La Louve et la croix

La Louve et la croix

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Livres
384 pages

Description

« Vif et viscéral, sombre et délicieux, ce roman m’a tenu en haleine du début à la fin. »
George R.R. Martin, l’auteur de la saga Le Trône de fer

An de grâce 1221.

Au cœur des sombres forêts des Carpates, frère Semyon von Kassel, chevalier de l’ordre de l’Hôpital Sainte-Marie-des-Allemands de Jérusalem, court comme s’il avait le diable aux trousses. Une bête monstrueuse, mi-homme mi-loup, a décimé ses compagnons.

Grâce à lui, l’Église va en faire une arme à son service: les chevaliers Teutoniques recueillent et dressent clandestinement ces terrifiantes créatures pour terroriser les païens.

Or l’un de ces loups-garous, une fille nommée Lilly, réussit à s’échapper et trouve refuge auprès d’un jeune paysan qui fera tout pour la protéger des Templiers... mais aussi d’elle-même. Car la sauvagerie du meurtre est la seule vie que Lilly ait jamais connue et si le jeune homme ne parvient pas à percer les ténèbres de son âme, il sera sa prochaine victime...


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Informations

Publié par
Date de parution 15 juillet 2015
Nombre de lectures 15
EAN13 9782820513137
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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S.A. Swann
La Louve et la Croix
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Nine Cordier
Milady
Ce livre est dédié à Michelle, mon épouse, pour m’avoir soutenu…
PRÉLUDE
AN DE GRÂCE 1221 Au cœur des sombres forêts du Burzenland qui s’étendent au sud des Carpates, frère Semyon von Kassel, chevalier de l’ordre de l’Hôpital Sainte-Marie-des-Allemands de Jérusalem, courait comme s’il avait le diable à ses trousses. Sa cotte de mailles était constellée de boue, ses cheveux et sa barbe hérissés de feuilles et de brindilles, et il avait le visage maculé de suie et de sang séché. De ses lèvres crevassées s’égrenaient des chapelets dePater Noster. Le fourreau de son épée pendait, vide, le long de sa hanche, et la dague luisante qu’il serrait dans sa main était trop richement ornée pour être celle d’un chevalier Teutonique. Les yeux écarquillés, il scrutait la pénombre d’un regard dur. Il suivait les ornières creusées çà et là dans le sol meuble. Parfois, une trace de sang, qui était devenue en séchant aussi noire que le goudron, marquait un tronc d’arbre. Il avait déjà trouvé une demi-douzaine de pièces d’armure appartenant à ses frères d’armes : heaumes, gantelets, cuissards souillés de sang auxquels étaient parfois accrochés des lambeaux de chair. Autant de signes qui attestaient la mort de ses frères d’armes et confirmaient les révélations de ce prêtre païen qu’il avait brûlé au fer rouge et dont il avait pris la dague, celle-là même qu’il tenait désormais à la main. Semyon espérait que, dans les tourments de son supplice, l’homme avait dit la vérité. La bête qu’il traquait ne cherchait nullement à dissimuler ses traces. Pourquoi l’aurait-elle fait ? Quel insensé aurait osé arpenter ces forêts pour l’y débusquer ? Quel inconscient aurait été assez téméraire pour affronter une créature qui chassait l’homme comme l’homme chasse le lièvre ? Elle avait tué onze hommes. Tous armés d’une épée, d’un bouclier et de la grâce de Dieu. Ils auraient dû être douze si le maître du prieuré n’avait pas éloigné Semyon afin qu’il médite sur ses péchés. Son défunt maître avait voulu le châtier pour ses tendances à la cruauté. Semyon savait à présent que la main de Dieu était sur lui car, tandis qu’il méditait sur ses fautes, le terrible sort qu’avaient connu ses frères lui avait été épargné. Il avait quitté le campement décimé pour se lancer à la poursuite du prêtre païen, la région étant gangrenée par la croyance en de faux dieux. Le prêtre était passé de vie à trépas par l’entremise du feu sacré allumé de ses mains, non sans avoir au préalable révélé à Semyon l’existence de la bête qui avait anéanti les chevaliers. Une fois de plus, Semyon pria pour que les dernières paroles du prêtre n’aient pas été mensongères. La piste le mena à un arbre abattu. Les branches griffues s’accrochèrent à sa cotte de mailles et lui égratignèrent la peau tandis qu’il escaladait l’obstacle, puis il se retrouva à l’orée d’une clairière de cinquante pas de large. De l’autre côté se dressait une paroi rocheuse à la base de laquelle se distinguait une ouverture sombre. Devant l’entrée de la grotte, les traces sur le sol dépourvu de végétation témoignaient de nombreuses allées et venues. Semyon aperçut, à quelques pas de là, à demi dissimulé dans un tas de feuilles mortes, un crâne humain. Il raffermit sa prise sur le manche de la dague, le serrant si fort qu’il en eut mal aux jointures. Un affreux grognement retentit dans la clairière, faisant s’envoler des dizaines
