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La Rébellion

De
640 pages

L'Empire se putréfie. Depuis le Trône de Fer, entourée d'une aristocratie dépravée, Lionnepierre XIV gouverne mille planètes où règnent l'arbitraire, l'injustice et la corruption. Les temps sont mûrs pour la rébellion, et nombreux en seront les acteurs. Tandis que la résistance clandestine des parias de la société impériale se renforce dans les souterrains de la capitale Golgotha, une alliance hétéroclite scellée sur un monde lointain se prépare à frapper. À sa tête, désormais figure emblématique, héros malgré lui, Owen Traquemort le proscrit et ses compagnons d'aventure, irrémédiablement changés depuis qu'ils ont traversé le Labyrinthe de la folie. Leur objectif : aller de monde en monde organiser la révolte et saper les forces de l'Empire. Mais la route est longue vers la liberté, et d'autres menaces guettent l'humanité, des IA malveillantes de Shub aux agressions d'extraterrestres surgis d'au-delà des ténèbres. L'univers n'est pas l'ami de l'homme. Et au sein même de la rébellion... Voici la deuxième époque de la geste Traquemort, faisant suite au Proscrit et précédant La Guerre.


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La rébellion
Deuxième époque de la geste d’Owen Traquemort
TRADUIT DE L’ANGLAIS PAR ARNAUD MOUSNIER-LOMPRÉ
L’ATALANTE Nantes
PROLOGUE
AU COMMENCEMENT était l’Empire, et tout était bien. Depuis son monde natal, l’humanité s’élançait dans sa grande aventure, s’enfonçait toujours plus loin dans les ténèbres infinies en quête de nouveaux mondes et de merveilles inconnues. C’était un temps de héros et d’exploits prodigieux que celui où l’homme avançait de planète en planète et, implacablement, repoussait sans cesse ses frontières. Mille mondes, mille civilisations à l’éclat éblouissant dans l’obscurité du vide : l’Empire. Il fallut quatre siècles à la pourriture pour s’y développer. Le Parlement devint corrompu, le Collège des seigneurs vit son propre pouvoir grandir à proportion des profits que rapportait le pillage de centaines de mondes, tandis que l’empereur gouvernait l’ensemble d’une main d’acier depuis son Trône de Fer. La technologie parvint à produire des clones et des espsis, la loi les déclara biens meubles et institutionnalisa l’esclavage. L’Empire restait un paradis pour tous à la seule condition d’être riche, de haute naissance ou d’entretenir des relations bien placées ; mais ceux qui n’entraient pas dans ces catégories trimaient dur, courbaient le dos et se faisaient le plus discrets possible. Il en fut ainsi neuf cents ans durant. À l’époque d’Owen Traquemort, l’Empire était mûr pour la rébellion. Owen n’avait jamais souhaité devenir un héros ; malgré la tradition martiale de sa famille, il s’était toujours considéré comme un érudit plutôt qu’un guerrier. Mais, quand l’impératrice Lionnepierre XIV le décréta hors la loi et que ses propres gens, alléchés par la récompense promise, se mirent à se disputer sa tête, il ne put que prendre ses jambes à son cou et, à son corps défendant, accepter son destin. Il tomba sur Hazel d’Ark, hors-la-loi comme lui, pirate, épicurienne et ancienne trafiquante de clones, et ils s’enfuirent ensemble à destination de la planète rebelle Brumonde, où ils rallièrent à eux Jack Hasard, le révolutionnaire professionnel de légende, Rubis Voyage, la chasseuse de primes, et Tobias Lune, un homme ajusté de Haden la perdue. Ils se rendirent tous sur la planète Shandrakor, aux jungles infestées de monstres, théâtre d’éternels carnages, et, dans le Dernier Bastion du clan Traquemort, ils découvrirent l’ancêtre d’Owen qui avait vécu neuf siècles plus tôt : l’homme nommé Gilles, Premier Guerrier originel de