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LA REINE DE NARBONNE

De
242 pages
Rome, au printemps 410. Etonnante période de l'histoire où les hommes sont absents et où il n'est question que de femmes traîtresses ou non… Les visigots assiègent la ville éternelle, il y règne la famine, la peste. Les Chrétiens organisent des prières, des œuvres de charité, les païens rouvrent leurs temples… Curieusement, l'Empereur d'Occident, Honorius reste indifférent à ces événements. Comment sa sœur, la nobilissime Galla Placidia pourra-t-elle, seule, délivrer Rome du fléau barbare et lui redonner sa liberté et sa grandeur ?
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La reine de NarbonneCollection Roman historique
Déjà parus
Yves NAJEAN, Albilla, servante gauloise, 1999.
Djamel SOUIDI, Un prince dans le Maghreb de l'an mil, Amastan
le Sanhaji, 1999.
Josée BALAGNA COUSTOU, Ouda, princesse marocaine 1532-
1591, 1999.
Yannick SURUN, Les caravanes de Zanzibar, 1999.
Alain STRECK,J'étais à Bouvines, Prix Delarue-Levasseur1998.
Béatrice BALTI, Zeyda, servante de l'Alhambra, 2000.
Yves NAJEAN, Era ou la vie d'une femme à l'aube du néolithique,
2001.
Claude BEGAT, Clovis, l'homme, 2001.
Jessie RIAHI, La reine pourpre, 2001.
Marcel BARAFFE, Les larmes du Buffle, 2001.Arielle Arkhane
La reine de Narbonne
Roman historique
L'Harmattan L'Harmattan Hongrie L'Harmattan Italia
Hargita u. 3 Via Bava, 375-7, rue de l'École-Polytechnique
75005 Paris 1026 Budapest 10214 Torino
FRANCE HONGRIE ITALIENote aux lecteurs
L'orthographe, adoptée dans le roman pour le
mot: « Visigot », conforme à l'usage des philologues,
est attestée par Lucien Musset.A Joseph, Raphaé~ Ben;amin, Samuel@L'Hannatlan,2001
ISBN: 2-7475-1234-7Barcilo, veille des calendes d'octobre,
vingtième année du règne d'Honorius
*Auguste.
C'est l'infortune qui m'impose aujourd'hui de crier
ma révolte, moi, Galla Placidia, fille de l'Empereur
Théodose, car je ne peux me résigner au sort qui
m'attend. L'urgence me pousse. Je vais écrire dans ce
trajet si court qui me sépare de demain. Mais ma
démarche me coûte. Comment m'y prendre? De quelle
manière ramasse-t-on toute une existence sur un
morceau de pergame? Qui trouvera ma lettre, qui
écoutera ma voix ?
Dans l'extrémité où je me trouve, je veux imposer
ma vérité, non pas me justifier, mais laisser l'empreinte
rectifiée de mon passage ici-bas. Tout raconter depuis le
début, alors que je serais tentée de hurler mon
présent... Je n'ai devant moi que peu d'encre et peu de
temps pour tenter de le faire, avant d'être livrée au
monde, à Dieu et, peut-être, à l'histoire.
* Barcelone, 30 septembre 415.1
Mon histoire commença par un cri: « les barbares! »
Cri qui dévala des sept collines comme une amphore
roule et se casse, déversant la peur et l'affolement dans
toute la ville. Ils avaient encore une fois surgi par
centaines, par milliers et cette racaille innombrable
piaffait à nouveau sous notre muraille au son des
trompettes et des hennissements. C'était au mois de juin
410. Le troisième siège de Rome. En trois ans.
Jusqu'alors, je ne m'étais pas mêlée des affaires
publiques parce que je me sentais protégée par mon
beau-père, le général Stilicon ou peut-être à cause de
mon éducation religieuse qui m'incitait à ignorer les
choses d'ici-bas.
Ayant refermé mon livre de psaumes, je me fis
rapidement porter en bas du Palatin dans ma grande
litière aux armes impériales. Je souhaitais me rendre au
forum, certaine d'y rencontrer l'illustre Symmaque,
mon précepteur: je ne l'avais pas revu depuis qu'on lui
avait interdit l'accès au palais. J'avais besoin de son
avis, lui seul pouvait juger de la situation.
On prit la direction du Grand cirque. A un
carrefour, ma litière fut immobilisée. La foule poussait
des lamentations, on aurait dit un brouhaha de
Jugement dernier;
- Qu'allons-nous devenir, Nobilissima ?
