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La Sferia, tome 1

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Description

À quoi ressemblera la Terre quand l’être humain disparaîtra ? Ce n’est plus qu’une question de temps. Notre espèce est actuellement en voie d’extinction.


Lors d’une éruption du dernier volcan encore actif, vingt ans plus tôt, un monstrueux nuage pyroclastique a voilé notre planète et a engendré des conséquences catastrophiques : toutes les femmes sont devenues stériles depuis ce terrible jour. Toutes sauf une. Elle s’appelle Alya.


À sa naissance, le volcan l’a protégée de l’infertilité et lui a légué son puissant pouvoir de feu. Mais, le corps prolifique et le don de la jeune femme vont lui attirer les convoitises d’une organisation peu recommandable, dirigée par son propre père : La Sferia.


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Nombre de lectures 1
EAN13 9791096960187
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0015€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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© Les Editions Livresque, pour la presente edition – 2018
© Thibault Benett, Designer graphiste pour la couverture
© Karry Le Gras, Correctrice
© Jonathan Laroppe, Suivi editorial
ISBN : 979-10-96960-17-0
Tous droits reserves pour tous pays
Conformement au Code de la Propriete Intellectuelle, il est interdit de reproduire integralement ou
partiellement le present ouvrage, et ce, par quelque moyen que ce soit, sans l’autorisation prealable
de l’editeur et de l’auteur̀
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A Pedro, ma flamme incandescente
L’etre humain... Cette merveilleuse espece dont la capacite a se detruire surpasse son habilitation
a preserver la planete qui l’a enfante.P r o l o g u e
Quelque part au-dessus de l’Atlantique, août 1996
La simple idée de vivre m’avait toujours paru difficile. Vivre. Un concept subjectif de nos jours. Je
dirais survivre plutôt. Ce soir-là, à dix-mille mètres d’altitude, nos âmes en détresse erraient dans
l’atmosphère glaciale et hostile.
Toutefois, animé par son instinct, l’être humain jouissait d’un potentiel bien au-delà de l’imaginable.
Mon regard, encore flou, se dirigea nonchalamment vers le hublot. Dans les ténèbres de la nuit, seul
le halo cuivré de la lune reflétait l’éclipse totale : l’alignement parfait du soleil, de la Terre et de
l’astre argenté. Ce phénomène d’une rareté absolue ne s’était plus produit depuis le siècle dernier.
Le tumulte des moteurs bourdonnait dans mes oreilles. Une odeur de soufre envahit mes cloisons
nasales et souilla mes poumons. Je levai les yeux vers le plafond, un nuage dense flottait au-dessus
de la cabine sur toute la longueur du fuselage.
Mon corps oscillait. Je me représentais sur une chaise à bascule qu’on agitait dans tous les sens.
Mes iris se plantèrent sur l’aile recouverte d’une lumière blanche scintillante et fantomatique qui s’y
accrochait telle une pluie d’étincelles.
Des toussotements me firent tressaillir. La fumée s’épaississait un peu plus et s’échappait à présent
des conduits d’aération. Une chaleur âcre et électrique aveugla mes pupilles et pénétra mes voies
respiratoires, sciant ma gorge.
Autour de moi, le nez enfoui dans tout ce qui pouvait leur servir de mouchoir, les passagers
hoquetaient, reniflaient. Les membres d’équipage s’apparentaient à des ombres insignifiantes qui
titubaient entre les étroits couloirs en s’écriant : « Tout va bien ! Restez calmes ! Nous traversons
une zone de turbulences ! »
Leurs voix, éraillées par le brouillard qui nous enveloppait, plus dru à chaque minute, se perdaient
dans le vide.
Ils avaient dû se préparer aux situations d’urgence sans pour autant imaginer les affronter un jour.
Moment opportun. Mettre en pratique leurs années de formation. Se montrer digne tout en sachant
mentir.
Le signal d’attache des ceintures clignota et se réverbéra sur mes prunelles, imitant les feux de
détresse d’un véhicule en panne.
Un vrombissement infernal suivi d’un violent soubresaut éclata jusqu’à mes tympans et projeta une
hôtesse au sol.
Des cris s’élevèrent lorsqu’un homme aperçut des flammes lécher l’un des moteurs. Une lueur
blanche, presque angélique, caressait le réacteur, répandant une traînée de poudre sur ses contours.
Les trois derniers propulseurs s’embrasèrent les uns après les autres.
Je distinguais des sanglotements. Certains abaissèrent les stores, se réfugièrent dans le déni. Ils
refusaient de croire à la terrifiante réalité.
Mes oreilles ne supportaient plus ces affreux rugissements. L’explosion simultanée de plusieursbombes. Des tirs. Des grenades. La guerre.
Un masque à oxygène plaqué sur mon visage, je respirais péniblement. La seconde d’avant, ce fruit
trop mûr, encore accroché à sa branche, était tombé devant moi.
Le râle d’une bétonnière à l’agonie. Extinction des quatre moteurs. Le début d’une interminable
descente en vol plané vers l’océan.
Un silence mortel s’installa dans les entrailles de ce cercueil ambulant. Le sifflement du vent se
délectait de notre détresse, fredonnant une ode funéraire qui glissait sur nos âmes.
Nous étions suspendus dans l’espace. Curieusement, personne ne céda à la panique. Recroquevillés
dans leurs fauteuils comme des poupées de chiffon, les voyageurs exhalaient quelques gémissements.
D’autres priaient. Je n’avais pas cette force, je ne saurais même pas décrire la dernière image
imprimée dans mon esprit. Les souvenirs avaient déserté mon subconscient.
La pression dans la cabine ne cessait de diminuer, l’air se volatilisait, substitué par une canicule à
faire pâlir un sauna. La suffocation me guettait.
