La subsistance de l'étant

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Un métier qui me plaît, une vraie passion, une famille que j'aime - ou presque - et un humour à deux balles, j'avais tout pour être heureux ! Tout ! Sauf que j’ai une particularité qui complique ma vie : je suis à moitié homme, à moitié furet. Pas toujours simple ! Et là, ma vie vient carrément de s’effondrer. Bon, faut dire que j'ai été assez stupide pour faire un petit tour dans le Monde des Morts...
Maintenant je suppose que j’vais devoir me tirer de ce mauvais pas. Mais comment ?

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EAN13 9782378120603
Langue Français

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Prologue
Bip. Bip. Bip. Ah, ça c’est un accueil, hein ? Navré, mais c’est celui que j’ai eu, moi aussi, quand on m’a appelé en plein milieu d’un coup de feu. Non pas du genre western ou gangster. Je parle juste de restauration. Mais si vous voulez mon avis, un restaurant après le coup de feu, c’est pire qu’une scène de boucherie dans un film, la seule différence étant que le sang part mieux que la sauce tomate. Bref, « Bip. Bip. Bip. » vous vous souvenez ? Ce n’est pas le bruit exact que j’entends, mais c’est difficile de décrire un son aussi angoissant que celui du moniteur cardiaque. Ça fait cinq heures qu’on a réussi à m’extirper du coup de feu de midi à force de sonneries sur les nombreux postes. Cinq heures que j’attends que les médecins me disent « il va s’en sortir » avec un grand sourire. Ça n’arrive pas. Au lieu de ça, on est tous agglutinés dans cette foutue chambre trop blanche, trop impersonnelle. Et au milieu des couvertures, toujours aussi blanches ugh,lui. Cinquante-six ans et il est allongé dans un lit d’hôpital. Ma sœur hurle sur les infirmières et infirmiers dehors, comme si ça allait changer quelque chose. Mon frère est là aussi, il ne fait rien d’autre que passer nerveusement la main dans ses cheveux noirs. Les mêmes qu’il a hérités de notre mère. Les mêmes que tonton aurait eus si le stress n’avait pas fait virer ses cheveux au gris puis au blanc. Le même blanc sur laquelle sa grosse tête repose. Le fameux noir que porte mon affreux oncle, Jamie, dans les cheveux qu’il s’applique tellement à recoiffer tout en piaillant des conneries sans nom au téléphone. – Ça ne sera plus très long, je pense. Les médecins n’ont rien dit, mais je ne crois pas qu’il reste beaucoup d’espoir. S’il s’empiffrait moins… Je veux le tuer ! Je sens les yeux verts de mon frère, cadeau de papa cette fois, se river sur moi. Il sait que j’aimerais faire craquer la gorge de Jamie, ou le défenestrer, je ne suis pas difficile ! Comment est-ce que quelqu’un peut être aussi abject ? Et avec sa propre famille ! Quand je pense que c’est ce connard qui nous a élevés, mon frère, ma sœur et moi lorsque nos parents sont morts… Encore heureux, on n’a pas si mal tourné. Covey est un coureur de jupons, mais c’est quelqu’un de bien, Lynn a sale caractère, mais est une talentueuse avocate et moi… Je n’en sais rien. Moi, j’attends que la sentence tombe. Tonton n’a que cinquante-six ans, il ne peut pas mourir maintenant ! Je ne prononce pas ces paroles à voix haute de peur que Jamie ne me rappelle que maman, sa sœur, et papa n’avaient que trente et trente-trois ans lors du tragique accident. Bip. Bip. Bip. Les bips s’éloignent, non ? Je m’approche de mon oncle pour lui prendre la main. Elle est si pâle que ma peau déjà claire semble bronzée. Jamie continue de bavasser alors que les paupières de tonton ne se rouvrent pas. Si c’est la fin, j’aimerais lui sourire une dernière fois. Non, non, non ! Nollaig, ne parle pas comme ça, stupide furet ! Pourquoi je m’appelle « stupide furet » ? Euh… on va la faire courte : comme ça, j’ai l’air d’un type des plus ordinaires, si ce n’est les yeux bleu profond seul cadeau de maman selon tonton, mais c’est loin d’être le cas. Je passe ma vie à cacher des oreilles et une queue de furet. Casquette pour l’un, jambe de pantalon ample pour l’autre. Je vous laisse deviner qui gagne quoi. Bon, ajoutez à la banalité qu’en hiver, mon corps se prend pour une belette et que ma fourrure et mes cheveux virent au blanc. Là, je dois les teindre en brun pour ne pas avoir l’air trop excentrique par exemple. Tonton disait qu’il aimait cette particularité chez moi. Il était une des rares personnes à le savoir et ne pas me voir comme un monstre. Les «Bip. Bip. Bip. »disparaissent tout à coup. Plus rien ? Je lève les yeux vers le moniteur en espérant que mon cerveau a juste occulté ce son agaçant
