est difficile.
Elle va être confrontée à des mésaventures
professionnelles et personnelles, auxquelles elle
n’était pas préparée. Enthousiaste, elle est en proie
à l’incompréhension de sa direction, des salariés et
des habitants de ce canton. Ses idées généreuses sont La DRH
rejetées par les représentants du personnel et suscitent la
méfiance de l’encadrement. qui avait
Mariée avec le chef de chantier d’une carrière de le petit Jésus marbre, elle doit composer avec le désir inconvenant d’un
employé du bureau du personnel. La mère de cet employé
est le témoin direct de cette histoire. Elle nous raconte le dans le cœur
décalage entre l’éducation des jeunes femmes urbaines et
les réalités sociales d’une industrie et de son village.
Roman
Philippe Lecat, né en 1962, est père de trois enfants. Il a
été DRH dans l’industrie et anime un cabinet de conseil
en gestion du personnel. Il est membre d’une troupe
de théâtre, « Vent du Large » qui crée des spectacles
joyeux à propos du monde de l’entreprise. Il a publié
en 2019 une pièce de théâtre, Pitié pour la DRH ! aux
éditions L’Harmattan.
Illustration de couverture :
© czgur - 123rf.com
ISBN : 978-2-343-19863-7
9 782343 198637
22 €
Rue des Écoles / Littérature
La DRH qui avait le petit Jésus
Philippe Lecat
dans le cœur
Rue des Écoles / LittératureRue des Écoles

La collection « » est dédiée à l’édition de travaux
personnels, venus de tous horizons : historique, philosophique,
politique, etc. Elle accueille également des œuvres de fiction
(romans) et des textes autobiographiques.

Déjà parus
Jeanson (Anne), Rue de Grâce, 2020.
Péroche (François), Prises de corps, 2020.
Chertier (Dominique-Jean), Petits secrets de vagabondage. Sous un ciel
d’orage, 2020.
Lozach (Marie-Jeanne), Le rendez-vous de septembre, 2020.
Praz (Narcisse), La revanche des animaux. Tragi-comédie animalière, 2020.
Mothes (Patrick), Le long chemin de Pierre, 2020.
Lagache (Sylvie), Respirer la vie, 2020.
Petit (Jean), Dissonances, 2020.
Gärtner (Martine), Bonjour Francfort, 2020.
Piot (Cyrille) et Rapini (Jean-Louis), Les contes, nouvelles et portraits des
cinquante-trois et un jours en attendant la fin du confinement, 2020.
Lardoux (Olivier), L’Autoroute ou la piste cyclable, 2020
Roger (Armance), Petits récits des fifties, 2020.



Ces douze derniers titres de la collection sont classés par ordre chronologique
en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.editions-harmattan.fr










LA DRH QUI AVAIT
LE PETIT JÉSUS DANS LE CŒUR










































© L’HARMATTAN, 2020
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.editions-harmattan.fr/

ISBN : 978-2-343-19863-7
EAN : 9782343198637 Philippe Lecat






La DRH qui avait
le petit Jésus dans le cœur



Roman





























Ouvrage du même auteur :
« Pitié pour la DRH » aux éditions de l’Harmattan.
6 Tous mes remerciements à
Sylvie Mora Halbwachs
Gisèle Cayuela
Ludi Chazalon
Corinne Isaac
Grégoire Isaac
Christiane Béchet-Beretta.

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Chapitre I.Madame Soulier
Il y a un temps pour tout, un temps pour toute chose
sous les cieux. L’Ecclésiaste.
Je suis une dame âgée. Je vais rapidement vers mes
quatre-vingttrois ans. Je ne reçois jamais de fleurs et pourtant cela me ferait bien
plaisir d’en recevoir. Je serais si heureuse de savoir qu’une personne
pense à moi. Quelle femme, même une vieille comme moi, ne serait
pas ravie de recevoir un petit bouquet ? Imaginez comme c’est bon.