d’oiseaux dont les battements d’ailes affolés couvrirent un instant le grondement de la bête. Semyon s’arma de courage et avança pour explorer du regard les profondeurs de la grotte. Une paire d’yeux plongea dans les siens. Une vision de cauchemar, tout en muscles et couverte d’une fourrure noire, surgit de la tanière. Le monstre avait l’allure générale d’un loup, d’un singulier loup, qui aurait aspiré à devenir un homme. Quand la bête attaqua, Semyon reconnut, derrière son aspect difforme, certaines caractéristiques propres au corps humain : la façon dont la tête était rattachée au tronc, ces avant-bras prolongés par ce qui ressemblait à des mains déformées, et surtout la station presque debout de la bête quand elle se jeta sur lui. Ses crocs luisaient dans une gueule allongée et son regard presque humain brûlait de haine. Quand il brandit la dague cérémoniale du prêtre, Semyon sentit la main de Dieu accompagner son geste. La lame d’argent plongea dans la gorge de la créature pour y fouailler, déchirant trachée, tendons et artères. La bête referma la gueule dans le vide, et de longs jets de sang chaud couvrirent le visage et le bras de Semyon. L’espace d’un instant, tous deux se regardèrent, le chevalier d’armes et le loup démon. Dans ces yeux trop humains, Semyon crut lire de la surprise. La bête fut parcourue d’un long frémissement et le sang gargouilla dans sa gorge béante. Puis elle tomba sur le flanc et resta immobile. Unique rescapé du prieuré, frère Semyon von Kassel avait survécu, une fois de plus. Il ne nourrissait plus aucun doute sur la divine providence qui l’accompagnait. Pas même quand il entendit les pleurs d’un nourrisson monter des profondeurs de la tanière de la bête morte.
LAUDES
AN DE GRÂCE 1239 Os justi meditabitur sapientam Et lingua ejus loquetur judicium. La bouche du juste annonce la sagesse, Et sa langue proclame la justice.
PSAUME 37 (30)
CHAPITRE PREMIER
— Je vous en supplie… Manfried Hartmann tentait de ne pas prêter attention à la voix qui se faisait entendre derrière la lourde porte de chêne. Il montait la garde de l’autre côté du couloir, frissonnant malgré la doublure matelassée qu’il portait sous sa cotte de mailles, à cause de l’air humide aux relents de moisi qui lui glaçait les os. Mais ce qui le glaçait peut-être plus encore, c’était lafaiblessepathétique de cette voix de femme provenant de la cellule qu’il gardait. Il avait du mal à voir dans cette corvée autre chose qu’une punition. S’il avait été d’humeur plus charitable, il aurait sans doute pu y trouver une forme de mortification, ses maîtres teutoniques veillant à ce que son âme soit purifiée par les vertus du travail et de l’obéissance. Cependant, quoi que son sergent puisse dire au sujet de « prisonniers au statut particulier », Manfried ne voyait dans tout cela rien de bien édifiant. Dans ce trou à rats, il ne se sentait pas le moins du monde plus près de Dieu. Quant à aborder le sujet avec l’un des prêtres, ou bien – Dieu l’en préserve ! – avec l’un des chevaliers Teutoniques, Manfried savait d’expérience qu’il recevrait en guise de réponse l’ordre de réciter moult prières et de faire pénitence, assorti d’une longue harangue lui rappelant les souffrances du Seigneur sur la croix. Bon sang ! S’il avait voulu réciter autant deNotre Père, il serait resté à Lübeck et entré au monastère. Cela ne signifiait pas pour autant qu’il avait vécu ces cinq nuits de garde en païen, tournant le dos à Dieu. Mais attendre d’un soldat qu’il passe cinq nuits entières, de complies à prime, abîmé dans la contemplation silencieuse du Christ était sans conteste