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La tendresse des éléphants

De
280 pages
De nos jours, dans un pays de marais. Antoine, force de la nature, un peu brut et inculte sans autres valeurs que celles de sa mère adoptive, vieille coupeuse de roseaux et Louis, minuscule et contrefait, pétri de savoir et de besoin de reconnaissance. Deux pauvres vieux pathétiques et attachants qui n'ont pas d'autre ambition que de vivre le mieux possible une amitié jugée douteuse par le reste de la communauté. Sauront-ils sauver leur seule richesse face à l'amour, à la mort, à la jalousie des autres?
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Myriam Louarn

La tendresse
des éléphants
Roman




































© L’Harmattan, 2014
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ03186Ȭ6
EAN : 9782343031866

La tendresse des éléphants

Écritures
Collection fondée par Maguy Albet

Redon (Michel), L’heure exacte, 2014.
Plaisance (Daniel), Un papillon à l’âme, 2014.
Baldes (Myriam), Où tu vas, Eva ?, 2014.
Paul (Maela), L’homme à la peau de soie, 2014.
Couture (Josiane), Courtes éternités, 2014.
Lecocq (JeanȬMichel), Rejoins la meute !, 2014.
Bastien (Danielle), La vie, ça commence demain, 2014.
Bosc (Michel), L’amour ou son ombre, 2014.
Guyon (Isabelle), Marseille retrouvée, 2014.
Pain (Laurence), Elsa meurt, 2014.
Cavaillès (Robert), Orgue et clairon, 2014.
Lazard (Bernadette), Itinérantes, 2013.
Dulot (Alain), L’accident, 2013.
Trekker (Annemarie), Un père cerfȬvolant, 2013.
Fourquet (Michèle), L’écharpe verte, 2013.

*
**
Ces quinze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent. La liste complète des
parutions, avec une courte présentation du contenu des ouvrages,
peut être consultée sur le site www.harmattan.fr


Myriam Louarn

La tendresse des éléphants

roman


















LȇHarmattan

Du même auteur

Les Défends, SDE, 1998.
La Pluie des Mangues, SDE, 1999.
Le Fils de Zé, CLC, 2001.
LȇArchifolle, CLC, 2002.
Le Garçon derrière la grille, Lutin Malin, 2003.
Anesqua, BD en collaboration avec Michel Faure, 2005.
Carnet de Voyage autour du Ventoux, en collaboration avec
Michel Faure, 2008.

1

On reparlait au café. On bavassait plutôt. Des trucs assez
moches. Des choses que certains auraient vues autrefois.
Il nȇy avait jamais eu aucune certitude, seulement une
bonne vieille rumeur malfaisante. Mais comme elle nous
amenait toujours à des échanges houleux, propices à nous
sortir de lȇennui, on pouvait dire sans se tromper quȇelle
avait encore de beaux jours devant elle.
— Une fille nue dans le marais en plein hiver, cȇest nȇimȬ
porte quoi ! disaient ceux qui nȇavaient pas vu.
La fille nȇavait pas dixȬsept ans et sȇappelait Barbara.
Cȇétait il y a très longtemps.
Les autres hochaient la tête, ils savaient ce quȇils saȬ
vaient. Même en tenant compte des voiles, gros pourȬ
voyeurs dȇillusions, le doute nȇétait pas permis dȇaprès eux.
On aurait même vu Antoine lui courir après, tout nu lui
aussi. Et cȇétait là tout le problème.
Mais on avait vu, ou cru voir, Antoine dans tellement
de situations épineuses, et jamais totalement avérées, que
lȇébauche de scandale en resta au stade de la rumeur.
Rumeur qui depuis des années posait toujours la même
question, Antoine étaitȬil un salaud ou pas ?

7

Et puis Barbara était partie, le temps avait fait son
œuvre, il y eut mille autres histoires à inventer et des tas
dȇautres gens à salir, souvent des alentours parce cela nuiȬ
sait moins à la bonne entente chez nous. Et après tout, les
voisins on sȇen moquait.
On avait donc un peu oublié.
Aujourdȇhui, la rumeur revenait, elle sortait de son ouȬ
bli avec le retour de Barbara. Les souvenirs refluaient,
comme une mer boueuse. En raclant le fond des mémoires,
ils avaient pris la couleur sombre de ce qui est enfoui deȬ
puis longtemps.
Oui, elles étaient vraiment moches ces calomnies.
— Des foutaises !
Voilà ce que je répondais.
Pour défendre Antoine ? Sans doute. Aussi parce que
les sousȬentendus vaseux, jȇen avais soupé. Ils avaient fait
partie de mon quotidien trop longtemps, jȇétais passé à
autre chose.