Un steward téméraire continuait de donner des consignes. Voix lointaine et trouble. L’apparence
d’un croque-mort qui assistait à ses propres funérailles.
Mes pensées se consumaient en une boule de feu qui tournait sur elle-même : brûlerions-nous vifs ?
Asphyxiés par la fumée ? L’avion se disloquerait-il ? Allions-nous nous écraser en mer ?
Je le découvrirai très vite. Plongée en piqué. Brutale. Propulsé par un saut à l’élastique qui ne
remonterait jamais, mon corps frémissait. Il suppliait qu’on achève cette onde d’électrochocs qui
dévastait mon cerveau.
L’apesanteur, le tunnel blanc, la fin de la souffrance. Privée d’oxygène. Je m’étais évanouie au
milieu d’un brasier en colère, ensevelie dans une nuée ardente.
À peine née, la mort m’offrait déjà son plus beau sarcophage.1
Cayo Principe, dernière île volcanique au large de Cuba, 20 ans plus tard.
Journal « Granma »
31 août 2016
 « Toujours pas d’amélioration dans un éventuel traitement contre la stérilité », par A. Delacruz
L’équipe de chercheurs qui s’est réunie la semaine dernière à Madrid autour de la gynécologue
Esperanza Gonzalez pour un congrès ne possède toujours aucune piste quant à un éventuel
traitement sur la stérilité féminine.
Ce fléau a frappé notre humanité voilà maintenant vingt ans. Date à laquelle le Pizzaro Roja, volcan
mythique de l’île Cayo Principe, est entré en éruption. Il a laissé derrière lui des dommages
irréversibles et provoqué l’infertilité de toutes les femmes, nouvelles nées incluses. Coup du sort ou
bien destin déjà tout tracé, puisque la catastrophe a épargné la population masculine.
Les récents tests effectués sur les ovules prélevés chez des sujets en âge de procréer, allant de vingt à
quarante ans, se sont révélés infructueux.
Selon la docteure Gonzalez, les cellules détériorées par le nuage pyroclastique qui a voilé toute la
planète pendant près de sept jours ne se sont jamais régénérées. Aucun remède n’est encore
envisageable.
Les conditions environnementales qui ont détruit notre patrimoine génétique ont également exercé
une influence sur la production d’ARN messager dans les cellules somatiques.
Autrement dit « les cellules qui entourent l’ovocyte ne lui fournissent pas le matériel nécessaire à
son bon développement », explique la gynécologue.
Serait-ce vraiment la fin de la race humaine si nous ne pouvons dorénavant plus nous reproduire ?
Esperanza Gonzalez refuse d’y croire et assure qu’elle poursuivra les recherches coûte que coûte : «
Je suis avant tout une scientifique. Je me dévouerai corps et âme dans le but de trouver une cure.
Nous devons continuer, nous devons nous battre. 
 Nous sollicitons votre aide, chers concitoyens. Votre participation et vos dons sont très précieux,
chaque centime compte afin d’étendre nos investigations. »
Après les tests réalisés sur toute l’Europe et en Afrique, l’équipe se déplacera prochainement sur le
continent américain, continuant ainsi sa quête.
La dernière génération féminine, à peine aux portes de l’âge adulte, représente l’ultime espoir dans ce
monde où aucune naissance n’a été enregistrée pendant ces vingt précédentes années.2
24 août 1996
Le nourrisson reposait sur son nid de fortune. D’une sérénité absolue, il agitait ses orteils, remuait
ses phalanges, sans même craindre la chaleur ardente qui sévissait sur sa peau.
La montagne crachait la fumée noire du fond de ses entrailles, enveloppant la planète de son voile
obscur. Les lueurs sanguinaires de la lave fraîche empourprèrent les joues de l’enfant, les cendres
grises s’incrustèrent au travers de ses pores et s’introduisirent dans ses vaisseaux. Ses veines
ressemblaient à des milliers de serpents qui naviguaient sous son épiderme.
Son cœur se manifesta. Emballement, ralentissement, tachycardie. Puis, finalement, des battements
réguliers.
La carcasse du Boeing s’était transformée en un amas de pièces métalliques éparpillées dans la
végétation.
Sous la violence du choc, les passagers avaient été carbonisés. Personne ne les identifierait au milieu
de cette jungle, au pied du volcan en furie.
Les bras tendus vers le ciel, le nouveau-né cherchait un infime espoir, une chance de continuer à
respirer.
À l’aide de sa canne, la femme se fraya un chemin parmi les débris, évitant les cadavres qui
tapissaient le sol. Elle portait une longue tunique et un foulard qui lui couvrait le nez et la bouche.
Elle se pencha pour recueillir la seule âme vivante, ses doigts frôlèrent à peine le corps du bébé. Une
fraction de seconde. Elle poussa un hurlement avant de retirer ses mains, les paumes brûlées
instantanément. Elle contempla ses chairs meurtries. Ses empreintes digitales venaient de disparaître,
effacées par la fournaise.
Des cloques éclatèrent sur sa fine peau, le sang ruissela et se mêla aux cendres en un rouge noirci.
La chaleur de la lave en fusion se dégageait de cette minuscule anatomie. Impossible de toucher le
bambin. Impossible de le sauver.
Des silhouettes sombres flottaient dans l’obscurité. Les monstres avaient déjà retrouvé leurs proies.
Le nourrisson fixa la femme, un rictus inquiétant sur les lèvres.
Dans ses yeux jaillirent les flammes de l’enfer.
***
31 août 2016
L’alarme stridente du réveil sonnait depuis cinq bonnes minutes lorsqu’Alya se redressa sur son lit,noyée dans sa transpiration, le souffle coupé.