Un gentil coursier sonne à votre porte et vous présente des fleurs
envoyées par un galant ! Quelque chose de simple accompagné d’un
mot tendre.
D’autres sont plus fortunées que moi. Je veux vous parler d’une
dame qui chaque année, pour son anniversaire, reçoit une
composition florale. Un arrangement au goût parfois heureux,
parfois un peu chargé, toujours avec quelques roses rouges. La
première fois qu’elle a reçu ces fleurs, elle en fut touchée et elle
remercia l’auteur du petit mot. La seconde fois, comme les suivantes,
elle se garda bien de répondre et jeta promptement le paquet.
Est-ce le rappel de son âge ? Bientôt la cinquantaine. Non.
Chaque année, depuis plus de vingt ans, ce bouquet, avec ce petit
mot : --- Joyeux anniversaire, Belinda --- lui rappelle une histoire
malheureuse de sa vie.
Cette histoire, je vais vous la raconter. Elle commence en
automne, au temps des usines et des vallées prospères.



9
Chapitre II.Bareilles
Je me suis dit : Va, essaie la joie et goûte au bonheur.
Eh bien, cela aussi n’était que vanité. L’Ecclésiaste.
Parfois les gens s’arrêtent à Bareilles. Notre bourg est sur la route
des stations de ski. Les gens ne restent pas. Ils stationnent, devant la
boulangerie Mollard, le temps d’un sandwich ou d’une chocolatine.
Parfois, ils prennent une crêpe et une bolée chez Simon qui fait aussi
hôtel, bar et restaurant.
N’en déplaise aux automobilistes, notre bourg n’est pas qu’un lieu
de passage. Il s’y passe des choses pittoresques que je vais vous
décrire.
Monsieur Simon est aimable. Son établissement est propre et les
quatorze chambres correctes. Il est le fils du maire. Pour le distinguer
de son père, tout le monde l’appelle familièrement, Simon-le-fils.
Quand un administré lui commande une bière au comptoir, il
l’interpelle :
--- Et Simon-le-fils, un demi pour moi et tu penses à mon permis
de construire, tu en parleras à ton père ?
Cela ne nous surprend pas, c’est à l’auberge que se traitent le
mieux les affaires municipales. Simon-le-père y trinque tous les soirs.
Le bourg est riche, nous percevons des taxes qui proviennent
d’une centrale électrique et de l’usine. Ces deux industries emploient
bien du monde et toutes les communes environnantes en profitent.
Depuis trente années qu’il est élu, Simon-le-père s’occupe bien de
ses administrés. Il n’hésite pas à refaire des routes, sur lesquelles peu
d’automobiles circulent. Il distribue des largesses aux nombreuses
associations de retraités. A une époque, il avait sa carte du parti. Il
ne l’a plus. Après quelques mandats où il professait sa foi
anticalotine, il projette, maintenant, de refaire complètement l’église
Saint-Georges.
11 La paroisse n’est plus servie par un curé attitré. L’édifice est un
chef-d’œuvre roman, bien abîmé par la Révolution et le départ des
Chartreux. Le clocher avait été refait du temps de son prédécesseur.
Une jolie chapelle, c’est bon pour la notoriété de Bareilles.
Simon-le-père a un objectif : faire de son bourg une ville
d’importance, peuplée et animée. C’est un politique qui a un vrai
projet de croissance. À ce propos, il me fait penser à monsieur
Doucet le patron de notre usine qui a toujours des idées de
développement pour son entreprise. Un jour, à l’auberge,
Simon-lepère a dit bien fort, pour que tous entendent :
--- Eh bien nous, bientôt, nous dépasserons les trois mille
habitants et vous savez quoi, nous aurons droit à plus de
subventions !
Ces deux-là, Doucet et le maire, s’entendent bien. La prospérité
de l’industrie, c’est la richesse du bourg. L’attractivité de Bareilles,
c’est l’attractivité de l’usine. Alors, ils travaillent de concert. Je ne suis
pas certaine que monsieur Doucet soit un homme à rechercher les
subventions. Pour cela, il regarde Simon avec condescendance.
