//img.uscri.be/pth/3394dce1e0d2d9a88b3fbd92c41663d97d213192
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

La Montre de l'Oncle Octave

De
243 pages
Voici une aventure qui va chambouler le cours du temps, modifier l'Histoire, rendre le présent terrible et le futur bien pire encore. L'Oncle Octave possède une montre à l'origine de bien des mystères. Est-ce pour cette raison qu'il est traqué par des gens qui croient qu'Hitler lui aurait confié un objet juste avant de mourir...ou peut-être, disparaître? Un voyage à travers des lieux et le temps, semé de stupéfiantes découvertes pour Léonard, le neveu de seize ans.
Voir plus Voir moins

JeanPierre Lenardeux

La Montre de l’Oncle
Octave
Roman

collection
Amarante




































© L’Harmattan, 2014
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ02245Ȭ1
EAN : 9782343022451

La Montre
de l’Oncle Octave



Amarante



Cette collection est consacrée aux textes de
création littéraire contemporaine francophone.

Elle accueille les œuvres de fiction
(romans et recueils de nouvelles)
ainsi que des essais littéraires
et quelques récits intimistes.








La liste des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr




JeanȬPierre Lenardeux

La Montre
de l’Oncle Octave
roman





L’Harmattan

A Alice et Hadrien

1

J’ai toujours eu le sentiment qu’il émanait d’Oncle Octave
quelque chose d’étrange et de mystérieux.
Souvent, sa maison restait portes verrouillées et volets
clos pendant des jours, quand ce n’était pas des semaines.
Il arrivait même que de la fumée s’échappât de sa chemiȬ
née alors que tout signe de présence humaine semblait y
avoir disparu.
Il s’éclipsait aussi soudainement qu’il réapparaissait. Et,
s’il m’arrivait de lui demander les raisons de son absence,
il répondait par un sourire énigmatique accompagné d’un
long silence ; puis, l’air pensif, il finissait par déclarer :
« J’étais en voyage », accompagnant son aveu d’un geste
évasif, comme s’il voulait signifier que c’était sans intérêt
et que peu importait d’en faire état. Aussitôt, il changeait
de sujet. Je percevais qu’il s’agissait d’une fin de nonȬreceȬ
voir et n’osais formuler les autres questions qui pourtant
me brûlaient les lèvres.
L’un des mystères d’Oncle Octave était son âge. On lui
donnait entre soixante et soixanteȬdix ans, mais il laissait
entendre qu’il avait beaucoup plus. Certains prétendaient
même que, pendant la guerre de 1939Ȭ1945, il aurait joué

9

un rôle de premier plan au sein de la Résistance. Mais il
n’en parlait jamais et n’arborait aucune décoration.
Il se disait antiquaire et consacrait une grande partie de
son temps à dénicher, pour de rares collectionneurs, des
objets plus rares encore. C’est sans doute pour cette raison
qu’il était si souvent absent.
La plupart des personnes qui rencontraient Oncle
Octave le trouvaient impressionnant. Il est vrai que son
crâne aussi lisse qu’un boulet de canon et une moustache
« cavalerie légère » lui donnaient un air martial et que son
regard bleu horizon semblait transpercer tout ce qu’il reȬ
gardait. S’il s’exprimait avec une certaine recherche, il s’efȬ
forçait de mettre à l’aise son monde avec douceur et courȬ
toisie.
Pour lire, il devait posséder plus de paires de lunettes
qu’il y a de semaines dans l’année : on en trouvait dans
toutes les pièces de la maison, sur chaque meuble, partout.
Certaines montures étaient très anciennes, d’autres réaliȬ
sées par des designers d’avantȬgarde.
Un détail, chez lui, ne variait jamais : qu’il soit accoutré
de ses épais complets en velours l’hiver, de tweed au prinȬ
temps ou de lin l’été, il logeait dans la pochette droite de
ses gilets goussets une montre en argent prolongée d’une
chaîne du même métal.
Il s’agissait d’une « montre à mouvement perpétuel, à
répétition et complications » signée Breguet et à boîtier
d’argent guilloché d’écailles. Son cadran, luiȬmême en arȬ
gent guilloché de grains d’orge, présentait sur un anneau
poli les chiffres romains des heures indiquées par des aiȬ
guilles en acier bleui. Trois cadrans, excentriques, désiȬ
gnaient les secondes, les mois, les dates, et même tous les
quatre ans, le 29 février. Un quatrième cadran, gradué de