ou qu’il y a un dysfonctionnement. Non. Juste cette ligne plate, juste le silence. Oppressant. Rien n’a jamais été aussi calme, vide, de toute ma vie… Je perds pied lorsque je comprends. Je me suis juré de ne plus pleurer peu après la mort de mes parents et, là, je suis obligé de lutter pour la première fois depuis bien longtemps. Sa main est encore chaude entre mes doigts. Putain ! Je n’entends rien, pas même le vent et la pluie qui claquent contre la vitre. Mon cerveau se vide. Je ne peux pas rester ici… Je ne peux pas être dans la même pièce que le cadavre de mon tonton ! Ni une, ni deux, je m’enfuis. Je ne perçois toujours aucun son et me précipite vers les ascenseurs. Merde ! Trop de gens sont agglutinés devant les portes. Solution de rempli : j’abandonne l’idée et traverse ces couloirs désespérément blancs aux odeurs insupportables qui me donnent envie de vomir. Je me hâte vers les escaliers, dans l’aile opposée, et les dévalent. Le sport, ça me connaît et je me faufile à travers les rares personnes qui grimpent ou descendent les marches. Dès que je suis dehors, le vent claque contre mon visage comme des coups de fouet. Ça ne me freine pas. Je m’éloigne à grands pas de ce bâtiment qui me file la nausée. Je n’ai jamais autant eu l’impression que j’allais dégobiller… – Nollaig ! Merde, Lynn ! Je ne m’arrête pas et décide, au contraire, d’accélérer. – Nollaig ! Elle peut continuer de hurler comme une Banshee, je m’en fiche. J’avise le chemin pavé, bondé de monde, qui mène aux trois parkings principaux. Il y a tant de personnes qui doivent être hospitalisées de nos jours ? Ma voiture bleue, dont je ne me souviens plus de la marque, mais c’est le cadet de mes soucis, est sur le petit de gauche, gratuit. Je ne m’embête pas : je fuis cette fouleà l’aide d’un demi-tour et saute par-dessus une rangée de rosiers mal-coupés qui séparent la route d’un talus guidant aux parkings. Bien sûr, à prendre la voie non conventionnelle, ça ne manque pas. Je glisse dans la boue, vacille et tombe à genoux dans une flaque qui m’asperge le visage. Bordel ! Je crache cette mélasse infâme et essuie mes joues, pestant en utilisant un million d’insultes que je vous épargne. – Nollaig ! Et de trois fois… Si j’étais Beetlejuice, je serais revenu à côté d’elle comme par magie. Pas de pot, ou beaucoup de pot dans mon cas, je ne le suis pas. Je me redresse puis époussette mon pantalon. Enfin, j’étale plus de gadoue et d’herbes écrasées que je n’en retire… – Tu peux pas fuir comme ça ! Ça sert à rien ! crie-t-elle. – Tu crois que je fais quoi là ? sifflé-je. Je lui jette un regard, que j’espère dissuasif, et file vers ma voiture. J’ouvre la portière et me laisse tomber derrière le volant. Je me permets un coup d’œil vers le talus où je la vois se glisser dans un passage formé par deux arbustes chétifs. Elle tire sur sa robe vert d’eau, sa couleur préférée, et en déchire un morceau à cause des branchages qui s’y accrochent. Je peux deviner les insultes qu’elle pense sans aucun doute alors qu’elle se précipite vers moi. Je ferme la voiture tout en démarrant le moteur, puis j’abaisse ma vitre malgré le froid. Ma sœur se jette, haletante, contre la bagnole et se penche vers moi. – Je sais que c’est pénible, mais que veux-tu faire ? beugle-t-elle dans mes oreilles. J’ai baissé la fenêtre, pas besoin de hurler ! – Je retourne en Irlande ! De toute façon, c’est mieux là-bas qu’ici !