Monsieur le maire souhaiterait que les touristes qui traversent
Bareilles deviennent une ressource. Comment faire pour les retenir
un peu ? C’est la question qu’il pose au Conseil municipal tous les
mois. Nous n’avons pas de réponse. Quelques mauvaises langues
disent qu’il veut des touristes pour remplir les lits de son auberge. Je
pense que la réfection de l’église Saint-Georges est une bonne idée.
Nous n’en avons pas d’autres.
Nous craignons que la mère Pignerol ferme un jour son épicerie.
Mais plus personne n’ose aller chez elle. Chaque client qui rentre doit
recevoir ses plaintes comme des reproches avant d’être servi. Depuis
que le père Pignerol qui était si serviable est mort, cette vieille râleuse
accuse ses clients d’assassiner le petit commerce. Mais qu’importe si
cette épicerie disparaît, nous profitons du supermarché du Vers à
quelques kilomètres en auto.
Pour nous aider à trouver des réponses, afin que nous fassions
preuve d’un peu de créativité. Monsieur le maire a organisé un petit
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séminaire de trois jours pour tout le Conseil municipal à la station de
ski d’Edenberg, à quarante minutes de route, au-dessus d’une côte
de trente-quatre lacets qui fait la joie des cyclistes.
C’est mon amie, Liliane Mollard la boulangère, de tout temps
secrétaire à la mairie, qui m’a proposé, après la mort de mon Marcel,
de m’investir un peu dans la vie municipale. Depuis une dizaine
d’années, je participe aux réunions d’élus où j’apprends bien des
choses intéressantes sur la vie du bourg. Mon rôle au Conseil
consiste essentiellement à essayer de convaincre monsieur le Maire
de donner un peu d’argent pour l’entretien de l’église Saint-Georges.
La mairie a loué un petit autocar et nous sommes partis vers
l’Hôtel des Vaches ou des Chamois, je ne sais plus. Cet hôtel est un
de ceux qui appartiennent à la famille Ortolan.
Le père Ortolan, il y a une cinquantaine d’années, avait compris
que ces fonds de vallées d’altitude comme Edenberg, où les cabanes
des alpages et les refuges des clubs alpins étaient envahis par les
skieurs, étaient de bons emplacements pour un ou deux hôtels. Il
s’entend très bien avec Simon-le-père qui, le premier à l’époque, l’a
soutenu auprès des administrations pour développer ses projets
immobiliers. La famille Ortolan est maintenant propriétaire de
quatre hôtels et de deux résidences locatives.
Nous avons été très bien reçus. Si ce n’est que, pour des questions
de budget, nous étions deux par chambre. J’étais avec Liliane qui est
bavarde comme tout et qui me fait aussi beaucoup parler. Elle me
reproche souvent d’en dire plus que je ne devrais. Nous n’avons fait
que discuter et manger durant ce séminaire. Aucune créativité n’est
venue, malgré l’apport d’un consultant très bien mis, aussi élégant
qu’un Anglais. Un copain de monsieur Doucet peut-être, mais je vais
être mauvaise langue.
Monsieur Ortolan lui-même est intervenu. Il nous a annoncé que
la station allait se transformer. La saison d’hiver devenait critique à
cause du manque de neige que l’on constate depuis quelques années.
Un groupe d’investisseurs, accompagné par plusieurs familles de la
vallée, lance de nouveaux équipements d’été. L’objectif est de faire
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venir autant de touristes l’été que l’hiver. Un immense stade de vélos
tout-terrain va être creusé dans la montagne. Il sera opérationnel en
juin, dans moins de trois ans. Cela représente des travaux
gigantesques.
En descendant les trente-quatre lacets, le chauffeur de l’autocar,
le père Carroz, un vieux de soixante-quinze ans qui a l’habitude de
transporter des touristes (on dit qu’il n’a pas le permis) nous a
demandé :
--- Oh là là, dites, les élus, vous ne pourriez pas me dégager
quelques terrains autour des anciennes carrières pour que j’installe
les engins et mes outillages…
Le maire l’aime bien, il dit qu’il faut faire travailler les entreprises
de la commune.