10

zéro à neuf, indiquait l’année à l’aide de quatre petites aiȬ
guilles de tailles différentes pointées sur des anneaux conȬ
centriques et rayonnés. Le 31 décembre, à minuit, la
montre annonçait la nouvelle année. Pendant une minute,
elle carillonnait une mélodie qu’elle semblait avoir compoȬ
sée elleȬmême et qui était chaque année différente. « AuȬ
trefois les gens savaient travailler » expliquait Oncle
Octave. Il prétendait même que sa montre avait été fabriȬ
quée pour fonctionner plusieurs millénaires et cesser de
fonctionner le 31 décembre 9999 à minuit… et qu’elle était
unique au monde.
Autant dire que, pour tout l’or du monde, je n’aurais
jamais manqué une nuit de la saintȬSylvestre chez Oncle
Octave.
Toutefois, cette petite merveille, qui jamais n’avançait
ni ne retardait, ne pouvait indiquer que l’heure du soleil et
il était impossible de la mettre à l’heure d’hiver ou d’été
sans risquer de dérégler un mécanisme d’une infinie comȬ
plexité. Sans doute une preuve de la sagesse de l’horloger
pour qui, vivre au rythme du soleil, des bêtes et des
hommes, était inscrit dans le Droit naturel. D’après son
propriétaire, elle allait jusqu’à indiquer l’heure du lieu en
quelque endroit de la planète qu’elle fût. AutomatiqueȬ
ment, bien sûr.

Oncle Octave habitait une demeure Directoire à la faȬ
çade peu avenante, enfouie au fond d’un parc à l’abandon.
De la grande avenue, on apercevait de la propriété, entouȬ
rée de murs, ce que les grilles rouillées de l’entrée princiȬ
pale voulaient bien laisser paraître : rien d’autre qu’un
tronçon de chemin de terre creusé d’ornières qui se perdait
dans un rideau d’arbres et de broussailles duquel émerȬ

11

geai, plus loin, une partie de l’étage supérieur de la maiȬ
son. Selon Tante Marie la maison aurait été offerte à la faȬ
mille d’Oncle Octave par l’empereur Napoléon 1er en perȬ
sonne.
D’ordinaire, on accédait à la propriété par l’arrièreȬcour
en empruntant une impasse « réservée aux riverains »,
dont Oncle Octave était l’unique riverain. Un petit portail,
luiȬmême en mauvais état, s’ouvrait sur un chemin de terre
bordé d’une pelouse lépreuse aux herbes rases et jaunies
qui menait, quinze mètres plus loin, à la maison du garȬ
dien, Hippolyte, un homme sombre de regard et d’allure,
sans âge, taciturne et peu avenant qui faisait aussi office de
chauffeur, de jardinier et, je l’appris plus tard, de garde du
corps… Une haie, qu’il fallait contourner, séparait le « DoȬ
maine d’Hippolyte » du « Jardin », selon les expressions
consacrées. Si le parc semblait à l’abandon (un abandon
étudié, aiȬje toujours pensé), le jardin était tout autre. OmȬ
bragé par quatre marronniers séculaires, son sol était raȬ
tissé avec la méticulosité d’un jardin japonais. Des haies de
troènes parfaitement taillées l’isolaient du reste de la proȬ
priété. Quelques vasques contenaient des fleurs et une peȬ
louse entourait un petit bassin circulaire agrémenté d’un
jet d’eau.
Autant la façade principale semblait lépreuse, autant
celle du jardin était en parfait état. On accédait à la maison
par un petit perron à double escalier dont les marches de
travertin et la rambarde en fer forgé, ornementée de fleuȬ
rons recouverts d’une feuille d’or, apparaissaient comme
neuves. Une autre porte, en contrebas, menait « aux cuiȬ
sines ». Il s’agissait en réalité d’un bricȬàȬbrac où l’on enȬ
treposait certains meubles et objets anciens à restaurer.