Et puis, je ne savais rien ou presque de cette époque.
Je me contentais de ce quȇAntoine avait bien voulu me
dire. Et encore après quelques verres. Il fallait quȇon ait pas
mal bu tous les deux, moi parce que jȇavais du mal avec les
souvenirs des autres, lui parce quȇil rechignait à trouver les
mots. Pour autant, il ne laissa jamais planer la moindre amȬ
biguïté dans ses propos. Cela nȇétait que des bribes de bonȬ
heur, des moments de vie avec une petite fille quȇil avait
chérie, il nȇy avait aucun doute làȬdessus. Et je nȇy voyais
pas de mal.
Fin saoul, il lui arrivait aussi dȇévoquer son autre faȬ
mille, une fratrie de quelques dizaines de canards, des cols
verts surtout avec lesquels il aurait eu un lien de parenté.
Une lubie récurrente dans laquelle je ne lȇai jamais suivi,

8

pas assez imbibé de Sancerre peutȬêtre. Bref, entre eux et la
petite, je me souviens de quelques soirées difficiles, heuȬ
reusement les mots nȇayant jamais été son fort, il les maȬ
niait prudemment, conscient de son manque affligeant de
vocabulaire.

Un peu pour cette économie salutaire, et beaucoup par
amitié, jȇavais quand même écouté quelques histoires genȬ
tillettes sur cette gamine au destin pourtant tragique. Sa
première dent, son premier vélo, son premier amour, tous
ces petits riens sans intérêt quȇil débitait dȇune voix enȬ
rouée, sous lȇeffet conjugué du vin et de la nostalgie.
Des bêtises en somme, je le sentais bien, parce que le
vieux singe savait garder ses secrets. Défaut de mots ou exȬ
cès de pudeur, je ne sais pas. En tout cas jamais, même au
pire de ses soûlographies, il ne précisa le lien étrange, quasi
viscéral, qui lȇavait lié à cette enfant qui nȇétait ni sa fille, ni
sa nièce, ni même une parente éloignée. Elle nȇétait rien
quȇune gamine abandonnée, un peu comme lui au fond.
Il se souvenait de ces jours heureux mais ne se livrait
pas, il disaitȈparler ça sert quȇà embrouiller les chosesȈ.
Pas forcément, mais je nȇavais jamais contesté ce point,
ce nȇétait pas mes affaires. Malgré tout, à raconter, sans
doute auraisȬje préféré quȇil aille jusquȇau bout. Question
dȇamourȬpropre. Et puis, jȇaurais peutȬêtre mieux compris
la rumeur. A défaut de lȇadmettre.

De ces nonȬdits, jȇai toujours gardé un vague malaise.
On peut avoir des secrets évidemment, je suis bien
pourvu de ce côtéȬlà, mais il faut quȇils soient partagés, cȇest
humain, cȇest normal, cȇest presque un dû en amitié. Ou
alors à quoi ça sert ? Cette notion de partage, nous en
avions souvent discuté, lui tout en retenue et moi bien sûr

9

tout en passion. Cȇétait stupide de ma part parce quȇenȬ
trainé malgré lui sur un terrain quȇil voulait ignorer, il se
montrait parfois insultant.
Tout ça parce que la vie, trop avare avec moi sur le plan
affectif, ne mȇavait pas donné la possibilité dȇen apprendre
les codes usuels. Le contrôle de mes émotions par exemple
nȇétait pas ce que je réussissais de mieux. Eternel débutant
dans ma relation aux autres, je commettais toujours les
mêmes erreurs de novice.
Antoine était différent. Monolithique et un peu brut, il
pouvait balayer sur un coup de sang toutes les règles,
toutes les lois et même si je nȇy prenais garde la plus belle
des amitiés. Or cela, disonsȬle tout net, je nȇen avais pas les
moyens.
Il était aussi un taiseux, les mots pour lui, ne servaient
pas à grandȬchose, enfant il nȇen avait quasiment pas utilisé
avec sa mère parce quȇelleȬmême y voyait malice… Pour la
vieille Cantou, les paroles ne reflétaient que rarement la véȬ
rité des gens, alors elle se taisait pour rester en accord avec
elleȬmême. Il avait toujours suivi son modèle, parce quȇelle
était la seule femme de confiance quȇil ait connue.
Jȇai respecté.

Donc, hormis ces cachotteries qui me peinaient un peu
de sa part, je me foutais éperdument de cette Barbara sortie
tout droit du passé. A mon arrivée ici, elle était déjà partie.
Pourquoi ? Les avis étaient partagés. Les uns, les plus moȬ
dérés, se contentaient de dire simplement que cȇétait une
fille un peu braque, avec une enfance pas facile. Cȇest cela
quȇon racontait. Pas plus.
Les autres laissaient deviner le reste à leur air entendu.
Mais là, on touchait déjà à la rumeur.