l’Empire et inventeur du terrifiant Négateur du Noirvide ; il les conduisit sur le monde des Garous, où ils firent la connaissance du dernier Garou, seul survivant de son espèce génégéniée, et où ils pénétrèrent dans le Labyrinthe de la folie, subirent des modifications et ressortirent bien supérieurs à ce qu’ils étaient en y entrant. Ensemble ils allaient semer le germe et prendre la tête de la plus grande rébellion que connaîtrait jamais l’Empire. Dans son palais d’airain et d’acier, encapsulé dans un bunker de métal massif très loin sous la surface de la planète Golgotha, régnait l’impératrice Lionnepierre XIV, la magnifique, l’adorée, dont la parole était loi, dont les caprices faisaient couler le sang et mourir dans d’atroces souffrances ; auprès d’elle, le haut seigneur Dram, Premier Guerrier, époux officiel, que certains surnommaient, mais toujours dans son dos, le Faiseur de Veuves ; à ses ordres, de fidèles sujets comme le capitaine Silence et l’investigatrice Givre, du vaisseau stellaire l’Intrépideà ses pieds, les familles qui se ; bousculaient et conspiraient pour obtenir ses faveurs, et traquaient ses ennemis sans
merci. Lionnepierre avait des forces et des atouts cachés, et elle ne se laisserait pas abattre aisément. Et, en marge du jeu, attentifs aux sautes du vent, il restait de nombreux acteurs qui pouvaient pencher d’un côté comme de l’autre : Valentin, chef du clan Wolfe, avantagé par sa naissance, puissant, dandy et amateur passionné de drogues qu’il consommait en quantités fabuleuses ; Kit Estivîle, chef de son clan, que certains appelaient le Petit Tueur, la mort souriante ; le cardinal James Kassar, fanatique, étoile montante de l’Église du Christ guerrier. Dans l’ombre, les clones et les espsis de la clandestinité menaient leur combat désespéré en rêvant malgré tout de liberté. Ils avaient pour alliés les cyber-rats, pirates informatiques et non-individus par choix, ainsi que les fils cadets et turbulents des grandes familles, sans espoir de jamais hériter d’un nom ni d’une fortune. De temps en temps aussi, un héros se joignait à eux, comme par exemple Finlay Campbell, naguère connu comme le Gladiateur masqué, champion invaincu des Arènes, ou la Mater Mundi, Mère de toutes les âmes, surespsi et mystère insondable, d’une puissance telle qu’elle vidait de sens toute notion d’espérance ou de santé mentale. Tous les personnages étaient en place et le décor dressé ; il ne manquait plus à présent que quelqu’un qui portât le premier coup. Owen Traquemort, héros malgré lui, se dirigeait vers Golgotha en compagnie d’Hazel d’Ark à bord d’un étrange vaisseau d’or piloté par des hommes ajustés, déclarés jadis Ennemis de l’Humanité ; et, bien que la postérité ignore tout de ses pensées, en voici sans doute la teneur : « Pourquoi moi ? »
1
GOLGOTHA, MANŒUVRE D’APPROCHE
Pourquoi moi ?se demandait Owen Traquemort en retournant aux toilettes. Il n’aurait pas grand-chose à y faire, il le savait, mais sa vessie restait insensible à la voix de la raison ; elle n’en faisait qu’à sa tête, et ce n’était pas la première fois. Cela se passait toujours ainsi quand il était sous pression et qu’il disposait de trop de temps pour réfléchir ; l’après-midi qui avait précédé son discours à la Convention des historiens impériaux, il était resté si longtemps aux toilettes qu’on avait envoyé quelqu’un voir s’il n’avait pas eu un malaise. Avec un grognement, Owen pénétra dans l’unique W.