12

La demeure de Tante Marie, située à dix minutes à pied,
était tout autre. C’était une maisonnette de charme qu’elle
avait hérité de ses parents et où étaient établis mes quarȬ
tiers. Elle sentait bon le passé, les vieux meubles, le linge
propre agrémenté d’un mélange de senteurs florales et de
fruits séchés. Pourtant, il était rare que l’Oncle Octave y
vînt car il préférait nous inviter dans ce qu’il nommait ses
Lares patriae, autrement dit chez lui.

*

Si de nombreux mystères entouraient ma famille, sa géȬ
néalogie était à la fois simple et étrange. Tante Marie, qui
approchait la soixantaine, était la sœur cadette de ma
grandȬmère maternelle. Elle était aussi la cousine d’Oncle
Octave qui, apparemment, n’avait pas d’autre famille. Je
m’étais parfois hasardé à poser des questions, mais les réȬ
ponses qui me furent apportées étaient vagues, compliȬ
quées, floues… Jamais je n’ai compris pourquoi on appeȬ
lait un cousin « Oncle Octave ». La seule chose qui me fût
permis de savoir est que Tante Marie avait été chargée de
l’éducation de ma mère et prolongeait ce rôle en élevant –
très bien, il faut le reconnaître –, l’auteur de ces lignes.

*

Ma mère, elle aussi, était un personnage qui ne manȬ
quait pas de susciter nombre de points d’interrogation.
En dehors des vacances scolaires et des courtes périodes
– toujours professionnelles – où elle séjournait en France,
je la voyais peu. De fait, je considérais plus Tante Marie
comme ma mère que la dame qui m’avait dit un jour « apȬ
pelleȬmoi Maman », et qui faisait tous les efforts possibles

13

pour paraître attentionnée, mais dont les apparitions fugiȬ
tives, malgré son exquise gentillesse, ne suffisaient pas à
créer, en moi, le lien ineffable dont je me sentais dépourvu.
D’un naturel intuitif, j’avais perçu qu’elle se situait à des
années lumières de ma petite personne. Le terme « milléȬ
naires » eût été mieux approprié du fait que ma mère,
égyptologue de son état, passait le plus clair de son temps
dans la Vallée du Nil, et semblait préférer partager sa vie
avec des momies qu’avec sa famille.
Quand j’écris famille, je m’engage beaucoup, puisque
mes grandsȬparents maternels étaient morts bien avant ma
naissance et que l’existence de mon père constituait une
énigme. D’autant plus que je n’ai jamais décelé de présence
masculine dans la vie de ma mère. Pourtant, elle était d’un
physique plutôt agréable bien qu’elle n’attachât aucune
importance à son apparence. Je l’ai le plus souvent connue
portant jeans et TȬshirts, les cheveux tirés en arrière mainȬ
tenus par un élastique. Son regard, d’un bleu intense illuȬ
minait son visage à la peau cuite par le dieu solaire.
Bien naturellement, plus je grandissais et plus je me poȬ
sais de questions. Particulièrement au sujet de mon père.
Pressentant qu’il s’agissaitȬlà d’un sujet à aborder avec cirȬ
conspection, je hasardais timidement quelques vagues inȬ
terrogations habilement détournées afin de constituer les
pièces d’un patient puzzle qui me permettrait d’approcher
la lointaine vérité. « EstȬil possible que certains enfants
n’aient pas de père ? » avaisȬje, il y a bien longtemps, deȬ
mandé à Tante Marie. Et de m’entendre répondre qu’ils
avaient tous un papa mais qu’il pouvait arriver qu’on ne
sache pas qui c’était. Je faisais semblant de me satisfaire de
la réponse pour revenir à la charge quelques semaines plus
tard et en être de nouveau pour mes frais.

