Le Bouclier du Tonnerre

Le Bouclier du Tonnerre

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456 pages

Description

« Un récit de très grand style. Gemmel excelle à créer des personnages si réels que leurs épreuves nous plongent dans le désespoir, et que leurs triomphes deviennent les nôtres. » Conn Iggulden

La guerre menace. Les rois de la Grande Verte se rassemblent, chacun dissimulant de sinistres plans de conquête et de pillage. Dans ce maelström de traîtrise, trois voyageurs vont faire osciller la balance : une prêtresse fugitive cachant un terrible secret et deux guerriers à l’épée redoutable. Ensemble, ils voyagent jusqu’à la fabuleuse cité de Troie, où dieux et mortels se côtoient et s’opposent. Retour à l’époque glorieuse de l’Âge de Bronze, taillée pour les héros.


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Date de parution 18 novembre 2016
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EAN13 9782820515728
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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couverture

 

 

David Gemmell

 

 

Le Bouclier du Tonnerre

 

 

Troie – tome 2

 

 

Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Rosalie Guillaume

 

 

 

Bragelonne

 

 

 

Je dédie Le Bouclier du Tonnerre à Stella, avec tout mon amour,

pour les voyages à travers le désert, pour la cascade de La Quinta,

et pour avoir navigué sur la Grande Verte

pendant vingt extraordinaires années de bonheur et d’amitié.

 

 

 

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Sous le Bouclier du Tonnerre attend l’Enfant Aigle, sur ses ailes d’ombre, pour s’élancer au-dessus des portes de toutes les cités,

jusqu’à la fin des temps et la chute des rois.

 

Prophétie de Mélite

Prologue

Un vent froid soufflait des montagnes enneigées, sifflait dans les rues étroites de Thèbes sous Plakos, et la pluie tombait, glaciale, des nuages noirs massés au-dessus de la cité. Il y avait peu de monde dans les rues, et les gardes du palais étaient blottis près des portes, emmitouflés dans leurs lourds manteaux de laine.

Dans le palais, la panique montait alors que la douloureuse journée se transformait en une nuit de cris angoissés. Des gens étaient rassemblés, effrayés et silencieux, dans les couloirs glacés. De temps en temps, des servantes sortaient de la chambre de la reine pour aller chercher des bassines d’eau ou des linges propres.

Vers minuit, on entendit le ululement d’une chouette, et les courtisans se regardèrent, mal à l’aise. Les chouettes étaient des oiseaux de mauvais augure, tout le monde le savait.

Les hurlements de douleur se transformèrent en gémissement quand les forces de la reine déclinèrent. La fin approchait. Il n’y aurait pas de naissance et de réjouissances. Seulement la mort et le deuil.

L’ambassadeur troyen, Héraclitès, affectait une profonde préoccupation. Ce n’était pas facile de maintenir cette façade, car il n’avait jamais rencontré la reine Olectre et se préoccupait peu de sa vie ou de sa mort. Et, malgré ses robes d’ambassadeur en laine blanche et son long manteau en peau de mouton, il avait froid et ne sentait plus ses pieds. Il ferma les yeux et se consola en songeant aux richesses que lui vaudrait ce voyage.

Sa mission à Thèbes sous Plakos avait été double. Il avait dû d’une part négocier la sécurité des routes commerciales, et d’autre part apporter des cadeaux au nom du jeune roi de Troie, Priam, établissant ainsi des liens amicaux entre les deux cités voisines. Troie grandissait vite sous la houlette inspirée de Priam, et Héraclitès – comme bien d’autres courtisans – s’enrichissait d’heure en heure. Toutefois, beaucoup de marchandises, dont les plus précieuses – les parfums, les épices et les étoffes brodées d’or – devaient transiter à travers les terres de l’Est déchirées par la guerre et où rôdaient des bandes de brigands et de déserteurs. Des chefs de hors-la-loi tenaient les cols et exigeaient des caravanes une redevance. Les soldats de Priam avaient nettoyé bon nombre de routes à proximité de Troie, mais, au sud, à Thèbes, sous les ombres du vénérable mont Ida, c’était le roi Ection qui faisait la loi. Héraclitès avait été envoyé pour encourager le roi à lever des troupes supplémentaires et à faire campagne contre les brigands. Sa mission avait été couronnée de succès. En ce moment même, Ection écumait les montagnes, détruisait les villages de bandits et dégageait les routes commerciales. Héraclitès devait seulement attendre la naissance du bébé, présenter ses compliments, puis retourner dans son palais de Troie, où des affaires pressantes demandaient son attention.