-C. du vaisseau et ferma la porte derrière lui. Il se trouvait dans un petit placard spartiate en acier, muni d’une cuvette luisante, elle aussi en acier. Il ouvrit sa braguette et visa soigneusement : il ne tenait pas à ce que les autres le croient terrifié à en arroser ses chaussures. C’était l’attente qui lui portait sur les nerfs. Lors d’un combat, par exemple, il n’avait presque pas peur – parce qu’en général il était trop occupé à éviter de se faire tuer pour avoir le temps de se ronger les sangs. Mais, avant l’action, son imagination s’acharnait à lui représenter tous les désastres qui pouvaient se produire ; or, depuis le début, sa présente mission, qui l’emmenait vers Golgotha, la planète la plus strictement protégée de tout l’Empire, dans un vaisseau doré conçu par des non-humains officiellement connus autrefois sous l’appellation d’Ennemis de l’Humanité, cette mission ne lui paraissait pas l’entreprise d’hommes sains d’esprit. Même si l’idée venait de lui. Cependant, en ce qui concernait le vaisseau hadénien, il fallait reconnaître que c’était le meilleur choix pour la rébellion naissante. L’appareil d’Owen, le merveilleux Saute-Étoiles, avait été l’un des plus rapides de l’Empire, mais il reposait désormais là où il s’était écrasé, au milieu de la jungle mortelle de Shandrakor ; quant à celui de son ancêtre Gilles, le Dernier Bastion, on l’avait écarté dès le début des discussions : un monstrueux château de pierre doté d’une propulsion stellaire intégrée présentait de nombreux avantages, mais pas celui de la discrétion. Les élégants vaisseaux d’or des Hadéniens répondaient en revanche exactement aux besoins des rebelles, voire les dépassaient ; ils atteignaient des vitesses extraordinaires, possédaient un armement puissant et un système de camouflage si efficace qu’aucun détecteur de l’Empire n’était en mesure de les repérer. Telle était la théorie, du moins ; les Hadéniens étaient restés un bon moment sur la touche, sans connaissance des derniers progrès technologiques. Un seul élément faisait défaut sur leurs appareils : des toilettes. Apparemment, les hommes renforcés n’avaient pas besoin de ce genre d’installation, et Owen n’avait pas cherché à creuser la question ; il n’avait pas envie d’en savoir davantage. Cependant, quand il avait appris qu’Hazel d’Ark et lui avaient été désignés pour représenter la rébellion, qu’il avait protesté longuement, haut et fort contre cette décision, et qu’il avait fini par baisser les bras, comme il s’en doutait depuis le début, il avait déclaré d’un ton catégorique qu’il n’accompagnerait nulle part les Hadéniens tant qu’ils n’auraient pas équipé leur vaisseau de W.-C. L’appareil disposait peut-être d’une accélération et d’une puissance effarantes, n’empêche que le trajet serait long jusqu’à Golgotha, et Owen ne savait que trop bien dans quel état de nerfs il allait l’effectuer. On avait donc ajouté ce ridicule petit réduit spécialement pour Owen et ses nerfs. Il n’y avait pas de lavabo, pas de tapis autour du pied de la cuvette, pas même de
couvercle à soulever ; il n’y avait pas non plus de papier, mais Owen avait pris la ferme décision, dès le départ, de ne pas songer à l’éventualité où du papier serait nécessaire. Il observa son reflet dans la paroi métallique devant lui et vit un homme d’environ vingt-cinq ans, grand, bien découplé, aux cheveux sombres et aux yeux plus sombres encore. Il n’avait rien d’un mollasson, non, mais il n’était pas non plus de ceux qui inspirent l’effroi quand on les rencontre au coin d’un bois. Avec un grand soupir, il acheva de se soulager, referma sa braguette et sortit avec toute la dignité dont il était capable. Malgré leur aspect minimaliste, il préférait encore les toilettes à l’intérieur du vaisseau hadénien. Sa conception ne tenait pas compte des éléments propres à garantir l’équilibre de l’esprit humain, comme la logique ou le bon sens, et certaines de ses caractéristiques étaient carrément affolantes. Owen se concentra pour exclure