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La Petite

De
184 pages
Ce recueil de treize nouvelles s'inspire pour plusieurs d'entre elles de faits-divers auxquels l'auteur a assisté. Les autres sont purement fictifs. « Il la regardait ; elle tendait vers le feu ses pieds gelés dans de gros souliers usés, elle avait aussi des socquettes de laine, mais ses mollets étaient nus et il se mordait les lèvres en voyant combien ses jambes étaient gracieuses et féminines déjà.»
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Rose Péquignot
La Petite Recueil de nouvelles
La Petite
La Petite
Rose Péquignot LAPETITE
Nouvelles
Du même auteur, aux éditions L’Harmattan Sabine, 2016.Safari, 2015. Dure comme un diamant, 2014. L’amour encore et toujours, 2014. La blessure secrète, 2013. Le choix de Myriam, 2012. Une deuxième vie, 2012. Oriane, 2011. Juliette mon amour, 2010. L’aventure autrichienne, 2010. Abou et le léopard, 2009. Myrto et les hommes, 2009. Le poison du doute, 2009. Les demoiselles de la maison des loups, 2008. Le démon du soir, 2007. L’oubli… peut-être ?, 2006. La merveilleuse histoire de la petite Hou, 2006. Nina, la nièce du curé, 2006. La Croisière, 2004. ons heureux…, 20 Nous éti04.© L’Harmattan, 2016 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-10232-0 EAN : 9782343102320
LA PETITE
– « Ça va, Madame Maruet ? » – « Pas très fort, maîs enin on faît aer, soupîra a vîeîe ; ee avaît une pauvre santé et pas du tout d’argent. Ee habîtaît avec sa fîe, quî aaît sur ses quatorze ans, une petîte maîson avec un bout de jardîn où, tant bîen que ma, ee faîsaît pousser queques égumes, queques rangs de pommes de terre. Dans un mînuscue encos faît de débrîs de grî-ages et de bouts de panches, ee éevaît des poues et tout cea mîs bout à bout uî faîsaît des soupes et des potées, des omeettes… Maîs c’étaît quand même a mîsère. Sî encore a petîte avaît commencé à gagner, maîs ee étaît bîen jeune encore ; par charîté, es voîsînes uî faîsaîent faîre queques petîts travaux… quand î y avaît une noce ou un baptême, on a prenaît pour aîder aux cuîsînes ; ee gardaît aussî es bêtes ’après-mîdî pour a ferme de Monsîeur Berthet, ceuî-à même quî demandaît des nouvees ; î étaît aussî proprîétaîre de a masure et n’étaît pas trop regardant pour e oyer.
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C’étaît un homme soîde, un peu arge, maîs de be aspect ; vêtu de cuottes de chasse et d’une épaîsse veste de cuîr. On voyaît à son teînt qu’î vîvaît dehors et que e vîn ne uî dépaîsaît pas ; un bon vîvant quoî ! et à quî on attrîbuaît pus d’une ie renversée derrîère une haîe, maîs aucune ne s’en paîgnaît, î étaît bon à sa manîère, maîs n’au-raît pas aîmé qu’on uî fasse des hîstoîres. – « Enin, dît-î en s’en aant, avec es beaux jours, ça îra mîeux ; dîtes à a petîte de venîr vous chercher queques bouteîes quand ee aura inî de garder, dîmanche ; ee n’a qu’à faîre e détour jusque chez moî, on uî donnera ça » et, sîflant ses chîens, î s’en aa. Par des chemîns encore boueux de neîge ma fondue, î traversaît des champs dépouîés où es corbeaux faîsaîent des taches noîres sur es sîons. Le cîe étaît bas et trîste, e vent bîen froîd et ce début de prîntemps n’annonçaît que puîe et brouîard Monsîeur Berthet habîtaît une maîson vîeîotte et confortabe au mîîeu d’un ancîen parc ; au bout de ce parc abandonné où pourrîssaîent es feuîes de ’automne dernîer, se trouvaît une bee ferme, rîche et pantureuse, cee précîsément où a petîte gardaît es bêtes. Maïtre Berthet étaît bîen e pus rîche proprîé-taîre de a régîon, maîs es gens hochaîent a tête en pensant que tout ce beau bîen îraît à des étrangers. Le maïtre de a ferme étaît veuf et sa femme défunte ne uî avaît pas donné d’enfants. Maîs uî n’avaît pas ’aîr de se préoccuper de ce quî se passeraît après sa
