Laurent-Pierre Bérenger

Laurent-Pierre Bérenger

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Après de nombreuses recherches sur l'histoire de la ville de Lyon, l'auteur propose la biographie romancée de Laurent-Pierre Bérenger. Fameux personnage du XIXe siècle, il a cotoyé Rousseau, Danton et Chateaubriand tout comme les fonctions les plus honorables de la ville - premier proviseur du lycée de Lyon (lycée Ampère), inspecteur de l'académie de Lyon ; mais malgré cela, il n'a jamais atteint la gloire tant désirée et, définitivement écarté, il meurt après avoir mis un point final à ses Mémoires.

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Ajouté le 01 octobre 2012
Nombre de lectures 38
EAN13 9782296505629
Langue Français
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Roland SAUSSACLre-Pre
B
Le troubadour de Provence
Lyon, septembre 1822. Laurent-Pierre Bérenger, natif de Riez, met un
point fnal à ses Mémoires, quelques jours avant sa mort. Sa vie a été à
la fois si exaltante et si décevante. Jeune professeur oratorien à Lyon, il
a l’honneur de fréquenter Jean-Jacques Rousseau. Professeur au collège
de Troyes, il a des démêlés avec son élève Danton. Précepteur du prince L-Pi
de Monaco, censeur royal, il est admis dans les cercles littéraires de Paris
où il rencontre Suard, Chateaubriand et se lie d’amitié avec Madame de Bérer
Staël. Remarqué grâce à la publication en 1787 de son œuvre majeure,
les Soirées Provençales, il pense s’imposer comme poète et moraliste,
mais accepte de devenir la plume de Danton. Effrayé par la tournure
des évènements, il se réfugie à Chaponost en mars 1793 où il survit
diffcilement. Premier proviseur du Lycée de Lyon (Lycée Ampère) en
janvier 1803, il fait l’erreur de démissionner peu après. Même s’il anime
les séances de l’Académie de Lyon et s’il continue à publier, il est déçu
erdans ses ambitions. Considéré comme trop favorable à Napoléon 1 , il Le troubadour de Provenceest mis à la retraite en 1815 alors qu’il était inspecteur de l’Académie
de Lyon depuis 1809. Malgré ses sentiments royalistes affchés, il est
défnitivement écarté et meurt en septembre 1822 à l’âge de 73 ans .
ROMAN
roland Saussac est professeur honoraire d’histoire et a écrit plusieurs
ouvrages sur l’histoire de Lyon. Tirant parti de ses recherches, il propose la
biographie romancée de Laurent-Pierre Bérenger qui, malgré ses nombreux
écrits, n’a jamais atteint la gloire qu’il avait tant désirée.
ISBN : 978-2-336-00282-8
31 €
Laurent-Pierre Bérenger
Roland SAUSSAC
Le troubadour de Provence















































Laurent-Pierre Bérenger
Le troubadour de Provence







Roland SAUSSAC












Laurent-Pierre Bérenger
Le troubadour de Provence

ROMAN














L’Harmattan









Du même auteur

Guide historique de la Révolution à Lyon (1789-1799), Lyon,
Éditions de Trévoux, 1988 (en collaboration avec Bruno
Benoit).
Histoire de Lyon, Lyon, Éditions des Traboules, 2001 (en
collaboration avec Bruno Benoit).
Collèges de Lyon, Institut de Lyon, École centrale du département du
Rhône, Lyon, Éditions des Traboules, 2004.
Sébastien des Guidi et l’homéopathie à Lyon, Lyon, Jacques André
éditeur, 2005 (en collaboration avec Jacques Édouard
Poncet).

















© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-336-00282-8
EAN : 9782336002828













À mon épouse et à mes enfants







































Tous mes remerciements à Danielle, à Alain et à Michel



































« Pardonnez-moi mes longueurs ; ai-je le temps d’être plus court »
Bérenger « Recueil amusant de voyages en vers et en prose »



