toute interférence et se fixa comme but de retourner auprès d’Hazel, sur le pont, assise les jambes croisées entre deux énigmatiques protubérances de machinerie hadénienne. Elle était occupée à démonter et à nettoyer sa nouvelle arme à projectiles, et c’est à peine si elle daigna décocher un coup d’œil méprisant à Owen qui s’approchait. Pour Hazel d’Ark, le trac était une émotion inconnue ; il suffisait de lui donner un jouet destructeur et elle était heureuse comme un poisson dans l’eau. Owen s’affala auprès d’elle en prenant grand soin de ne toucher à rien. Il n’y avait ni sièges ni quartiers de repos dans le vaisseau ; de la poupe à la proue, il était bourré de technologie inconnue, non humaine, avec des Hadéniens branchés çà et là sur les machines, selon les besoins. Les hommes renforcés faisaient partie de l’appareil, ou bien il faisait partie d’eux, et ils le dirigeaient par la pensée. Owen et Hazel s’installaient où ils le pouvaient et évitaient de regarder trop longtemps les machines incompréhensibles : c’était trop pénible pour les yeux. Des lumières s’allumaient et s’éteignaient, des lumières à l’éclat douloureux, aux teintes étranges, et les grosses pièces d’équipement avaient des angles anormaux qui donnaient l’impression d’entraîner l’œil là où il ne pouvait ni ne voulait aller. Owen s’assit le plus confortablement possible sur le pont d’acier, les genoux sous le menton. Le bâtiment lui flanquait une peur bleue et il se fichait que ça se voie. Il regarda Hazel, toujours absorbée par son nettoyage. La vingtaine, grande, les muscles bien déliés, Hazel donnait une impression d’énergie prête à se mettre en action à tout instant. Ses yeux verts observaient le monde d’un air de défi sous une longue crinière rousse et indisciplinée, et ses rares sourires s’effaçaient si vite qu’ils passaient souvent inaperçus. Comme toujours, elle avait fait ample provision d’armes. Son disrupteur pendait à sa place habituelle sur sa hanche droite, dans son étui de cuir usé ; il s’agissait du pistolet à énergie classique, assez puissant pour transpercer un blindage d’acier du moment que le cristal était à pleine charge, et à condition d’avoir la patience d’attendre les deux minutes nécessaires pour qu’il revienne à sa pleine capacité entre deux tirs. Elle portait son épée à sa hanche gauche, le fourreau en métal repoussé posé en travers du pont ; là encore, arme classique, assez lourde pour provoquer de vrais dégâts, sans être trop longue, ce qui aurait nui à sa maniabilité. Éparpillés sur le sol d’acier devant elle gisaient les divers éléments de son engin à projectiles ; à les voir, on aurait même dit qu’il y avait de quoi en monter plusieurs. Owen n’aurait jamais imaginé que ces machins étaient aussi complexes. Il éprouvait des sentiments mitigés quant aux armes antiques que son ancêtre Gilles avait tirées de l’armurerie du Dernier Bastion. Elles étaient beaucoup moins puissantes et précises que les pistolets à énergie, mais elles compensaient cette déficience en tirant plusieurs centaines de balles à la minute en mode automatique ; en outre, avec elles, finie l’attente ridicule de deux minutes entre deux rafales. Hazel était