– Es-tu idiot ?! proteste-t-elle d’un air exaspéré. – Visiblement, oui ! C’est ce que tu te tues à m’dire à longueur de temps ! Tu arrives à l’oublier ? raillé-je. Les insultes que Lynn et moi nous échangeons si souvent semblent bien amères. Tonton est mort et rien n’a changé. C’est sans doute pour ça que j’ai besoin de donner un grand coup dans la fourmilière. Métaphorique la fourmilière, je n’ai aucune raison de m’en prendre à des fourmis. Je n’ai pas vécu cinq ans en Irlande et je ne me souviens de presque rien, j’étais trop jeune, mais je sais que s’il me reste un petit coin de place, ça ne peut être que là-bas… – Éloigne-toi ou je te roule dessus ! Il commence à tomber des cordes. Elle ne frémit pas une seconde, j’actionne les essuie-glaces d’un geste rageur. Je devrais la remercier pour sa compassion, mais la colère et le désespoir me dévorent le ventre. Alors, plantant mes yeux dans les siens, je pose mon doigt contre le dispositif pour fermer la fenêtre. – Que feras-tu en Irlande ? Où vivras-tu ? Chez maman et papa ? A-t-elle seulement conscience qu’elle est à dix centimètres de moi, bordel ? – J’ai pas besoin de ça ! J’ai pas besoin de vivre là-bas ! répliqué-je, froid. – Si tu tournes le dos à tes proches, tu sais ce qui va arriver ? Malgré son air en colère, sa tristesse est palpable. Elle a trop d’orgueil pour le montrer, et pas assez d’estime pour moi, mais tonton n’était pas important que pour moi. Nous aurions tous voulu que ce soit lui qui nous élève plutôt que Jamie… – Oui : vous ne verrez que mon dos. Je fais vrombir le moteur et presse le bouton de la vitre qui remonte de plusieurs centimètres. Lynn s’éloigne vivement. Sans élégance, elle fracasse son pied dans ma portière et recule en brandissant son majeur. Chose que je reproduis, lui montrer mon majeur, pas shooter dans ma bagnole. J’appuie sur la pédale d’accélération et, après une série de manœuvres pour sortir du parking, je file sur les routes. Je donne un coup de volant et m’engage sur une grande artère de la ville. Au revoir la France, bientôt l’Irlande…
Fortuite rencontre
ssis sur la berge, perdu entre les troncs épars et les fourrés, j’admire laRiver Liffeys’étendre vers le lointain. Son glouglou A m’apaise. La nature vient à moi avec ses millions de parfums entremêlés : la sève, les champignons, l’herbe, l’humus où traînent des restes de neige ou des touffes de plumes et de poils. Entre les branches des arbres toujours nus, mais avec déjà des bourgeons par endroits, signes du printemps qui arrive, j’observe la route de l’autre côté de la rivière. Tout juste sortie de Dublin, elle longe le courant pendant… pff, j’en sais rien, longtemps. On n’est plus exactement dans la Capitale, mais l’urbanisation se rappelle à moi à chaque fois qu’une voiture passe et rejette une odeur âcre qui m’attaque les narines. Et si les conducteurs peuvent voir un petit point sur la berge opposée, je me contrefiche, pour une fois, de ce qu’on pensera de moi. Beaucoup disent que je ne suis pas normal, à commencer par Lynn. Beaucoup ont raison, presque tous ignorent à quel point. Ces attributs auxquels j’ai dû m’habituer si jeune, ils ne sont pas de famille. Vous pouvez soulever la jupe de ma frangine, paix à votre âme, vous ne trouverez aucune queue, à moins qu’elle ne dissimule quelque chose, ce qui ne m’étonnerait qu’à peine ! C’est pareil pour mon frère. Sauf qu’il ne porte pas de jupe… Enfin, pour en revenir à nos moutons, je