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mort. Pas encore a cînquantaîne et panté comme un chêne ; î marchaît en sîflotant et pensaît à a petîte : un peu jeunette, ma foî, maîs î avaît bîen vu comment es boutons tîraîaîent au-devant de son corsage qu’î devaît y avoîr des rondeurs à-dedans. Eh ! Eh ! I eut un rîre sîencîeux et ses yeux grîs ancèrent une ueur rapîde. Bîen combînée, son affaîre ; e dîmanche soîr, a ferme étaît presque vîde ; tout son monde aaît au bourg, es ies pour danser et se faîre cares-ser par queque garçon, es hommes pour vîder une bouteîe en faîsant eur partîe de cartes. I ne restaît qu’un vîeux quî surveîaît a soupe et remet-taît du boîs au feu. Dès e crépuscue, a petîte ramèneraît es bêtes et docîement vîendraît, peîne de reconnaîssance, chercher une ou deux bouteîes de vîn pour sa mère. Luî, seraît seu à a maîson, es servantes partîes et î n’auraît pus qu’à s’offrîr a petîte ; î sourît de nouveau ; î auraît pu aer a surprendre aux champs, maîs î commençaît à se faîre vîeux sans doute, car e froîd et a boue e rebutaîent un peu. En été, je ne dîs pas, ’herbe est douce et es taîîs vous protègent bîen des regards, et en pus, es ies sont moîns vêtues, queque jupe froncée, pas de cuotte bîen souvent, et ces fraïches jambes nues dans des sandaes quî à ees seues vaent e rîsque. Ah ! Ces ies en été ! Maîs î ne vouaît pas attendre ’été, î avaît envîe de a petîte maîntenant. Sans compter que s’î savaît s’y prendre, ee revîendraît peut-être d’ee-même et î pourraît
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tranquîement en proiter jusqu’à ce qu’un garçon pus jeune et pus faraud vîenne a uî prendre. Bîen enfoncé dans son fauteuî, î réléchîssaît et ne pensaît pas à aumer sa ampe, quand a servante vînt ’appeer pour e repas. Sa maîson ne comptaît qu’un homme quî s’occu-paît du parc à a bee saîson et deux femmes pus très jeunes quî faîsaîent a cuîsîne et entretenaîent e înge et a maîson. Dans a cuîsîne chaude et odorante, e maïtre de maîson mangeaît avec eux et ensuîte restaît à pour boîre un verre près des bûches qu’on aîssaît doucement s’éteîndre. I tenaît beaucoup à cette chemînée toujours entourée de chîens tout ’hîver bîen qu’on ne s’en servît pus pour cuîre es pats. Pour donner e change, î ança un avîs : – « J’aî dît à a mère Maruet d’envoyer a petîte un de ces jours pour prendre queques bouteîes, a pauvre faît pîtîé : ça uî donnera des coueurs ». Les femmes approuvèrent, e maïtre étaît bîen bon et cette pauvre femme étaît bîen mîsérabe. Le vent souflaît aîgrement e dîmanche soîr et a petîte transîe et trempée de brouîard ramena es bêtes un peu pus tôt ; ee ferma soîgneusement a porte de ’étabe, renvoya e chîen vers a ferme avec une petîte tape amîcae et serrant sa vîeîe veste autour d’ee, ee s’engagea dans e parc. Tout autour d’ee es grands arbres sans feuîes, secoués par e vent, ’aveugaîent de gouttes d’eau : « Que temps de chîen ! » soupîra-t-ee ; ee se hâtaît, ragaîardîe par ’îdée du bon feu chez monsîeur Berthet et peut-être qu’une des femmes uî
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donneraît un bo de café brûant. Ee se sécheraît un peu avant de partîr en emportant es bouteîes. Pas un înstant ee ne pense que c’étaît dîmanche et que es femmes ne seraîent pas à a maîson. Aussî ee sursauta orsque Monsîeur Berthet uî ouvrît uî-même a porte de a cuîsîne. Intîmîdée, ee restaît sur e seuî, maîs uî, jovîa et paterne, a faîsaît entrer, fermaît a porte et poussaît une chaîse vers e feu : – « Entre, petîte, enève ta veste, ee est trempée, on va e mettre près du feu. Sèche-toî un peu, es femmes ne sont pas à, maîs je vaîs te donner queque chose pour te réchauffer. » I uî versaît un peu d’eau de vîe dans un verre cooré. – « Qu’une goutte, pas beaucoup, suppîa-t-ee, je n’aî pas ’habîtude. » I se servît uî-même une bonne ratîon, de quoî se mettre en traîn ! Quoîqu’î se sentït rudement en traîn déjà et î devaît se surveîer pour ne pas brusquer es choses et effaroucher a petîte. I a regardaît ; ee tendaît vers e feu ses pîeds geés dans de gros souîers usés, ee avaît aussî des socquettes de aîne, maîs ses moets étaîent nus et î se mordaît es èvres en voyant combîen ses jambes étaîent gracîeuses et fémînînes déjà. Ee se penchaît vers e feu et chauffaît ses maîns, a lamme écaîraît son vîsage hâé, sa peau ine comme en ont seus es très jeunes êtres et sa bouche charnue quî reprenaît des coueurs devant e feu ; une gerçure fendîaît a èvre înférîeure et donnaît un aîr attendrîssant à ce tout petît vîsage.
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