- Le Trésor est vide, comment le Sénat va-t-il, cette
fois-ci, monnayer la liberté de Rome?
Qu'exigent les barbares? On les dit plus terrifiants-
que jamais! Cent mille cadavres jalonnent leur passage
en Italie!
11- Ils sont cruels, farouches et sans loi, ils boivent
même le sang des chiens!
- Et pourquoi aucune force impériale n'est-elle
intervenue? Ni le corps d'élite de Ravenne ni les
quatre mille vétérans envoyés spécialement de
Constantinople en renfort?
Je n'avais pas l'habitude de la foule, car je
descendais rarement en ville. Je me sentais mal à l'aise
parmi tous des gens agités, inquiets. Qu'attendait-on
de moi? Je ne savais que leur dire. Pourquoi mon
frère, l'Empereur, avait-il fait assassiner notre beau-
père Stilicon, le meilleur défenseur de l'Empire? Qui
pouvait le remplacer pour nous sauver? Personne
pour le moment. .. Mais mon bel Aetius, plus tard, en
serait capable. . .
- Prions pour notre Seigneur le Christ! - conseillai-je,
en me penchant hors de ma litière.
- Non, Nobilissima, voilà l'erreur! Retournons au vrai
culte de nos ancêtres! C'est par la foudre et le
tonnerre que nous vaincrons!
Je haussai les épaules. Je crus que l'on allait se
battre entre Chrétiens et païens. Par chance, un char
déboula à vive allure et dispersa tout le monde.
J'arrivai difficilement au forum. Il faisait déjà très
chaud. Parmi les toges blanches, j'essayai de distinguer
Symmaque, mais c'est le préfet Pompéianus que je vis
à la tribune des Rostres, debout, à l'ombre d'une
colonne rose. La canne levée, il tentait de contenir la
foule affolée, comme un début d'émeute:
- Ne cédez pas à la panique, Romains! Nous ne
risquons rien, la muraille d'Aurélien a été bien
reconstruite. Elle est solide et inattaquable. Avec ses
soixante pieds de hauteur, personne ne pourra jamais
donner l'assaut! N'ayez crainte, nous continuerons de
12vivre chez nous en toute sécurité! - Il s'essuya du
revers de la main et son esclave lui fit un peu d'air avec
un éventail. M'ayant vue, il s'approcha et se prosterna:
- C'est si rare de vous rencontrer, Nobilissima ! Il faut
des événements aussi graves pour avoir l'honneur de
vous saluer. . .
Quelques sénateurs à la démarche lente vinrent se
joindre à nous. Pompéianus se tourna vers eux en
soupirant:
- Que peut encore vouloir de nous le Got? C'est
sûrement un Romain qui l'a appelé. Il nous faut
trouver le traître, le châtier, et le barbare privé de
soutien, s'en ira. La délation est parfois nécessaire
pour que fleurisse justice et vertu! J'attends des
noms.. .
J'étais étonnée, j'attendais autre chose. Tout de
suite, des accusations fusèrent:
- C'est Séréna, pour nuire à l'Empereur et venger la
mémoire de son époux Stilicon!
- Mais elle est déjà en prison!
- Cela n'empêche pas les accointances!
- C'est impossible, dis-je, ma cousine, nièce de
l'Empereur Théodose ne peut trahir! Et je pensai:
« Ces sénateurs païens autour de moi, ne pourraient-ils
avoir eux-mêmes cherché à se venger de nous,
Chrétiens, qui avons brisé leurs dieux de pierre?
Quant à Séréna, c'est impossible.. . » Tout à coup, je
me souvins de mon enfance, de toutes mes
rancœurs. . . et après un silence, Je répondis
négligemment:
- Une personne impériale ne doit pas permettre que
l'ombre du doute ternisse sa réputation. . .
13Des chevaux arrivèrent en trombe, comme s'ils
avaient été lancés pour une course de char dans la voie
Sacrée. C'était le sénateur Priscus Attalus. Même lui
accourait au forum, lui qui, depuis l'an dernier, ne se
montrait plus en public, car on lui reprochait d'avoir
accepté le titre d'empereur, offert par le roi visigot. Il
s'arrêta près de la Curie et tandis qu'il sortait
pesamment de son carrosse à grosses dorures, des cris
hostiles s'élevèrent:
- Le voilà! C'est lui, l'usurpateur à deux sous! Le pote
d'Alaric! Il pue comme lui le beurre rance!