Les chiffres 6 : 33 éclataient de leur rouge agressif sur l’écran numérique. Elle éprouva un mal
horrible à réaliser qu’elle venait de rêver, et la chaleur moite qui régnait dans sa chambre la
replongea dans les méandres de ce terrible cauchemar.
Le ventilateur du plafond brassait l’air dans un mouvement de lassitude, comme les pales d’un
mixeur qui tourneraient au ralenti dans le vide.
La lumière vive du soleil matinal découpa un halo angélique dans la pièce. Climatisation en panne. À
coup sûr. Cette machine fonctionnait selon ses humeurs. Elle jeta un coup d’œil au thermostat qui
avoisinait pourtant les 18 °C.
Voilà plusieurs jours que son organisme paraissait atteint de fièvre. Elle pressa le bouton cool pour
régler la température au seuil minimal de 16 °C, mais le vrombissement essoufflé qui s’échappa de la
grille de ventilation signa son agonie.
Futile. De toute façon, elle n’aurait même pas ressenti la moindre fraîcheur. Et elle n’en avait pas
besoin. Elle ne s’alimentait que de chaleur. Elle passa une main dans ses cheveux avant de tirer la
poignée de la baie vitrée.
L’humidité tropicale la mordit délicieusement. La saison des pluies happait déjà l’île de sa
splendeur.
Prostrée sur le balcon, Alya repensa à son abominable cauchemar, tout lui avait semblé si réel,
chaque détail colonisait sa mémoire. Les cendres. Noires dans la fournaise. Les résidus dans les
veines de l’enfant. Ses yeux sataniques, les paumes en sang de la femme.
Elle la revoyait s’approcher du nourrisson pour le sauver. Et puis ses cris, ses affreux cris lorsque
cette créature sombre s’était brûlée.
Que signifiait ce rêve ?
Son regard s’attarda sur le Pizzaro Roja, la montagne de feu qui était entrée en éruption voilà vingt
ans. Elle dressait fièrement son buste fougueux, dominant l’atoll de toute sa puissance, parée à se
réveiller à tout instant pour reprendre ses droits.
Mais personne n’y prêtait vraiment attention, surtout depuis que Cayo Principe était devenue une
destination touristique phare.
Dernière île volcanique au large de Cuba, classée au patrimoine mondial de l’UNESCO. Un ancien
caillou envahi, à l’origine, par la végétation et les singes-écureuils. Inexploré, inhabité, sauf par les
indigènes du coin. Mais après l’envolée du nuage pyroclastique qui avait mis en péril la race
humaine, une bande de promoteurs très ambitieux avaient immédiatement étudié le potentiel de l’île.
Ils avaient ainsi lancé le pari d’y construire l’établissement hôtelier le plus luxueux des Caraïbes.
Intérêt purement financier.
Une aubaine dans ce paysage découpé, jonglant entre nature sauvage, mer chaude et panorama
exceptionnel.
Bien sûr, les géologues avaient analysé tous les scénarios possibles pour arriver à une conclusion
unanime : risque proche de zéro. Si le volcan se manifestait à nouveau, le danger se situerait
uniquement sur le versant ouest, là où nulle âme ne vivait, là où seule la jungle respirait à pleins
poumons.
Le cinq étoiles avait vu le jour, pointant ses bungalows dans la zone sécurisée de l’île. Intouchable,
selon les experts. Voilà bientôt quinze ans qu’ils avaient eu raison de croire en leur folie. L’hôtel
s’avérait le plus rentable des Caraïbes, remportant au passage des prix d’excellence dans lesmagazines spécialisés.
De retour à l’intérieur de sa chambre, Alya fila sous la douche. L’eau chaude amplifia un peu plus la
fougue de sa peau mate.
Elle s’enveloppa ensuite dans une serviette et essuya d’une main la buée qui suait du miroir. Elle
lissa rapidement ses cheveux bruns aux reflets ambrés qui tombaient sur ses épaules puis contempla
les cernes sous ses yeux émeraude. La fatigue imprégnait les traits parfaits de son visage arrondi.
Elle n’avait pas dormi plus de cinq heures, et chaque jour, le scénario se répétait. Travailler dans ce
pays, dans le tourisme, équivalait à de l’esclavage moderne. Le personnel devait se montrer au top
toute l’année pour un salaire plus que dérisoire. Heureusement, les vacanciers lâchaient de bons
pourboires et les contrats incluaient logement et nourriture. Alors, dans l’immédiat, cela lui
convenait. À défaut de trouver mieux.
Et puis Alya aimait son job : donner des cours de karaté aux voyageurs lui plaisait et lui permettait
d’évacuer son trop-plein d’énergie.
Malgré sa jeunesse, son corps d’à peine vingt ans subissait déjà les conséquences de l’épuisement
physique et psychologique.
Un lancinement soudain sur le flanc interne de son bras gauche, près du coude, la ramena à la réalité.
À l’aide de ses doigts, elle exerça une pression sur la peau, puis se massa vigoureusement la zone
endolorie qui se mit à rougir et enfler. Des glaçons. Vite. Elle courut vers le mini réfrigérateur et en
tira une poche plastique gelée qu’elle appliqua aussitôt sur la démangeaison.
Moins d’une minute après, la glace avait fondu. Presque instantanément.
Alya poussa un soupir de soulagement et appuya sur la touche on de la télécommande, la boîte noire
s’éclaira. Machinalement, elle enfila sa tenue de travail. Un short bleu moulant, débardeur blanc à
l’effigie du complexe : un soleil fièrement coiffé d’une couronne dorée. Elle fourra son kimono dans
son sac, elle se changerait plus tard.
« Mesdames et Messieurs, bonjour, voici votre journal matinal. »
Le timbre grave de la présentatrice cubaine semait toujours le doute quant à son véritable genre.
