La Huitième Couleur

La Huitième Couleur

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288 pages

Description

Dans une dimension lointaine et passablement farfelue, un monde se balade à dos de quatre éléphants, eux-mêmes juchés sur la carapace de la Grande Tortue... Oui, c’est le Disque-monde... Les habitants de la cité d’Ankh-Morpork croyaient avoir tout vu. Et Deuxfleurs avait l’air tellement inoffensif, bonhomme chétif, fidèlement escorté par un Bagage de bois magique déambulant sur une myriade de petites jambes. Tellement inoffensif que le Patricien avait chargé le calamiteux sorcier Rincevent de sa sécurité dans la cité quadrillée par la Guilde des Voleurs et celle des Assassins ; mission périlleuse et qui devait les conduire loin : dans une caverne de dragons ; peut-être jusqu’au rebord du Disque. Car Deuxfleurs était d’une espèce plus redoutable qu’on ne l’imaginait : c’était un touriste... À la lumière de l’octarine, la huitième couleur, celle de la magie, découvrez l’univers fantastique et cocasse de Terry Pratchett.


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Date de parution 12 novembre 2012
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EAN13 9782367930343
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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TERRYPRATCHETT
LA HUITIÈME COULEUR
LES ANNALES DU DISQUE-MONDE
TRADUIT DE L’ANGLAIS PAR PATRICK COUTON
L’ATALANTE Nantes
PROLOGUE
Dans un ensemble lointain de dimensions récupérées à la casse, dans un plan astral nullement conçu pour planer, les tourbillons de brumes stellaires frémissent et s’écartent… Voyez… La tortue la Grande A’Tuin apparaît, elle fend d’une brasse paresseuse l’abîme interstellaire, ses membres pesants recouverts d’un givre d’hydrogène, son antique et immense carapace criblée de cratères météoritiques. De ses yeux vastes comme des océans, encroûtés de chassie et de poussière d’astéroïdes, Elle fixe le But Ultime. Dans son cerveau plus grand qu’une ville, avec une lenteur géologique, Elle ne songe qu’au Fardeau. Une bonne partie du fardeau est évidemment due à Bérilia, Tubul, Ti-Phon l’Immense et Jérakine, les quatre éléphants géants dont les larges épaules bronzées par les étoiles soutiennent le disque du Monde que la longue cataracte enguirlande sur son vaste pourtour et que surplombe le dôme bleu layette des Cieux. L’astropsychologie n’est toujours pas parvenue à établir à quoi ils pensent. L’existence de la Grande Tortue restait du domaine de l’hypothèse jusqu’au jour où Krull, un petit royaume cachottier dont les montagnes les plus proches du Bord saillent au-dessus de la Grande Cataracte, conçut un système de portique et de poulie à la pointe de son rocher le plus à pic et fit descendre plusieurs observateurs par-dessus le Rebord dans un vaisseau de cuivre aux hublots de quartz afin qu’ils regardent par-delà les voiles de brume. Une fois remontés au bout de leur long pendoir par d’immenses équipes d’esclaves, les premiers astrozoologistes furent en mesure de fournir maints renseignements sur la conformation et la nature d’A’Tuin et des éléphants, mais qui ne répondaient pourtant pas aux interrogations fondamentales sur la nature et le but de l’Univers. Par exemple, quel était le sexe d’A’Tuin ? Cette question vitale, affirmaient les zoologistes avec une autorité croissante, resterait sans réponse tant qu’on n’aurait pas construit un portique plus grand et plus puissant permettant de lâcher un vaisseau dans l’espace profond. En attendant, ils ne pouvaient qu’émettre des conjectures sur le cosmos révélé. Par exemple, une théorie avançait qu’A’Tuin venait de nulle part pour se rendre nulle part, indéfiniment, d’une brasse uniforme, ou reptation continue. Une théorie populaire chez les universitaires. Une autre, qui avait la faveur de la religion, voulait qu’A’Tuin se déplace de Son Lieu de Naissance vers l’Heure du Frai, à l’image de toutes les étoiles du ciel, elles aussi manifestement transportées à dos de tortues géantes. A l’arrivée, elles s’accoupleraient dans une étreinte brève et passionnée, une seule et unique fois, et de cette union fougueuse naîtraient de nouvelles tortues qui véhiculeraient une nouvelle série de mondes. On connaissait cette hypothèse sous le nom de théorie du Big Bang, ou de la Grande Secousse. Voilà comment un jeune cosmochélonologiste de la faction de la Reptation Continue, alors qu’il testait un nouveau télescope grâce auquel il espérait mesurer l’albédo précis de l’œil droit de la Grande A’Tuin, fut en cette soirée mémorable le premier observateur extérieur à voir, dans la direction du Moyeu, s’élever la fumée de l’embrasement qui ravageait la plus ancienne cité du monde.