un peu exagéré. En particulier quand la voix d’une jeune femme ne cessait de l’implorer. De surcroît, les consignes du Landkomtur Erhard von Stendal, commandeur de la province au service de l’ordre Teutonique, lui interdisant d’adresser la parole à la prisonnière et même de la regarder, il s’ennuyait à mourir et avait le sentiment de devenir fou. — Monsieur ? Juste un mot… Un peu d’eau ? Peut-être les chevaliers de l’Ordre estimaient-ils que leurs soldats redouteraient davantage l’enfer s’ils pouvaient en avoir un aperçu ? Ce n’était pas pour en arriver là que Manfried avait entrepris ce long voyage vers le Nord. En tant que troisième fils d’un landgrave de petite condition, le métier des armes était tout ce qu’il pouvait briguer. C’était en soldat du Christ qu’il était venu dans les contrées sauvages de Prūsa, pour défendre l’Église et conquérir de nouveaux territoires afin de convertir leurs peuples à l’enseignement de Jésus. Il avait dit à sa mère que le prestige de cette mission rejaillirait sur leur nom de famille et qu’il gagnerait sans doute son propre domaine dans les terres prūsanes fraîchement christianisées. Il n’aurait jamais imaginé que sa croisade le conduirait dans ce couloir humide empestant le salpêtre et qu’il serait condamné à écouter la plainte incessante de quelque prisonnière païenne. Et pourtant, c’était bien là qu’il se trouvait à présent, par la grâce de Dieu, dans les souterrains d’un donjon, dans une ville où la croix était honorée depuis huit ans déjà, occupé à garder une prisonnière qui avait à peine la force de parler. Il se demanda alors en quoi il avait pu offenser Dieu pour mériter un tel sort. — Monsieur ? La voix semblait plus faible encore.
Même s’il avait le sentiment d’avoir été relégué dans un emploi de second ordre, placé comme il l’était sous le commandement des convertis auxquels avait été confiée la charge du donjon, il s’en tenait à son devoir d’obéissance. S’il n’avait pas prononcé de vœux religieux et n’était donc pas tenu – par la loi, sinon par les circonstances – d’observer les règles de chasteté et de pauvreté, il se devait cependant d’obéir. Une totale allégeance était attendue de tous ceux qui servaient l’Ordre : prêtres et chevaliers, serfs et esclaves, religieux et séculiers. Il ne devait pas converser avec la prisonnière ni s’approcher de la porte de sa cellule. Quelles qu’en soient les raisons, ce n’était pas son affaire. De la prisonnière, il ne savait que ce que la rumeur disait à son sujet. Tout ce qu’ilconnaissaitd’elle, c’était sa voix. Pendant son tour de garde, il n’avait jamais vu personne s’approcher de la porte de la cellule pour vérifier si la prisonnière était nourrie, ou pour lui permettre de faire un peu d’exercice, ou encore pour l’interroger. Il ne prenait son poste qu’à complies et quelqu’un venait le relever à prime. Ce devait être une toute jeune femme, à en juger par sa voix, mais au fil des jours celle-ci était devenue rauque, douloureusement éraillée, et s’était affaiblie. Manfried pensa à sa sœur, qui avait à peine deux ans de moins que lui. La prisonnière doit avoir son âge… Cette seule pensée, comparer cette femme inconnue, dont il ne connaissait même pas le nom, à sa petite sœur, le plongea dans un malaise aussi noir que les taches d’humidité qui tavelaient les dalles. Qu’a-t-elle fait pour être enfermée ici ? A-t-elle des frères et sœurs ? Des parents ? Même pour une païenne, un tel traitement semblait bien exagéré. Si elle refusait de recevoir le baptême, elle pourrait être vendue à quelque domaine où sa force de travail saurait être employée. Sinon, la mort devrait lui être accordée. L’abandonner ainsi dans ce cachot paraissait cruel et vain. Bien sûr, il y avait ces rumeurs… Même si l’Ordre réprouvait les commérages, il ne se donnait pas la peine de traquer et de punir ce genre de péché véniel. Manfried avait entendu plusieurs hommes se vanter d’avoir parlé à des membres de l’escorte du Landkomtur Erhard. Le commandeur de la province, en route vers le nord-est, en direction de Balga, avait fait halte dans la ville fortifiée de Johannisburg pour placer cette femme entre les mains de la garnison. Tout le monde s’accordait à dire que ce n’était pas là l’intention