Homme ? Femme ? Androgyne ? Transsexuel ?
  « La gynécologue Esperanza Gonzalez poursuit ses recherches sur la fertilité féminine et sera
prochainement présente dans notre pays afin de continuer les tests. 
 Notre journaliste est allée l’interviewer à Madrid. Reportage de Susana Marques. »
Exaspérée d’entendre en boucle les mêmes informations, Alya zappa au moment où le visage de
l’intéressée creva l’écran. Chaîne musicale, un clip vidéo de Romeo Santos. Beaucoup mieux.
Une fois prête, elle empoigna une bougie dans sa coupole de verre et fixa longuement la mèche qui
pointait la pureté de son blanc vers le ciel.
Un simple claquement de doigts et la flamme s’éleva. Vacillante. Épaisse. Fine. Haute. Basse. Hors
de contrôle. Elle perdit patience et reposa la chandelle.
Sept jours auparavant, la jeune femme fêtait son vingtième anniversaire. Son pouvoir de feu inné,
Nemignis, s’était non seulement intensifié, mais était de plus en plus indomptable depuis cette
fameuse date.
Une semaine durant laquelle son organisme ne cessait d’exploser de chaleur. 3
Las Caracolas, le bar de la plage. Une cabane au toit de paille ouverte non-stop, rythmée par la salsa
et la bachata. Tôt le matin, le meilleur moment pour déguster tranquillement un bon petit-déjeuner
avant de commencer la journée de travail. Enfin, surtout pour profiter du calme que le débarquement
de la fourmilière ne tarderait pas à briser.
La serveuse remplissait sans relâche ses fontaines de boissons colorées aux saveurs de coco loco,
banana mama, piña colada et autres arômes tropicaux qui émoustillaient les papilles des vacanciers.
Alya s’attablait toujours face à la mer. Le soleil grimpait lentement dans le ciel azur, rechargeait ses
batteries de sa chaleur torride et illuminait son épiderme à l’instar de milliers de diamants.
L’organisme en fusion, le sang qui bouillonne dans les veines. Nemignis. Dans le langage
mythologique cubain, la jeune femme répondait au nom de Néfirah, humaine qui possède le pouvoir
du feu.
À l’horizon, les nuages truffés de pluie torrentielle se déplaçaient à la vitesse de l’éclair, emportés
par le vent. La masse bleu nuit contrastait avec l’émeraude des eaux cristallines.
Queue-de-cheval, lunettes noires sur le nez, elle buvait son café tout en promenant son regard sur les
touristes lève-tôt, ou bien zombis nocturnes, comme elle aimait à les appeler, qui prenaient d’assaut
les transats en première ligne.
Ils étalaient leurs serviettes, abandonnaient leurs affaires personnelles afin de réserver les meilleurs
palapas, puis filaient se remplir la panse au buffet.
Un homme seul trônait au milieu de la plage, plongé dans la lecture de son journal, casquette vissée
sur le crâne, écouteurs collés aux oreilles. Elle hocha la tête. Sauter du lit aux aurores en vacances,
quelle idée ! Encore une victime du jet lag ou un somnambule qui avait peut-être passé la nuit au
clair de lune. Les moustiques avaient dû se délecter de ce sang frais.
Ces bestioles ne la piquaient jamais, elle était certainement immunisée, contrairement au Québécois
qui tituba jusqu’au bar en se grattant vigoureusement les bras. Le bonhomme bien en chair arborait
des cloques aussi grosses que des œufs de caille. Il commanda une bière puis disparut en se grattant.
Un peu plus loin, un couple de Russes appréhenda un membre du personnel. Ils lui glissèrent un
billet dans la main. Le but ? Retrouver chaque matin des serviettes déposées sur leurs transats de
prédilection.
Beaucoup n’hésitaient pas à réserver leurs endroits favoris à coups de pourboires généreux. Ici, tout
fonctionnait par pur intérêt. Une raison de plus qui confortait Alya dans son idée : le monde était
corrompu, les humains également. La stérilité féminine ne la touchait pas. L’être humain n’avait
récolté que ce qu’il méritait. Un fléau parfait pour le punir de sa supériorité et de son arrogance.
Elle avala le reste de son café, inspira profondément l’air marin, puis se cala dans le fond de son
siège. L’heure tournait, le premier cours débuterait sous peu.
Un coup de vent lui caressa le visage lorsqu’une main familière claqua un journal sur la table.
— Salut, ma belle !
Janyel se laissa mollement glisser sur la chaise, déposa son verre devant lui et releva ses lunettes de
soleil fumées sur son front.
Cubain métissé, le jeune homme la fixa de ses yeux bleu clair. Son épaisse touffe de cheveux frisésnoirs tombait dans son cou. Épilé, pas un poil ne se rebellait sous son polo blanc. Il devait montrer le
meilleur de lui-même. Surtout en travaillant aux côtés d’une fille aussi sexy qu’Alya. Tous deux se
partageaient les cours de karaté, tantôt en binôme, tantôt seul.
Il ingurgita son jus d’abricot en deux grandes gorgées avant de poursuivre :
— Encore du café ! Essaye plutôt un breuvage froid.
— Merci du conseil, mais je préfère le chaud. Tu t’intéresses aux actualités toi maintenant ?
demanda-t-elle en désignant le canard du menton.
— Ah ! Euh, non, mais là, ça vaut le coup. Regarde !
Il déplia le quotidien. À la une, un article qui occupait les trois quarts de la page.
Alya déchiffra le titre d’une voix monotone, qui flirtait avec l’exaspération :
— Toujours pas d’amélioration dans un éventuel traitement contre la stérilité… Et alors qu’est-ce
que tu veux que ça me fasse ? Tu connais mon point de vue, non ?