Séance du mercredi 5 juin 1822

Ils sont tous là, réunis dans cette petite pièce trop chaude, un débarras
derrière le grand escalier de la Maison Saint-Pierre, les Académiciens,
élite intellectuelle de notre bonne ville de Lyon, avachis dans leurs
fauteuils, guettés par le museau de musaraigne de Jean-Baptiste Dumas,
notre cher secrétaire général, où dépasse une dent à moitié rongée par
une matière jaunâtre qu’il gratte de temps à autre. Le cheveu rare ne
dissimule plus une énorme loupe, où se sont réfugiés les débris de
quelques poils encore noirs, témoins d’une jeunesse encore proche
entretenue par l’emploi de nombreux onguents. Médecin sans clientèle, il
nous observe attentivement pour déceler les premiers symptômes d’une
maladie mortelle, préparant déjà le discours où il évoquera les épisodes
glorieux de notre vie - notre première dent de lait, notre enfance
studieuse, notre adolescence polissonne, notre maturité triomphante -
jusqu’au moment fatal où la faucheuse nous emmènera rejoindre Pindare
ou Racine, selon son inspiration du moment. Toujours à notre service, il
vantera la qualité de nos œuvres même s’il pense le contraire et nous
conduira avec satisfaction jusqu’au cimetière de Loyasse.
Il me salue avec beaucoup de déférence, me prend le bras et
m’accompagne jusqu’à mon siège de président comme s’il voulait
rappeler à tous mon grand âge. À vrai dire, ces derniers temps, j’ai
beaucoup de difficultés à marcher et j’ai été victime de chutes
heureusement sans conséquence. Pendant qu’il m’entretient de cette
sécheresse imprévue, la plus importante du siècle, les récoltes
compromises, la populace prête à la révolte, je les regarde tous, les
littéraires imbus de leur supériorité, les scientifiques perdus dans leurs
pensées, les artistes à la recherche de leur prochaine inspiration géniale.
Personne ne semble vraiment me prêter attention. Pourtant ils savent
que j’ai exigé cette séance extraordinaire où tous les membres de notre
auguste assemblée, pour reprendre l’expression de Dumas, doivent être
réunis afin d’entendre ma déclaration solennelle.
Dumas virevolte, toujours le même sourire hypocrite aux lèvres, salue
un auteur à la mode, se perd dans des courbettes - j’attends le jour où, le
dos bloqué, il ne pourra se lever - et s’installe enfin à ma droite. Nous
allons commencer la séance. J’obtiens facilement le silence même de ce
bavard impénitent de Dugas-Montbel, la gloire montante, un de mes
anciens disciples dont les œuvres ne sont lues que par lui-même.
J’attends un instant que je veux solennel, puis d’une voix faible, je leur
sers un long préambule juste pour avoir le plaisir de voir grimacer
d’impatience Segaud, toujours accaparé par la préparation de ses
13plaidoiries. Un laborieux sans inspiration et à la clientèle rare. Je m’arrête
au milieu d’une phrase, secoué par une quinte de toux qui attire
l’attention de Dumas. Serais-je le prochain ? Faut-il qu’il mette de l’ordre
dans ses notes ? Il ne se trompe jamais. Une hyène toujours à l’affût de la
dernière charogne. Je reprends ma phrase, fais semblant d’hésiter, titube
légèrement comme si j’allais m’écrouler, me redresse et leur annonce que
j’ai terminé mes Mémoires et que bientôt ils auront le plaisir de me lire.
Leur seule réaction : un silence pesant perturbé seulement par les bruits
lointains de la rue. Je me répète d’une voix plus forte. Dumas se lève,
gesticule, me prend les mains, puis donne le signal des applaudissements.
Mais il n’est pas suivi. Je suis aux anges. Ils ne m’ont jamais cru quand je
leur annonçais que je les rédigeais soigneusement, que j’avais l’intention
de ne rien dissimuler. Ils espéraient que je périrais avant d’avoir le temps
de révéler leurs bassesses, leurs turpitudes : maîtresses cachées, jeunes
hommes entraînés dans des hôtels louches, veuvages subits,
enrichissements douteux, trahisons répétées, plagiaires affirmés… Je sais
aussi qu’ils ont tous peur de mes révélations, leur prétendu courage
pendant la Révolution quand ils se cachaient dans un grenier ou dans une
cave, les premiers à réclamer le châtiment de ceux qu’ils avaient suppliés
de les épargner. Quant à moi, je n’ai rien à me reprocher, j’ai toujours su
me rallier au parti des honnêtes gens, ce qui m’a obligé parfois à prendre
de douloureuses décisions… Dumas me pousse du coude : il serait
temps que je reprenne la parole pour les rassurer et les flatter, même si je
les méprise. À mon âge, je ne respecte plus rien, c’est le seul privilège de
la vieillesse. Je me tais, puis je fais semblant de rechercher le papier que
j’ai dû préparer. Découragé, je semble abandonner. Ils ont oublié que je
n’ai pas besoin d’un support quelconque pour parler en public.
Je me lance alors dans un long discours improvisé dont j’ai le secret. Je
tiens à leur rappeler que les plus grands écrivains du siècle ont reconnu la
qualité de mes œuvres, que j’ai parlé d’égal à égal avec Jean-Jacques
Rousseau - je me réjouis de voir la grimace de ce prétentieux Segaud,
incapable d’avoir tiré le meilleur de mon enseignement - que Voltaire m’a
reçu avec beaucoup de grâce, que Madame de Staël m’a honoré de son
amitié, que Chateaubriand m’admire, que Lamartine a suivi mes conseils
et tant d’autres que j’évoque dans mes Mémoires.
Eynard, notre savant mécanicien, assis au premier rang, dodeline de la
tête, s’assoupit, ronfle, s’éveille en sursaut, se racle la gorge et crache par
terre. Son voisin, encore plus âgé que lui, s’est endormi dès les premiers
mots de mon discours. Au premier rang un vestige du règne de Louis
XV, paré d’une perruque poudrée de poussière, grogne quelques mots
incompréhensibles, se lève puis se rassoit, aidé par Dumas, toujours aussi
14prévenant. La chaleur est vraiment étouffante. Nous aurons un mort
avant la fin de la séance. Je m’interromps un instant et réclame un verre
d’eau. Certains de mes collègues feignent de croire que j’ai terminé mon
discours et s’éclipsent rapidement tout en faisant une sorte de grimace en
guise de salut. Je décide alors de raccourcir la séance. Pourquoi me
fatiguer pour des gens incapables de reconnaître la qualité de mes écrits ?
Après une péroraison dans les règles, je termine en énumérant tous mes
titres et mes qualités : membre correspondant de l’Institut national,
membre de tant d’Académies, docteur ès lettres, inspecteur de
l’Académie de Lyon, auteur d’une cinquantaine d’ouvrages. Qui peut
dans cette Assemblée prétendre à mieux ? Pourquoi ai-je l’impression de
parler dans le désert ?
