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La providence du reclus

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"Lundi 23 octobre 2006. 10 h 48.


J'ai affreusement peur. Je n'ose parler à personne, chez moi, de ce que je crois avoir découvert hier dans cette maison du vieil Annecy... Je dois pourtant en avoir le cœur net. C'est sans doute de la folie, mais je vais y retourner."


Il se passe des choses étranges dans les Alpes. À Annecy, un homme découvre l'indicible dans une vieille maison. Un peu plus loin dans les montagnes, une légende horrifie un petit garçon. Enfin Nicolas, le héros de Caviardages à la Clef d'Argent, enquête sur les croyances d'un petit village... À lui aussi l'enfer est promis...


Auteur remarqué des recueils Dans la Forêt des astres et Des Nouvelles du Tibbar aux Éditions des Moutons Électriques, mais aussi de Caviardages à la Clef d'Argent, Timothée Rey s'est fait une spécialité des nouvelles. Avec La Providence du reclus, il nous offre trois nouvelles dans la plus pure tradition du fantastique. L'ombre de Lovecraft n'est jamais loin...

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EAN13 9782366290547
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

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présente La Providence du reclus Timothée Rey
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La Providence du reclus
« Lundi 23 octobre 2006. 10 h 48. J’ai affreusement peur. Je n’ose parler à personne, chez moi, de ce que je crois avoir découvert hier dans cette maison du vieil Annecy : ma famille demanderait qu’on m’interne d’office à l’HP de Seynod... Jedois pourtant en avoir le cœur net. C’est sans doute de la folie, mais je vais y retourner. Avant cela, cependant, il faut que je me clarifie les idées. Voilà pourquoi j’ai tout à l’heure acheté ce coûteux petit gadget, rue Royale. Le vendeur m’a certifié qu’il avait une capacité de trente heures d’enregistrement. Je me suis assis au fond de ce café, j’ai fait un essai, ça fonctionne sans problèmes. » Par où commencer ? Par des souvenirs familiaux, je pense. Maria-Luisa Cobagionne, une de mes arrière-grands-mères du côté paternel, la seule que j’aie connue, a longtemps tenu un hôtel-restaurant dans le vieil Annecy, depuis son arrivée en France en 1905 – elle venait de la région de Gênes –, jusqu’à ce qu’elle le vende, au lendemain du second conflit mondial. L’établissement, nommé l’hôtel du Vieux-Logis, était situé au fond de la perspective d’arcades basses de la rue Filaterie, à droite juste avant ce passage voûté qui débouche place Notre-Dame.
» Accueillant à ses débuts des ouvriers italiens, le Vieux-Logis a ensuite profité du tourisme naissant, durant l’entre-deux-guerres. À en croire les récits de mon grand-père Dédé qui, né en 1919, a aidé sa mère à l’hôtel dès la fin des années 1920, ils en auront vu défiler, des clients aux manies bizarres et au comportement extravagant... » Au cours des réunions familiales, il racontait parfois, si on l’en priait avec insistance, que parmi leurs plus étranges clients, il y eut cet Américain et cet homme d’origine indéterminée, descendus au Vieux-Logis un soir de novembre 1934. » J’ai pu voir, à plusieurs reprises, la page du registre de l’hôtel où ils se sont enregistrés. À la date du 4 novembre, une écriture fine, scrupuleuse, a noté le nom “Howard P. Lovecraft” , avec comme lieu de résidence “Providence, Rhode Island, USA”. Au-dessous, d’une écriture plus large, ont été tracées des lettres qu’une malencontreuse tache d’humidité a brouillées.