--- Tes outils… Bien sûr, a dit le maire… Les anciennes carrières
de marbre, bien sûr, bien sûr…
C’est ainsi qu’il a été décidé, en septembre de cette année-là, de
relancer l’exploitation du marbre. Tant pis pour les cars Carroz, ils
iront se garer ailleurs. Je m’en souviens. C’était le jour de l’arrivée de
mademoiselle Amélie Barthélemy, la directrice des ressources
humaines qui devait faire chavirer le cœur de mon fils.
Si monsieur le maire le laisse parler, l’instituteur de l’école
primaire (je ne me souviens jamais de son nom à celui-là) qui siège
aussi au Conseil pourra vous apprendre que Bareilles est situé dans
une vallée, à l’affluent de deux rivières étirées par deux massifs
calcaires, l’un jurassique, l’autre du trias. Les formidables montagnes
qui nous dominent (les touristes qui passent et ne s’arrêtent pas,
trouvent qu’elles sont écrasantes) contiennent depuis des millénaires
des roches aux coloris variés et chatoyants.
Les Romains du temps jadis sont venus exploiter et vendre notre
marbre dans tout l’Empire. Pour son Versailles, le Roi Soleil est venu
chercher notre cipolin rouge. Pour son opéra, monsieur Garnier a
choisi le vert et le beige. Notre marbre a fait le tour du monde,
jusqu’à New York où l’Empire State Building ne serait pas si haut
sans nos blocs de calcite. Le marbre taillé en cube était expédié par
14 la rivière principale, la Nive. En aval de Bareilles un petit port avait
été aménagé. C’est aujourd’hui un site archéologique qui n’intéresse
pas beaucoup Indiana Jones. La Grande Guerre a tué les derniers
carriers, scieurs et tailleurs. En 1930, après avoir expédié en
Amérique une dernière commande, les carrières sont restées à
l’abandon. Le lierre recouvre timidement ces colonnes massives.
Cela me fait penser à des menhirs délaissés, en plus avenants,
presque des cariatides plantées quelques centaines de mètres
audessus de l’usine. Certains disent qu’un jour de grand malheur, elles
nous tomberont dessus. Ils ne peuvent pas mieux dire.
Le Conseil municipal a lancé un appel d’offres et sélectionné un
exploitant. C’est un groupe industriel italien qui s’est installé après
les neiges. Il a lancé de nombreux travaux d’aménagement et tracé
des routes vers les trois carrières (aux frais du contribuable). Tout
cela crée beaucoup d’animations et de dérangements. Des ouvriers
sont arrivés, ils occupent les chambres de monsieur Simon-le-fils.
De mauvaises langues disent qu’ils se serrent à trois ou quatre par
pièce. Ah ça, je ne m’en fais pas pour monsieur Simon ; il est doué
pour les affaires.
Monsieur Doucet a assisté Simon-le-père pour la négociation de
la concession, mais il a refusé de prendre des parts dans l’affaire.
Nous avons été un peu surpris par ses réserves. Le marbre, cela va
payer, c’est un produit de luxe. Pourquoi cet homme qui a réussi et
dont les intuitions commerciales sont respectées ne s’est-il pas
engagé ?
L’entreprise de monsieur Doucet s’appelle la Société
Métallurgique de Bareilles. Il a gardé le nom et l’acronyme SMB.
Nous avons une belle usine dont nous sommes tous fiers. Elle est
un fleuron de la métallurgie depuis des siècles. Mon
arrière-grandmère a vendu un champ de luzerne pour l’extension des ateliers de
finissage aux prédécesseurs de monsieur Doucet et mon grand-père
livrait du charbon pour les fours. Mon père y était forgeron et mon
mari est mort au laminoir, écrasé par un cylindre.