Dumas, toujours aussi efficace, reprend la parole pour régler diverses
affaires : un prince étranger, un Turc ou un Perse quelconque, doit
assister à notre prochaine séance. Qui veut se charger de son accueil ?
Quelques mots de bienvenue, une ode sur les douceurs de l’Orient, une
visite rapide de notre bibliothèque et une courte relation dans notre
presse locale. Comme personne ne se porte volontaire, le prince est en
fait un petit personnage sans intérêt, Dumas conclut qu’il avisera. Ils
sortent tous, jabotant sur leurs mérites réciproques, sur leurs derniers
écrits encore meilleurs que les précédents, sur la préparation d’une
tragédie ou d’une comédie. Ne sont-ils pas les lumières de leur siècle ?
Je reste seul dans cette salle où je suis souvent intervenu : déclamer une
poésie, faire un rapport sur la dernière publication, recevoir un illustre
personnage. Et maintenant. Après une vie bien remplie, je n’ai plus que
mes souvenirs comme seul réconfort, obligé de me défendre contre ceux
qui remettent en question la réalité de mes rencontres, qui se répandent
dans la bonne société pour me traiter de menteur. Je tiens à écrire que je
jure devant Dieu, devant les hommes que mes Mémoires rapportent
exactement tout ce que j’ai vécu, l’amitié des plus grands, les joies, les
douleurs, les déceptions…
En fait, je ne sais pas quand ils seront publiés. Mon éditeur qui me doit
sa fortune a prétexté que son programme de publications était terminé
pour les années 1822 et 1823 : la réédition de mes Soirées provençales, une
Histoire de la Révocation de l’Édit de Nantes, les aventures sulfureuses
d’une courtisane, une tragédie sur la mort de Louis XVI, et je ne sais
quoi encore. Des prétextes. J’ai sondé secrètement un autre qui depuis
longtemps me supplie de lui confier mes œuvres. Il a différé sa réponse.
Comme il avait des difficultés financières, il préférait se consacrer à la
réédition d’œuvres connues. En attendant, j’ai empaqueté le manuscrit de
mes Mémoires, et je l’ai dissimulé dans un coffre à double fond, cadeau
15d’un de mes admirateurs. Enfin je me décide à quitter ce galetas indigne
des Académiciens, proche de la mauvaise cave, où selon le concierge de
l’Hôtel de Ville, on entend par jour de grand vent, les gémissements, les
prières, les supplications des femmes et des hommes que l’on emmenait
à la guillotine, les matins de très bonne heure. Je ne veux pas m’attarder
dans ce lieu de mort. Péniblement je regagne mon logis où j’ajouterai
encore quelques pages à mes Mémoires, ou quelques notes où je
donnerai quelques éclaircissements.
Selon les usages, je vais rédiger un avertissement, bref mais nécessaire,
pour informer mes lecteurs. Je proclame solennellement une nouvelle
fois que je n’ai rien inventé, que j’ai eu des relations amicales ou
inamicales avec tous les personnages que je présenterai. Je le répète : j’ai
fréquenté les plus grands. Ils ont tous reconnu mes talents et j’en suis
fier. Mon seul regret est de n’avoir pas été élu membre de l’Académie
française. Je ne suis pas le seul dans ce cas, mais j’en garde une certaine
amertume. Pourtant mon ami Suard m’avait juré qu’il avait fait toutes les
démarches possibles : l’accord du roi obtenu facilement, l’appui de
plusieurs de ses confrères, acquis parfois par des promesses, et surtout
convaincus de la qualité de mes œuvres. L’affaire avait traîné jusqu’au
déclenchement de la Révolution. Puis on m’avait oublié sous l’Empire
malgré mes mérites et mes compliments répétés à Napoléon Bonaparte.
Maintenant on m’ignore. Ma seule consolation : la postérité me rendra
justice, mais je ne serai plus là pour en recueillir les lauriers.
J’ai eu tort de regagner à pied mon logis. Une douleur à la poitrine m’a
obligé à marquer plusieurs arrêts quand j’ai entrepris l’ascension de la
montée de Saint-Laurent. J’ai eu le temps de décider que je ne
retournerais pas chez ma fille à Bourg où j’ai perdu toute liberté. Sous
couvert de me protéger, on me cloître dans une chambre lumineuse, sa
seule qualité, trop humide et trop grande. La plupart du temps un
domestique m’apporte un repas, souvenir de mes jeunes années chez les
Oratoriens : une sorte de bouillon où surnagent deux ou trois croûtes de
pain, parfois des morceaux de poireaux, un quart de pomme de terre. Je
n’ai plus le droit au vin, un danger mortel pour ma pauvre tête, justifie
ma fille. Il est vrai que depuis des mois, j’ai des absences où je me réfugie
dans un salon animé par ma chère amie la duchesse de Villeroy ou bien
je converse avec Rousseau sur l’allée des Tilleuls de la place Bellecour ou
bien je corrige le dernier discours de Danton. Paraît-il, je marmonne des
heures, j’ai souvent des cauchemars, je me lève au milieu de la nuit et je
me promène dans le jardin, déclamant des vers ou interpellant je ne sais
quelle ombre ou chantant un cantique de mon enfance. On m’a même
retrouvé près de l’église de Brou, en petite chemise, mon bonnet de nuit
16à la main, réclamant un prêtre pour me confesser. Pour ces raisons, ma
fille a décrété que je ne retournerais jamais à Lyon. À force de la supplier
et même de la menacer, elle a accepté que je me rende pour la dernière
fois, à l’Académie. J’ai donc décidé que je terminerais mes jours dans
mon pied-à-terre place Saint-Laurent où je pourrais vivre à ma guise,
classer mes manuscrits, brûler des écrits nuisibles à ma renommée et
écrire une dernière ode que j’intitulerais « Ode à moi-même,
LaurentPierre Bérenger, le troubadour de Provence ».
Je souris à la pensée de mes confrères. Ils ont si peur de mes
révélations. Mais je me suis déterminé à ne jamais les évoquer et à ne pas
encombrer la postérité de leurs noms. Qui se souciera de leur vie de
médiocres, à la recherche d’une vaine gloire ? Je ne veux pas leur faire ce
plaisir. Qu’ils disparaissent définitivement dans le néant. Je suis fatigué
de leurs prétentions, d’essayer de déceler une parcelle de génie dans leurs
écrits pour composer un discours de circonstance où je louerais la
naissance ou la maturité d’un littérateur, joyau de notre ville…Après
tout, nous vivons tous dans l’hypocrisie sans laquelle la vie en société
serait impossible. Et dire que j’ai affirmé que l’Académie de Lyon est une
élite de savants et de gens du Monde !
En attendant, un bon fauteuil pour me reposer, une servante
attentionnée pour apporter mon bouillon et un oreiller, mon meilleur
confident, et je pourrais m’endormir pour revivre ma vie si remplie. Oui,
je suis le troubadour de Provence.


