La reine était entrée en travail la veille au soir. Héraclitès avait ordonné à ses serviteurs d’être prêts à partir à l’aube. Et pourtant, à minuit, le deuxième jour, il était toujours planté là, dans ce couloir plein de courants d’air ! Non seulement le bébé attendu n’était pas arrivé, mais Héraclitès voyait sur les visages inquiets autour de lui qu’une tragédie se préparait. Des prêtres d’Esculape, le dieu de la Guérison, avaient été appelés. Ils avaient rejoint les trois sages-femmes qui assistaient déjà la reine. Dans la cour, en dessous, on sacrifiait un taureau.

Héraclitès n’avait pas le choix. Il devait attendre. Partir serait considéré comme une marque d’irrespect. Quelle guigne ! De surcroît, quand la malheureuse mourrait, la ville serait en deuil, et Héraclitès devrait attendre encore plusieurs jours afin d’assister aux funérailles.

Il aperçut une femme au visage d’oiseau de proie, qui le regardait.

— C’est un jour bien triste, dit-il d’une voix solennelle, empreinte d’un chagrin simulé.

Il ne l’avait pas vue arriver, mais elle était là, appuyée sur un bâton sculpté, l’air fermé et le regard sauvage. Ses cheveux blancs en bataille entouraient son visage comme la crinière d’un lion. Elle portait une longue robe grise avec une chouette brodée en fil d’argent sur la poitrine. Une prêtresse d’Athéna, donc, pensa-t-il.

— L’enfant ne mourra pas, dit-elle, car elle a été bénie par la déesse. Mais la reine périra si ces idiots ne me laissent pas entrer.

Un prêtre maigre aux épaules voûtées sortit de la chambre de la reine. Il vit la femme au visage dur et inclina la tête avec déférence.

— Je crains que la fin soit proche, Grande Sœur, dit-il. L’enfant se présente par le siège.

— Emmène-moi vite auprès de la reine, idiot !

Héraclitès vit le prêtre rougir, mais ce dernier fit signe à la femme de le suivre. Tous deux pénétrèrent dans la chambre de la reine. Une vieille harpie, pensa Héraclitès. Puis il se rappela que la prêtresse avait parlé de l’enfant au féminin. Une prophétesse – ou une femme qui croyait l’être. Si elle avait raison, l’attente était encore plus exaspérante. Qui se souciait de la vie ou de la mort d’une fille ? ou même, dans ce cas, d’un garçon ? pensa-t-il amèrement, puisque le roi Ection avait déjà deux jeunes fils en pleine santé.

La nuit passa, et Héraclitès, avec une vingtaine de courtisans, attendit les gémissements qui annonceraient la mort de la reine. Mais, juste avant l’aube, on entendit le cri d’un nouveau-né. Il était si plein de vie que même l’ambassadeur blasé ressentit une joie soudaine dont il ne se serait pas cru capable.

Peu après, les courtisans, dont Héraclitès, furent admis dans les appartements de la reine pour saluer l’arrivée de ce nouvel être.

Le bébé avait été couché dans un berceau à côté du lit de la reine, qui se reposait sur ses cousins brodés, pâle et l’air épuisée, une couverture jetée sur le bas du corps. Il y avait beaucoup de sang sur le lit. Héraclitès et ses compagnons se rassemblèrent silencieusement autour de la couche, les mains posées sur le cœur en signe de respect. La reine ne dit rien, mais la prêtresse d’Athéna, les mains couvertes de sang, souleva le bébé du berceau. Le nouveau-né poussa un petit cri gargouillant.