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Par un de ces coups de génie commerciaux qui par miracle
décident du développement d’une industrie, notre entreprise est
maintenant la spécialiste de la conception et de la fabrication de
ressorts de toutes tailles. Ces petits et grands morceaux de métal
composés d’alliages raffinés et précieux sont vendus dans toute
l’Europe et même au-delà.
Le patron, monsieur Doucet, a su prendre il y a vingt ans ce virage
stratégique qui assure aujourd’hui la prospérité de notre vallée. Pour
cela il est admiré par tous.
Monsieur Doucet a un compagnon, monsieur Ruaz. Ils habitent
tous deux une vaste maison, un peu à l’écart, en aval du bourg, là où
la vallée commence à s’élargir. Cette demeure discrète est liée aux
origines de l’usine. On dit qu’elle a été construite par les Pères
chartreux qui les premiers ont développé des forges dans ce coin de
vallée. Le monastère initial est devenu une gentilhommière pour
vieux garçons.
Monsieur Ruaz est très discret. Il prend le train le matin pour le
chef-lieu et il rentre le soir. Il s’absente parfois plusieurs jours pour
son travail. Il n’est pas de la vallée. Il ne vient jamais chez Simon
l’aubergiste. Je l’ai longtemps soupçonné d’œuvrer dans la
confection car il est toujours très bien mis. Je vous en parlerai un peu
plus tard : il est pilote de ligne.
Il y a bien du monde dans cette usine. Le parking est souvent
bourré d’automobiles. Comme dit monsieur Fressoz qui contrôle les
finances de l’entreprise :
--- Pas la peine d’avoir des tableaux d’effectifs sophistiqués, si le
parking déborde, c’est qu’il y a trop d’employés.
Pour s’occuper de tout ce monde, le président Doucet a décidé
d’embaucher une directrice des ressources humaines.
Les gens n’avaient jamais vu de DRH auparavant. Monsieur
Doucet n’a pas expliqué ce qu’elle allait faire. C’est elle qui l’a dit.
Bon, je n’y étais pas, mais, en gros, cela s’est passé comme ça. C’est
Jacqueline qui me raconte souvent les histoires de l’usine. Elle a des
hautes fonctions et sait des tas de choses.
16 Dans les deux journées de son arrivée, mademoiselle Barthélemy,
a réuni les directeurs, elle leur a annoncé, bien droite, debout devant
la table, comme une maîtresse sur son estrade :
--- Je suis la DRH, toutes les questions concernant le personnel
doivent m’être rapportées. C’est moi qui prendrai les décisions en la
matière.
Monsieur Doucet était à côté d’elle, il souriait. Les directeurs
n’ont rien dit.
--- Vous n’avez pas de question ? A-t-elle demandé d’une petite
voix soudain moins assurée. C’est que les cinq directeurs
contemplaient distraitement sa poitrine. Jacqueline, elle ne loupe
rien.
Ensuite, elle a réuni les cadres et les chefs. Monsieur Doucet était
toujours à côté d’elle. Il souriait. Elle a dit :
--- Avant de rapporter tout problème humain à votre hiérarchie,
vous devez m’en parler d’abord. C’est à moi d’apprécier les situations
humaines. Si vous avez des questions n’hésitez pas, je suis à votre
disposition.
Les personnes autour de la table, plus polies et intimidées que les
directeurs, baissaient les yeux et regardaient ses jambes.
Ils sont sortis et Jacqueline a fait venir les syndicalistes en salle de
réunion. Ils étaient beaucoup moins disciplinés et respectueux que
les directeurs, les cadres et les chefs, même s’ils étaient moins
nombreux. C’est eux qui ont commencé à parler. Ils se sont étonnés
de l’absence de leur président.
--- Tiens c’est exact, il n’est pas là, a confirmé mademoiselle
Barthélemy, surprise.
Ils ont demandé si elle pouvait répondre à leurs dernières
revendications. Très assurée, elle a dit oui, dès la semaine prochaine.
Elle était contente car ceux-là la fixaient dans les yeux.