10

Peu après ses vingt ans, elle avait disparu.
ȈPartie ouais… mais salement je te le dis, sans prévenir,
sans laisser dȇadresse, sans dire au revoir… tu vas pas me
dire quȇil faut pas être un peu dérangée pour faire ça !Ȉ
avait beuglé Lefort un jour où il mȇexpliquait. Il suait la
rancœur sans que je comprenne bien pourquoi.
Lefort, cȇétait le patron du café, une grande gueule, pas
bien malin, ancien para au passé glorieux, avec plein de
médailles et deux ou trois muscles qui avaient résisté à la
bière et au temps. Un type quȇon laissait parler parce que
la prudence vous disait quȇil avait toujours raison.
De toute façon, jȇavais appris depuis longtemps à ne jaȬ
mais contrarier personne.
Il racontait aussi quȇAntoine nȇavait plus été le même
après le départ de la gamine, de sauvage il était devenu
barjot. Allégation pour le moins étrange quand on connaisȬ
sait le type.
Mais cȇétait ça Lefort, provocateur et péremptoire, il saȬ
vait toujours tout sur tout le monde, ce qui poussait lȇautre
à le traiter régulièrement de grand con. Le militaire laissait
dire et se vengeait en sousȬentendus graveleux qui mêȬ
laient volontiers ses histoires salaces de régiment à celles
pourtant dramatiques de Barbara et de sa mère. Figure léȬ
gendaire elle aussi, elle était morte depuis longtemps, près
de quarante ans en fait.
Ici, on parlait souvent de la cruauté du destin, dȇune
sorte de fatalité héréditaire, liée au périlleux métier de fuȬ
nambule autant quȇaux origines slaves de la mère. Des préȬ
jugés de rustauds, en somme. A lȇépoque dans ce pays, on
nȇimaginait même pas que ce fut un vrai métier, funamȬ
bule. Dȇailleurs, les gens disaient voltigeuse avec cette iroȬ
nie méchante quȇils maniaient à plaisir.

11

ȈUne gonzesse qui marche sur un fil, tu vois bien ce que
ça peut donner quand même… Obligé que la gamine, elle
plane aussi !Ȉavait ajouté le bistrotier, sûr de son fait.
Moi, je trouvais simplement fascinante lȇhistoire de ces
deux femmes qui avaient alimenté pendant près dȇun
demiȬsiècle la chronique de ce village.
En tout cas, ce fut ainsi, par cet abruti de Lefort, que jȇenȬ
trai un jour dans le monde de cette virtuose, bien avant
quȇAntoine ne mȇen parle luiȬmême.
Je crois que ce fut par pure poésie au début, une funamȬ
bule, même le mot me faisait rêver.

Dès le matin, un crachin froid dȇautomne avait noyé le
paysage, ça sentait lȇherbe grasse et le fruit pourri. Des
odeurs de campagne triste, vieillotte. Des relents de vase
aussi, dȇeau chargée on dit ici.
Au loin, des écharpes de brume blanchâtres montaient
lentement des étangs. Inexorablement.
Les vieux aiment à dire que les voiles du marais ne monȬ
tent jamais pour rien. Des femmes infidèles avaient été emȬ
portées, cȇétait il y a longtemps. Bien sûr, les vieux ont touȬ
jours raconté nȇimporte quoi, il nȇempêche que certains
avaient vu, de leurs yeux vu, cȇest dire. Alors dans le
doute… On a beau ne pas y croire, il en va des légendes
comme des dictons, pas tout à fait vérifiés mais pas infirȬ
més non plus. Dans ces joursȬlà, on se méfie.
Enfin, les autres surtout. Parce que moi, jȇy vois plutôt
des limbes bienfaisants. Ils enveloppent ma vie, en mȇabriȬ
tant des regards trop curieux, des sarcasmes et des jugeȬ
ments arbitraires. Je deviens anonyme, libre.

12

Bref, un temps trop hivernal pour une miȬseptembre, un
temps de pisse on appelle ça ici. Un beau temps pour les
cartes en tout cas.
Depuis le début de la partie, Antoine trichait. Je faisais
semblant de ne pas voir. Une sorte de tribut dont je mȇacȬ
quittais sans rien dire. Un accord tacite entre nous, dans
lequel finalement chacun trouvait son compte. Antoine aiȬ
mait gagner, je nȇai jamais été de la race des vainqueurs.
Ce que je voulais moi, cȇétait ne plus être seul. Je crois
savoir que dans les couples, on appelle ça faire des concesȬ
sions.
De plus, je ne pouvais mȇen plaindre parce quȇil avait été
très clair dès le départ ȈAvec moi c’est comme ça, mon
pauvre Louis, on me prend comme je suisȈ. Ce que je faiȬ
sais, trop content de sortir enfin dȇune relégation qui avait
fait lȇessentiel de ma vie.
Braco, taiseux, pochetron plus souvent quȇà son tour, triȬ
cheur aux cartes, Antoine ne reniait rien. Il riait même du
portrait, le trouvait plutôt flatteur.
ȈMais tu nȇas guère le choix non plusȈ, rajoutaitȬil souȬ
vent. Cȇétait vrai.
Parce quȇil avait tout compris de moi à la première renȬ
contre. Pas bien difficile, disaient les pisseȬvinaigre et pourȬ
tant…
Lui, sut dȇinstinct ne pas qualifier ce qui le dépassait un
peu. Il lȇaccepta tout simplement, une vieille sagesse payȬ
sanne qui lȇavait tiré de nombreux fauxȬpas dans sa vie.
ȈMieux vaut ignorer quȇassumerȈdisaitȬil, une devise
qui lui permettait de vivre sans états dȇâme, sans se poser
de questions, dans une ignorance crasse de ce qui ne le
concernait pas directement.
Egoïsme ? Un peu sans doute, mais privilégier son bonȬ
heur nȇavait jamais signifié en priver les autres. Dans son