Héraclitès vit ce qu’il prit d’abord pour une tache de sang sur le sommet du crâne de l’enfant. Puis il comprit qu’il s’agissait d’une marque de naissance, presque ronde, comme un bouclier, traversée par une ligne de peau blanche en zigzag.

— Comme je l’avais prédit, une fille, dit la prêtresse. Elle a été bénie par Athéna. Et en voici la preuve, ajouta-t-elle, passant son doigt le long de la marque. Tout le monde le voit ? C’est le bouclier d’Athéna – le Bouclier du Tonnerre.

— Quel nom portera-t-elle, votre altesse ? demanda un des courtisans.

La reine ouvrit la bouche.

— Paleste, murmura-t-elle.

Le lendemain, Héraclitès entreprit le long voyage vers Troie, emportant avec lui la nouvelle de la naissance de la princesse Paleste et, plus important, les débuts prometteurs d’un traité entre les deux cités. Il n’était plus là quand le roi Ection revint et se rendit au chevet de sa femme. Encore en armure de bataille, il se pencha sur le berceau et tendit la main. Une minuscule menotte se leva vers la sienne. Tendant un doigt, le roi éclata de rire quand le bébé le saisit fermement.

— Elle a la force d’un homme, dit-il. Nous l’appellerons Andromaque.

— Je lui ai donné le nom de Paleste, dit la reine.

Le roi se pencha et l’embrassa.

— Nous aurons d’autres enfants, si les dieux le veulent. Le nom de Paleste attendra.

 

Les dix-neuf années qui suivirent furent fastes pour Héraclitès. Il se rendit en Égypte, à l’est, au centre de l’Empire hittite, et au nord-ouest à travers la Thrace et la Thessalie, jusqu’à Sparte. Ses deux épouses lui avaient donné cinq fils et quatre filles en tout, et il avait reçu des dieux la bénédiction d’une bonne santé. Sa richesse avait crû en même temps que celle de Troie.

Mais sa chance avait tourné. Tout commença par des douleurs persistantes dans le bas du dos, et une toux sèche et pénible qui refusait de le quitter, même dans la chaleur de l’été. Sa chair avait fondu, et il savait que la route ténébreuse se profilait devant lui. Il continua quand même à servir son seigneur de son mieux. Une nuit, il fut appelé dans les appartements royaux, où le roi Priam et son épouse, Hécube, avaient consulté un prophète. Héraclitès ignorait ce que l’homme avait prédit, mais la reine, une femme dure et impitoyable, était dans un état d’agitation extrême.

— Salutations, Héraclitès, dit-elle, sans faire référence à son état de santé. Il y a quelques années, tu t’es rendu à Thèbes sous Plakos. Tu as dit qu’une enfant y était née.

— Oui, ma reine.

— Raconte-moi de nouveau l’histoire.

Héraclitès parla du bébé et de la prêtresse.

— Tu as vu le Bouclier du Tonnerre ? demanda Hécube.

— Oui, ma reine, rouge et rond, avec un éclair blanc au milieu.

— Le nom de l’enfant ?

La question prit le mourant par surprise. Il n’avait plus pensé à cette journée depuis des années. Il se frotta les yeux, et revit le couloir glacial, la prêtresse à la chevelure léonine, et la reine, épuisée et pâle. Puis le nom lui revint.

— Paleste, Votre Altesse.

LIVRE UN

L’orage approche

Chapitre premier

UN VENT NOIR SE LÈVE

Pénélope, la reine d’Ithaque, comprenait la nature des rêves ainsi que celle des présages qui empoisonnent la vie des hommes. Elle était donc assise sur la plage, un châle brodé d’or sur ses épaules frêles, et regardait de temps en temps le ciel et les oiseaux de passage, avec l’espoir d’y voir un meilleur augure. Cinq hirondelles indiqueraient que le voyage d’Ulysse se déroulerait bien, deux cygnes représenteraient la chance, et un aigle, la victoire – ou, pour Ulysse, un succès commercial. Mais les cieux étaient vides. Un vent léger soufflait du nord. Un temps parfait pour naviguer.