17



















Ma jeunesse
« J’aimais à retracer mes jeunes souvenirs
Le printemps de l’année, et celui de ma vie »
Bérenger, Les Soirées Provençales














Tous les grands hommes sont nés quelque part, une évidence que je tiens
à rappeler à ceux qui s’étonnent que je sois né à Riez le 28 novembre
1749 et non dans une grande ville comme Marseille dont je parle si bien
et si souvent dans mes écrits. Et pourquoi Laurent-Pierre Bérenger, fils
de Laurent Bérenger et d’Angélique Reboul et non de Bérenger, la
particule ne fait pas son homme m’a souvent répété mon mentor, l’abbé
de Reyrac ? N’en déplaise à tous et à chacun, je me suis fait tout seul,
sans l’aide, comme beaucoup d’une protectrice aux seins accueillants ou
d’un protecteur dont la générosité aurait pu faire supposer des relations
douteuses. Ma gloire m’appartient à moi seul. Je n’ai jamais eu l’intention
de la partager.
Connaissez-vous Riez, un village ou plutôt une petite ville, à l’écart des
grandes routes, qui s’enorgueillit de deux ou de trois monuments,
vestiges d’un passé plus glorieux ? Quant à moi, je n’en avais aucun
souvenir précis jusqu’à ce je me décide de voir ou de revoir la maison où
j’étais né. Donc, sans avertir mes amis qui m’hébergeaient depuis le
début du mois juillet dans leur belle maison au centre de Gréoux où je
prenais les eaux pour soigner un rhumatisme persistant, je pris place de
bonne heure, malgré une certaine appréhension, dans une sorte de
patache. Au moindre cahot, elle menaçait de se disjoindre, attelée à un
cheval, proche de la fin de son existence, qui usait ses derniers jours pour
nous amener à destination. Comme le cocher avait décidé de la pourvoir
de rideaux noirs, je ne pus pas profiter du paysage dont on m’avait vanté
les beautés. Je fis semblant d’ignorer un couple prêt à partager un ignoble
fromage, dont l’odeur insupportable empuantissait notre habitacle réduit.
Un enfant, dont la mère s’était désintéressée dès le départ, me martelait
les chevilles de ses pieds crasseux et un homme, enfoui sous une épaisse
couverture malgré la chaleur du mois d’août, complétait cet équipage
hétéroclite.
Nous fîmes plusieurs haltes non pas pour reposer notre pauvre cheval,
mais pour abreuver notre cocher dont je ne garde aucun souvenir, sinon
sa facilité à proférer des jurons à la moindre contrariété. Nous restâmes
silencieux jusqu’au moment où la femme du couple, d’une voix hésitante,
se mit à nous entretenir des raisons de leur présence. Je me suis toujours
demandé pourquoi les gens éprouvent le besoin de livrer des détails
21intimes à des inconnus qu’ils ne reverront plus. Ils se rendaient à Riez en
vue de récupérer leur neveu, orphelin depuis peu de sa mère, alors que
son père, accusé d’avoir fait partie d’une bande de brigands, avait été
pendu pour avoir participé au massacre d’octobre 1799. Cette fois je fus
intéressé. J’ai toujours aimé ces histoires de rixes, de tueries, sources de
mon inspiration. Je lui demandai des précisions sur ce drame dont je
n’avais jamais eu connaissance. Elle évoqua un jeune homme, un bon
garçon, aimé de tous, entraîné malgré lui sur la pente du vice, le jeu, les
femmes…
La chaleur, la poussière, sa voix atone me plongèrent dans une demie
somnolence où je crus entendre ma mère, comment, fille d’une famille
aisée, elle avait été conquise par un garçon de mauvaise vie, aux cheveux
d’un noir très dense, pour tout dire mon père, qui avait fui le domicile
familial afin d’évacuer avec d’autres garçons de son âge leur trop plein de
jeunesse. Leur amour… j’imaginais leur première rencontre quand la
femme racontait comment il l’avait enlevée, leurs premiers baisers, leurs
corps nus entremêlés, le moment où mon père l’avait fertilisée de sa
semence… Honteux, je me tirai de ma torpeur. Comment avais-je pu
imaginer la nudité de mon père, maudit comme les enfants de Noé ? La
femme arrêta subitement son récit, soupira à plusieurs reprises puis se
tut. Je la questionnai en vain. Elle m’affirma qu’il était innocent, qu’on
l’avait sacrifié à la cruauté d’une foule qui avait déchiré ses vêtements. Il
était mort sans dignité, comme si on pouvait mourir avec dignité, pendu
sur la place principale, refusant l’assistance d’un prêtre et les consolations
d’une mère. « On m’a interdit de l’enterrer dignement », soupira-t-elle. Je
compris alors que c’était son fils et non son neveu, une manière peut-être
de se disculper parce qu’elle n’avait pas su l’empêcher de mener sa vie de
brigand. « Nous étions si pauvres, répéta-t-elle, et il croyait nous rendre
service… Une vie de misère ». Je me promis d’inclure leur histoire dans
une de mes prochaines œuvres. J’en fus dissuadé par mon ami le
révérend père de Papon : le massacre d’octobre des onze innocents était
encore trop présent dans les mémoires. Je pourrais m’exposer à des
critiques pour avoir montré la moindre mansuétude envers les parents
d’un ignoble assassin qui avait égorgé sans état d’âme deux enfants.
Enfin Riez nous apparut, niché au pied de la belle colline de
SaintMaxime, une montagnette de 637 mètres, me renseigna la femme qui
