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Le chant mélodieux des âmes

De
352 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1995
Lecture(s) : 52
EAN13 : 9782296312395
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LE CHANT MELODIEUX DES ÂMES

Collection Lettres coréennes dirigée par J. Byon-Ziegelmeyer

Pak Kyong-Ni, Lesfilles du pharmacien Kim, 1995. Kim-Won-Il, La maison dans la cour du bas, 1995. Huh Keun-Ouk, Où est donc ma patrie?, 1995.

Du même auteur: Romans:

- La route blanche - Un temps de recherche
Nouvelles: - Lafalaise du mythe

- Sous ce ciel - Une promesse faite - Le foulard perdu - Le dépaysement

à Dieu

Essai : -A la recherche de la vérité dans la vie

Collection Lettres coréennes dirigée par J. BYON-ZIEGELMEYER

Han Mahlsook

LE CHANT MÉLODIEUX DES ÂMES

Traduit du coréen par J. BYON-ZIEGELMEYER LEE Mijeong et MINE Hisik Révisé par G. ZIEGELMEYER

Éditions L'Harmattan
5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75 005 Paris

Éditions UNESCO 1 rue Miollis 75 732 Paris cedex 15

COLLECTION UNESCO D'ŒUVRES REPRÉSENTATIVES
Cet ouvrage a été publié avec le concours financier du Gouvernement de la République de Corée dans le cadre du Programme UNESCO de fonds-en-dépôt

Titre original: Arumdaun Yongga @ HAN Mahlsook 1981, pour le texte original @ UNESCO 1995, pour la traduction française ISBN UNESCO: 92-3-203187-6 ISBN HARMATTAN: 2-7384-3868-7

AVANT-PROPOS

Le chant mélodieux des âmes est un roman subtil et profondément coréen. Il analyse le lien impondérable entre des mondes que les occidentaux perçoivent autrement. La place de la nature et spécialement de la source sert de pC)lerévélateur à toute l'histoire aussi bien qu'au lien entre les saisons et la vie des gens dans leurs réactions et leurs sentiments. A mesure que les saisons passent nous découvrons avec le personnage clef du roman, Madame Kim You-Jin, une maîtresse de maison coréenne moderne, confrontée aux événements quotidiens qui prennent parfois une orientation étrange et une signification singulière. L'auteur soulève l'éternelle question de la vie et de la mort. C'est un dialogue permanent entre vivants et morts. La frontière entre les deux est infiniment ténue. On continue à exister avec les morts. Ceux-ci nous suivent, nous guident, nous comprennent et nous conseillent. Une mélancolie harmonieuse habite les corps et les âmes d'un questionnement incessant qui mûrit à chaque nouvelle saison qui apporte une nouvelle mort, et finalement une compréhension plus profonde de l'existence. C'est un foisonnement de questions qui relèvent du mystère de la vie: Y a-t-il une survie de l'âme? Où se situe l'au-delà? Les esprits et les puissances occultes ont-ils vraiment le pouvoir d'influer sur le cours de la vie des hommes? Et surtout la grande question existentielle qui fait vibrer les cœurs à tout âge: Qu'est-ce . l'amour? Cet amour, mystère au cœur des hommes, permet la rencontre de couches sociales et d'âges divers. Un lien se tisse entre des catégories sociales généralement imperméables les unes aux autres. La naïveté de ces liens est le reflet d'un destin qui dépasse les acteurs dont la vie est de fait comme une boîte 5

d'allumettes vide. Cette boîte vide, l'homme doit la remplir afin de pouvoir allumer au cœur de ses semblables ce feu de l'amour. Les réflexions sur la religion tiennent plus du rôle apaisant et bienfaisant qu'elles apportent aux âmes que de leur propre véracité. Ce roman aurait pu s'intituler «Un hymne à la tolérance », tant le respect des croyances religieuses très diverses des uns et des autres est marqué de compréhension. Tout au long des pages nous allons à la découverte des grands courants religieux qui ont pénétré la Corée: le chamanisme, le bouddhisme, le confucianisme et en dernier le christianisme. De ce brassage est né cette fascinante et paradoxale culture qui est aujourd'hui le propre de la Corée. La lecture de ce roman «Le chant mélodieux des âmes» laisse une impression d'émerveillement. Peu à peu le lecteur se familiarise avec les subtilités de l'âme coréenne et va à la découverte des coutumes ancestrales de ce peuple qui nous étonne par sa vitalité et son envie d'être connu et reconnu.