tombée amoureuse de ce nouveau (ou plutôt, à strictement parler, de cet ancien) type d’armement et chantait ses louanges dès qu’on lui en laissait l’occasion ; elle avait pris l’habitude de trimbaler plusieurs pétoires à la fois et de bourrer à craquer toutes ses poches de munitions. Owen, pour sa part, restait sur son quant-à-soi ; il s’était muni d’un engin à projectiles en plus de son disrupteur, mais il attendait de voir comment l’arme se comportait dans un combat au feu nourri avant de porter un jugement ; à son avis, si Hazel raffolait de ses nouveaux jouets, c’était seulement parce qu’elle pouvait faire mumuse avec les nombreuses pièces qui les composaient. Non, tout compte fait, l’acier demeurait la réponse à la plupart des problèmes : une épée ne comportait pas d’éléments qui risquaient de mal fonctionner, ne tombait jamais à court de munitions et n’exigeait pas deux minutes de recharge avant de servir à nouveau. « Si vous continuez à vous l’essorer comme ça, elle va finir toute sèche et rabougrie, dit Hazel sur le ton de la conversation. Je n’ai jamais vu personne passer autant de temps aux gogues. Vérifiez plutôt vos armes ; ça, ça calme le trac. — Oh que non ! répondit Owen. Il n’y a rien dans ce monstrueux vaisseau qui puisse calmer mon trac, et je vous inclus dans le lot. — Vous me sidérez, l’aristo. Je vous ai vu combattre alors que vous n’aviez pas une chance de vous en tirer, je vous ai vu foncer tête baissée dans des situations où je n’aurais pas mis un orteil pour tout le trésor impérial de Golgotha, vous descendez d’une des familles de guerriers les plus célèbres de l’Empire, mais, dès qu’il s’agit d’attendre cinq minutes, vous voilà plus nerveux qu’une bonne sœur dans une agence matrimoniale. — Je ne suis pas un guerrier, déclara Owen d’un ton catégorique sans regarder la jeune femme. Je suis un historien provisoirement – et tout à fait contre sa volonté – obligé de jouer les soldats de la rébellion. Personnellement, je suis pressé qu’elle soit terminée, que je puisse retrouver mon statut de petit érudit sans importance, sauf à mes propres yeux, et sans contrainte, à part un symposium de temps en temps. Je ne comprends toujours pas pourquoi on m’a désigné pour cette entreprise. — D’abord, parce que c’est vous qui avez eu l’idée de la mission ; bien fait pour vous : ça vous apprendra à faire le malin. Non, si quelqu’un n’a pas sa place ici, c’est moi ; je ne suis absolument pas convaincue que notre plan va fonctionner. — Pourquoi êtes-vous venue alors ? — Il faut bien surveiller vos arrières. Et puis, rester à glander toute la journée, ça commençait à me fatiguer : confort nul, aucune des douceurs de la vie, des bavardages à n’en plus finir et pas un poil d’action. Moi, il faut que je bouge, sinon j’ai le caractère qui s’aigrit. — J’avais remarqué, fit Owen d’un ton sec. Fiez-vous à moi : le plan marchera. On l’a examiné sur toutes les coutures et on l’a analysé scrupuleusement ; même les Hadéniens l’ont jugé bon. Avec cette mission, la rébellion va démarrer en fanfare ; on va réveiller tout l’Empire. — Ah, ça, c’est sûr ! Tout le monde va se ruer sur son holo pour nous voir prendre une raclée en technicolor, et on rediffusera la séquence aux infos du soir avec un super ralenti pour les passages les plus saignants. — Je croyais que c’était moi qui avais le trac ? — C’est vrai. J’ai l’esprit pratique, c’est tout. — Moi aussi, et c’est pourquoi je pense que ce plan est le meilleur moyen d’annoncer le déclenchement de la rébellion. Nous n’avons aucune chance de remporter un affrontement direct ; l’Empire dispose d’hommes, d’armes et de vaisseaux en nombre bien supérieur aux nôtres ; la seule solution, c’est de lancer une attaque éclair et de frapper là où ça fait vraiment mal : au portefeuille. Grâce aux