La vieille galère avait été réparée, débarrassée de ses coquillages et recalfatée, prête pour le printemps, mais de nouvelles poutres et une couche de peinture fraîche ne suffisaient pas à dissimuler son âge, qui se remarquait dans chacune des lignes du navire, à demi hors des eaux peu profondes.

— Construis un nouveau navire, roi laid, avait-elle dit à son époux d’innombrables fois. Celui-ci est vieux et fatigué, et il te conduira à ta perte.

Ils se disputaient sur la question depuis des années. Mais, sur ce sujet, elle n’avait aucune influence sur lui. Par nature, il n’était pas sentimental. Son comportement aimable cachait un cœur de bronze et de corne. Et elle savait qu’il n’accepterait jamais de remplacer le navire auquel il avait donné le nom de sa femme.

Pénélope soupira, sentant une douce tristesse peser sur elle. Je suis ce navire, comprit-elle. Moi aussi, je vieillis. Il y a du gris dans ma chevelure, et le temps passe rapidement. Et, encore plus significatif que le grisonnement de sa chevelure châtaine ou les rides qui se creusaient sur son visage, son écoulement de sang mensuel, signe de jeunesse et de fertilité, commençait à se raréfier. Bientôt, elle aurait dépassé l’âge de porter des enfants. Il n’y aurait pas de nouveaux fils pour Ulysse. Sa tristesse s’accrut quand elle se souvint du pâle Laërte, et de la fièvre qui avait fait fondre ses chairs.

Sur la plage, Ulysse faisait le tour de la galère à grands pas coléreux, le visage rouge, gesticulant et beuglant des ordres à son équipage, qui se hâtait de charger la cargaison. Le chagrin rôdait aussi parmi les hommes. Elle le sentait en les regardant. Quelques jours auparavant, ils avaient perdu leur camarade Porthéos, qu’ils surnommaient Porthéos le Porc, un jeune homme gras, jovial et aimé de tous, qui avait navigué sur le Pénélope de nombreux étés. Sa jeune femme, enceinte de leur quatrième enfant, s’était éveillée à l’aube pour le trouver mort sur leur couche, à côté d’elle.

Sur le Pénélope, deux marins hissaient une lourde balle de brindilles, qui servait à caler la cargaison dans la cale. Soudain, l’un d’eux lâcha prise et trébucha, et l’autre fut précipité dans la mer avec la balle de bois. Ulysse jura profusément et se tourna vers sa femme, levant les bras dans un geste de désespoir.

Pénélope sourit. Le voir lui remontait le moral. Il était toujours heureux au moment de partir vers des rivages lointains. Pendant tout le printemps et l’été, il écumerait la Grande Verte pour acheter et vendre, raconter ses histoires et rencontrer des rois, des pirates et des mendiants.

— Tu me manqueras, ma dame, lui avait-il dit la nuit précédente, quand elle reposait dans ses bras, ses doigts glissés dans les poils gris-roux de sa poitrine.

Elle n’avait pas répondu. Elle savait à quel moment il se souviendrait d’elle. Chaque nuit, quand les dangers du jour seraient passés, il penserait à elle, et elle lui manquerait – un peu.

— Je penserai à toi tous les jours, avait-il ajouté, sans qu’elle réponde. La douleur de ton absence sera comme une blessure de dague constante dans mon cœur.

Elle avait souri contre sa poitrine, et elle avait su qu’il l’avait senti.

— Ne te moque pas de moi, femme, avait-il dit gentiment. Tu me connais trop bien !