13

idée, trop savoir de lȇautre empêchait de lȇaimer. Il était du
genre loin des yeux, près du cœur.
ȈEn vérité, ça mȇa fait pareil pour lȇécole, si tu regardes
bien !ȈrépétaitȬil en rigolant.
Cȇétait à peu près ses seules règles de vie. La liberté et le
silence.
Donc, je nȇétais pas comme lui, il sȇen accommoda, point
final.

Cette liberté, innée chez lui, je lȇenviais, même si elle lui
avait valu pas mal dȇennuis et une mise à lȇécart systémaȬ
tique depuis son enfance. Ici, on ne marche pas impunéȬ
ment hors des clous.
Il sȇen foutait avec une superbe arrogance.
Il savait bien que même en ne transgressant aucune loi,
il serait toujours exclu. Parce que ce nȇétait pas vraiment lui
quȇon bannissait mais plutôt ce souffle dȇindépendance
quȇil incarnait.
Pointé du doigt au moindre délit, inquiété souvent sans
raison, il avait logiquement pris en horreur le plus petit
signe dȇautorité.
Ce qui évidemment ne risquait pas de faciliter une réȬ
habilitation quelconque. Dont il nȇa jamais rien eu affaire
dȇailleurs.
Il avait vécu sa vie en indigent ou en seigneur du maȬ
rais, cȇétait selon lȇétat de son humeur ou de ses finances.
Libre jusquȇà ne plus avoir du temps ou de la société la
même notion que les autres, il était totalement hermétique
à un autre monde que le sien, futȬil plus agréable. Et il était
somme toute parfaitement heureux.
Cȇest dans cet univers décalé quȇil mȇaccueillit un jour,
moi qui nȇai jamais enfreint la moindre loi, ou rien fait de
contraire à mes principes.

14

Je crois quȇil vit dans ma différence une sorte de contreȬ
partie salvatrice à son propre déséquilibre.
Ce qui est sûr, cȇest quȇon nȇétait pas comme les autres
et en cela on était faits pour sȇentendre.
La première fois, je nȇentendis de lui quȇun éclat de rire
monumental, dans mon dos. C’était il y a longtemps, un
jour de mars où je plantais mes tomates à l’aide d’une règle,
parce quȇil était écrit trente centimètres entre chaque plant
dans mon livre de jardinage.
Un peu ridicule sans doute, mais je prends les choses au
pied de la lettre, je nȇy peux rien, je suis comme ça. Ouvert
et malgré tout terriblement engoncé dans les dogmes de
ma logique.
Ce qui est encore plus drôle, cȇest quȇétant dȇorigine payȬ
sanne, jȇaurais dû maîtriser lȇart ancestral du potager. Sans
livre de jardinage bien sûr.
Mais de la ferme de mon enfance, jȇy reviendrai, je nȇai
que des souvenirs de boue, de froid, de brimades et comme
des rayons de soleil parfois les rares caresses que ma mère
mȇavait accordées.

Septembre crasseux.
Un dimanche de cartes comme les autres en somme, ou
presque. A part les silences plus longs, plus lourds que
dȇhabitude.
— Elle revient… dit Antoine, en abattant un as de pique
sorti dȇon ne sait où.
— Je préfère les dominos.
— Tu as entendu ?
Jȇavais entendu.
Le vent se faisait tourbillonnant, des feuilles sales voleȬ
taient sans but avant de venir se coller aux vitres avec des