14

Plus tard, n’en pouvant plus, je posai la question, à
Tante Marie, alors que l’Oncle Octave se trouvait là :
— Pourquoi je n’ai jamais vu mon père ?
Je crus pouvoir déclencher un cataclysme propre à briȬ
ser la sérénité du moment.
Tante Marie répondit simplement :
— Parce qu’il vit dans un monde très lointain.
— Tu veux dire qu’il est dans l’autre monde ?
— Mais non, tentaȬtelle de me rassurer, le jour viendra
où tu pourras le rencontrer.
Des dizaines de pensées et autant d’hypothèses fusaient
alors mon esprit. S’il était vivant et que je ne puisse le voir,
mon père étaitȬil retenu contre son gré dans quelque lieu
inhospitalier ? Ou bien, étaitȬil malade ? PeutȬêtre, pour
d’obscures raisons, étaitȬil obligé de se cacher ? Ou, pire,
avaitȬil une autre famille à laquelle il ne pouvait avouer
avoir eu un enfant avec ma mère ? Il y avait là un secret de
plus dans cette étrange famille qui était la mienne. J’ajouȬ
tai, prêchant le faux pour savoir le vrai :
— Je crois simplement qu’il ne m’aime pas.
— Que si, il t’aime, fit tante Marie avec une pointe d’inȬ
dignation dans la voix.
— C’est le meilleur des hommes. Un jour tu comprenȬ
dras, surenchérit, mon oncle.
— Et que faitȬil dans la vie pour être le meilleur des
hommes ?
— Il est médecin, répondit Oncle Octave, alors que ma
tante accompagnait ses propos de hochements de tête
d’approbation. Un très grand médecin. Il n’a pas d’autre
famille que ta mère et toi.
J’appris plus tard que, dans bien des réponses, la vérité
n’était pas exempte de mensonges.

15

*

J’ai failli oublier de parler d’une des figures essentielles
de ma famille : le chat.
C’était un Mau égyptien, gris, élancé, doux et joueur.
Ma mère l’avait ramené d’Egypte pensant qu’il serait, pour
moi, un bon compagnon.
Il avait la particularité d’avoir quatre prénoms : un pour
chaque membre de la famille. Bastet pour ma mère, bien
que ce fût un mâle, Minou en toute banalité pour Tante
Marie, Grippeminaud pour Oncle Octave qui adorait les
fables de La Fontaine, et Grigris pour moi, sans doute
parce que c’était plus facile à prononcer que Grippeminaud,
ou tout simplement parce qu’il était gris.
Aristocrate jusqu’au bout des griffes, Grigris ne condesȬ
cendait à faire honneur qu’aux seuls plats mitonnés par
Tante Marie et affichait un mépris pour la chasse aux souȬ
ris ou aux oiseaux. Si d’aventure il trouvait dans son asȬ
siette le contenu d’une boîte ou des croquettes, il repartait
la tête haute et disparaissait, introuvable, pendant pluȬ
sieurs jours. Je l’ai toujours soupçonné d’aller trouver reȬ
fuge chez Hippolyte, mais je n’en ai jamais eu la preuve.
D’ailleurs, il partageait sa vie de chat entre les trois maiȬ
sons, au gré de ses humeurs. Et comme il possédait, un
sens inné du confort, souvent à mon réveil je le trouvais
installé sur un coin de mon lit où il avait élu domicile.
Ce compagnon de toujours, d’une grande affectuosité
envers toute la famille, semblait éprouver de la passion
pour ma mère dont, pourtant, la présence était rare.
Quelques jours avant son arrivée, il ne tenait plus en place,
miaulait d’une voix rauque, sautait sur les meubles et carȬ
dait les fauteuils, manies de chat que, d’ordinaire, il n’acȬ

16

complissait jamais. « Les chats ont un sixième sens » préȬ
tendait Oncle Octave. Et dès qu’elle se trouvait parmi
nous, il ne la quittait plus et semblait comprendre tout ce
qu’elle lui disait… Il était bien le seul, puisque Maman lui
parlait en égyptien.
En égyptien ancien, bien entendu.