première d’Erhard, censé aller rejoindre les troupes rassemblées dans les étendues sauvages de la Warmia en vue de l’assaut de la campagne de printemps. On racontait en ville que le Landkomtur Erhard avait été rappelé à Marienwerder pour une entrevue avec le Landmeister de Prūsa. Quant à la femme qu’il avait laissée là, les théories abondaient. Nombreux étaient ceux qui pensaient qu’il s’agissait d’une princesse barbare, retenue en otage pour obliger un duc ou un capitaine païen à prendre le baptême au sérieux. D’aucuns estimaient qu’elle servait d’enjeu pour dresser une tribu contre une autre : depuis, contrairement aux infidèles en Terre sainte, les tribus païennes se déchiraient dans des combats aussi féroces que ceux qui les avaient opposés aux chrétiens. D’autres croyaient qu’elle était la récompense promise à un riche chevalier ayant fait don à l’Ordre de terres ou de serfs. Les instructions formelles d’Erhard, qui interdisaient à quiconque de s’adresser à la prisonnière ou même de l’approcher, alimentaient d’autres rumeurs : selon certains, sa beauté était telle que celui qui viendrait à l’apercevoir tomberait aussitôt sous son charme et la libérerait ; d’autres au contraire prétendaient qu’elle était si laide qu’un seul de ses regards suffirait à faire passer un homme de vie à trépas ; d’autres encore
racontaient qu’elle était de toute façon assez riche pour pouvoir distribuer pots-de-vin et autres faveurs… Ce dernier détail, se dit Manfried, devait sans nul doute se trouver en haut de la liste des préoccupations du Landkomtur Erhard. Les chevaliers de l’Ordre se montraient aussi soucieux de la vertu de leurs serviteurs que s’il s’agissait de la leur. Et, s’ils n’allaient pas jusqu’à forcer leurs soldats séculiers, contrairement à ceux qui avaient prononcé leurs vœux, à dormir dans des dortoirs où la lumière restait allumée en permanence pour les empêcher de se livrer en secret au péché, ils surveillaient tout de même leur conduite de près. Parmi les hommes restés à la garnison, bon nombre étaient des convertis de fraîche date, ce qui les rendait d’autant plus enclins à accepter les faveurs de la prisonnière, sinon à les obtenir de force. Et des hommes d’une telle trempe supportaient mal le désœuvrement. Au bout d’un moment, Manfried se reprocha de se laisser aller à de telles réflexions. Cette femme n’était qu’une païenne serve ou esclave, et elle ne méritait pas qu’il se soucie d’elle. De plus, ce genre de pensées ne faisait qu’aggraver son malaise. En venir à nourrir de la sympathie pour une détenue placée sous sa garde revenait à faire preuve de clémence sur le champ de bataille. Il était un soldat. Il devait faire son devoir. Il était au service de Dieu et de l’Ordre. Mais, dans ce souterrain, il se sentait bien loin de Dieu. Face à des hordes de païens massacrant les prêtres et incendiant les églises, il lui était facile de se montrer impitoyablement vertueux… mais devant une jeune femme esseulée ? Pour affermir son âme, il récita unPater Nosterà voix basse. Quand il acheva sa prière, les échos de la phrase« sed libera nos a malo » s’éteignirent dans l’air immobile et fétide, puis le silence se fit. Un silence qui s’éternisa. — Qu’y a-t-il ? murmura-t-il au lieu d’ajouter« Amen ». Il ne reçut pas de réponse. Pas le moindre geignement ne lui parvint de derrière la porte bardée de fer qu’il lui était interdit d’approcher. Son malaise s’accentua. On ne lui avait rien dit des crimes commis par la prisonnière, ni expliqué les raisons du traitement qui lui était réservé. On lui avait seulement indiqué que, selon le Landkomtur Erhard et le sergent prūsan dont il dépendait, il ne se verrait jamais confier un poste plus important que celui-ci. La prisonnière gardait toujours le silence. Quatre nuits durant, la voix de cette femme avait peuplé sa solitude, résonnant en écho contre les murs de pierre humides. Elle réclamait de l’eau, lui demandait son nom, chantait de temps à autre si bas qu’il l’entendait à peine. Parfois en prūsan, parfois en allemand. Elle n’obtenait jamais de réponse, mais elle ne se taisait pas pour autant. Jamais. Il lui vint alors à l’esprit que, si elle mourait dans ce cachot, sa tâche de gardien, qui lui était atrocement fastidieuse, prendrait fin et il faudrait qu’ils lui trouvent autre chose à faire. Cette pensée, associée à la cruelle bouffée d’insouciance qu’elle lui procura, ne fit que noircir davantage son humeur. Quelle chose horrible que de mourir ici ! Plusieurs minutes s’écoulèrent dans un profond silence, peut-être même un quart d’heure, avant qu’il enfreigne le premier des ordres qu’il avait reçus. — Hé ? Ça va, là-dedans ? demanda-t-il en allemand, sa connaissance du prūsan étant très limitée. Quelle question ridicule !alors qu’aucune réponse ne lui parvenait en songea-t-il