15

grimaces tourmentées. Si lȇhumeur crée souvent
lȇambiance, là cȇétait lȇinverse.
Je nȇavais pas envie de parler dȇelle. Barbara, cȇétait une
ombre maléfique qui venait se glisser entre nous, une de
plus dans la grisaille de cet aprèsȬmidi. Celle qui jusqueȬlà
nȇétait que la résultante de soirées trop arrosées, prenait vie
avec ce vent mauvais qui secouait les vitres. Elle sortait de
mon imaginaire pour devenir une femme, que disȬje LA
femme, si jȇen jugeais par lȇair idiot du bonhomme. Je nȇen
voulais pas.
Drôle de saison dȇailleurs pour revenir. Ici. Au trou du
cul du monde. Elle rentrait chez elle à pas crottés, comme
elle en était partie vingt ans plus tôt. ȈUn peu dérangée
pour partir comme çaȈ… avait dit Lefort. Pour revenir
aussi.
— Elle a téléphoné hier soir, continua Antoine.
— Elle revient des Amériques ?
— On dit EtatsȬUnis.
Voilà que l’inculte, presque illettré, attrapait de grands
airs, et cela nȇaugurait rien de bon. Je ne me souvenais pas
quȇil mȇeût déjà repris sur un terme. Il mȇénervait.
— Pour toujours ?
— On dirait…
Jȇattendis, c’était bien dans ses manière les longues
pauses. Il nȇajouta rien. Alors on finit la bouteille, boire
c’est encore ce qu’on faisait de mieux.
— Et ça te fait quoi quȇelle revienne ?
Il resta longtemps sans bouger, la tête dans les mains, à
chercher une réponse peutȬêtre, mais ce nȇétait pas la peine.
Je savais quȇil nȇaurait pas les mots.
— Te voilà bien comme un con, en attendant.
Ce fut tout ce que je trouvai à dire.

16

Je regrettais déjà le vieux solitaire mal embouché, picoȬ
leur de première, grossier, de mauvaise foi. Ce typeȬlà
mȇallait bien. On avait fait un grand bout de chemin enȬ
semble, et en vieil idéaliste, jȇimaginais que rien ne changeȬ
rait jamais.
Ce quȇil mȇavait appris, cette autre façon de vivre, je la
sentais sȇéloigner. Je me voyais déjà, comme avant, redeveȬ
nir le misérable petit comptable de mes jours.
Finies nos débauches de marginaux, nos dérives un peu
folles où comme deux vieux libertaires on dépensait notre
petite vie en soirées dȇivresse quand dȇautres lȇéconomiȬ
saient en soirées télé.
Un bonheur dont je mȇétais longtemps imaginé exclu,
quȇil mȇavait offert comme une renaissance et qui allait me
manquer, terriblement jȇen étais certain.
Ici, les gens disaient que jȇavais dérapé, incapable de teȬ
nir mon rang, instituteur en retraite vous pensez… Cȇétait
bien malheureux, un homme si instruit… Quel bonheur
pourtant de sortir des sentiers battus.
Larrons en foire pour les plus tolérants, dȇautres imagiȬ
naient quelque chose dȇun peu suspect, voire même de
sale, à notre célibat. On nȇempêche pas les gens de dire, surȬ
tout nȇimporte quoi.
Cȇest vrai que les femmes ne nous encombraient pas et
quand Antoine en parlait, cȇétait pour en rire, dȇelles et de
leurs maris quȇil faisait volontiers cocus. Par des chemins
différents, nous en étions arrivés au même point, on pouȬ
vait très bien vivre sans elles. Ce qui ne voulait pas dire
évidemment que nous vivions ensemble.
Mais admettre cela demandait une ouverture dȇesprit
plus importante que celle communément observée dans le
village.

17

Le Sancerre comblait nos soirées, la cabane du marais
occupait nos aprèsȬmidi, on était heureux. Deux ivrognes
ensemble qui alimentaient la rumeur et en rigolaient bien.
Cette rumeur qui mȇavait traqué toute ma vie, je lȇassuȬ
mais maintenant, parce quȇAntoine, cȇétait mon rempart. Il
était cette force que je nȇétais pas, il avait cette assurance
tranquille qui mȇavait toujours fait défaut. Pas vraiment un
exemple peutȬêtre, mais un homme auquel jȇaurais aimé
ressembler, et ce bien auȬdelà de lȇapparence ou de la répuȬ
tation.
Parce quȇil appartenait à ces êtres rares qui ont le pouȬ
voir de vous faire exister. Avec lui, on était vivant. Bancal,
tordu, ou déviant comme je lȇavais lu dans un de ces rapȬ
ports bien sentis de lȇAcadémie, on avait le droit dȇêtre heuȬ
reux.
Ses lacunes abyssales, Antoine les comblait par sa toléȬ
rance. Et pour ce que jȇen avais expérimenté, ce nȇétait pas
une qualité première chez la plupart des hommes. Cȇest
aussi ce qui le rendait si différent.
Quoi quȇil en soit, je nȇavais jamais rencontré quelquȇun
comme lui, je ne savais même pas que cela pouvait exister.
A part Claude bien sûr, mais lui nȇétait pas tout à fait de ce
monde.

Le retour de lȇAméricaine mettait un terme à notre imȬ
probable duo, jȇen étais convaincu. Et cȇétait difficile tout à
coup dȇimaginer les jours de solitude à venir, les soirées
sans boire un coup, sans discussions oiseuses, sans enȬ
gueulades. Jȇallais devoir réapprendre à marcher sans béȬ
quilles. Parce que je nȇétais pas dupe, le vieux était tout
chamboulé par cette fille.
Des saletés de rumeur me revenaient dans la tête, fouȬ
taises…

18


Comme un pauvre idiot, jȇallais rester seul à ressasser
vingt années de ma vie, les plus belles.
On nȇempêche jamais rien.
