Notre tour pour les présentations est venu. Je dis : nous, car
parfois j’ai l’impression d’y être. Il y avait mon Kevin qui est
responsable de la paie (c’est mon petiot ; il me raconte beaucoup de
choses, mais pas tout), monsieur Fixt le responsable des moyens
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généraux et de la sécurité, madame Depraz l’assistante sociale,
mademoiselle Ruche la stagiaire, qui aide Kevin sur son nouveau
système de paie et tous les autres employés sans importance.
Monsieur Doucet n’était pas là.
Personne ne l’a écoutée. Nous regardions ses yeux gentils et
confiants, son petit nez retroussé. Nous nous laissions bercer par sa
voix un peu cristalline. Nous sentions bien que nous avions trouvé
mieux qu’une DRH, nous avions trouvé une princesse. C’est comme
cela qu’il a ressenti cette dame, mon Kevin. Elle était restée debout,
les employés étaient assis autour de la grande table de réunion, elle
tournait, légère, autour des participants, regardant chacun avec
bienveillance, souriante et céleste, elle semblait ne pas toucher le sol
en marchant. Un léger foulard de soie, vert à pois blancs, flottait sur
ses épaules. Kevin Soulier tremblait en l’écoutant.
----------
Parlons de mon fils. Il a une trentaine d’années. Je n’aime pas fêter
ses anniversaires, cela me vieillit. Il habite à la maison. Il a beaucoup
de copains et de copines au bourg et à l’usine. Tout le monde l’aime
bien parce qu’il est gai et chante dans les fêtes. Il a un bon fond, il
est toujours gentil avec moi, sérieux et serviable. Je suis fière de lui.
Après l’accident de mon mari, il a été embauché à l’usine. Il avait
dixneuf ans quand son père est mort ; je n’avais plus que lui. Il revenait
du service militaire où il avait appris à conduire des autos et des
camions. Pendant ses premières années, il manutentionnait les
produits avec un chariot élévateur. Il était rapide, mais pas très adroit.
Alors, monsieur Castaing, le chef de la production, l’a envoyé à la
comptabilité fournisseurs pour saisir les factures à payer, mais Kevin
n’est pas très à l’aise avec les chiffres, c’est un littéraire, un poète je
dirais. Il écrivait des chansons quand il avait quinze ans et les
fredonnait accompagné de sa guitare. Maintenant, il fait la paie des
employés. Paraît qu’il ne s’en sort pas si mal. Depuis une paire
d’années, une jeune stagiaire l’assiste. Ils s’entendent bien. J’aimerais
bien qu’il me ramène une bonne amie à la maison. Pourquoi pas cette
stagiaire, mademoiselle Ruche ? Je lui dis parfois. Mais alors, elle me
l’enlèvera ! Mais bon, c’est la loi naturelle, comme dit Liliane. La
18 Liliane parlons-en ! Avec son fils, Justin, elle est ravie qu’il lui ramène
des jeunes filles à la maison. Elles tournent, jamais les mêmes, et cela
ne la dérange pas de partager son petit-déjeuner. Ce n’est pas un
tombeur, Justin, il rend service. Cela convient bien à sa mère et
comme cela, elle se le garde rien que pour elle. Alors, Liliane, je ne
sais pas trop de quelle loi naturelle elle parle… Revenons à la DRH.
----------
C’est la première impression qui compte. Mademoiselle
Barthélemy en a laissé une, particulière, à l’occasion de ses
présentations successives auprès du comité de direction, de
l’encadrement, des représentants du personnel et des employés du
bureau du personnel.
La timidité, l’envie de bien faire, le besoin de se faire discrète et
d’observer chacun, tout cela, elle l’a dissimulé derrière un immense
sourire et quelques paroles un peu sèches :
--- C’est moi qui décide, désormais, pour les situations humaines.
Ce n’est pas très adroit d’annoncer ainsi sa fonction. C’est une
prise de pouvoir. Toutes les questions sont humaines, même le choix
d’un boulon de dix plutôt qu’un boulon de huit. Les décisions des
services techniques devront-elles lui être soumises ? Mais ce sourire
démesuré, si doux, si apaisant, restera dans le cœur de tous ceux qui
l’ont vu ces journées-là. Nul ne se souvient de ce qu’elle a dit. Tous
ceux qui la verront par la suite le confirmeront, mademoiselle
Barthélemy, c’est d’abord un sourire.