17

2

Nous étions au mois de juillet 2013 et je venais tout juste
d’avoir seize ans.
Il se produisit, cette annéeȬlà, avant que ma mère ne vînt
me chercher pour m’emmener en vacances, une série
d’événements qui allaient précipiter le cours des choses et
me faire pénétrer, de fait, dans les secrets de notre famille.
Le 14 Juillet, la municipalité offrait à sa population un
feu d’artifice auquel nous assistions tous. Oncle Octave
portait un complet trois pièces blanc et couvrait son crâne
rasé d’un panama de la même couleur. Des lorgnons et une
très ancienne canne faite d’un bois noueux complétaient sa
mise. Tante Marie, avait choisi une élégante mais stricte
robe en Liberty à col fermé en dentelles que l’Oncle Octave
lui avait ramenée de son dernier voyage à Londres.
Il était dans les attributions d’Hippolyte de piloter, mais
aussi entretenir, laver, lustrer la Delage DS 1932 d’Oncle
Octave. Sortir cette limousine était un acte solennel accomȬ
pagné de tout un rituel. Il fallait d’abord se rendre aux anȬ
ciennes écuries qui faisaient office de garage. Elles étaient
attenantes à un court de tennis dont il ne subsistait qu’un
grillage rouillé et troué, des vestiges moisis de filet, et un

19

espace de terre battue craquelée où quelques touffes
d’herbes anémiques y survivaient envers et contre tous.
Hippolyte faisait grincer les battants d’une double porte en
bois à la peinture écaillée pour pénétrer dans la remise où
trônait l’automobile aux côtés d’une berline, qui aurait apȬ
partenu à l’Empereur.
Hippolyte ne se considérait en aucune sorte comme un
chauffeur de maître : il retirait en se mettant au volant la
casquette de gardeȬchasse qu’il portait souvent. Après un
strident bruit de démarreur, il faisait chauffer le moteur
quelques minutes en attendant la venue de ses patrons.
Enfin, la limousine s’avançait majestueusement, respecȬ
tant une trajectoire pour éviter, sans coups de volant, les
nids de poules. Nouvelle halte devant la grille rouillée. Là,
comme par magie, les battants de la grille, si vétustes qu’ils
fussent, s’ouvraient lentement, silencieusement, cérémoȬ
nieusement, provoquant un sourire de contentement sur le
visage de l’Oncle Octave, pourtant sans complaisance
pour les techniques modernes… sauf lorsque cela l’arranȬ
geait.

*

Si le feu d’artifice ne fut pas accompagné d’une muȬ
sique de Haendel, il n’en fut pas moins magnifique et conȬ
forme à la tradition. Comme chaque année, il attira beauȬ
coup de monde y compris des villages alentour. Hippolyte
avait parqué la Delage à côté du club d’équitation que je
fréquentais et où Oncle Octave montait parfois et avec
style.
Mon oncle et ma tante, qui semblaient connaître tout le
monde, bavardaient volontiers. De mon côté, j’étais ravi de
retrouver quelques copains du lycée Georges Dumézil et

20

notamment une certaine Hortense, fille du professeur de
lettres classiques, pour laquelle j’éprouvais quelques incliȬ
naisons. Mais ceci est une autre histoire qui n’a rien de
mystérieux, cette fois… Seul, Hippolyte ne se mêlait pas à
la foule et préférait rester près de la limousine parce qu’elle
était dépourvue de serrures. J’étais enclin à penser qu’il se
trouvait bien ainsi et que communiquer avec autrui repréȬ
sentait, pour lui, autant une épreuve qu’un agacement.
D’origine grecque, je l’ai rarement entendu s’exprimer auȬ
trement que dans un français malaisé et rocailleux. Mon
oncle, parfois, s’adressait à lui en grec ancien et Hippolyte
semblait comprendre.
Le bouquet final me sépara d’Hortense qui m’avoua
qu’elle partait en vacances dans la semaine. Ce serait sans
doute aussi mon cas, puisque ma mère s’était annoncée
avec la promesse de m’emmener passer une semaine à
Rome. Autrement dit, d’aller de musées en musées.
Lorsque nous retournâmes au club d’équitation une
chose impensable s’était produite : Hippolyte et la Delage
n’étaient plus là.
— Le coquin a dû trouver une coquine, plaisanta Oncle
Octave, aucunement contrarié.
Tante Marie ne répondit pas, mais je la sentis tendue.
Ne sachant que dire, par contenance, je fixais le bout de
mes chaussures, lorsque j’aperçus un objet qui brillait sur
le sol et le ramassai.
C’était un étui de cartouche en laiton. Je le tendis à
Oncle Octave qui l’observa attentivement avant de l’introȬ
duire dans son gousset.