ne suis pas déçu d’avoir fui la France et mes problèmes comme un lâche : ainsi perdu dans la nature, je n’ai plus à me cacher, faire face aux gens qui me reprochent d’être trop vulgaire ou les trucs les plus ridicules. J’entends encore les « Tu devrais te coucher à une autre heure » ; « Tu devrais manger plus » ; « Tu devrais te faire des amis », j’aimerais vousy voir, moi. Et tous les conseils à la mord-moi le nœud que la plupart des personnes se sentent obligées de vous rabâcher parce que vous vivez au jour le jour entre boulot et maison sans autre passion que la cuisine et les documentaires animaliers, surtout ceux sur les loutres, et que, non, vous ne trouvez pasfascinantd’aller vous bourrer la gueule jusque trois heures du mat’. Quoique je ne dis pas non à une Guinness une fois de temps en temps. Perdu dans mes pensées qui bondissent comme des cabris, je regarde à nouveau la route, le nez plissé, tandis qu’une voiture y file. Malheureusement, les attributs de furet étaient fournis avec l’odorat, l’ouïe et plein d’autres extras. Dire que je croyais pouvoir offrir un peu de répit à mes narines dans la nature. Nature. C’est ironique parce qu’il n’y a plus vraiment d’espace vert depuis longtemps. Essayons d’être optimistes : je vois de beaux poissons dans l’eau encore claire de la rivière, frôlant presque les pierres brunes tant ce n’est pas profond, et j’entends des oiseaux pépier. De quoi faire un excellent repas ! Je dis ça, mais ils ont de la chance, je n’ai pas faim pour l’instant. Ce qui ne doit pas les empêcher de faire attention : quand on est dans la nature, loin des supermarchés et des facilités, et qu’on tient du furet comme moi, il ne suffit que de quelques heures pour retrouver ses instincts. Malheureusement, j’ai déjà dû être prudent, car des oiseaux dans les arbres me tentaient et que chasser les pigeons en pleine rue, y a rien de mieux pour passer pour un dément. Je m’allonge dans une parcelle enneigée et frissonne malgré mon pull. Ça se tassera quand la météo s’améliorera. J’ai une rapide pensée pour mon oncle, qu’est-ce qu’il dirait en me voyant comme ça ? Ça fait trois jours que je suis revenu à l’état sauvage, me moquant du train-train urbain, ne faisant que me prélasser et manger quand j’en ai envie. Ma vie est vide. Aussi vide parce que l’absence de tonton me dévore encore. J’entends toujours ce silence… Je me roule en boule près de l’eau, me faisant un petit nid dans les fougères pour avoir le sommeil plus tranquille loin des regards et du vent. J’appuie ma tête contre ma queue dont la fourrure fournie me réchauffe sur-le-champ. Un bourdonnement me vrille les tympans. Réveillé en sursaut par le vrombissement, je vacille sur la berge humide et légèrement inclinée. J’ai beau essayer de me remettre debout avec tous les stratagèmes auxquels je peux penser en deux secondes, je flanche et mon poids m’attire vers le sol. À ma grande surprise, je ne m’écrase pas dans l’herbe et la mousse, aucune pierre ne percute ma colonne vertébrale. Par contre, un liquide glacé me rentre dans les yeux, la bouche et les narines avant que je ne réalise que je suis tombé dans la rivière. Encore heureux, je ne vois pas l’eau se teinter de rouge. Pas de sang ! Je ne dois pas être blessé… Je remarque un sandre frétiller juste devant le bout de mon nez alors que les flots me ballottent. J’écarte les mâchoires pour les refermer sur sa queue, mais reçois un coup de nageoire sur le museau.