--- Quand elle nous a dit « je compte sur vous » nous sommes
sortis de notre torpeur et sous l’autorité de son petit nez, nous
sommes retournés au travail m’a dit Kevin tout pâle. Il était très ému,
en rentrant, le soir de l’arrivée de la demoiselle Barthélemy.
Au bout du compte, personne n’avait encore compris à quoi sert
une DRH, mais chacun était content. D’aucuns trouvaient qu’elle
avait une jolie voix, d’autres de longues jambes. Elle avait la taille
bien faite, un sourire charmant et une présence. Une présence,
comme l’on dit des actrices de cinéma.
19
Qui aurait prévu que cet ange, élégant dans son tailleur souple et
bien coupé, allait faire le bonheur et le malheur de mon Kevin ?
20 Chapitre III.Mademoiselle Barthélemy
Ne te presse pas d’ouvrir la bouche, que ton cœur ne se
hâte pas de parler à Dieu, car Dieu est au ciel, et toi, sur
la terre. Donc, que tes paroles soient rares. L’Ecclésiaste.
Jacqueline était là quand monsieur Doucet, profitant de ce
moment de calme en fin de journée à l’heure où toutes les secrétaires
et les employés de basses conditions étaient partis, livra quelques
informations à ses plus proches collaborateurs :
--- Alors la demoiselle Barthélemy ? Comment la trouvez-vous,
elle n’est pas mal, n’est-ce pas ? Oui, elle est jolie, c’est un atout dans
ce métier. C’est comme pour les commerciaux, il vaut mieux qu’ils
portent beau pour bien vendre. Eh bien, les RH c’est pareil, pour
vendre la direction aux employés, pour négocier avec les
représentants du personnel, de jolis yeux verts valent mieux que des
yeux de cochon. Pardon Messieurs, je me permets de plaisanter…
Comprenez que vous, vous n’avez rien à vendre, juste à commander.
Des pousse-bougnoules, voilà ce que nous sommes essentiellement
en production ! Ne soyez pas vexé Castaing, moi aussi j’ai des yeux
de cochon. Bon, vous l’avez trouvée comment ? Vous ne dites rien !
Castaing me l’a recommandée. Il a fait sa connaissance alors qu’il
travaillait chez son père. Tous ceux qui ont fait les Arts et Métiers se
souviennent de Jacques Barthélemy. Eh bien, c’est sa fille. Avant sa
faillite, Jacques Barthélemy a eu le temps de faire six enfants. Elle est
la seconde. Elle m’a raconté tous ses étés passés dans l’usine du papa.
Elle a tout fait, la compta, le personnel, l’administration des ventes
et puis, surtout, elle a travaillé en atelier. Elle sait ce qu’usiner veut
dire, elle sait ce que c’est qu’un tour, elle sait changer un outillage.
C’est une fille de terrain, c’est ce qu’il nous faut. Vous la trouvez bien
jeune ? Allons Guesch, vous allez vers les combien déjà ?
Cinquantequatre ans ? Bigre, n’est-ce pas un peu vieux pour un directeur
commercial, cinquante-quatre ans ? Il faudra en reparler. Elle en a
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vingt-sept, c’est un bel âge. Elle est célibataire. Elle ne tardera pas à
nous présenter un candidat. Hé oh ! Pas d’histoire messieurs ! Je
vous rappelle que les histoires de cœur et de fesses sont interdites à
tous les membres du comité de direction et à tous les cadres dans un
rayon de trente kilomètres autour de l’usine. Souvenez-vous : j’ai dû
virer Radiguet, le chef du bureau d’études, qui sautait une stagiaire le
soir entre deux planches à dessin. Et pourtant Radiguet c’était un
bon chef de projet. Je ne plaisante pas avec cela. Les affaires
sentimentales, c’est la mort des boutiques. Mais revenons à Amélie
Barthélemy, oui, c’est son prénom. Elle a un bon CV. Un bac
scientifique, deux années de prépa en hypokhâgne et khâgne. Cela
signifie Messieurs les ingénieurs, qu’elle sait écrire français. Ce n’est
pas le cas pour certains d’entre vous, je vous le rappelle. Bon, elle n’a
pas été reçue à l’École Normale, mais elle est allée quatre années sur
les bancs de l’Université. Elle a étudié la gestion, le commerce et les
ressources humaines.