*

21

— Que voici une chose ennuyeuse, soupira Oncle
Octave avec gravité.
Tante Marie, de son côté, était livide et observait un siȬ
lence inquiétant.
Ce fut mon oncle qui prit la décision :
— Rentrons à pied et tâchons de nous mêler à la foule.
Malgré son âge Oncle Octave avait une démarche de
jeune homme rythmée par le tintement de l’embout métalȬ
lique de sa canne sur le sol ; ma tante et moi avions du mal
à le suivre.
Au détour d’une rue, la Delage était là et Hippolyte
nous attendait. À son air sombre, je devinais qu’il se pasȬ
sait quelque chose qui ne présageait rien de bon.
— Dieu merci, vous êtes sain et sauf, lui dit Oncle
Octave. Nous étions inquiets.
Hippolyte d’un signe de tête indiqua le pareȬbrise : il
était étoilé. De toute évidence il s’agissait d’un impact de
balle.
— Rentrons, ordonna Oncle Octave, en ouvrant la porȬ
tière de la limousine.
Nous ne nous sentîmes vraiment en sécurité qu’une fois
passée la grille de la propriété.
— C’est étonnant qu’il y ait des rôdeurs dans cette peȬ
tite ville, soupira Tante Marie.
— Il ne s’agit pas de rôdeurs, affirma doctement mon
oncle.
Et il ajouta :
— Il va falloir prendre des précautions. Léonard, je ne
veux pas gâcher tes vacances, mais si tu dois te rendre chez
tes amis, tu te feras toujours accompagner par Hippolyte,
ta tante ou moiȬmême.
Je m’aperçois que j’ai oublié de me présenter. Léonard
est bien mon prénom. Sans doute cette omission n’est pas
22

anodine… À vrai dire, j’aurais préféré m’appeler Pierre,
Paul ou Michel, comme tout le monde. Mais la culpabilité
incombait à ma mère qui, sans doute, dans une crise d’éruȬ
dition, d’originalité ou de mégalomanie, m’avait affublé
du prénom d’un de ses maîtres à penser. Je pensais souȬ
vent que Léonard était un moindre mal, car la connaissant,
j’aurais pu m’appeler tout aussi bien Evariste, Alcibiade
ou, pourquoi pas, Aménophis…

*

Hippolyte inspecta chaque pièce de la maison en comȬ
pagnie d’une vieille Winchester qui, selon Oncle Octave,
aurait appartenu à Pancho Villa. Il était suivi de Grigris qui
furetait partout. Aucune présence inopportune n’ayant été
décelée, nous tînmes un véritable conseil de guerre dans le
bureau du maître des lieux, une fois les volets fermés et les
issues closes.
Oncle Octave préféra rester debout plutôt que de s’insȬ
taller derrière son bureau Empire. Sans préambule il
s’adressa à moi :
— Il est devenu utile que tu apprennes un certain
nombre de choses. Je ne pensais pas avoir à te les révéler,
mais les événements de ce soir m’obligent à le faire.
Et puis, il m’expliqua que, pendant la guerre, il avait
appartenu à la Résistance. Sa participation à une opération
militaire majeure lui avait valu la rancune de certaines perȬ
sonnes. Il était prêt à parier que la cause du tir sur la DeȬ
lage provenait de ce passé.
Comme je sentais qu’il préférait s’en tenir à de vagues
propos, je pris sur moi de lui demander ce qui lui permetȬ
tais d’établir un lien avec un passé lointain et le coup de
feu de ce soir.

23