Enfin, le nez. Une douleur sourde dans la hanche me coupe le souffle lorsque je percute le lit de la rivière et me dérobe le peu d’oxygène que contiennent mes poumons. Je sens le rocher coupable sous ma main et l’utilise pour me redresser. Je crache de l’eau vaseuse au goût exécrable et, grâce à cette maudite pierre, me hisse sur la berge. Je cherche ce qui a fait le bourdonnement qui m’a réveillé. Un frelonà la fin du mois de février ? Je sais qu’on est en 2018 et que la nature va à vau-l’eau, mais quand même, on n’a pas à faire à des surhommes ! Enfin des surinsectes ! J’entends un bruit. Je crois l’identifier. Ne serait-ce pas… des pleurs ? Je me redresse malgré le froid qui mord ma peau à cause de l’eau gelée qui imbibe mes vêtements. D’accord, j’ai un pantalon assez chaud, mais trempé comme il l’est, c’est juste peine perdue. Et je devrais, en plus, préciser que je suis pieds nus. Et que les fameux pieds sont couverts de boue glacée. Je laisse mes tympans de furet se mettre à l’ouvrage. Ils attendent le moindre bruit inhabituel. Je le repère près de l’arbre où je m’étais endormi. Je ne vois rien. Pourtant, à bien tendre les oreilles, je réalise que j’entends des p! Si un enfant pleurait, je l’apercevrais ! Non ? Mais si… pensez-y ! Je sais que mes amis leleurs d’enfant. Ce n’est pas logique s mustélidés voient très bien de près, c’est hallucinant la quantité de détails que je distingue grâce à ça, et que, par contre, on pourrait leur foutre un éléphant à cinq cents mètres ils ne le remarqueraient même pas. Bon j’exagère, mais je ne suis pas pareil. Je suis humain aussi. Et si j’ai « l’avantage » de découvrir tous les petits trucs qui se coincent dans les dents de mes interlocuteurs, ou même les odeurs qu’ils portent hein, je ne suis pas encore incapable de voir un enfant s’il se trouve devant mes yeux. Hissé sur la berge, je la sillonne, passe derrière les minces arbres ou dans les fougères, guettant tout insecte assez fou pour resterà découvert par ces faibles températures, quoi. – Iiiiiiiiiiik ! Si mes oreilles humaines n’ont presque rien perçu, celles de furet ont bien dégusté ! Figé d’épouvante, les crocs serrés, je cherche partout autour de moi. Sans trop m’éloigner du creux que mon corps a fait dans les herbes basses. La bestiole ne peut pas être si loin que ça. C’est alors que jeladécouvre. Elle est assise sur un caillou perdu dans le gazon. Je m’accroupis et la distingue mieux encore. Ses immenses yeux kaki sont humides de larmes et ses ailes d’insecte brunies pendent tristement le long de son dos. Elle essuie son visage mouillé et renifle en levant la tête vers moi. Elle n’est pas plus grande que mon pouce ! Je ne sais pas ce que c’est, mais ça m’a tout l’air d’une Fée. Du moins, elle ressemble aux illustrations qui accompagnent les contes. Cette apparition me surprend. D’accord, d’accord, vous allez me dire « Mais Nollaig, tu as une queue et des oreilles de furet ! », ouip mais ça ne change rien. Le surnaturel n’est pas monnaie courante parce qu’on se réveille tous les matins pour voir, dans le miroir, à quel point on est différent. Pour ma part, je n’ai pas eu beaucoup d’occasions de vraiment le côtoyer. Pas que je sache du moins ! Je connais bien une Sirène qui excelle dans l’art de se cacher à la vue de tous. – Hey ! appelé-je en contrôlant ma voix. Je