Plus tard le même soir, absorbé par ses études, il avait déjà tout oublié de l’événement. Ce fut pourtant lui le premier. Il y en eut d’autres…
PREMIÈRE PARTIE Couleur de magie
L’incendie grondait dans la cité géminée d’Ankh-Morpork. Lorsqu’il lécha le quartier des Mages il flamboya dans les tons bleus et verts parfois émaillés des lueurs étranges de la huitième couleur, l’octarine ; lorsque ses flammes de tête s’infiltrèrent dans les cuves et dans les réserves d’huile le long de la rue des Marchands, il progressa par une succession d’explosions et de fontaines ardentes ; dans les rues des parfumeurs il dégagea une odeur suave ; lorsqu’il s’en prit aux bottes d’herbes sèches et rares emmagasinées chez les maîtres apothicaires, il fit perdre la raison à la population qui se mit à parler avec Dieu. Tout le centre de Morpork était désormais livré aux flammes, et les citoyens plus riches et plus honorables d’Ankh, sur la rive d’en face, affrontaient bravement la situation en démolissant frénétiquement les ponts. Mais déjà, à Morpork, les bateaux à quai — chargés de grain, de coton, de bois d’œuvre et calfatés au goudron — flambaient joyeusement puis, leurs amarres réduites en cendres, fendaient le fleuve Ankh avec la marée descendante et dérivaient vers la mer telles des lucioles en train de se noyer, mettant au passage le feu aux palais et pavillons riverains. N’importe comment, des étincelles poussées par le vent atterrissaient loin sur l’autre rive dans des jardins retirés ou des cours de fermes reculées. La fumée du feu de joie s’élevait à des kilomètres de hauteur, en une colonne noire sculptée par le vent, visible de partout sur le Disque-monde. Il faisait sûrement grosse impression depuis le sommet d’une colline fraîche et sombre, distante de quelques lieues, où deux silhouettes regardaient le spectacle avec grand intérêt. La plus grande mâchonnait une cuisse de poulet, appuyée sur une épée à peine plus courte qu’un homme de taille normale. Sans l’impression d’intelligence méfiante que dégageait l’individu, on aurait pu le prendre pour un barbare des terres désolées du Moyeu. Son compère, beaucoup plus petit, était enveloppé de la tête aux pieds dans une cape brune. Plus loin, quand l’occasion se présentera, on constatera qu’il se déplace avec une légèreté toute féline. Le tandem n’avait guère échangé plus d’une parole au cours des vingt dernières minutes, à l’exception d’une discussion brève et non aboutie sur l’origine d’une explosion particulièrement violente que l’un attribuait à l’entrepôt des huiles et l’autre à l’atelier de l’enchanteur Kerible. Il y avait de l’argent en jeu. Le plus grand finit de ronger son os et le jeta dans l’herbe avec un sourire triste. « Toutes ces petites ruelles qui partent en fumée… dit-il. Je les aimais bien, moi. — Toutes ces maisons pleines de trésors », fit le petit. Il ajouta d’un air songeur : « Je me demande si ça brûle, les pierres précieuses. Paraît que ça ressemble au charbon. — Tout cet or qui fond et qui dégouline dans les caniveaux, reprit le grand en l’ignorant. Et tout ce vin qui bout dans les fûts. — Il y avait des rats, remarqua son compagnon en cape brune. — Il y avait des rats, c’est vrai. — Faisait pas bon y rester en plein été. — C’est vrai aussi. Quand même, on ne peut pas s’empêcher de ressentir un… enfin, un petit… » Sa voix mourut, puis sa figure s’illumina. « On devait huit pièces d’argent au vieux Fredor, à la Sangsue Ecarlate », ajouta-t-il. Le plus petit opina. Ils restèrent un moment silencieux tandis qu’une nouvelle série d’explosions traçait une ligne rouge dans un quartier jusque-là obscur de la plus grande cité du monde. Puis le plus grand bougea. « Fouine ?