Sur la plage, dans la lumière de l’aube, elle le regarda traverser le sable à grands pas pour parler à Nestor, le roi de Pylos, un parent de Pénélope. Le contraste entre les deux hommes était remarquable. Ulysse, avec son torse large, sa nature coléreuse et bruyante, attaquait chaque jour comme s’il s’était agi d’un ennemi mortel. Nestor, mince, grisonnant et voûté, était une petite oasis de calme dans le tumulte d’activité sur la plage. Nestor n’avait que dix ans de plus qu’Ulysse, mais il avait le comportement d’un ancien. Ulysse ressemblait à un enfant surexcité. Elle l’aimait de tout son cœur, et ses yeux se remplirent de larmes à l’idée des voyages et des périls qu’il allait affronter.

Il était revenu quelques jours plus tôt seulement, accompagné de Nestor, après un voyage peu enthousiasmant à Sparte, à la demande d’Agamemnon, roi de Mycènes.

— Agamemnon ne vit que pour la vengeance, dit le vieux Nestor, assis dans le mégaron, un soir, tard, une coupe de vin à la main et un de ses chiens à ses pieds. La rencontre de Sparte a été un échec pour lui, mais il refuse de se laisser détourner de son chemin.

— Cet homme est obsédé, répondit Ulysse. Il a fait venir les rois de l’Ouest et parlé d’alliances et de paix. Mais il ne rêve que d’une guerre contre Troie – une guerre qu’il ne pourra livrer que si nous nous joignons tous à lui.

— Pourquoi quelqu’un se joindrait-il à lui ? demanda Pénélope. Sa haine pour Troie est une affaire privée.

Nestor secoua la tête.

— Il n’y a pas d’affaires privées pour le roi de Mycènes. Il a un ego colossal. Ce qui touche Agamemnon touche le monde entier. Tout le monde sait qu’il est furieux d’avoir été contré par Hélicon et le traître Argurios.

— Le traître Argurios ? cracha Ulysse. C’est intéressant de voir ce qui fait d’un homme un traître, non ? Un excellent guerrier, un homme qui a fidèlement servi Mycènes toute sa vie, a été déclaré hors la loi, dépouillé de ses terres, de ses biens et de sa réputation. Puis son roi a essayé de le faire assassiner. Traîtreusement, il a combattu pour sa vie et celle de la femme qu’il aimait.

— Oui, oui, acquiesça Nestor. C’était un bon guerrier. L’as-tu rencontré ?

Pénélope savait qu’il tentait de détourner la colère d’Ulysse. Elle réprima un sourire. Aucune personne sensée n’avait envie de mettre Ulysse en colère.

— Oui, il a voyagé jusqu’à Troie avec moi, répondit Ulysse. Un homme déplaisant. Mais les Mycéniens, tous jusqu’au dernier, auraient été massacrés au palais de Priam sans son intervention.

— Tout ça pour qu’ils soient massacrés à leur retour, dit doucement Pénélope.

— Ils ont appelé ça « la nuit de la Justice du Lion », dit Nestor. Seuls deux soldats ont réchappé de la tuerie, et ils ont été déclarés hors la loi.

— C’est ça, le roi que tu veux soutenir dans une guerre ? demanda Ulysse, avant de boire une bonne gorgée de vin. Un homme qui envoie de vaillants guerriers combattre à sa place, puis les assassine quand ils échouent ?

— Je n’ai pas encore proposé de navires ou d’hommes à Agamemnon.

Le vieil homme regarda fixement sa coupe de vin. Pénélope savait que Nestor ne s’était pas élevé contre l’idée d’une guerre, mais qu’il était resté prudent lors de la réunion des rois, à Sparte.

— Quoi qu’il en soit, les ambitions d’Agamemnon affectent tout le monde, dit-il enfin. Avec lui, on est allié ou ennemi. Qu’es-tu, Ulysse ?

— Ni l’un ni l’autre. Tout le monde sait que je suis neutre.