depuis un certain temps avait entrepris de mâchonner une sorte de
viande brunâtre dont elle m’offrit un morceau. Je refusai, priant qu’elle
n’entreprenne pas de me guider ou même de m’inviter. Dès l’arrêt de
notre patache sur la place Saint-Antoine, un violent orage s’abattit sur la
ville. Je me retrouvai seul avec mon bagage, étonné de n’avoir pas été
22accueilli par une autorité quelconque. Mon ami Henri Gaspard Bouret,
député au Corps législatif, m’avait affirmé qu’il avait écrit au maire pour
lui demander de recevoir dignement un enfant du pays, dont la célébrité
avait franchi les frontières de la France. Pourtant malgré ma notoriété, je
fus obligé de me réfugier, entièrement mouillé sous un porche, où un
garçon d’une quinzaine d’années semblait m’attendre. Sans mot dire, il
prit mon bagage, me fit signe de le suivre, muet à mes interrogations. Il
s’arrêta à ce qui devait être une auberge, une maison à l’aspect sinistre,
proche du Colostre aux maigres eaux. Tout dénotait l’abandon : la porte
d’entrée à moitié détruite, la façade en ruine, les fenêtres délabrées. Je
suivis mon guide dans la pièce principale où quatre bancs et deux tables
formaient le seul mobilier. Le sol en terre battue était recouvert en partie
d’une sorte de sciure ou plutôt de débris de copeaux de bois dont l’odeur
fétide imprégnait toute la pièce.
Je toussai à plusieurs reprises afin de signaler ma présence.
L’aubergiste, un homme assez corpulent, daigna enfin se montrer. Il
m’affirma qu’il n’y avait pas de place. Depuis longtemps, il avait renoncé
à exercer son métier : son épouse avait disparu avec un freluquet de
Marseille, abandonnée peu après, pour se retrouver à vendre ses charmes
au premier offrant, sa domestique avait décidé de le quitter prétextant les
maigres gages, lui-même pensait à s’engager comme maître-queux sur un
navire. Comme j’insistais - que ferais-je seul dans une ville où je ne
connaissais personne pour me loger ? -, il me conduisit dans une pièce
encombrée de chaises cassées où il me désigna une méchante paillasse
parsemée de nombreuses crottes de rat. En guise de souper, il m’apporta
une sorte de brouet où flottaient deux croûtons de pain, ramollis par un
liquide noirâtre, accompagné d’un pichet de vin ou plutôt de vinaigre.
Affamé, j’avalai le tout devant son air approbateur. Les temps sont durs,
me dit-il, vous savez vous contenter de peu. Il se retira en me laissant
une bougie déjà à moitié consumée qu’il serait obligé de me compter un
écu. Contrairement à ce que je pensai, je m’endormis assez vite, visité par
les récits de la femme, où elle avait détaillé avec complaisance le
massacre de plus de cent personnes, des partisans de l’infâme
Robespierre, le pourvoyeur généreux de la guillotine.
Le lendemain matin, après une toilette succincte dans la cour de
l’auberge où je me rinçai seulement le visage, je sortis, les yeux éblouis
par un soleil déjà ardent. Le garçon était là, vêtu aussi pauvrement, ses
cheveux blonds en bataille, le visage interrogateur. L’aubergiste l’informa
que je désirais rencontrer le maire. Toujours aussi silencieux, il me
conduisit sur la place, m’indiqua un beau bâtiment, s’assit sur les marches
23tandis que je me présentais à un planton en lui affirmant que j’étais
attendu.
Le maire, un paysan déguisé en notable, me reçut froidement. Certes il
avait reçu une recommandation du député Henri Gaspard Bouret, un
homme estimé et estimable, certes j’avais une certaine réputation comme
écrivain, mais il n’était pas tenu à recevoir un homme dont il ne
connaissait rien. Les temps étaient encore difficiles. Pouvait-on faire
confiance, en cette difficile année 1800, au Premier Consul, prêt à se
mettre au service du roi dont le retour provoquerait une reprise de la
guerre civile ? « Nous avons déjà payé un lourd tribut, dit-il, avec ce
massacre de tant d’innocents, torturés, défigurés… ». Il me conseilla de
repartir le plus tôt possible. Il n’y avait rien voir à Riez, seulement la
maison où j’étais né, abandonnée depuis quelques années, le Baptistère,
la Chapelle Sainte-Maxime, les quelques demeures renaissance, la Tour
de l’Horloge, les remparts, les lavoirs et les platanes si j’aimais les arbres.
Il avisa le jeune garçon dans le vestibule, le prit par le bras et lui
ordonna de sortir « Alors il a vous a adopté, le simplet. Si vous pouviez
nous en débarrasser. Prenez le comme domestique. On ne lui connaît ni
père ni mère. Peu de temps après le massacre d’octobre 99, il a été
découvert, réfugié sous un porche, à moitié mort. Nous aurions dû le
laisser périr, mais il y a toujours une femme au cœur trop tendre pour
s’intéresser à un chenapan de douze ans et à le recueillir ». Il m’apprit que
sa nouvelle mère était morte six mois après, le visage fracassé par une
énorme pierre abandonnée sur les lieux du crime. On avait soupçonné le
garçon, mais ce jour-là l’aubergiste avait affirmé qu’il l’avait employé
toute la journée. Lui le maire n’avait jamais cru à son histoire et pensait
que le simplet était l’assassin. Qu’importe ! Depuis, devenu muet, il errait
toute la journée, accueillait les voyageurs au sortie de la diligence, les