— Oui ? — Je me demande qui a allumé tout ça ? » Le petit spadassin connu sous le nom de la Fouine ne répondit pas. Il observait la route dans la lumière rougeoyante. Peu de gens l’empruntaient depuis que la porte de Déosil s’était écroulée, parmi les premières, dans une pluie de braises chauffées à blanc. Mais maintenant deux cavaliers la remontaient. Les yeux de la Fouine, toujours plus perçants dans l’obscurité et le demi-jour, distinguèrent les silhouettes de deux hommes à cheval suivis d’une espèce d’animal court sur pattes. Sûrement un riche marchand qui prenait la fuite avec toutes les richesses que ses mains fébriles avaient pu rafler. Voilà ce que la Fouine dit à son compagnon, lequel soupira. « Le statut de voleurs de grand chemin nous va mal, fit le barbare, mais comme tu dis, les temps sont durs et aucun lit douillet ne nous attend ce soir. » Il changea sa prise sur l’épée et, alors que le cavalier de tête se rapprochait, s’avança sur la route, la main levée et la figure fendue d’un sourire soigneusement calculé pour rassurer et menacer à la fois. « Pardonnez-moi, monsieur… » commença-t-il. Le cavalier tira sur les rênes de sa monture et repoussa son capuchon. Le grand malandrin vit un visage marbré de brûlures superficielles et ponctué de touffes de poils roussis, restes d’une barbe. Même les sourcils avaient disparu. 1 « Fous le camp, lâcha le visage. T’es Bravd l’Axlandais , c’est ça ? » Bravd eut conscience d’avoir bêtement perdu l’initiative. « Va-t-en, tu veux ? fit le cavalier. Je n’ai pas le temps, vu ? » Il jeta un coup d’œil à la ronde et ajouta : « Et c’est valable aussi pour ton acolyte pouilleux qui se fourre tout le temps dans les coins d’ombre et qui se cache sûrement quelque part. » La Fouine surgit près du cheval et regarda attentivement la silhouette débraillée. « Eh, c’est Rincevent le mage, non ? lança-t-il d’un ton ravi tout en archivant dans sa mémoire la description que l’homme venait de faire de lui, en vue d’une vengeance à déguster froide. Il me semblait bien avoir reconnu la voix. » Bravd cracha par terre et rengaina son épée. Ça ne valait presque jamais le coup de se colleter avec les mages, ils se promenaient rarement avec des richesses dignes de ce nom. « Il fait drôlement le malin pour un mage traîne-ruisseau, marmonna-t-il. — Vous n’y êtes pas du tout, fit le mage d’une voix lasse. Vous me flanquez tellement la frousse que j’ai l’épine dorsale comme de la gelée ; je souffre en ce moment d’un excès de terreur. Mais si vous me laissez le temps de récupérer, je vous offrirai une peur plus à propos. » La Fouine montra du doigt la ville en flammes. « T’es passé là-dedans ? » demanda-t-il. Le mage se frotta les yeux d’une main à vif toute rouge. « J’y étais quand le feu s’est déclaré. Vous le voyez, lui ? Là-bas ? » Il désigna dans son dos, plus loin sur la route, son compagnon de voyage qui se rapprochait en dépit d’un style de monte qui lui imposait de vider les arçons toutes les cinq secondes. « Et alors ? fit la Fouine. — C’est lui le responsable », répondit simplement Rincevent. Bravd et la Fouine observèrent la silhouette qui sautillait maintenant sur la route à cloche-pied, l’autre pied dans un étrier. « Incendiaire, hein ? lâcha enfin Bravd. — Non, répondit Rincevent. Pas précisément. Disons seulement que si le chaos absolu se traduisait par la foudre, ce gars-là serait du genre à rester debout en haut