Hadéniens, nous allons franchir les défenses de Golgotha sans nous faire repérer, pénétrer discrètement dans l’administration centrale des Impôts et des Dîmes, exécuter notre petit sabotage économique et repartir sans que personne se doute de rien. C’est d’une élégance achevée, quand on y réfléchit. Nous transférons un joli paquet de crédits sur les comptes rebelles que nous avons ouverts préalablement, et nous effaçons ou plantons toutes les autres données.  »Ainsi, non seulement nous tapons dans les parties sensibles de l’Empire et de l’Église, et nous augmentons considérablement les fonds de la rébellion, mais nous nous attirons la sympathie d’une grande part de la population, une fois que les gens ont compris que l’Empire devra faire le tri dans ses archives et les remettre en état avant de pouvoir les imposer à nouveau, ce qui risque de prendre des années. Hazel, vous ne pourriez pas au moins faire semblant de vous intéresser à ce que je vous explique ? Vous vous êtes débrouillée pour éviter la plupart des réunions de stratégie, mais il faut que vous compreniez ce que nous allons faire une fois arrivés. — Pas du tout. Indiquez-moi la bonne direction et lâchez le fauve. Si je tombe sur un truc qui ressemble de près ou de loin à un garde impérial, j’en fais de la viande hachée ; j’étais déjà douée au combat avant de traverser le Labyrinthe, mais aujourd’hui j’ai passé la surmultipliée. Je possède toutes sortes de nouvelles capacités que j’ai hâte de mettre à l’essai. » Owen poussa un soupir discret. « Nous ne sommes plus de simples combattants désormais, Hazel. Que ça nous plaise ou non, nous sommes devenus des figures majeures de la rébellion, et, si nous réussissons notre coup, nous serons des héros, voire des légendes vivantes ; les gens chercheront auprès de nous l’inspiration pour attaquer l’Empire et ils se rallieront à nous par foules entières. Les clandestins de Golgotha risquent quantité de leurs militants et de leurs moyens pour nous aider à réaliser notre mission, simplement parce qu’ils ont foi en nous. En survivant à toutes les forces que l’Empire a envoyées contre nous, nous avons fini par incarner l’espoir de tous ceux qui rêvent de liberté. — Si nous sommes leur seul espoir, ils sont mal barrés. — Possible, répondit Owen, mais, quoi qu’il en soit, nous sommes aujourd’hui chargés de responsabilités. Si, comme je le disais, nous réussissons notre coup, ce sera le signe que notre rébellion a bel et bien une chance d’aboutir. Les gens ont beau avoir foi en nous, le fait est qu’une insurrection reste une entreprise extrêmement onéreuse à monter ; les vaisseaux stellaires et les bases stratégiques ne sont pas donnés. Vous vous rappelez les tractations, les concessions, les compromis discutables avec des personnages douteux auxquels Jack Hasard a dû s’abaisser pour alimenter ses révolutions ? Malgré son statut de légende, de rebelle professionnel, il a dû transiger ; avec les fonds que nous allons prélever, ça nous sera épargné. — D’accord, fit Hazel. En supposant, pour les besoins de la discussion, que nous nous en sortions sans nous faire massacrer de façon horrible, qu’est-ce qu’on fait après ? On se met pirates et on attaque les vaisseaux impériaux entre les planètes ? Aux dernières nouvelles, l’Empire réserve des modes d’exécution tout à fait désagréables à ceux qui se livrent à ce genre d’activité. — Ça ne vous a pas empêchée de la pratiquer. — Mon choix de carrières n’est pas des plus heureux. Alors, c’est quoi, votre plan, Traquemort ? Allez-y, vous crevez d’envie de me le révéler, je le vois bien. — Oui, parce qu’il est excellent, comme vous le sauriez si vous aviez assisté aux réunions stratégiques. — Lâchez-moi le coude avec ça et continuez. — Nous commençons tout en bas de l’échelle, nous choisissons soigneusement nos cibles, et nous accumulons les victoires jusqu’à former une force viable au sein