» C’est une des grandes énigmes de ma vie. Au lycée, puis durant mes études supérieures, j’ai évidemment entendu parler du célèbre auteur fantastique américain. Bien que n’appréciant guère ce genre littéraire, j’ai lu quelques-uns de ses textes. Repensant à cette inscription sur le registre, je me suis figuré un temps qu’il s’agissait d’un canular... Mais, depuis, je me suis renseigné : Lovecraft n’a commencé à être connu en Europe qu’après-guerre, au milieu des années 1950. Je ne vois pas, du coup, qui aurait pu, un soir de 1934, écrire le nom de cet auteur à la place du sien... Surtout, je ne comprends paspourquoion aurait fait une chose pareille. » Et puis, j’ai trouvé des photos. Quand je les ai montrées à mon grand-père, il a formellement reconnu ce visage long et triste, au regard hanté, comme étant celui de l’homme descendu au Vieux-Logis durant l’automne 34. » Il y a deux ou trois ans, je m’étais procuré une biographie de l’écrivain, due à un certain Lyon Sprague de Camp :H. P. Lovecraft, le roman de sa vie, parue en 2002 chez Durante. Comme j’avais prêté l’ouvrage à mes parents, il se trouvait donc ici, à Annecy et j’ai pu le consulter hier après-midi. L’écrivain y est décrit comme n’ayant jamais quitté l’Amérique du Nord. De plus... hmm... j’ai noté ça dans mon carnet. Voilà : au chapitre XVII, dans les pages qui concernent l’automne 34, non loin du terme de sa vie (Lovecraft est décédé en 37), le biographe ne mentionne qu’un déplacement en septembre sur l’île de Nantucket, “où Lovecraft loua une bicyclette pour faire le tour de la ville et de ses vestiges historiques” ; il écrivit du reste ensuite un article sur cette excursion (p. 618). Puis rien jusqu’à novembre, où Sprague de Camp indique que “Lovecraft s’attaqua à une autre histoire, "Dans l’abîme du temps" ("The Shadow Out of Time")” (p. 619), qu’il put très bien rédiger ailleurs qu’à Providence. La mention suivante concerne l’achat d’un sapin par Lovecraft et sa tante à la Noël 1934 (p. 625) ; l’homme était donc alors de retour aux États-Unis. » J’ai également épluché les notes du chapitre. Il faut savoir que l’écrivain entretenait une abondante correspondance. Il écrit à (bruit de feuilletage) “E. H. Price” et “R. H. Barlow” à plusieurs reprises, au cours du mois d’octobre (p. 623-624). En revanche, cette année-là, il semble bien y avoir un hiatus dans son courrier pour le mois de novembre. » En outre, hier toujours, j’ai consulté via Google les indicateurs des lignes maritimes transatlantiques et ferroviaires de l’époque. Le paquebotÎle de France, parti de New York le lundi 29 octobre 1934, est arrivé au Havre le samedi 3 novembre en début d’après-midi – j’ai d’ailleurs été assez surpris de découvrir que le trajet ne prenait alors pas plus de six jours. Je pose comme probable que notre homme, le jour même de son arrivée, est monté dans le train assurant la liaison Le Havre-Paris, dont je n’ai pas retrouvé les horaires – mais un laps de quatre, cinq heures pour deux cents kilomètres me semble raisonnables. Après une nuit dans la capitale, il a eu tout loisir d’emprunter le Paris-Lyon-Marseille de 7 h 42 le matin du 4 novembre, avec une correspondance à Lyon à 18 h 20 vers Aix-les-Bains puis Annecy, où il serait arrivé autour de 21 ou 22 h. Par malchance, le registre ne comporte pas l’heure à laquelle se présentaient les voyageurs. Mais le nom de Lovecraft, et celui, effacé, de son compagnon, sont les derniers à avoir été notés ce jour-là, ce qui laisse supposer une arrivée tardive. » Quant au voyage de retour, les deux hommes ayant quitté l’hôtel le 13 novembre, ils ont pu emprunter le paquebotParis, parti du Havre dans la matinée du samedi 17 novembre pour accoster à New York le jeudi 22 suivant. » En bref, il me semble pouvoir confirmer par ces quelques sources extérieures ce que nous avons toujours su dans ma famille : Lovecraft a effectué un court séjour en France,