— C’est facile de rester neutre quand on a des ressources secrètes, dit Nestor. Mais Pylos dépend du commerce de son lin vers Argos et le nord. Agamemnon contrôle les routes commerciales. S’opposer à lui serait courir à la ruine. (Il regarda Ulysse, les yeux plissés.) Dis-moi, Ulysse, où se trouvent ces Sept Collines qui font ta richesse ?

Pénélope sentit la tension monter dans la pièce. Elle regarda Ulysse.

— Au bord du monde, répondit le roi d’Ithaque, gardées par des cyclopes géants.

Si Nestor n’avait pas bu autant, il aurait peut-être remarqué le durcissement de la voix d’Ulysse. Pénélope inspira à fond et se prépara à intervenir.

— J’aurais cru, cousin, que tu partagerais ta bonne fortune avec ceux de ton sang, plutôt qu’avec un étranger, dit Nestor.

— Je l’aurais fait, dit Ulysse. Mais l’étranger dont tu parles est celui qui a découvert les Sept Collines, et qui a ouvert les routes commerciales. Ce n’est pas à moi de partager ses secrets.

— Non, seulement son or, dit sèchement Nestor.

Ulysse jeta sa coupe de vin à travers la pièce.

— Tu oses m’insulter dans mon propre palais ? rugit-il. Nous avons combattu pour défendre les Sept Collines contre les brigands, les pirates, et les tribus indigènes au visage peint. Cet or, nous l’avons gagné à la dure !

Devant la tension entre les deux hommes, Pénélope s’était forcée à sourire.

— Allons, cousin. Tu pars demain pour Troie afin d’assister à la fête et aux jeux du mariage. Ne laisse pas cette nuit se terminer sur des paroles dures.

Les deux hommes se regardèrent, puis Nestor soupira.

— Pardonne-moi, mon vieil ami. Mes paroles étaient mal avisées.

— C’est oublié, dit Ulysse, en faisant signe à un serviteur de lui apporter une autre coupe.

Pénélope connaissait bien son époux et savait qu’il était toujours en colère.

— Au moins, à Troie, tu pourras oublier un moment Agamemnon, dit-elle pour changer de sujet.

— Tous les rois de l’Ouest seront invités à venir voir Hector épouser Andromaque, dit sombrement Ulysse.

— Mais Agamemnon ne viendra pas, non ?

— Je pense que si, mon amour. Le rusé Priam se servira de l’occasion pour soumettre certains des rois à sa volonté. Il leur offrira de l’or et des alliances. Agamemnon ne peut pas se permettre de ne pas venir. Il sera là !

— Il est invité ? Après l’attaque mycénienne contre Troie ?

Ulysse sourit et imita le ton pompeux du roi mycénien.

— Je suis très attristé, dit-il en ouvrant les bras dans un geste de regret, de savoir que des éléments indisciplinés des forces mycéniennes ont attaqué en traître notre frère, le roi Priam. La justice du roi s’est abattue sur les hors-la-loi.

— Cet homme est un serpent, reconnut Nestor.

— Tes fils s’engageront-ils dans les jeux ? lui demanda Pénélope.

— Oui. Ce sont tous les deux de bons athlètes. Antilochos devrait briller au lancer de javelot, et Thrasymédès battra n’importe quel homme au tir à l’arc, dit-il avec un clin d’œil.

— Quand ça arrivera, la lune sera verte, marmonna Ulysse. Même sans être au mieux de ma forme, je cracherais une flèche plus loin qu’il ne pourrait en tirer une !

Nestor éclata de rire.

— Comme tu es civil quand ta femme est dans la pièce ! La dernière fois que je t’ai entendu te vanter de ton habileté, tu prétendais que tu pourrais projeter une flèche plus loin avec un pet !

— Ça aussi, c’est vrai, dit Ulysse en rougissant.

Pénélope se félicita de voir que la bonne humeur était revenue entre les deux hommes.

 

Sur la plage, le Pénélope était enfin chargé, et les membres de l’équipage tiraient sur des bouts pour remettre le vieux navire à flot. Les deux fils de Nestor étaient là, dans l’eau jusqu’à la taille, et aidaient à pousser le navire vers des eaux plus profondes.