guidait, recevait en échange une pièce ou deux, son seul moyen de survie.
Après une brève délibération avec son conseil municipal, le maire
s’apprêtait donc à l’envoyer à Marseille en vue de le faire engager comme
mousse. Avec un peu de chance, il périrait dès son premier combat, s’il
avait survécu aux mauvais traitements des matelots. De la mauvaise
graine dont il fallait se débarrasser. Si le cœur m’en disait, je pouvais
donc l’emmener. Il voulait bien me rédiger les papiers nécessaires qui me
donneraient le droit de l’adopter. Je fus tenté un instant. Treize ans, déjà
de belle stature. Un domestique ? Je n’en avais pas besoin. Un disciple ?
Je lui apprendrais à lire, à déclamer mes discours, à goûter ma
poésie…La lourdeur de la tâche, mon peu de moyens financiers,
l’hostilité de mon épouse… Il accomplirait son destin. Même si son
regard semblait m’implorer, je refusai d’un hochement de tête. Je pris
24congé du maire non sans lui rappeler que j’envisageais d’écrire une
relation de mon voyage, où j’évoquerai son sens de l’hospitalité. Il se
contenta de me faire signe en guise d’adieu.
Toujours accompagné du garçon, je retournai à l’auberge où
l’aubergiste m’annonça qu’il ne pouvait plus me loger à son grand regret.
Il me conseillait de repartir le jour même car je ne trouverais aucun
logement. Toutes les portes me seraient fermées. J’avais fait l’erreur de
me recommander du sieur Bouret dont l’attitude pendant la Convention
ne lui avait pas attiré que des amis. N’avait-il pas écrit qu’il poursuivrait
de toutes ses forces la horde pestiférée des prêtres astucieux, hypocrites
et fourbes ? Il avait cru s’acheter une conduite en traquant les terroristes.
Malgré tout, il n’était jamais revenu à Riez où pourtant ses parents lui
avaient légué une belle propriété qui produisait un vin de qualité. Tous
l’attendaient pour lui faire expier ses crimes. Réfugié à Paris, qu’il se
contente de sa place d’agent central de l’hospice des Quinze-Vingts.
Après un bref regard sur ma maison natale, une pierraille, recouverte
d’orties et de ronces, où s’accumulaient des détritus, je repris place dans
la patache, sous les yeux ironiques du cocher, auprès du couple encore
plus triste sans le neveu. Je cherchai vainement un écu pour le garçon,
toujours présent. Décemment je ne pouvais lui donner un louis - on le
volerait - et il le dépenserait le jour même car il ne devait pas avoir le
sens de l’argent. Je pris alors mon exemplaire des Soirées provençales que
j’avais annoté en marge de chaque page. Je le lui offris avec un grand
sourire ignorant ses yeux tristes et son début de tentative de poser le pied
sur la marche de la patache. Je lui fis plusieurs signes d’adieu, espérant
me faire pardonner ce que je considérais comme une lâcheté. Enfin Riez
disparut ainsi que le garçon dont bien entendu je n’eus plus de nouvelles.
S’il a survécu, il aurait maintenant autour d’une trentaine d’années, marin
ou toujours l’attardé de Riez…
Je dois rapporter malgré tout une étrange histoire que je n’ai jamais
éclaircie. L’an dernier je m’étais rendu à Marseille pour présenter la
dernière édition des Soirées provençales à mes collègues académiciens. À la
descente de la diligence, un jeune officier de marine m’attendait. Il était
chargé de me conduire à mon hôtel où mon ami m’avait retenu une
chambre. Il me salua avec beaucoup de déférence, prit mon bagage et
m’invita à l’accompagner. Je restai sans voix. N’était-ce pas le garçon de
Riez : la même physionomie, les mêmes cheveux blonds, les mêmes yeux
verts et la même démarche ? Il m’avoua qu’il avait une grande admiration
pour l’ensemble de mon œuvre qu’il avait lue entièrement. Cependant il
avait une nette préférence pour les Soirées provençales dont il avait un
exemplaire, annoté en marge de chaque page. Je l’interrogeai.
25Connaissait-il Riez, ma ville natale ? Il m’affirma qu’il n’avait pas cet
honneur, mais dès que l’occasion se présenterait, il remédierait à cette
lacune. J’insistai. Se souvenait-il ? N’avait-il pas été recueilli par un
aubergiste ? Il ne me répondit pas et se contenta de me sourire. Il
m’abandonna à la porte de mon hôtel non sans me promettre qu’il me
reverrait le lendemain. Il m’apporterait son exemplaire afin que je le lui
dédicace. Accepterais-je aussi de composer une poésie de circonstance,
seulement pour lui ? Il me renouvela toute son admiration et disparut au
coin de la rue. Le lendemain, je l’attendis en vain. J’interrogeai mon ami
sur le jeune homme qu’il avait dépêché pour m’accueillir. Il me regarda
avec stupéfaction. Il ne connaissait aucun officier de marine dans ses
relations, seulement un vieux capitaine retiré depuis longtemps. Je devais
être encore le jouet de mon imagination ou avais-je été victime d’un
farceur ? Malgré tout pendant tout mon séjour, dès que je le pouvais,
j’arpentais le port espérant que je le reverrais une dernière fois. Je me
suis toujours demandé pour quelles raisons cette rencontre m’a
bouleversé. Le remords sans doute et aussi le regret de n’avoir plus de
fils qui m’accompagnera dans mes vieux jours, seulement une fille trop