du 3 au 17 novembre 1934. Séjour qui, si l’on retranche le temps consacré aux déplacements, n’a couvert qu’une semaine et demie, durant laquelle l’homme est resté à Annecy et dans ses environs... » J’ai noté ces quelques calculs dans mon carnet, hier au soir. Plusieurs points se dégagent à la relecture. » Déjà, pourquoi cet homme, qui correspondait avec tant de gens, qui écrivait des reportages, a-t-il passé ce voyage sous silence ? » De plus, ce n’était pas un séjour touristique. Un Américain qui voyage en Europe visite Paris, mais aussi Londres, Rome ou Athènes. Or Lovecraft paraît bien être venu directement à Annecy, et en être reparti de même. » La suite de l’histoire éclaire d’un jour singulier ce qu’il serait venu faire dans cette petite ville, inconnue outre-Atlantique – à l’époque, et sans doute encore maintenant –, tout comme la nécessité du secret. Je vais y revenir. » Autre chose : comment un homme aussi notoirementfauché que Lovecraft – Sprague de Camp insiste sur ce point – a-t-il pu se payer un aller-retour sur un transatlantique, puis un séjour en pension complète dans un hôtel ? Cela, sans compter les nombreux frais annexes, tournées générales, location de bicyclettes, etc. Ou alors, est-ce son compagnon qui a tout réglé ? » Enfin, justement, qui était son compagnon ? Où Lovecraft l’a-t-il rencontré ? Aux USA, en France ? Est-il reparti avec lui ? Le fait que son nom ait été effacé du registre est-il dû au seul hasard ? En lisant la biographie de Sprague de Camp, je n’ai trouvé aucune mention d’un quelconque Hans – c’est le nom que Lovecraft donnait à cet homme. » À ces dernières questions, je n’ai toujours pas de réponses. » Avant d’en venir à ce que j’ai découvert, je dois aussi évoquer les événements qui ont marqué le séjour des deux hommes, tels que la mémoire familiale les a conservés. » Personne ne comprend l’anglais au Vieux-Logis. Lovecraft, qui ne parle pas français, fait sans cesse appel à Hans comme traducteur. Mon grand-père a décrit cet homme : grand, voûté, le teint mat, les cheveux gris, et des yeux pâles pareils à des perles. Maniant notre langue avec aisance, il avait un accent aux intonations liquidesetrâpeuses qui a marqué tous ceux qui ont eu l’occasion de discuter avec lui. » Les deux hommes ont opté pour la pension complète. Le soir de leur arrivée, comme il le fera à chaque repas, Hans n’avale qu’un verre d’eau et une laitue entière, sans vinaigrette, ce qui surprend la maisonnée – on ne parle guère de diététique en 1934. Lovecraft, lui, demande à ne manger que du fromage ; il en est visiblement très friand. Dès ce premier dîner, il dévore deux reblochons et la moitié d’une tomme crayeuse, sans pain, mais, de tout son séjour, il ne goûtera pas même un verre du vin des Abymes que Maria-Luisa se procurait auprès d’un producteur local. Il boira en revanche de considérables quantités de lait. Lovecraft ne se comporte pas du tout comme un de ces Yankees bons vivants, curieux de découvrir les spécialités gastronomiques européennes : il refuse la charcuterie, les viandes ou même les pâtes qu’on lui propose, précise par l’intermédiaire de Hans qu’on ne doitjamaisservir de poisson ou de lui crustacé, et engloutit son fromage avec une voracité anxieuse, presque inquiétante. » Au moment où elle accompagne les voyageurs à leurs chambres mitoyennes, au deuxième, une employée remarque que Lovecraft se tient le ventre en grimaçant. Hans lui explique que son ami a des problèmes de digestion. En fait, l’écrivain mourra d’un
cancer de l’intestin, et selon Sprague de Camp, des problèmes liés à la sphère digestive sont apparus dès le début des années 1930. » Le lendemain matin, Hans et Howard expliquent à Maria-Luisa qu’ils recherchent une personne précise, un homme âge, lettré excentrique, qui résiderait au cœur du vieil Annecy. Lovecraft ajoute une précision ; Hans traduit : “dans une côte près du Château”. Elle leur propose les services de son fils Dédé, pour explorer la vieille ville. La rémunération offerte (vingt francs la demi-journée) est, aux dires de mon grand-père, une véritable aubaine pour un gamin de quinze ans. » Ils partent en sa compagnie et, empruntant ces étroits passages au bas de certaines des maisons, explorent les humides ruelles en escaliers, couvertes de mousses et de lichens, qui derrière la rue Sainte-Claire remontent vers la place du Château. » Hormis une brève promenade en fin d’après-midi au bord du lac, du côté des Marquisats, ils passent tout ce premier jour en vaines