La reine d’Ithaque se leva et fit tomber des gravillons de sa robe de lin jaune, puis elle gagna la plage pour dire adieu à son roi. Il était à côté de son second, Bias le Noir, à la peau foncée et aux cheveux gris, né d’une mère nubienne et d’un père ithaquien. Près de lui se tenait un marin blond aux muscles impressionnants, du nom de Leukon, qui commençait à avoir une renommée de combattant à mains nues appréciable. Leukon et Bias s’inclinèrent à l’arrivée de la reine, puis partirent.

Pénélope soupira.

— Et nous y voilà de nouveau, mon amour, à nous faire nos adieux.

— Nous sommes comme les saisons, répondit Ulysse, toujours constants dans nos actions.

Elle lui prit la main.

— Pourtant, cette fois, c’est différent, mon roi. Tu le sais. Je crains que tu aies des choix difficiles à faire. Ne prends aucune décision à la légère, que tu pourrais regretter et être incapable de changer. N’emmène pas ton équipage à la guerre, Ulysse !

— Je ne souhaite pas la guerre, mon amour.

Il sourit, et elle sut que ses intentions étaient sincères, mais son cœur était néanmoins lourd d’angoisse. Malgré sa force, son courage et sa sagesse, l’homme qu’elle aimait avait une grande faiblesse. Il ressemblait à un vieux cheval de guerre, rusé et prudent, mais si le fouet de l’orgueil le touchait, il était capable de marcher dans le feu.

Il embrassa les mains de son épouse, se tourna et partit à grands pas, puis entra dans la mer. L’eau lui arrivait à la poitrine. Il attrapa un bout et se hissa à bord. Aussitôt, les rameurs prirent le rythme, et le vieux navire commença à s’éloigner de la plage. Pénélope vit Ulysse agiter le bras, sa silhouette se détachant sur le soleil levant.

Elle ne lui avait pas parlé des mouettes. Il se serait moqué d’elle. Les mouettes, aurait-il dit, n’étaient que des oiseaux stupides qui n’avaient rien à faire dans les prophéties.

Pourtant, elle avait rêvé d’une immense volée de mouettes qui bloquaient le soleil comme si un vent noir se levait et transformait le ciel de midi en ciel nocturne.

Et sur les ailes de ce vent arrivaient la mort et la fin des mondes.

 

Le jeune guerrier Calliadès était assis à l’entrée de la grotte, enveloppé dans un manteau noir, l’épée à la main. Il examinait les pentes arides des collines et les champs qui s’étendaient au-delà. Il n’y avait personne en vue. Il regarda derrière lui, dans l’obscurité de la caverne, et vit la femme blessée couchée sur le côté, les genoux remontés contre la poitrine, couverte par le manteau rouge de Banoclès. Elle paraissait endormie.

Les rayons de la lune percèrent les nuages, et Calliadès la vit plus clairement. Ses cheveux blonds étaient longs, et son visage pâle était contusionné, enflé et couvert de sang séché.

La brise nocturne était froide. Calliadès frissonna. De la grotte, située en hauteur, il voyait la mer, au loin, et le reflet des étoiles scintillant sur l’eau. Je suis si loin de chez moi, pensa-t-il.

La cicatrice rouge vif sur sa joue droite le démangeait, et il la gratta. La dernière d’une longue série de blessures… Dans le calme de la nuit, il se souvint des batailles et des escarmouches pendant lesquelles des lames d’épées ou de dagues lui avait transpercé la peau. Des flèches et des lances l’avaient blessé, des pierres lancées par des frondes l’avaient assommé. Un coup de massue à l’épaule gauche lui avait laissé une articulation douloureuse par temps pluvieux. À vingt-cinq ans, il était un vétéran de dix années de guerre, et il avait assez de cicatrices pour le prouver.

— Je vais allumer un feu, dit son ami en sortant de l’ombre.