attachée à son mari, incapable de lui faire un enfant, trop préoccupé par
sa carrière.
Je ne m’attarderai pas sur le voyage du retour. Le couple resta
silencieux et ignora ma présence. Je fus tenté de leur demander des
nouvelles du neveu, mais je ne voulais pas m’impliquer encore dans une
autre histoire sans intérêt. Depuis je ne suis plus retourné à Riez.
J’ai mis un certain temps à éclaircir ma véritable histoire familiale. Je
suis donc né à Riez qui, malgré ma renommée, ne m’élèvera jamais une
statue sur la place Saint-Antoine ou devant notre modeste logis. J’ai écrit
que ma naissance avait été exceptionnelle, ma mère entourée de plusieurs
servantes, accouchant avec bonheur d’un bébé dont les premiers cris
avaient été accueillis comme la promesse d’une vie extraordinaire. Même,
à l’image d’un dieu de l’Antiquité, j’aurais balbutié un alexandrin ou
plutôt un vers de Virgile, début glorieux de mes premiers pas dans la
carrière littéraire. J’ai d’ailleurs commencé à écrire une ode en latin sur
ma naissance, De mirabili die natali meo, mais le temps m’a manqué. En
réalité, je l’avoue, tel le fils de notre divin créateur, je suis né dans une
humble masure, une des plus misérables de Riez, située au coin d’une rue
à tout vent.
Selon le récit de mon oncle, mon père s’était réfugié dans cette
bourgade à la suite de démêlés avec sa famille. Je n’ai pas bien su ce qu’il
en avait été. Dernier des cinq garçons, il n’avait aucun avenir, seulement
l’horizon d’être accueilli comme son frère aîné dans une congrégation à
26la recherche de sang neuf. Il avait préféré mener une mauvaise vie au
grand désespoir de son père, un homme de grande piété et très rigoureux
sur la question des mœurs. Ainsi mon géniteur avait couru les chemins
avec une baronne, déjà bien fatiguée par ses nombreuses aventures, mais
à l’héritage prometteur. Malheureusement le titre et la fortune s’étaient
avérés faux. Les deux amants, réfugiés à Paris, avaient vécu quelques
jours sur un grand train, donnant le change à un aubergiste un peu trop
naïf. Mon père, arrêté peu après, enfermé au petit Châtelet, avait été
élargi grâce à son frère, oratorien, qui avait fait intervenir un ami de la
Compagnie. Sa vie d’aventures terminée, il rejoignit le troupeau dont il
avait voulu se distinguer. Il est vrai que peu de personnes ont le courage
de vivre en héros.
Dès son retour, il avait accepté de se marier le plus rapidement
possible avec une fille de bonne famille, assez désargentée pour s’unir à
un garçon de mauvaise réputation, attirée cependant parce qu’elle le
croyait si différent des autres. En attendant des jours meilleurs, le couple
s’était installé à Riez. Mon père, pour des raisons assez obscures, exerçait
la profession de tailleur dont il ne connaissait pas le moindre rudiment.
Installé dans une boutique près de l’église, il attendait ou faisait semblant
d’attendre des clients toujours absents. Comme la dot peu importante de
ma mère s’épuisait, ils projetèrent de s’installer à Marseille après la
naissance de mon frère Hubert. J’ai toujours pensé que j’avais été un
enfant de l’amour car j’avais été conçu peu de temps avant leur mariage.
Ma tante maternelle a toujours affirmé que mon père avait été d’une
beauté exceptionnelle. Je ne l’ai jamais vraiment crue. N’en était-elle pas
amoureuse ? Je l’ai même soupçonnée d’avoir participé au festin de son
corps. Elle en parlait avec trop de gourmandise. Quant à moi, il m’a
toujours été impossible de reconnaître mon père dans le portrait
accroché sur un des murs de la pièce que nous avions pompeusement
baptisée notre salle de réception. Il représentait un jeune homme, le
visage farouche, aux traits fins, éclairé par des yeux flamboyants, un
poignard dans la main droite, les vêtements en lambeaux. Plus tard ma
mère me raconta l’histoire du tableau. Mon père, âgé d’un peu plus de
seize ans, avait mis en fuite quatre brigands en train de dépouiller des
voyageurs. Le duc de Villars, gouverneur de la Provence, s’était déplacé
en personne pour le féliciter et lui avait proposé une place importante
dans ses bureaux. Cette histoire, racontée tant de fois par ma mère, qui
m’a transmis son don d’abuser mes contemporains, fut embellie au gré
des années. Le duc, charmé par le beau visage de mon père - on racontait
qu’il aimait les jeunes hommes -, avait supplié en vain le roi de l’anoblir
ou de lui offrir un bénéfice. À défaut, il lui avait fait verser une somme
27importante qui fut confisquée par sa famille. De son côté, mon père avait
tout refusé. Il ne voulait pas dépendre de la bonne volonté d’un grand
seigneur et surtout ne pas se détourner du droit chemin.
Je devais naître à la fin du mois de décembre, le 25 exactement, selon
les prévisions de notre voisine, mère d’une jolie petite fille, transformée
en une charmante femme, une des mes nombreuses maîtresses, décédée
de la petite vérole, l’année de la mort du roi Louis XV, si je me souviens
bien. Ces derniers temps, je confonds les dates de ma vie si bien remplie.
Je devais donc naître un 25 décembre, un enfant, sanctifié dès son