recherches. Le lendemain, les deux hommes changent de stratégie. » Après une visite le matin au siège de l’Académie Florimontane, une des sociétés savantes de la ville, où personne ne peut les renseigner, ils s’installent dans des cafés, rue Perrière, rue Grenette, et dans les petits bistrots, rue Jean-Jacques Rousseau, dont l’arrière débouche sur un quai du Thiou, ce canal qui traverse la vieille ville et sert de déversoir au lac. Offrant de généreuses tournées, ils entreprennent d’interroger les consommateurs. Ce n’est pas évident, toutefois, de poser des questions dans une petite ville du fond de la province, alors toute proche encore de ses racines rurales. Soit personne ne sait rien, soit on se méfie de ces deux hurluberlus qui, s’ils offrent des canons de rouge à tout va, ne consomment quant à eux que du lait. Ils font chou blanc. » Lovecraft ce soir-là tire une mine longue d’une aune, et dévore une large tranche d’Abondance puis un reblochon quasi sans piper mot. Un peu plus tard, alors qu’ils sont montés dans leurs chambres respectives, une des employées les entend se disputer en anglais, dans la chambre de Hans. » Le lendemain, cependant, la situation évolue brusquement. Comme ils se sont installés au comptoir deChez Curt, minuscule mastroquet de la porte Sainte-Claire, un bonhomme vient les trouver. Sa sœur habite juste derrière, dans la montée qui prolonge par la droite la côte Saint-Maurice : la côte Saint-François. Au quatrième, deux étages au-dessus de chez elle, réside un vieux fou que les gens surnomment “le Reclus” : il n’est pas sorti de chez lui depuis des années. Un professeur à la retraite, “quelque chose comme ça”. C’est une voisine qui lui fait les courses et descend les poubelles. » Dédé, qui se trouve avec eux, les conduit aussitôt à l’adresse en question, un immeuble ancien, à droite au milieu de la côte, qui porte le numéro 17. Hans congédie le jeune homme, et les deux visiteurs montent dans les étages. La curiosité de mon grand-père a été éveillée ; il attend que diminue le son de leurs pas, puis, sur la pointe des pieds, grimpe à son tour. Après qu’ils ont frappé et se sont annoncés, Hans se met à parler dans « une langue désagréable », dont “les sonorités gluantes” (ce sont les propres mots de mon grand-père) “remuent les entrailles”. C’est alors qu’on lui répond depuis l’autre côté de la porte. Dans la même langue. Mon grand-père sent ses cheveux se hérisser sur sa nuque. La voix étouffée a quelque chose d’anormal, on dirait qu’elle ne sort pas d’une gorge humaine. » Dédé ne manque pas de courage. Malgré sa peur, il se sent de plus en plus intrigué ; quand il entend la porte en question s’ouvrir pour les visiteurs, il termine son ascension et vient se poster juste en retrait de l’étage, prêt à dévaler l’escalier à la première alerte. Il
n’éprouve aucune honte à “écouter aux portes”, précisera-t-il en racontant cet épisode au cours des repas de famille de mon enfance, parce que “tout ça lui paraît décidément louche”. Ce prénom, Hans, en est peut-être l’indice : et si ces deux-là étaient des espions allemands, ou des agents à la solde d’une autre puissance, animés de mauvaises intentions ? » Dédé n’entend pas grand-chose, hormis des bruits de glissement, des heurts sourds, et parfois, des bribes de conversation où il reconnaît de l’anglais, et cette langue dérangeante qu’il a entendue plus tôt. Toutefois, à un moment, des gargouillis graves et prolongés, réveillent son inquiétude : qu’est-ce qui émet pareils borborygmes ? Il finit par conclure, à moitié convaincu, que ce doit être un tuyau d’évacuation. Bientôt, les voix deviennent plus fortes : les visiteurs s’approchent de la porte. Mon grand-père redescend. Avant de regagner le rez-de-chaussée, il entend encore la voix de Hans dire, sans doute au Reclus, puisqu’en français : “... allons pouvoir rendre hommage au guéstrépode”. Ensuite, la porte s’ouvre, et Dédé s’empresse de regagner la rue. » De retour à l’hôtel, mon grand-père raconte à la cantonade ce qu’il s’est passé, sans négliger cette dernière phrase ; un des employés de l’hôtel suggère qu’il a peut-être entendu “gastéropode”, c’est-à-dire “escargot”. Ce mot, qui à l’époque a juste intrigué la...