19

2

Vingt ans de bon, cȇest court dans une vie.
Mais cȇétait peutȬêtre déjà beaucoup pour moi. Parce
quȇen fait, jȇavais bouffé mon capitalȬchance par le simple
fait de survivre, on me lȇavait assez répété.
On ne brave pas impunément le destin, je ne sais pas
pourquoi jȇai toujours tenu à cette règle, trop de lecture des
classiques peutȬêtre…
Et mon destin était de mourir.
Jȇétais né avant terme, chétif, minuscule, pas très bien
formé, assez laid paraîtȬil, enfin surtout aux dires de ma
sœur qui nȇétait pourtant pas une beauté elleȬmême. Mes
premiers jours se déroulèrent péniblement dans une lessiȬ
veuse remplie de coton que ma mère gardait dans la cuiȬ
sine près du poêle, aujourdȇhui on appelle ça une couveuse
à lȇhôpital.
Elle me raconta souvent ce bébé congestionné, respirant
avec difficulté, presque sans larmes, avec des yeux très
fixes, sérieux, un peu sévères même. Elle en avait gardé un
souvenir étrange qui la mettait mal à lȇaise.ȈCȇétait comme
si tu nous jugeais du fond de ta bassine !ȈmȇavaitȬelle dit
souvent. Il ne lui vint jamais à lȇidée que cȇétait simplement
le regard dȇun enfant qui luttait pour sa vie. Pourtant elle

20

nȇétait pas insensible, cȇest juste que lȇamour, même
maternel, ça ne se disait pas chez nous.
Elle me soigna néanmoins, du mieux quȇelle put mais
quand une mauvaise maladie sȇinstalla, elle devint fataȬ
liste,Ȉil est pris du poumon il nȇy a rien à faireȈrépétaitȬelle
un peu chagrinée.
Je ne serais jamais le garçon dont la ferme avait besoin,
cȇétait bien dommage. Il ne fallait pas y voir du mauvais
esprit, à peine une constatation, pas méchante, tout bêteȬ
ment objective.
A la campagne, on ne s’encombrait pas trop de nuances
à cette époque. On nȇavait pas le temps, mon père buvait
quand il nȇen pouvait plus, ma mère trimait en acceptant
cet enfant déficient, Ȉun gros hiver et il passeȈ. C’était sa
phrase tous les ans, presque une façon de conjurer le sort.
Je ne leur en voulais pas, parce quȇà cette époque, je ne
savais pas que cela pouvait être autrement, une famille.
C’était comme ça, une attention également partagée
entre les animaux et les enfants, la schlague et la caresse
pour tout le monde. De toute façon, ma mère, même si elle
avait connu le sens du mot amour, nȇaurait sans doute pas
su quoi en faire. Il y avait tant de choses qui passaient
avant.
Quant à mon frère et ma sœur, taillés comme des bœufs,
ils devinrent vite des maîtres dans la pratique abjecte de
lȇhumiliation. On laissa faire, il fallait bien que je devienne
un homme. Et dans ce but, autant que par plaisir malsain,
les deux costauds commencèrent à mȇappeler Finette, dès
mon plus jeune âge. Cȇétait aussi le nom dȇune petite chèvre
contrefaite, née avec trois pattes seulement et pas de
cornes, une erreur de la nature. Je passais des heures avec
elle.

21

Ils pensaient me faire honte, à défaut de me faire réagir.
Jȇen eus juste de la peine.
Antoine trouva lȇhistoire amusante, ne sȇétonnant ni de
leur cruauté, ni de lȇindifférence de mes parents. Chez lui,
à lȇinverse de moi, les émotions étaient soigneusement verȬ
rouillées.
ȈUn nom de fille en plus, avaitȬil dit seulement, c’est pas
étonnant que tu sois comme que tu es !Ȉ

Des hivers terribles, on en avait eu à la ferme. Des jours
de glace et de neige à n’en plus finir, à ne pas tenir par terre,
à ne pas aller à l’école. C’était ce qui me manquait le plus
l’école, peutȬêtre à cause du maître qui mȇaccordait une atȬ
tention particulière et ambigüe. Il ne me mélangea jamais
aux autres.
Je passais donc mes récréations dans la classe à lire ou
à remplir les encriers (jȇadorais ces petits récipients de porȬ
celaine blanche), juste dérangé par les cris deȈchouchoute
au chaudȈ.
Moi, le premier de la classe, je lȇétais aussi en surnoms,
Finette bien sûr directement importé par mon frère, et puis
aussi Sauterelle, Grillon. Bien plus tard, le ton se durcit
avec lȇadolescence, Ped, Tantouze, Fiotte… En fin de lycée,
je ne fus plus que Louise ou Louison selon l’humeur de
chacun. Jȇy voyais une forme de tendresse, ça mȇaidait.
Toutes ces années passées, je les regarde aujourdȇhui
comme une sorte dȇinitiation. Très longue, parfois rude
parce quȇil est toujours difficile dȇapprendre à vivre ce que
lȇon est.
Jȇai subi, serré les dents, ravalé des torrents de larmes,
jusquȇà trouver au fond de moi les traces dȇun chemin difȬ
férent des autres.