De fait, nous avions tous été horrifiés par cette
situation ahurissante: d'une part, l'insolence d'un
assaillant tout puissant qui avait fabriqué une
marionnette à sa dévotion et, d'autre part, le ridicule
de l'Empereur en titre qui avait accepté de partager le
pouvoir, faisant parvenir à son rival une toge pourpre
et les insignes impériaux. . .
Le sénateur chauve monta quelques marches de la
Curie, rajusta sa toge à large bande rouge, se tourna
vers la foule et déclama: « C'est par dévouement à la
chose publique que je me suis laissé élever au rang
suprême. En refusant, je me serais montré ingrat
envers la Patrie pour laquelle je suis né. Quel honneur
que de servir notre grandeur et notre gloire! Ah, si
j'étais à nouveau empereur! La sécurité reviendrait et
l'opulence brillerait sur le fronton de Rome! » Il y eut
un silence, puis un frisson crédule courba quelques
têtes et gagna la foule. Peut-être avait-il raison?
Puisque Honorius n'agissait pas, pourquoi Priscus
Attalus, flis d'une brillante famille de proconsuls, ne le
remplacerait-il pas avantageusement? Il eut quelquesY
vagues acclamations et Attalus émit un soupir de
14soulagement. Il s'inclina, tapota son front avec un pan
de sa toge.
Enfm, dans l'effervescence du forum, je distinguai
Symmaque, entouré d'une sorte de procession
d'enterrement. Il se dégagea et vint à ma rencontre:
- Ils osent encore nous menacer! C'est ahurissant! Je
ne sais ce que nous - Ils osent encore nous menacer!
C'est ahurissant! Je ne sais ce que nous allons devenir,
Nobilissima. Nous, Sénateurs, qui incarnons rien
moins que la glorieuse tradition de la République et de
l'Empire, nous subissons l'histoire au lieu de la
conduire. Quelle honteuse décadence! Nous étions en
délégation chez eux. Il n'y a que peu d'espoir. . . Allez à
la porte Salaria, Nobilissima, d'en haut, on observe le
mieux l'étendue du campement ennemi, l'étendue de
notre désastre. Allez-y, vous verrez!
152
Je me rendis donc à la porte Salaria. Sur le chemin
de courtine, éblouie par le soleil, je ne vis rien. Mais,
peu à peu, derrière mes paupières plissées, se modela
la réalité. Là, à une lieue à peine, stationnaient des
myriades de carrioles aux toits sombres, disposées en
cercles concentriques qui semblaient s'élargir au-delà
des cyprès, au-delà des vallons, au-delà de mon regard,
là où se perd l'imagination. Au centre, se dressait une
grande croix en bois, et l'on voyait distinctement au
bout de son transept briller un alpha et un oméga en
or, marque insolente de leur hérésie!
J'observais avec une crainte superstitieuse: c'était
donc eux, ces Visigots qui répandaient l'effroi et la
désolation. Quel affront! Même Annibal n'avait pas eu
l'audace de camper si près! Il avait, certes, conduit ses
Africains et ses éléphants jusqu'aux portes de Rome,
mais il y avait trouvé une armée en ordre de bataille et
sa retraite précipitée avait témoigné à l'univers de
notre courage! Et maintenant, que pensait le monde?
Pourquoi Honorius ne nous avait-il envoyé ni soldats,
ni décurions, ni le moindre sou pour l'entretien de
notre cohorte prétorienne, licenciée faute d'argent? Il
ne faisait même pas semblant de préserver, outre les
apparences de cohérence de l'Empire, son honneur et
l'espoir des Romains. La colère m'aveuglait: qui
devrait sans armes affronter l'ennemi? Nous, à Rome!
Pourquoi n'avais-je pas, moi, hérité du pouvoir?
J'aurais su agir !
« Une nation aux crocs de lionne s'est portée contre
mon pays, puissante, indomptable. La campagne est
ravagée, le sol en deuil. . . » Comment en était-on arrivé
là? Symmaque m'avait souvent dit que mon pèreThéodose avait apprécié les Visigots et leur avait
octroyé une terre. Mais à sa mort, mes frères avaient
cessé de payer les soldes dues. C'est ainsi que tout
avait commencé. Théodose, lui, avait fait œuvre de
paix, et sa mémoire est grande.
Brusquement, je me souvins du même chemin de
courtine, d'où, enfant, j'avais découvert Rome, lorsque
nous étions arrivés d'Aquilée. Mon père me tenait par
la main: « Regarde! - s'était-il écrié, - c'est ici qu'est
né le grand Empire que j'ai réunifié!» Et son bras
s'était allongé comme pour indiquer le bout du monde.