— Oui, mais ils vont venir ici ! Ils vont effectuer des tests dans notre pays ! s’enthousiasma-t-il en
pointant du doigt les lignes concernées. Tu vas te présenter ?
— Bien sûr… Je n’attends que ça ! Perdre mon temps avec ce genre de conneries ! Toutes les femmes
sont stériles. Point. Leurs stupides tests ne changeront pas grand-chose ! Et pas de commentaires, s’il
te plaît ! Sujet clos.
— OK, chérie, pas la peine de t’énerver ! Mais quand même c’est dommage, toi et moi, on aurait pu
concevoir un beau bébé qui aurait hérité de la couleur métissée de nos yeux. Imagine !
— Janyel, l’interpella-t-elle en se penchant vers lui. C’est pas parce que toi et moi on couche
ensemble, disons, épisodiquement, que ça te donne le droit de rêver à des trucs qui sont en plus
impossibles. Alors, redescends sur terre !
— Et elle m’assène le coup de grâce, ronchonna-t-il en tapant du poing sur son cœur.
— Tu t’en remettras… T’as l’embarras du choix avec toutes les clientes de l’hôtel.
— Mais un de ces jours Patterson va finir par me coincer, faut que je fasse gaffe, et puis personne ne
t’arrive à la cheville, confirma-t-il avec un sourire charmeur.
— En parlant de Patterson, il m’a convoquée dans son bureau.
Elle consulta son portable qu’elle fourra ensuite dans sa poche.
— Et je dois filer, tu t’occupes du premier cours ?
— Pas de problème, ma belle. Tu me connais, je vais les emballer et hop ! le tour est joué.
Au moment où Alya se leva, une rousse, tasse de café en main, trébucha. Le liquide fumant
éclaboussa le bras droit de la jeune femme qui ne bougea pas d’un pouce. Aucune grimace, aucune
douleur au contact de la boisson bouillante. Le fluide se mêla directement au feu qui grondait sous
sa peau. Elle éprouva une sorte d’extase qui l’obligea à baisser les paupières.
— My god, sorry ! Je suis désoulay, je vous ai brûlay ! brailla l’Anglaise blanche à rendre jaloux un
cachet d’aspirine.
Janyel se dressa sur ses deux jambes, prêt à bondir, mais Alya reprit le dessus :— C’est bon, tout va bien, garantit-elle, en attrapant une serviette en papier qui traînait sur la table.
Je ne ressens plus rien sur ce bras à cause d’un accident que j’ai eu par le passé.
Joli mensonge bien maîtrisé. L’habitude. La Britannique la dévisagea avec des yeux ronds comme des
billes.
— Sorry, ajouta la touriste, en s’éclipsant.
— Je crois pas qu’elle ait tout capté celle-là ! s’exclama Janyel. Et puis j’oublie systématiquement
l’histoire avec ton bras, et à chaque fois, je suis bluffé…
Elle ne lui laissa pas l’occasion de terminer sa phrase, elle tournait déjà les talons.
— Bonne chance avec le requin ! lança-t-il.4
Juan Patterson, le directeur du complexe depuis son ouverture. Né à Toronto, d’origine portoricaine,
il jouissait d’un parcours exemplaire au sein des plus grandes écoles hôtelières canadiennes. Le
candidat idéal pour le poste suprême au Bahia Sol Royal. Lorsqu’Alya pénétra dans son antre, l’air
conditionné qui crachait à pleins poumons son souffle glacial ne rafraîchit même pas son corps en
fusion. Pourtant, la machine indiquait seulement 20 °C.
Derrière son bureau, Patterson conversait. Téléphone greffé à l’oreille, affalé sur son fauteuil en cuir
vieilli, les jambes écartées, il arborait l’allure faussement décontractée du businessman qui s’apprête
à signer un gros contrat.
Il la détailla de la tête aux pieds, puis d’un geste ample de la main, il lui fit signe de s’avancer et de
s’asseoir. Elle s’exécuta.
Chemise blanche, cravate noire, cheveux plaqués vers l’arrière par un excédent de gel, on lui
concédait une légère ressemblance avec Antonio Banderas. Son nez épaté en forme de marteau lui
avait valu le surnom du célèbre prédateur marin : le requin.
— Très bien, merci. Oui, on se rappelle.
Il mit fin à sa conversation et planta un œil dubitatif sur la jeune femme avant de coller ses deux
mains jointes sur son menton.
— Bonjour, Alya. Comment allez-vous aujourd’hui ?
— Bien. Vous vouliez me voir à quel sujet ?
— Voilà presque deux ans que vous travaillez ici, confirmez-vous ?
— Oui et donc ?
— Avez-vous un petit ami en ce moment ?
— Pardon ? Désolée, mais si vous avez demandé à me voir pour me questionner sur ma vie privée, je
n’ai pas à vous répondre ! s’exclama-t-elle en se relevant.
— Asseyez-vous, s’il vous plaît. Je me suis mal exprimé, je reformule. Si je vous ai convoquée dans
mon bureau, c’est parce que j’aimerais vous parler de deux choses.
— Très bien, mais uniquement si cela concerne le travail.
— C’est en quelque sorte, disons, relié… Alya, vous connaissez notre règlement interne à propos des
relations avec les clients et entre les membres du personnel, n’est-ce pas ?
— Évidemment.
— Parfait. J’ai eu vent d’un rapprochement que je qualifierai d’intime entre vous et un de vos
collègues, que je ne citerai pas…
— Et d’où vous tenez ça ?