22

Je ne mȇen plains ni mȇen félicite, cȇest comme ça tout
simplement.

Je ne mȇétais jamais révolté, parce que cȇétait impossible.
Mes parents étaient déjà trop acquis à la cause de mes aîȬ
nés, et de toute façon mon frère mȇen aurait empêché, vioȬ
lemment peutȬêtre.
Je nȇen avais pas lȇenvie non plus dȇailleurs. Au fil des
ans, je trouvais que ma différence me protégeait, comme
dans une bulle, à lȇabri dȇun monde qui ne me convenait
pas. Et qui ne mȇaurait pas convenu, même si jȇavais été fait
comme eux.
Ce que je savais des autres, je ne lȇavais appris quȇau traȬ
vers des plaisanteries faciles et des blagues stupides. Bien
évidemment, cela ne mȇincita jamais à mieux les connaître.
Ils ne me rejetaient même pas, je les ignorais.
Ils vivaient leur monde de laideur et de bassesse, je suȬ
blimais le mien. En fait, plus je grandissais, plus mon imaȬ
ginaire sȇenrichissait. Moi, je savais apprendre, digérer et
réinventer une autre façon de vivre.
Avec lȇarrogance puérile des incompris, jȇétais fier
dȇêtre seul dans cette aventure. Je crois même que jȇy voyais
là du courage, même si avec le temps je réalise quȇil ne
sȇagissait probablement que de vanité.
Peu importe, elle libéra mes fantasmes et en laissant fuȬ
sionner lȇesprit et la matière, elle mȇouvrit à jamais le
monde de tous les possibles.

Bref, malgré les prédictions de ma mère, les grands
froids, et la bêtise des autres, jȇétais toujours là. Je me cramȬ
ponnais même.

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Pas bien grand, pas bien gras, je ne vivais que par lȇesȬ
prit. Néanmoins, je restais un jeune homme fragile très apȬ
pliqué à respirer du mieux que je pouvais. Dispensé de
toute activité sportive à cause de mes poumons malades,
jȇavais eu la chance dȇêtre réformé de l’armée pour les
mêmes raisons. Ce qui mȇarrangea bien.
Je nȇavais que trop vu mon frère aîné revenu de vingtȬ
trois mois d’Algérie, dans un état, me semblaitȬil, bien plus
critique que le mien.
De toute façon pour moi, les combats se situaient ailȬ
leurs.

C’était l’hiver soixanteȬcinq, il faisait froid. Plus que
dȇhabitude ? Je ne sais plus vraiment, jȇai toujours eu froid.
Je souffrais, sans rien en dire bien sûr, on ne lȇaurait pas
supporté. Lȇair glacial, en fermant mes bronches, me forçait
à respirer moins vite, moins fort. Un son rauque sortait de
ma gorge, que ma mère écoutait avec plus de contrariété
que de compassion. Le visage fermé et dur, elle me regarȬ
dait comme elle lȇaurait fait de son plus grand échec. Ce qui
était sans doute le cas. Alors dans ces momentsȬlà, devant
le poêle, je repensais au nourrisson tenace que jȇavais été,
en me disant que je ne pouvais faire moins que résister auȬ
tant que lui. Même les échecs ont la vie dure.
Ce fut une année difficile à la ferme, les finances étaient
au plus bas, une rengaine que lȇon connaissait bien. Je ne
me souviens même pas dȇavoir entendu autre chose. Année
si particulière quȇil fallut acheter du fourrage, ce qui nȇétait
pas dans les habitudes des paysans de chez nous. Acheter
pour donner aux bêtes, ça passait lȇentendement.
De toute façon, à cette époque, mon père n’y croyait déjà
plus, Ȉl’agriculture c’est fini, il disait, et vous verrez avec
cette saleté d’Europe qu’ils inventent, ça sera pire. La PAC

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et tout le tintouin, le grand con, il sait de quoi il parle au
moins ? QuȇestȬce quȇil connaît aux paysans ?ȈUn fort en
gueule mon père, surtout après quelques verres.
Moi, je ne voyais pas bien, la PAC ce nȇétait pas mon
problème, la ferme cȇétait synonyme de souffrances. La
mienne, celle de mon père surtout qui y avait laissé toutes
ses illusions et sans doute une grande partie de ses éconoȬ
mies. ȈLȇargent de la terre, il appartient toujours à la
terreȈ… disaitȬil. Un fatalisme qui me crevait le cœur chez
ce bonhomme qui avait trimé toute sa vie.
Mais, pour faire plaisir, et parce que les autres, déjà
vaincus, se taisaient, je répondais Ȉcȇest mieux une poliȬ
tique commune, comme ça il n’y aura plus la guerreȈet le
père de hausser les épaulesȈil y en aura d’autres, faut touȬ
jours quȇil y en ait une, cȇest comme çaȈ.
Finalement on laissait dire, il était déjà vieux, usé.
On se demandait quand même ce quȇun pauvre vieux
paysan pouvait bien comprendre à la politique agricole de
lȇEurope, mais personne nȇosa le lui demander. AujourȬ
dȇhui, je sais quȇil nȇy avait rien à comprendre, il parlait
simplement de ce quȇil connaissait.
Cette annéeȬlà, jȇai annoncé à ma mère que je pouvais
faire des remplacements d’instituteur, jȇavais mon bac, je
mȇennuyais à la maison. Je me souviens encore de ses
larmes, les premières que je lui voyais en fait, parce quȇinsȬ
tituteur cȇétait comme médecin ou notaire.