retour. Lui-même ne se sentait pas bien, dans ce souterrain, et il était le gardien… Mais si quelque chose n’allait vraiment pas avec la prisonnière ? Ne devrait-il pas intervenir ? Elle était apparemment si importante… Le cordon qu’il lui suffisait de tirer pour faire sonner les cloches se trouvait à sa portée. Voilà ce qu’il devait faire. Donner l’alerte. Mais si elle était tout simplement endormie ? Manfried était déjà regardé de haut par ses compagnons d’armes barbares. Son sang allemand posait un problème dans cette garnison dont les membres étaient presque tous d’origine païenne. La mission qui lui avait été affectée était déjà bien assez intolérable comme ça. L’idée de fournir à ses compagnons une bonne raison de le mépriser était tout simplement insoutenable. Et puis, une fausse alerte ne le mettrait pas seulement dans l’embarras. Elle pourrait aussi lui valoir une punition. Un tel faux pas ne mettait peut-être pas son âme en danger, mais l’Ordre était une organisation militaire, sans doute la meilleure qui soit, et elle n’y était pas parvenue en tolérant des erreurs de ce genre, même si elles partaient d’une bonne intention. S’il donnait l’alerte à tort, il risquait de rater l’occasion de servir en tant que véritable soldat et il demeurerait sans doute gardien de prison pendant le reste de la saison. Mais s’il y avaitvraiment quelque chose qui clochait, le même sort lui pendait au nez, de toute façon. Il avait assez d’expérience pour savoir que face à des gens importants contrariés par quelque événement fâcheux, dire qu’on n’avait fait qu’obéir aux ordres ne servait à rien ; cela ne les empêchait guère de vous tenir pour responsables, même si un tel verdict était totalement erroné. Dans la pénombre, il entendit goutter l’eau, dont le clapotis était à peine perceptible par-dessus le souffle de sa respiration. À cause du silence, l’air semblait plus lourd et l’humidité glaçait son visage et ses mains. Il fallait qu’il sache ce qui se passait dans cette cellule. Alors il enfreignit le second ordre qu’il avait reçu. La porte était située à l’extrémité du couloir, en face du poste où Manfried montait la garde, sous une voûte que l’éclat vacillant des lanternes atteignait à peine. L’épais panneau de chêne était bardé de fer. Seule la porte principale de la garnison était encore plus solide. Deux lanternes éclairaient le poste de garde. Manfried en décrocha une de son anneau de cuivre et s’engagea sous la voûte. Les bandes de métal rouillé qui renforçaient la porte étaient cloutées de rivets de la taille d’un œuf, et à hauteur d’œil s’ouvrait un petit guichet qui masquait un judas. La plaque de métal résista quand il la fit glisser, puis céda dans un crissement qui le fit grincer des dents. Le mécanisme n’avait pas été manœuvré depuis bien longtemps et des écailles de rouille vinrent saupoudrer le dos de ses mains, leur conférant un aspect lépreux. Personne n’utilise donc ce judas ? Une petite fenêtre à barreaux, de la largeur de deux mains à peine, donnait sur la cellule où régnait l’obscurité la plus complète. — Ohé ! lança-t-il dans la nuit. — Je vous en prie, aidez-moi… La prisonnière s’était exprimée dans un allemand à peine audible. Manfried, qui avait ouvert en grand les volets de la petite fenêtre, leva la lanterne jusque devant le judas pour éclairer la cellule. — Miséricorde…, laissa-t-il échapper à mi-voix. Étendue face contre terre, dans une saleté qui aurait été jugée indigne d’un abattoir, gisait la jeune femme qu’il avait imaginée. Elle était nue, sa peau blanche était souillée par les immondices dans lesquelles elle était forcée de se vautrer. Sa tête était