ne veux pas donner l’impression de lui gueuler dessus ou lui éclater les tympans. – Bonjour, Monsieur ! hurle-t-elle. Mes oreilles de furets se plaquent contre mon crâne, alors que je frémis d’horreur. Elle, elle n’est pas aussi gentille ! – Pas besoin de crier, j’entends bien, lui dis-je avec une grimace. – Bonjour, Monsieur, reprend-elle d’une toute petite voix. Là, ça devient trop bas, mais on va faire avec. Elle s’essuie à nouveau les yeux, l’air très triste. Je me laisse tomber sur le sol mouillé avec prudence pour ne pas écraser ma pauvre queue, la force de l’habitude. Même quand on garde sa queue dans son pantalon, il faut savoir faire attention. Quoique, justement, sous les vêtements, ce n’est pas facile. Comme quoi, elle est vraiment douée pour trouver sa place et ne pas finir aplatie par mon postérieur ! – Je suis perdue, Monsieur, répond le petit truc. Elle me regarde de ses grands yeux humides. Avec sa peau sombre, on dirait de la terre tant la couleur est proche, ils semblent encore plus lumineux. Peut-être que c’est pour ça que mon cœur se comprime et que j’ai l’impression de ne plus pouvoir respirer ? Parce qu’elle est si misérable, ses cheveux d’un vert vif ébouriffés à tout va par le vent. Sinon, pourquoi est-ce que ça me ferait si mal de la voir en détresse ? Pas que je sois si rustre que ça ! Juste que j’évite de me mêler des problèmes des autres. Plus facile pour ne pas se retrouver impliquer dans des histoires inutiles. Tonton avait toujours le cœur sur la main. Il se serait mis trois fois dans les ennuis pour aider un inconnu. – Où est ta maman ? lui demandé-je. Elle agite le bout des ailes, l’air de réfléchir, ses mains minuscules serrées sur le bord de sa robe. On dirait qu’elle s’est enroulée dans une feuille morte. Mince. Me dites pas qu’elle ne sait pas où elle vit. Ce serait encore toute une histoire. – Ma maman, elle est morte, Monsieur, annonce-t-elle platement. Je hausse un sourcil, surpris de la façon dont elle me l’apprend. J’ouvre la bouche pour lui demander comment elle peut lâcher ça avec cette nonchalance puis la referme. Ce n’est pas mes oignons en fait. C’est une Fée. Va savoir comment ça agit une Fée ! Alors,
essayons autre chose avant que je devienne un surgelé à ne pas pouvoir me sécher correctement. – Où vis-tu ? – Ah ! Ça, Monsieur, je sais répondre ! Je viens de la Grotte de Dunmore ! Je tombe des nues. Ce piège à touriste paumé dans le Comté de Kilkenny ? On en parle même ici et je n’y ai jamais mis le bout du museau. C’est bien trop loin ! Je ne vais pas traverser la moitié de l’Irlande juste pour voir un trou et de vulgaires cailloux. – Mais c’est loin ! – Loin comment, Monsieur ? Elle me désigne le crâne puis montre quelque chose à terre. – Monsieur-putois ? Ah ! Ce n’était pas le sol, mais ma queue qu’elle pointait ! – Furet, la repris-je, sans perdre mon air déconfit. – Monsieur-furet ! sourit-elle. Ses ailes bougent à nouveau, tout doucement, alors qu’elle affiche un gigantesque sourire. – Loin comment, Monsieur-furet ? relance-t-elle. – À une heure ou deux en bagnole ! J’en sais rien pour les kilomètres. Plus de cent, soupiré-je en agitant la main vers le sud-ouest où cette grotte doit être. Si je ne me trompe pas… je suis une bille sur les points cardinaux. – Comment tu as pu venir de là ? questionné-je. – Beeeen, commence-t-elle, semblant très concentrée avant d’être plus heureuse, on faisait des exercices de vol, Monsieur-furet, parce que j’ai l’âge de bien apprendre à voler maintenant, Monsieur-furet. Et, alors que je m’entraînais toute seule, à l’arrière, j’ai été emportée par un coup de vent, Monsieur-furet ! Elle est obligée de répéter tout le temps « Monsieur-furet » ? Ça devient vite agaçant. Je me force à sourire, mais tous mes poils se hérissent. Et pas seulement à cause de l’air glacé qui me fouette. – J’ai essayé de voler, encore et encore, Monsieur-furet, et finalement, je suis arrivée ici, m’explique-t-elle, les ailes agitées, tout adorable avec son air déterminé. Je ne croyais pas être si loin, Monsieur-furet. – Et tu as quel âge ? interrogé-je avec une grimace. Fière comme un paon, elle bombe le torse. – Cinq ans, Monsieur-furet ! Je ne peux pas m’empêcher de sourire. – Bon… On dirait que je suis bien parti pour te ramener là-bas, hein ? – C’est gentil, Monsieur-furet ! s’écrie-t-elle sans pitié pour mes tympans. Peut-être que la Reine Fébée n’aura pas eu le temps de s’inquiéter ! Alors qu’elle sourit, pétillante de joie, il se passe un truc bizarre. Une chaleur… Une chaleur qui vient de mon cœur se propage dans tout mon corps. Étrange chaleur incompréhensible. – Tu parles bien quand même pour quelqu’un de cinq ans, constaté-je, pour relancer la conversation. – Je suis une Fée souterraine, Monsieur-furet ! clame-t-elle avec fierté. Pleine d’entrain, elle bondit sur ses pieds et continue ses explications. – À dix ans, on est adulte et on choisit sa vocation, Monsieur-furet ! Moi, je ne sais pas encore ce que je ferai ! Mais j’ai le temps, Monsieur-furet ! – Pourquoi ne pas m’appeler Nollaig ? C’est mon nom. Et ce sera peut-être plus facile à supporter que ces incessants « Monsieur-furet ». Je me lève et m’étire. Le froid m’agresseà nouveau, ça me fait penser à quelque chose. – Avant qu’on y aille, je dois me changer, informé-je. – Aaaaaaah ? Ses yeux sont remplis d’interrogations. Comme si elle prenait les mots « se changer » au sens propre, comme dans ces mauvaises blagues. Que je trouve géniales, soit dit en passant. – Je suis trempé. Tu as battu des ailes dans mes oreilles et je suis tombé dans la rivière, expliqué-je. – Ce n’est pas très intelligent, Nollaig ! proteste-t-elle, d’un ton surpris et amusé. Je hausse un sourcil. Elle n’a pas entendu quand j’ai dit que c’étaitsafaute ? Déjà que je vais partir dans une quête abracadabrante pour la ramener auprès des siens alors que j’ai de nombreuses occupations qui m’attendent ! Dormir et manger ? Bon d’accord, je n’ai rien d’autre à faire. Au moins, ça m’empêchera de ressentir ce Vide, d’entendre ce silence. Et je pourrais arrêter de ne rien faire. Quand était-ce la dernière fois que je me suis accordé vraiment un week-end ? Et par là, je veux dire sans randonnée ou visite au zoo. Déjà que c’est plutôt rare parce que le week-end, je me retrouve beaucoup trop souvent dans le restaurant où je travaille, où jetravaillais, pour refaire l’inventaire. Et vérifier qu’on a les meilleurs produits, aussi. Je crois que la seule personne qui arrivait à m’obliger à me calmer, à ne pas me remplir la tête d’une façon ou d’une autre, c’était tonton. Pour lui, une soirée télévision avec de la glace ou des chips, c’était l’extase.