même de l’Empire. Alors nous invitons le peuple à se soulever contre Lionnepierre ; il n’a jamais osé jusque-là, et à juste titre, par peur des représailles. Il tient trop aussi à son petit confort ; il croit avoir trop à perdre. Si on ne lui met pas le nez dedans, il préfère ne pas savoir d’où vient ce confort, ne pas penser à ceux qui souffrent pour le produire. Notre tâche consiste donc à changer l’état d’esprit des gens, leur point de vue sur l’Empire. D’abord nous les éduquons, ensuite nous les incitons à se soulever, enfin nous les aidons à se libérer. C’est une stratégie classique. Si l’Empire se rendait compte de toutes les leçons qu’on peut tirer de l’histoire, il en interdirait l’étude. — Vous prenez vraiment fait et cause pour cette rébellion, hein, Traquemort ? On est loin du petit érudit de province qui voulait seulement que le monde lui fiche la paix. » Owen eut un bref sourire. « Le monde a insisté pour se faire entendre. Je ne peux pas redevenir ce que j’étais, même si j’en meurs d’envie ; j’en ai trop vu et trop fait. Mais ne me prenez jamais pour un guerrier ni pour un héros ; je dois jouer un rôle pour la rébellion, d’accord, mais ce n’est qu’un masque. Je me battrai quand le devoir me l’imposera et rien de plus. Quand tout sera terminé, quand la bataille aura pris fin, je ne serai que trop heureux de remonter dans ma tour d’ivoire et de flanquer l’échelle par terre derrière moi. J’ai passé le plus clair de mon existence à m’efforcer de devenir le savant que je souhaitais être plutôt que le guerrier que ma famille espérait ; les circonstances m’obligent peut-être à jouer les héros, mais elles changent et, le jour où on n’aura plus besoin de moi, je retournerai à mes chères études avant qu’on ait le temps de dire ouf. » Avec un grognement méprisant, Hazel continua de remonter son arme d’une main calme et sûre. « Ce sont ceux qui se battent qui changent le monde, pas ceux qui rêvent. — Je sais ce que vous voulez, répondit Owen avec une pointe d’irritation. Vous pensez que nous tous qui avons traversé le Labyrinthe devons employer nos nouvelles facultés pour nous frayer par la force un chemin dans l’Empire jusqu’à Golgotha, où vous pourrez entrer dans le palais impérial d’un pas conquérant et affronter l’impératrice en duel. Eh bien, vous vous faites des illusions. Si nous pointons le bout de notre nez hors de notre terrier, Lionnepierre nous écrasera sans pitié, même si elle doit y engager la moitié de sa flotte. Nous ne sommes ni des dieux ni des surhommes ; on nous a dotés de quelques capacités supplémentaires, c’est tout. Des capacités très utiles, je le reconnais, mais seulement si on s’en sert au bon moment et de la bonne façon. — Quel rabat-joie ! fit Hazel. Et les autres, qu’en disent-ils ? Eux aussi préfèrent y aller sur la pointe des pieds, je suppose ? » Owen fronça les sourcils. « Gilles souhaitait attendre quelques années, le temps de recueillir des infos à distance prudente et de créer des bases d’influence secrètes un peu partout dans l’Empire avant de courir le risque d’attirer l’attention de Lionnepierre ; si nous l’avions écouté, d’ici vingt ans nous serions encore tous assis en rond à nous demander si l’instant d’agir est venu ou non. Il n’est plus le même depuis qu’il a tué Dram ; il est devenu pusillanime et réservé sur tout. Jack Hasard, lui, avait l’idée de lever une armée en s’appuyant sur le prestige de son nom, puis de dépouiller l’Empire de ses mondes en les lui arrachant l’un après l’autre comme il l’avait fait autrefois ; il a fallu lui rappeler, assez vigoureusement, que sa méthode n’avait pas réussi à l’époque et qu’elle ne réussirait pas plus aujourd’hui. Rubis Voyage avait juste envie de trouver quelqu’un à tuer le plus tôt possible. Quant au Garou, ce qu’il désirait… c’était qu’on le laisse tranquille. À la fin, c’est donc moi qui ai pris la plupart des décisions, parce que tous les autres faisaient la tête. — J’aurais peut-être dû participer un peu plus, finalement, dit Hazel.