Elle n’a fait qu’une erreur : rentrer dans l’usine de papa après son
diplôme. Il faut toujours aller faire ses armes ailleurs. Et pourtant,
elle a commencé par le plus dur. À peine rentrée aux établissements
Barthélemy & Lure, paf ! Deux mois après, l’entreprise dépose le
bilan. Deux à trois années de redressement judiciaire. Castaing a bien
connu Jacques Barthélemy, un homme d’honneur, un vrai
gentilhomme épris de valeurs et de principes qui, non content de
tout faire pour rembourser ses créanciers, a tout fait pour recaser son
personnel. Pendant près de trois ans, Amélie et son père ont reçu
chacun de leurs deux-cent-trente-sept employés et ils se sont
personnellement bougés pour les placer. Pour certains, ce fut facile.
Les plus compétents ont vite filé. D’autres sont partis avec les
machines reprises par leurs concurrents. Ce bon Barthélemy,
comment pouvait-il se redresser si l’outil de travail fichait le camp
avec ceux qui savaient le faire fonctionner ? Mais non, il était content
pour les gens, il disait : tant mieux pour eux ! Je suis ravi que mes
installations servent encore même si mes concurrents en profitent !
Vous connaissez la réputation des machines spéciales, conçues par
lui et son bureau d’études. Elles valaient une fortune. Trois sont
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parties en Allemagne, c’est vous dire !! C’est quoi le drame de
Barthélemy ? C’est que c’est un bon chrétien et un ingénieur
talentueux. Il a le goût du travail bien fait. Des beaux équipements
pilotés par des professionnels aguerris qui font des beaux produits
que personne ne sait vendre ! Eh bien messieurs je vous le dis, ces
types-là, malgré tout le respect que l’on doit leur porter, c’est une
catastrophe pour le compte de résultats d’une entreprise. Dites-moi,
Guesch, vous qui êtes heu… Laïque, ce n’est pas vous qui allez me
contrarier…
--- Ce qui est important pour nous à la SMB, c’est de vendre nos
produits à nos clients au meilleur prix, le reste c’est de la littérature…
Je ne le répéterai jamais assez, Messieurs, le succès repose sur des
principes simples et… Alors, Castaing, avez-vous quelque chose à
rajouter sur votre protégée ?
Castaing a répondu :
--- Elle va beaucoup nous apporter. J’ai bien connu son père, j’ai
commencé ma carrière d’ingénieur chez lui. Il m’a confié des
responsabilités de production et il m’a formé. Nous sommes tous
deux des Arts et Métiers. Vous le savez tous, monsieur Barthélemy
est plus qu’un chef d’entreprise, c’est un modèle d’homme. Toujours
proche du personnel, attentif à sa dignité, souhaitant lui permettre
de s’épanouir dans le travail, voulant lui permettre de grandir et
d’évoluer, de maîtriser des compétences nouvelles…
Doucet le coupa :
--- Allons Castaing, vous nous ennuyez avec vos paroles de
boyscout… Ah laissez-moi deviner, il était votre chef de meute quand
vous étiez louveteau, c’est ça… Bon, soyons clairs, que l’on ne se
méprenne pas. Je respecte toutes les convictions, surtout les plus
sociales car bien mises en œuvre elles nous permettent d’avoir la paix
au travail. La paix dans les ateliers, le calme dans les fabriques, c’est
la recette du bon résultat… N’est-ce pas messieurs ?
Voilà pour l’instant ce que nous savions de cette jeune femme.
À ce moment du récit, il me semble que je dois m’étendre un peu
sur monsieur Doucet et les autres membres du comité de direction.
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