— J’ai mes sources, n’oubliez pas que je suis les yeux et les oreilles de cet établissement, jeune fille,
continua-t-il en pointant un index vers elle. Bien sûr, je ne pourrai jamais empêcher des jeunes gens
avec les hormones en ébullition de satisfaire leurs désirs, mais je vous mets en garde, c’est tout. Sivous avez des pulsions, tâchez d’être discrète, je ne veux pas qu’on salisse ma réputation, sinon il y
aura des répercussions, croyez-moi ! Mon hôtel n’est pas un bordel !
Le ton cynique de sa voix la frappa en plein visage, et l’envie profonde de lui asséner une claque pour
le remettre à sa place la démangea intensément. Elle effleura son bras gauche à l’endroit exact où un
tiraillement soudain était apparu le matin même.
Elle qui prenait toujours les précautions nécessaires. Repérée. Une taupe l’avait dénoncée. Salie,
traînée dans la boue. Elle n’accordait déjà pas confiance à grand monde, évoluait dans un cercle
restreint et ne racontait sa vie à personne. À présent, elle redoublerait de vigilance.
Oui, elle passait du bon temps avec Janyel pour s’amuser, pour se détendre. Pour assouvir ses
pulsions. Et alors ? Ils n’étaient sûrement pas les seuls à batifoler au sein de l’hôtel. Mais Patterson
l’avait dans le collimateur depuis quelques semaines.
— Est-ce que je me suis bien fait comprendre ? demanda-t-il.
— Parfaitement, oui, affirma-t-elle, sans le moindre sentiment dans la voix.
— Très bien, abordons le deuxième sujet.
Il extirpa une feuille dactylographiée d’une pochette cartonnée puis entama la lecture :
— Rapport médical de monsieur Jorge Teixeira. Je viens d’examiner le patient susnommé ci-dessus à
la suite de plusieurs lésions apparues après un cours de karaté dispensé dans l’établissement hôtelier
de monsieur Juan Patterson : le Bahia Sol Royal. Mes conclusions sont assez surprenantes, en effet,
j’ai dénombré trois côtes fissurées, des hématomes sur les bras et les cuisses, le poignet droit
fracturé, et deux métacarpes brisés. Vous trouverez ci-joint les photos du sujet.
Patterson étala les clichés à plat. Les yeux d’Alya se posèrent sans intérêt sur les parties du corps
amochées de l’homme. Intérieurement, elle éclata de rire. Le type ressemblait à une loque, un pantin
aux multiples ecchymoses.
— Alors ? s’impatienta le requin. Quelles sont vos explications ? Vous n’allez quand même pas me
raconter que vous l’avez tabassé par plaisir ? C’est ça vos cours de karaté ?
— Premièrement, je ne l’ai pas tabassé ! Et deuxièmement, il a voulu apprendre diverses prises, mais
il était novice alors j’ai trop forcé certainement.
— Trop forcé ? Vous vous fichez de moi, j’espère ! Regardez l’état de ce gars ! Un client portugais
qui a dépensé une fortune dans notre établissement ! Et je vais me retrouver avec une plainte sur le
dos ! Mais qu’est-ce qui vous a pris, Alya ? En deux ans ici, jamais je n’avais eu à vous reprocher
quoi que ce soit, votre travail a toujours été correct…
— Le type s’est montré trop entreprenant, voilà. Il avait les mains baladeuses et je ne pouvais pas
accepter ça !
— Dans ce cas, il fallait m’avertir, j’aurais réglé le problème ! Ce n’est pas la première fois que cela
se produit, des pervers, on en a des masses !
— Oui, mais cette fois-ci, j’ai contre-attaqué sans réfléchir.
— Vous vous doutiez bien des répercussions, non ?
— Je n’y ai pas pensé immédiatement. Si vous comptez me virer, pas la peine de tourner autour du
pot, allez-y !
— Vous êtes ma meilleure prof de karaté, assura-t-il d’une voix plus suave en lorgnant sondécolleté, je ne vais pas vous licencier. En revanche, je ne tolérerai plus ce genre d’attitude. Je dois
vous adresser un avertissement écrit, c’est la procédure. Et au deuxième faux pas,
malheureusement…
Il n’acheva pas sa phrase, le téléphone retentit de sa sonnerie angoissante. Elle s’enfonça dans la
chaise, jambes croisées, le regard braqué sur lui. Encore un qu’elle pouvait mener par la braguette,
comme tous les autres. Elle n’aurait qu’à claquer des doigts pour le mettre dans son lit et, en plus,
elle disposerait d’un bon moyen de chantage. Hors de question. La simple idée d’y songer lui donnait
la nausée. Les mecs, elle les choisissait. Pas le contraire. Alors, le requin, non merci…
— Il est déjà arrivé ? Non, j’ai fini. Oui, dites-lui d’entrer !
Il raccrocha le combiné, puis rajusta sa cravate.
— Bon, nous en avons terminé pour l’instant, Alya. Merci, vous pouvez retourner à votre poste.
— Un rendez-vous important ? supposa-t-elle en se penchant vers lui.
Les pupilles du directeur filèrent aussitôt vers ses seins moulés dans son débardeur, il avala sa salive,
s’éclaircit la gorge, puis bafouilla :
— Oui, euh, nous recevons un invité VIP. Je dois le rencontrer d’une minute à l’autre.
— J’y vais alors, répondit-elle en lui tournant les talons pour atteindre la sortie.
Il observa son déhanché suggestif, la déshabilla littéralement du regard, partit de sa nuque et s’attarda
sur ses fesses bombées. Une excitation lui traversa le corps et fit frémir son entrejambe.
Cette fille-là libérait une électricité surnaturelle. Il en avait connu des femmes, mais elle, elle
dégageait une énergie qu’il ne s’expliquait pas et, en un clin d’œil, elle pouvait disposer de toute la
gent masculine à ses pieds.
Le choc se produisit la seconde d’après, juste au moment où Alya referma la porte. Elle le percuta
sur le côté droit et manqua de s’affaler sur le sol, mais il la rattrapa de justesse par le bras.