d’une colline, en armure de cuivre mouillée, et à brailler : “Tous les dieux sont des salauds.” Vous avez à manger ? — On a du poulet, dit la Fouine. En échange d’une histoire. — Comment il s’appelle ? voulut savoir Bravd qui avait tendance à prendre du retard dans les conversations. — Deuxfleurs. — Deuxfleurs ? répéta Bravd. Drôle de nom. — S’il n’y avait que ça, fit le mage en mettant pied à terre. Du poulet, tu dis ? — A la diable », précisa la Fouine. Rincevent gémit. « J’y pense, reprit la Fouine en claquant des doigts, on a entendu une très grosse explosion il y a… oh, à peu près une demi-heure… — C’était l’entrepôt des huiles qui sautait », expliqua Rincevent qui grimaça au souvenir de la pluie ardente. La Fouine se retourna et sourit, l’air d’attendre, à l’adresse de son compagnon qui grogna et lui tendit une pièce tirée de sa bourse. Puis un cri s’éleva sur la route avant de s’interrompre soudain. Rincevent ne leva pas les yeux de son poulet. « Entre autres choses, il ne sait pas monter à cheval », dit-il. Puis il se raidit comme assommé par un souvenir brutal, lâcha un glapissement bref de terreur et se précipita dans l’obscurité. Lorsqu’il revint, le dénommé Deuxfleurs lui pendait mollement sur l’épaule. Petit et malingre, il était très curieusement vêtu d’une culotte coupée aux genoux et d’une chemise aux couleurs si violemment incompatibles que l’œil délicat de la Fouine s’en offusqua, même dans la pénombre. « Rien de cassé, à première vue », dit Rincevent. Il soufflait comme un bœuf. Bravd lança un clin d’œil à la Fouine et voulut aller étudier de plus près la forme qu’ils prenaient pour un animal de bât. « Tu ferais mieux de laisser tomber, dit le mage sans interrompre son examen de Deuxfleurs inconscient. Crois-moi. Un pouvoir le protège. — Un sortilège ? demanda la Fouine en s’accroupissant. — No-on. Mais une espèce de magie, d’après moi. Pas du type habituel. Je veux dire, c’est une magie qui peut changer l’or en cuivre mais en même temps ça reste de l’or, qui enrichit les gens en détruisant leurs biens, qui permet au faible de marcher sans crainte au milieu des voleurs, qui passe à travers les portes les plus solides pour soutirer les trésors les mieux gardés. Elle me tient en ce moment — je suis obligé de suivre ce fou bon gré mal gré et d’éviter qu’on lui fasse du mal. Elle est plus forte que toi, Bravd. Elle est même, à mon avis, plus rusée que toi, la Fouine. — Tu l’appelles comment, alors, cette puissante magie ? » Rincevent haussa les épaules. « Dans notre langue, ça donne :son-réfléchi-d’esprits-souterrains. Vous avez du vin ? — Tu sais sûrement que je me défends plutôt bien question magie, dit la Fouine. Pas plus tard que l’année dernière, assisté de mon ami que tu vois là, j’ai soulagé l’archimage d’Ymitury, connu pour son pouvoir, de son bourdon, de sa ceinture de pierres de lune et de sa vie, à peu près dans cet ordre. Ça ne me fait pas peur, ton son-réfléchi-d’esprits-souterrains. Malgré tout, ajouta-t-il, tu éveilles ma curiosité. Et si tu m’en disais plus ? » Bravd regarda la forme sur la route. Elle s’était rapprochée et il la vit plus distinctement dans la lumière d’avant l’aube. Il aurait juré que c’était… « … un coffre sur pattes ? fit-il. — Je vais vous expliquer, dit Rincevent. Si j’ai du vin, s’entend. » De la vallée monta un grondement suivi d’un chuintement. Un citoyen plus avisé que les autres avait ordonné la fermeture des grandes écluses de l’Ankh à la sortie de la cité double. Privé de son issue habituelle, le fleuve avait débordé de son lit et déferlait
dans les rues embrasées. Bientôt, le continent de feu se réduisit à un chapelet d’îlots dont chacun rapetissa à mesure que progressait la marée sombre. Et de la cité de fumées et d’émanations s’éleva un nuage de vapeur brûlante qui masqua les étoiles. La Fouine se dit qu’il ressemblait à une espèce de champignon noir.