J'avais été éblouie par l'océan des toits de bronze et
d'or grimpant jusqu'aux nuages, jusqu'au royaume de
Dieu, peut-être. Rome, toute blanche, qui m'avait fait
perdre jusqu'au souvenir de ma ville natale
Constantinople. Mais la magie de cet instant était bien
loin. . .
J'aurais voulu qu'un cataclysme engloutisse ce
campement galeux comme l'avaient été Sodome et
Gomorrhe! Je me baissai, ramassai une pierre et la
lançai de toutes mes forces, de toute ma rage. Elle
s'échoua, ridicule, aux pieds du rempart.
Non loin de la monstrueuse croix, je remarquai,
parmi les chariots, une grande tente, celle du roi. La
rage céda à la peur, la peur d'Alaric qui osait humilier
le peuple romain :
Que nous laisseras-tu? avaient demandé les-
sénateurs venus plaider la grâce de la ville.
- La vie!
*
Les événements s'imposent, irréversibles. Dehors,
le ciel, les oliviers, la vie... Tant de gens vont et
18vaquent sans se soucier de moi, sans même savoir où
je suis. La sueur me perle au front. Est-ce un
cauchemar? Un grabat, des murs humides, de la crasse
et un rayon de lumière.
Ecrire évite le désespoir. Mais un engourdissement
paralyse mon bras, j'ai mal au dos... Non, je ne me
plains pas. Je m'organise. Je me suis installée dans
l'unique rai de lumière qui m'éclaire faiblement. Je vois
des ombres, j'entends des résonances. Je m'évade du
présent.
193
Je rentrai au palais à l'heure où Anicia Proba, mon
amie si pieuse, venait pour lire avec moi les chapitres
de la Bible en latin que nous envoyait Jérôme de
Bethléem. Savait-elle que j'étais sortie? Evidemment,
elle n'évoqua pas le fléau puisque seul l'amour de Dieu
devait nous absorber mais je n'arrivais pas à me
concentrer, mes pensées étaient ailleurs, encore
accrochées en haut de la muraille. Anicia me regardait
d'un air sévère. J'avais hâte qu'elle parte pour
m'adonner, enfm, à la méditation interdite: les
barbares.
Le soir même, dans le silence de ma grande
chambre aux colonnes de marbre, j'écrivis à mon
frère: «A l'Empereur Honorius, auguste et florissant!
Notre ville sacrée, siège des saints tombeaux se trouve
pour la troisième fois, dans une situation critique.
Comment oses-tu laisser sans défense notre ville,
berceau de notre patrie? Que sonnent les trompettes
romaines! Que l'exemple de notre père Théodose te
soit un modèle! Que tes regards se tournent vers
l'Occident que tu as à gouverner! Lève le corps d'élite
et marche sur Rome. Délivre-nous! »
Le lendemain, cette lettre fut lue au Sénat, près des
fontaines, dans les églises. Dans les rues, on
m'acclama. Cela m'intimida. Des gens essayèrent
même d'embrasser ma litière. J'étais confuse, mais
flattée, découvrant le plaisir grisant d'être aimée du
peuple.
Dès le début du siège, toute navigation cessa. Plus
de barques godillantes! Plus d'huile ni de froment
d'Afrique remontant le Tibre! Il coulait inutile etbleuté. Notre Saint-Père Innocent me conseilla de
gagner Ravenne où j'aurais été en lieu sûr auprès de
l'Empereur. «Jamais! » m'écriai-je avec un
emportement qui manquait peut-être de déférence. Je
ne céderai pas à cette facilité. Jamais! C'était la
première fois que je prenais une décision qui engageait
mon avenir et ce petit mot de deux syllabes contenait à
la fois ma révolte et ma soudaine indépendance.
Jusque-là, seul un testament, celui de mon père, avait
décidé de ma conduite. Mais pourquoi devais-je me
réduire à l'accomplissement d'une mission qui me
volait ma vie? Ce jour-là, c'est moi qui choisissais: ma
place était à Rome. Je devais montrer au peuple
l'exemple et. .. je voulais être digne de mon bel Aetius.