— Je vous prie de m’excuser ! s’exclama l’homme, est-ce que tout va bien ?
— Oui, ça va, prétendit-elle en croisant ses prunelles grises.
Elle le fixa, le cœur battant. Cheveux noirs en bataille, visage charmeur, sourire éclatant et poigne de
fer. Une sensation de déjà-vu. Il lui paraissait familier.
Une lueur de surprise éclaira le visage de l’inconnu. Elle crut déceler un changement de couleur au
sein de ses iris. Une mutation brève, le passage d’une flamme rouge sur ses pupilles.
Elle s’arrêta sur la main de celui qui n’avait pas encore relâché son bras.
— Oh, pardon ! Je suis désolé, s’excusa-t-il en reculant d’un pas. Je cherche le bureau du directeur,
c’est bien ici ?
— Oui, c’est ici, confirma-t-elle.
— Merci.
Elle disparut dans le couloir presque en courant, s’adossa contre le mur et glissa par terre. Une onde
à l’intérieur de ses veines gonfla ses artères. De la dynamite prête à exploser.
Ses organes se disloquèrent, ils éclatèrent dans son corps et sa vue se brouilla l’espace de quelquesinstants, envahie par un écran de fumée noire où dansaient des ombres effrayantes. L’atmosphère
était devenue irrespirable.
Pourquoi se sentait-elle aussi mal ? La fournaise à l’intérieur de son anatomie remonta brutalement à
la surface, l’extrémité de ses doigts évoquait un brasier. Impossible de maîtriser son pouvoir
grandissant. Nemignis la submergeait tel un raz-de-marée.
L’homme s’apprêta à frapper à la porte. Une chaleur ardente prit possession de sa main. Il la
contempla d’un air stupéfait. Chair rougie et sensibilisée. À l’image d’une brûlure au contact direct
d’une flamme. 5
Les derniers élèves quittaient le gymnase lorsqu’Alya apparut devant Janyel. Cheveux décoiffés, le
corps sulfureux, elle lui adressa un regard des plus ravageurs.
De sa démarche féline, elle se dandina jusqu’à lui. Ses pupilles, semblables à deux émeraudes
plongées dans une lave en fusion, scintillaient.
Il déglutit difficilement face à son fantasme suprême : la femme téméraire à la silhouette sportive et
au visage d’ange, moulée dans de l’acier trempé et qui ne jurait que par la provocation. La belle aux
yeux de lynx et à la moue boudeuse, celle qui souriait rarement.
Un frisson parcourut l’échine du métis quand elle se hissa sur la pointe des pieds et lui mordilla le
lobe de l’oreille. Ses prunelles glissèrent vers son kimono, il devina sa poitrine nue sous le tissu.
— Défends-toi, lui murmura-t-elle.
Elle se retourna et se colla contre son torse qui ne répondait déjà plus de ses mouvements.
L’envie de l’agripper et d’attraper ses lèvres charnues le titilla si fortement qu’il ne réalisa pas sa
perte soudaine d’équilibre.
Chute d’une brutalité exemplaire. Elle lui avait empoigné le bras, puis l’avait renversé telle une
marionnette. Janyel vit des étoiles virevolter au-dessus de sa tête plaquée sur le tatami. Son dos lui
lança un SOS de douleur, il était bêtement tombé dans le piège de l’excitation.
— Aïe ! Mais qu’est-ce qui te prend ? hurla-t-il.
— Ça, c’est bien les mecs ! On vous allume un peu et y a plus personne… Je t’ai dit de te défendre,
mais tu dégringoles comme un gros lourdaud !
— Merci du compliment, grogna-t-il en se relevant, une main calée sur ses reins. Je croyais que…
— Que quoi ? ricana-t-elle. Qu’on allait s’envoyer en l’air ici ?
Le jeune homme, d’ordinaire plus hasardeux, se mit à rougir. La pensée lui avait plus que traversé
l’esprit et il n’aurait opposé aucune résistance. En tout cas pas avec elle. Cette fille le rendait dingue.
À ses côtés, il perdait tous ses moyens.
Elle choisissait systématiquement le moment opportun pour qu’il finisse dans son lit. Il s’était adapté
même si cette manipulation charnelle ne l’enchantait pas toujours. Il en voulait plus. Gambader entre
ses draps ne lui suffisait plus. Ses sentiments avaient évolué. Il l’aurait volontiers considéré comme
sa sex friend. Enfin, non, ils n’étaient pas spécialement amis. En dehors de leurs parties de jambes en
l’air, ils ne partageaient pas grand-chose.
Ils travaillaient ensemble depuis deux ans, pourtant, il ne connaissait rien sur son passé. Alya ne se
confiait à personne. Le terme « ami » n’appartenait pas à son vocabulaire.
Ni le mot « amour ». Un iceberg se montrerait plus romantique. Souvent, il avait tenté d’en savoir
plus, mais il s’était heurté à un mur inviolable.
— Allez, j’ai besoin de me défouler ! Amène-toi, continua-t-elle en sautillant sur ses deux pieds.
— Tu veux pas plutôt me raconter ta réunion avec Patterson ?— Plus tard, plus tard, assez de parlotes ! Allez !
Les deux ceintures noires s’entraînaient mutuellement, mais Janyel redoutait toujours ce moment. La
vivacité enflammée de sa collègue le laissait le plus souvent sur le carreau. Pas seulement lors de
leurs séances de karaté, au lit également. Elle avait une soif de désir et une libido exacerbée.
Alya se posta face à lui, dans la position dite du cavalier : poids équitablement réparti sur ses deux
membres inférieurs, les pieds parallèles, écartés de deux fois la largeur des hanches, sur la même
ligne, genoux pliés. Ses yeux l’invitaient au combat.