La cité double d’Ankh la fière et de Morpork la putride, dont toutes les autres villes du temps et de l’espace ne sont, comme qui dirait, que de vulgaires reflets, a subi nombre d’assauts au cours de son histoire à la fois longue et mouvementée, et elle s’est toujours relevée pour reprendre son essor. Aussi, l’incendie — et son inondation subséquente, laquelle détruisit tout ce qui n’était pas inflammable et ajouta à la liste des soucis des survivants une diarrhée particulièrement nauséabonde —, l’incendie, donc, n’en marqua pas la fin. Il fut plutôt comme une ponctuation embrasée, une virgule de charbon ardent, ou un point-virgule salamandre, dans une histoire ininterrompue. Quelques jours avant ces événements, un bateau remontait l’Ankh avec la marée de l’aube et venait s’amarrer, parmi beaucoup d’autres, dans le dédale de pontons et de quais qui encombraient la rive de Morpork. Il transportait une cargaison de perles roses, de cerneaux galactophores et de pierre ponce, quelques lettres officielles pour le Patricien d’Ankh et un passager. C’est le passager qui avait attiré l’attention de Colinmaille l’Aveugle, un des mendiants du service du matin sur le quai des Perles. Il donna un coup de coude dans les côtes de Wa l’Eclopé et pointa le doigt sans un mot. L’étranger se tenait à présent sur le quai et regardait sur la passerelle plusieurs matelots qui s’échinaient à descendre un gros coffre cerclé de cuivre. Un autre homme, visiblement le capitaine, était à côté de lui. Le marin donnait l’impression — chaque fibre nerveuse du corps de Colinmaille l’Aveugle lui hurlait l’information dans le cerveau, des fibres que même une toute petite quantité d’or impur faisait vibrer à cinquante pas —, l’impression d’un veinard qui s’attend à un enrichissement imminent. De fait, une fois le coffre déposé sur les pavés, l’étranger plongea la main dans une bourse, et une pièce étincela. Plusieurs pièces. De l’or. Colinmaille l’Aveugle, le corps parcouru de vibrations comme une baguette de coudrier en présence d’eau, siffla tout bas. Puis il flanqua un autre coup de coude à Wa qui comprit et détala par une ruelle voisine vers le cœur de la ville. Lorsque le capitaine remonta à bord, abandonnant le nouvel arrivant vaguement désemparé sur le quai, Colinmaille l’aveugle rafla sa sébile et traversa la rue, l’air patelin mais l’œil avide. A sa vue, l’étranger se mit à farfouiller fébrilement dans sa bourse. « Bien le bonjour, monseigneur », commença Colinmaille l’Aveugle qui leva la tête et se retrouva nez à nez avec quatre yeux. Il se retourna pour s’enfuir. « ! » fit l’étranger en lui attrapant le bras. Colinmaille avait conscience que les matelots accoudés au bastingage se moquaient de lui. En même temps, ses sens hautement spécialisés détectaient une fragrance étouffante d’argent. Il se figea. L’étranger le lâcha et feuilleta rapidement un petit livre noir qu’il avait tiré de sa ceinture. Puis il prononça : « Banjour. — Quoi ? » fit Colinmaille. L’homme parut dérouté. « Banjour ? répéta-t-il, plus fort que nécessaire et avec tant d’application que le mendiant entendit cliqueter les voyelles qui tombaient en place. — Banjour toi-même », riposta Colinmaille. L’étranger se fendit d’un grand sourire et farfouilla encore dans sa bourse. Cette fois, sa main ressortit une grosse pièce d’or.