Sous les rayons de la lune, son robuste camarade, avec ses cheveux blonds et sa longue barbe, luisait comme de l’argent. Son plastron était couvert de sang qui faisait des taches sombres sur les disques de bronze étincelants fixés à la lourde sous-tunique en cuir.

Calliadès se tourna vers le puissant guerrier.

— Un feu nous ferait repérer, dit-il. Ils viendraient nous chercher.

— Ils viendront de toute façon. Mieux vaut maintenant, pendant que je suis encore en colère.

— Tu n’as aucune raison de leur en vouloir, fit remarquer Calliadès d’une voix fatiguée.

— C’est contre toi que je suis en colère ! Cette femme ne nous était rien !

— Je sais.

— De toute façon, nous ne l’avons pas sauvée pour longtemps. Il n’y a aucun moyen de quitter cette île. Nous serons sans doute morts avant demain midi.

— Je le sais aussi.

Banoclès ne dit rien pendant un moment. Il rejoignit Calliadès et regarda la nuit.

— Je croyais que tu voulais allumer un feu, dit Calliadès.

— Je n’en ai pas la patience, grommela Banoclès en se grattant la barbe. Je finis toujours par me couper les doigts sur les silex. (Il frissonna.) Il fait froid, pour la saison !

— Tu n’aurais pas aussi froid si tu n’avais pas donné ton manteau à cette femme qui ne nous est rien. Va ramasser un peu de bois mort, pendant que je démarre le feu.

Calliadès s’éloigna de l’entrée de la grotte, prit de l’écorce sèche dans la bourse pendue à sa ceinture et l’effrita. Puis il frappa l’une contre l’autre deux pierres à feu, faisant voler des étincelles sur l’écorce. Il lui fallut un certain temps, mais, finalement, une volute de fumée s’éleva. Calliadès se mit à plat ventre et souffla sur les braises jusqu’à ce qu’une flamme jaillisse. Banoclès revint et déposa une pile de brindilles et de branches sur le sol.

— Tu as vu quelque chose ? demanda Calliadès.

— Non. Je pense qu’ils arriveront après l’aube.

Les deux hommes restèrent assis en silence un long moment, profitant de la chaleur du petit feu.

— Donc, dit enfin Banoclès, tu vas me dire pourquoi nous avons tué quatre de nos camarades ?

— Ils n’étaient pas nos camarades. Nous voyagions avec eux, c’est tout.

— Tu sais ce que je veux dire.

— Ils étaient sur le point de la tuer, Banoclès.

— Je sais bien, j’étais là ! Mais quel rapport avec nous ?

Calliadès ne répondit pas, mais regarda une fois de plus la femme endormie.

 

Il l’avait vue pour la première fois la veille, pilotant un petit bateau à voiles, ses cheveux blonds brillant sous le soleil et attachés sur la nuque. Elle portait une tunique blanche qui lui arrivait aux genoux, serrée par une ceinture rebrodée de fils d’or. Le soleil était bas dans le ciel, et une légère brise propulsait son bateau vers l’île. Elle sembla ne pas se rendre compte du danger quand les deux navires pirates s’approchèrent d’elle. Puis le premier lui coupa le chemin. Elle essaya d’éviter la capture en tirant sur le bout de la voile pour changer de trajectoire et se rapprocher de l’île. Mais c’était trop tard. Calliadès la regardait depuis le pont du second navire. Elle ne montrait aucune panique, mais le petit bateau ne pouvait pas rivaliser de vitesse avec des galères propulsées par d’habiles rameurs.

Le premier navire se rapprocha et lança des grappins par-dessus bord. Les crochets de bronze s’enfoncèrent dans le bois de son bateau. Plusieurs pirates montèrent à bord. La femme lutta contre eux, mais ils la maîtrisèrent et la rouèrent de coups.

— Probablement une fugitive, dit Banoclès pendant que Calliadès et lui regardaient les marins remonter la femme sur le pont de l’autre navire.