Mon premier poste, ce fut dans un village encore plus
petit que le mien, accroché au flanc dȇune montagne, perdu
dans lȇespace et dans le temps. Plus froid aussi, au fond
d’une combe où le soleil passait derrière les crêtes avant
même d’avoir pu réchauffer les toits. Je pensais souvent à
ma mère, Ȉmon Louis, couvreȬtoi bien, ce nȇest pas ta

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graisse qui te fera un manteauȈdisaitȬelle souvent. Elle
avait raison, je nȇavais jamais eu si froid de toute ma vie.
Un froid d’hiver, un froid de solitude.
Pas réellement dȇanimosité de la part de ces gens de la
montagne, juste une prudente réserve, on me tolérait.ȈPas
bien franc du collier le nouveau maîtreȈ… LàȬbas, cela friȬ
sait lȇinsulte, parce quȇon ne savait pas dire autrement. Jȇai
vite pris lȇhabitude dȇéviter tous les lieux de rencontre, réȬ
unions publiques, café, etc. Jȇavais du mal avec leurs reȬ
gards soupçonneux, les mêmes quȇailleurs pourtant, mais
ces hommes bourrus me faisaient un peu peur. Totalement
irrationnel, je lȇavoue, pourtant je nȇai jamais pu me défaire
de ce malaise.
Un remplacement qui se solda par une titularisation, je
nȇen demandais pas tant. Pour une fois que la vie me faisait
un cadeau, il fallait quȇil soit empoisonné.
Après une seule inspection en dix ans et des félicitations
appuyées, je compris enfin que l’Education Nationale ne
comptait pas mȇoffrir beaucoup mieux. Cȇétait là que je déȬ
rangeais le moins.
Le poste, très loin dȇêtre une récompense au mérite, était
devenu un purgatoire pour les nonȬdéfinis, les politiqueȬ
ment incorrects, les mal notés, plus tous les Louis de la
noble institution. Cȇétait sans risques, dans cette vallée reȬ
culée qui irait se plaindre dȇun instituteur pas tout à fait
dans la norme ?
L’école était une classe unique, composée de petits êtres
obtus, au teint rougeaud, appliqués à nȇapprendre que les
subtilités du braconnage. Sciences et vie de la campagne,
en somme.

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Pendant des années, jȇai donc subi la mine renfrognée
de ces gamins auxquels je nȇoffrais quȇune magistrale indifȬ
férence, teintée dȇun soupçon de mépris, cȇétait plus fort
que moi. Parcours difficile pour un instituteur, sȇil en fut.
De toute façon, je nȇavais jamais aimé les enfants. CeuxȬ
là ou dȇautres. Pour moi, ils avaient tous la même férocité
sous leurs visages dȇanges. Jȇavais trop bien connu cette
méchanceté sousȬjacente pour pouvoir lȇignorer, elle avait
foutu en lȇair ma jeunesse.
Pourquoi instituteur, me direzȬvous ? Parce que jȇavais
cru bêtement quȇapprendre et enseigner avaient le même
sens.
Triste, quand on y pense, dȇexercer si longtemps un méȬ
tier que lȇon nȇaime pas. Avec le temps, je nȇeus même plus
lȇenvie de leur transmettre un savoir, dont de manière éviȬ
dente ils se moquaient éperdument.
Je ne ressentis donc jamais cette espèce de fierté imbécile
du devoir accompli devant un gamin qui déchiffrait son
nom au bout dȇun an. Un grand bonheur aux dires de mes
collègues.
Juste une feuille de traitement à la fin du mois, cȇétait ça
mon métier.

Une fois, jȇen avais parlé à Antoine qui avait haussé les
épaules Ȉpas grave, il faut quand même être bien vicieux
pour aimer son boulot, ou alors menteur.ȈCȇétait ce genre
dȇaphorisme de base que jȇaimais. Avec lui, la vie devenait
simple. Jȇappelais ça saȈphilosophie du contournementȈ, il
rigolait en me répondant Ȉvaut mieux contourner que se
prendre le mur en pleine gueule !Ȉ
Dommage, à cette époqueȬlà, je ne le connaissais pas
encore.

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