apparition sur notre terre de Provence, un modèle représenté en
cartonpâte ou en faïence à la crèche de l’église…La voisine s’était trompée de
mois et de jour. La faute à la lune, se justifia-t-elle, qui avait accéléré le
processus de la maturation du fœtus, mais l’enfant à naître serait
exceptionnel. Donc en ce matin du 28 novembre 1749, ma mère connut
les premières douleurs. Mon père n’y prêta guère attention. Selon lui,
l’explication était simple : elle avait avalé trois assiettes de soupe épaisse
de pommes de terres et de choux. Depuis les deux derniers mois, elle
dévorait et elle était sans doute victime d’une indigestion. Il lui
recommanda de se coucher et d’essayer de s’endormir. La voisine
accepta de la veiller toute la journée. D’ailleurs que faire d’autre ? Le
vieux médecin, installé dans une maison à la sortie du village, se
contentait de voir les gens mourir. Pas pire qu’un autre, il avait renoncé
depuis longtemps et se préparait à rejoindre ses anciens patients. « La
nature décide de tout, disait-il, et je ne peux rien contre la nature ».
Il n’y avait pas de sage-femme à Riez. On n’en voyait pas l’intérêt. Pour
les cas les plus graves on faisait appel à une vieille femme, que les
habitants du village appelaient familièrement « la petite cousine du roi ou
aussi la fille de la putain royale ». Personne ne connaissait le lieu, la date
de sa naissance et l’origine de ses parents. Parfois elle racontait qu’elle
descendait d’une soubrette engrossée par le roi Louis XIV, alors qu’il se
rendait en Espagne rencontrer sa future reine. Parfois elle affirmait que
sa mère, maîtresse d’un grand personnage, avait été abandonnée dès les
premiers symptômes de sa grossesse. Une fille du diable, tranchait le curé
qui se méfiait de cette femme, toujours prête à consulter les esprits de la
montagne pour expliquer n’importe quel phénomène. L’évêque avait
refusé de se prononcer. Les gens murmuraient qu’elle lui rendait visite
chaque mois et lui apportait des herbes dont il faisait une grande
consommation.
Elle n’avait pas d’âge. Les plus anciens du village l’avaient déjà connue
vieille. On ne pouvait que la remarquer avec ses petits yeux perdus dans
les replis de son visage, la voix encore perçante, ses oreilles jaunâtres et
28son nez couperosé. Ses très longues mains, singularité dont elle était
fière, lui permettaient de pénétrer dans le ventre de n’importe quelle
femelle pour la délivrer. Ce 28 novembre, elle avait été très occupée.
Vers trois heures du matin, elle avait aidé son voisin le plus proche à
sauver un veau dont la naissance s’avérait difficile, puis elle s’était rendue
à une lieue du village pour tuer un cochon. Elle n’avait pas son pareil
pour saigner la bête et l’ouvrir en deux, aidée de deux jeunes du pays, des
niais, qu’elle emmènerait dans la grange afin de les soulager de leur
ardeur. Au moment où elle devait se rendre chez ma mère, elle avait été
appelée pour faire une rapide toilette à un vieux qui venait de passer. Elle
avait eu des mots avec le curé qui l’avait menacée une fois de plus de
l’excommunier.
Il faisait froid. Elle était donc arrivée, bousculant mon père et le
menaçant de toutes les foudres. N’avait-il pas remarqué que son ventre
était distendu : tout le monde savait que les matières fécales gênées par le
bébé, provoquaient ainsi son expulsion. Elle demanda qu’on fasse
bouillir de l’eau. Qu’on fasse sortir les hommes, ces incapables, dont le
seul rôle était de cracher leur matière blanchâtre dans le ventre des
femmes et de s’étonner du résultat. Le travail fut difficile. Ma mère
affaiblie réclamait mon père réfugié chez un voisin. Je sortis sans pousser
un cri. On me crut mort. On me tapa sur les fesses. On m’ondoya. Avec
un peu de chance, j’éviterais les limbes. Heureusement je donnai signe de
vie en réclamant le sein. La vieille femme prédisait aussi l’avenir. Elle
affirma que ma destinée était exceptionnelle. Je serai riche, connu et
aimé. Après avoir accepté de partager le maigre repas confectionné par
une des commères présentes à l’accouchement, elle repartit très vite
s’occuper d’un autre accouchement. Parfois je me demande si elle est
toujours en vie.
Que reste-t-il de mes souvenirs à Riez ? L’église Notre-Dame à la
forme ronde et carrée, où ma marraine, la tante Marthe, me conduisait
souvent. Elle était très pieuse ou du moins elle croyait que de
bénédiction en bénédiction, de confession en confession, de communion
en communion, elle gagnerait le paradis, promesse d’un bonheur éternel.
Le petit jardin où mon père s’acharnait en vain de faire pousser des
légumes : un orage de grêle avait dévasté les belles pommes d’amour et la
petite vigne, pourtant à l’abri d’un muret, une sécheresse prolongée avait
eu raison des salades prometteuses, une nouvelle variété pourtant
adaptée à notre sol rocailleux, la porte d’Ayguière où je m’essayais en
vain de comprendre le fonctionnement du cadran solaire…
Peu après la naissance de mon frère Hubert, mes parents s’installèrent
donc à Marseille, attirés par la promesse d’un gagne-pain plus lucratif.
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