Janyel inspira profondément. Il adopta une posture propice à la défense : jambe fléchie, rotule
pointant vers l’extérieur. Ses deux pieds alignés formaient un angle droit, sa jambe arrière était
fortement courbée tandis que celle de devant piquait légèrement avec le talon décollé.
Curieusement, il attaqua le premier, d’un coup direct fouetté vers l’avant, la jambe dans une position
horizontale. Ses orteils vinrent frôler la poitrine de la jeune femme qui riposta presque aussitôt.
Elle déploya son ura mawashi geri, un coup de pied en crochetant qui se nicha sur le visage de son
adversaire. Une trajectoire fluide. Une puissance prodigieuse qui envoya Janyel flirter avec le sol.
— Mais c’est pas vrai, qu’est-ce que t’as aujourd’hui ? T’es complètement mou ! soupira-t-elle.
Resté allongé, il leva les bras au ciel en signe de protestation.
— Tu te fous de moi là ! C’est toi qui es hystérique ! Tu t’es même pas rendu compte de la puissance
de ta frappe !
Le sang de la Néfirah bouillonnait, elle ne parvenait plus à contenir sa force surnaturelle, elle le
savait. Impossible de lutter. Le flux au fond d’elle réclamait la guerre, la vengeance de tout ce qui
demeurait enfoui dans son subconscient meurtri.
Deux voix masculines la tirèrent de ses abysses. La grande porte battante du gymnase s’ouvrit au
moment où Janyel émergea de sa couchette de fortune, la lèvre inférieure violacée et gonflée comme
la chambre à air d’une bicyclette.
— Et ici se trouve la salle de sport. Je vous en prie, entrez, annonça Patterson qui escortait un client.
Il se dirigea vers eux et continua :
— Ça tombe bien ! Voici nos deux professeurs.
Dressée sur ses jambes, le dos parfaitement droit, Alya fronça les sourcils en reconnaissant le type
qui l’avait bousculée un peu plus tôt lorsqu’elle sortait de chez le requin.
Le jeune homme lui envoya un sourire ravageur qui éclaira les traits charismatiques de son visage.
— Alya, Janyel, je vous présente Fernando Casas qui va passer quelques jours dans notre bel
établissement.
— Enchanté, salua Janyel. Bon séjour chez nous.
— Merci, euh, je ne vous serre pas la main, je me suis brûlé, rétorqua-t-il en levant sa paume
bandée.
— Pas de bol ! Que vous est-il arrivé ?
— Une imprudence, expliqua-t-il d’une voix saccadée.Il détailla longuement Alya qui roula des yeux puis s’adressa de nouveau à Janyel.
— Vous avez… votre lèvre…
— Ah ! oui ça, releva-t-il en glissant un doigt sur sa bouche… Juste un mauvais coup, les aléas de
notre métier.
Le directeur porta son attention sur Alya tout en haussant un sourcil interrogateur. Celle-ci ne
bougea pas d’un pouce, bras sur les hanches et un sourire narquois scotché aux lèvres.
Fernando Casas. Bien sûr. La star mondiale de football. Elle comprit maintenant pourquoi ce mec lui
avait paru si familier au premier abord. Cependant, une autre sensation, un pressentiment la titillait.
Mais quoi exactement ?
— Alya, l’interpella Patterson, vous ne saluez pas monsieur Casas ?
— On s’est déjà croisé tout à l’heure, intervint ce dernier, près de votre bureau. Mais vous n’étiez
pas en kimono.
Elle le fusilla du regard, ce type avait beau être un footballeur célèbre, elle n’entrerait pas dans son
jeu pour autant. Même sacré trois années consécutives ballon d’or et meilleur buteur du FC
Barcelone, il n’en restait pas moins humain. Faible, contrairement à elle.
Et puis il avait déjà fait les choux gras des tabloïds en s’exhibant avec des filles lors de soirées bien
arrosées.
Pourtant, au fond de ses pupilles grises, brillait une certaine énergie qui se propagea dans le corps de
la jeune femme en un éclair ardent. Une décharge électrique. Elle aperçut de nouveau une lueur
enflammée qui sillonna les iris de Casas. Elle cligna des yeux et secoua la tête.
Nemignis circulait à travers l’organisme d’Alya tel un train lancé à toute vapeur. Elle se mordilla la
lèvre inférieure de toutes ses forces. Les atroces démangeaisons avaient repris de plus belle au creux
de son bras. Si elle relâchait la pression, elle s’arracherait la chair jusqu’au sang.
— Bien, nous allons continuer la visite Fernando, annonça Patterson.
Des paroles synonymes de soulagement. Une minute de plus dans la même pièce que ce gars et elle
exploserait, ou pire partirait en fumée. Une combustion spontanée.
Pourquoi lui semblait-il si familier, au-delà de son exposition médiatique ? Pourquoi une réaction si
virulente alors qu’elle côtoyait et dominait des hommes tous les jours ?
Jamais auparavant, elle n’avait laissé Nemignis la surpasser au point de brûler un être humain.
L’instinct de prédateur se réveilla au plus profond de ses entrailles.
Elle devait obtenir des explications et elle savait où les glaner.
Fernando s’éloigna en direction de la sortie, suivi du requin. Le directeur opéra soudainement un
demi-tour et se posta devant ses deux employés. Il pointa un index accusateur vers eux.
— Et vous deux, je vous ai à l’œil !
Patterson tourna finalement les talons et regagna la porte à grandes enjambées, comme s’il marchait
sur des pierres qui flottaient sur une rivière.
— De quoi il parle ? demanda Janyel.
Sans lui répondre, Alya se rua vers la fontaine et remplit un gobelet. Elle l’engloutit en une seule