Ne m'avait-il pas dit: « Vous êtes, Nobilissima,
l'orgueil des Romains et la fierté des Chrétiens? »
Je restais quelques jours en prières, seule au palais
Auguste. J'y ai grandi, je l'aimais, bien qu'il ait été
sinistre depuis l'assassinat de Stilicon et celui de
Séréna. Palais vidé de rires, austère, silencieux, trop
grand comme une toge ancienne, déployée. Royaume
d'ombres, les pas y retentirent plus solennels, les voix
résonnèrent plus sonores. Nous y parlions à voix
basse, accordant une place respectueuse aux
silhouettes invisibles, aux mémoires des disparus,
comme si leur présence imprégnait encore l'air du
palais.
Un matin, par ma fenêtre qui ouvrait sur le Grand
cirque, je vis les sénateurs monter le raidillon du
Palatin. Ils revenaient malgré l'interdiction du Pape!
J'étais contente de les recevoir et mal à l'aise à cause de
Séréna. .. Ils accompagnaient un cavalier de Ravenne
qui portait la réponse à ma lettre, écrite non par
22l'Empereur mais par son favori: « Les Romains ne
doivent pas chercher une trêve indigne, mais préférer
le hasard de leur destruction à la certitude de leur
déshonneur.» On demanda une relecture. On était
meurtri. « Attitude indigne!» s'exclama Symmaque,
rouge d'humiliation. Pour moi, c'était une honte
familiale. L'incurie d'Honorius s'imposait aux yeux de
tous comme une verrue sur le nez de l'Empire. Je ne
sais pourquoi à Rome personne ne prit la moindre
initiative militaire, comme si celle-ci restait malgré tout
l'apanage impérial; pourtant, nous aurions pu nous
défendre, sortir de la ville, éventrer toutes les carrioles,
nous étions bien plus nombreux que la racaille
buveuse de sang!
Dans Rome encerclée, le cauchemar s'installa très
vite. Les vivres furent ménagés aussi longtemps que
possible. Les pauvres ne reçurent plus que la moitié
des leurs rarions quotidiennes de blé, puis le tiers,
quantité à peine suffisante pour quelques bouchées de
pain cuit. Bientôt, le dernier moulin sur le mont
Janicule cessa de grincer. « Panem ! Panem ! »mendiait
la foule assemblée sur les marches des greniers publics.
On fit griller des sauterelles, des cigales, des rats. On
vendit de la fiente de colombe, et son prix tripla bien
vite. C'était horrible. Au bout de cinq semaines, les
greniers étaient vides et les ventres aussi. Fermés les
entrepôts, désertés les marchés de Rome l'opulente qui
s'était toujours flattée d'entretenir ses deux millions de
pauvres!
Jusque-là, je n'avais jamais vu la misère, la colline
l'avait maintenue à distance. Maintenant, j'étais
effrayée par tous ces gens hagards, loqueteux, malades
qui tendaient leurs bras vers moi. Partout, des
23marchands, des portefaix, des marilllers mendiant le
long des rues, des laïs de carrefour, pécheresses
dévêtues, efflanquées et fardées qui détournaient la
tête à mon passage, et des soûlards, des clochards... Je
vis même une mère exhiber son enfant qu'elle avait
mutilé pour susciter des aumônes. Toute une populace
sans feu ni lieu qui se lamentait, cherchant sa pitance
dans les détritus.
Malgré les injonctions d'Anicia, je délaissais la
prière et l'étude pour parcourir la ville. J'aimais le
sentiment d'être utile. On m'attendait, on m'entourait,
on me bénissait. J'étais flattée de cette ferveur.
J'incarnais à la fois la grandeur, la piété, la résistance.
Je cherchais comment être à la hauteur de mon image,
comment ne pas décevoir, comment agir pour le salut
de tous.
Je proposai aux Sénateurs de faire ouvrir l'entrepôt
du palais. Il était plein: une année entière de récolte.
« Secret d'Etat! » s'exclama Symmaque. « Interdiction
d'en distribuer le contenu! C'est une atteinte à la
dignité impériale!» Mais étais-je davantage fille
d'Empereur que servante du Christ? Je ne savais pas
ce qui était juste. Comment concilier les deux pans
contradictoires de mon éducation?
Les sénateurs décidèrent que, faute de pain, il y
aurait des jeux. Pompéianus fit recouvrir le cirque de
bannes pourpres et les auriges, les gladiateurs, les
histrions réapparurent pour étourdir les Romains. Et
même les Chrétiens applaudissaient à ces distractions
défendues par notre religion!
Quant à Anicia Proba, elle sembla rapidement se
réjouir du drame de Rome. « Dieu me donne la chance
de réaliser jusqu'à la perfection ce qui est écrit. Je
disperse, je donne aux pauvres, je sauverai mon âme et
24