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I L'mVER

You-Jin fut tirée du sommeil par une agitation inhabituelle devant sa maison. Son réveil marquait à peine 5 h 30 et certains déjà se rendaient à la source dans la montagne. Si tôt! pensa You-Jin avec un sentiment d'admiration pour ces gens courageux. La météo avait annoncé une température minimum de quelques degrés en dessous de zéro. You-Jin tourna les yeux vers SangJoun, son mari, encore plongé dans un profond sommeil. Elle hésita à le réveiller et décida d'attendre encore quelques minutes. De l'extérieur lui parvenaient pêle-mêle des voix incompréhensibles d'hommes et de femmes. Ces voix brisaient le silence glacé de ce matin d'hiver et résonnaient comme des instruments de cuivre. You-Jin sourit en regardant le visage paisible de son mari. Elle se sentait heureuse et eut soudain envie de le réveiller, mais décida pourtant d'attendre jusqu'à six heures. You-Jin et son mari avaient l'habitude, tous les jours à l'aube, de se rendre à la source dans la montagne derrière leur maison, à quelque trente minutes à pied. Depuis l'été dernier, ils s'y rendaient régulièrement et l'air frais du matin leur faisait du bien. Cette marche matinale, par tous les temps, les comblait de joie et stimulait leur appétit. Cette source dite« la source de l'esprit» est-elle appelée ainsi parce qu'une force spirituelle vivifiante en jaillit?. .. Ne disait-on pas qu'avec l'aide du ciel, si on buvait de cette eau on était délivré des maladies et que l'on obtenait la réalisation de ses désirs. 7

Ne racontait-on pas que tel roi avait été guéri pour en avoir bu ; qu'une femme avait obtenu la naissance d'un fils très désiré, après avoir bu cette eau dans un bol blanc et prié pendant cent jours consécutifs, ou encore qu'une autre femme avait obtenu le retour de son mari parti à l'étranger, dont elle était sans nouvelles. Un enfant posthume avait été admis premier au concours des hauts fonctionnaires. On citait également l'exemple d'un militaire sous la dynastie Koryo (935-1392) et d'un lettré de la dynastie Yi (1392-1910) qui avaient, respectivement l'un réussi dans ses entreprises, l'autre évité un grand malheur, pour avoir bu de cette eau et prié. Ainsi de nombreux cas étaient cités. Certains événements mystérieux attribués aux vertus de cette eau remontaient à plus de mille ans et en illustraient les mérites. Même s'il n'y a pas de traces probantes concernant l'ancienneté de cette source, il semble pourtant qu'elle exerce ses vertus depuis de nombreux siècles. Depuis la nuit des temps, peut-être même dès avant l'apparition de l'homme sur terre, l'eau jaillit d'une fente d'un rocher. Il est impossible d'imaginer combien d'êtres vivants ont bu à cette source; combien d'animaux, de bêtes sauvages et d'êtres humains sont venus s'y abreuver ou y puiser un regain de vitalité! ... Parmi les gens qui y allaient boire, certains, parce qu'ils lui attribuaient une vertu spirituelle, chantaient ensemble avec dévotion un cantique avant de boire. On attribuait à cette eau les mêmes vertus que les catholiques à l'eau bénite, ou à l'eau puisée pour l'offrande aux sept étoiles, ou encore à l'eau utilisée lors des rites d'exorcisme pratiqués par les chamanes. On pourrait aussi la comparer au pouvoir de purification des bains rituels dans les eaux du Gange. Les hommes depuis les temps les plus reculés ont utilisé l'eau comme symbole d'une réalité surnaturelle. You-Jin n'avait jamais songé à cet aspect spirituel en buvant de cette eau, simplement elle aimait en boire parce qu'elle n'était pas contaminée, et, plus que tout, elle appréciait l'air frais de la montagne. Parfois, avant le lever du soleil, se tenant dans l'obscurité près de la source, elle s'imaginait voir un homme assis sur le rocher qui ressemblait à un général pourchassé par l'ennemi. Quant à la femme adossée contre un arbre et contemplant le ciel, elle faisait penser à celle qui autrefois se retirait dans la montagne pour fuir le monde et ses passions. Elle pensait même les avoir déjà rencontrés en ce lieu. Et si par hasard j'avais été 8

un soldat qui poursuit son général après l'avoir trahi, je m'entendrais dire: « You-Jin, toi aussi? » ou encore « You-Jin, c'était donc toi? » Ces paroles lui firent penser à César et Brutus. Dans l'histoire de l'humanité depuis Jésus et Judas, combien y a-t-il eu de César et de Brutus, et combien d'autres leur succéderont? Combien est grande la souffrance engendrée par la trahison! Le pardon et la résignation suscitent en nous d'admirables sentiments au point de nous émouvoir. En un mot, je dirai que la vie est à la fois éprouvante et merveilleuse. Les méchants tout comme les bons ont leurs qualités. D'ailleurs, quoi qu'il en soit de nous, nous sommes tous un peu comme cette eau qui s'écoule de ce rocher. Admettons que la vie dans l'au-delà existe, et imaginons la rencontre de deux hommes. - D'où venez-vous? - Je viens de la planète Terre, c'est extraordinaire. - Moi aussi justement, parmi ces myriades d'étoiles, je viens de la Terre. Et à quelle époque y avez-vous vécu? - De 1536 à 1598. - Comment? Moi j'y étais de 1545 à 1598 ; et en quel lieu habitiez-vous? - J'habitais au Japon, mon nom était Toyotomi Hidéyoshi 1.
~

Ah! Ah! Ah. Voilà qui est encore plus plaisant! Moij'ai

vécu en Corée et je m'appelais Yi Soun-Shin. 2 Trop émus de se retrouver, les deux hommes se jetèrent dans les bras l'un de l'autre. Mais se trouvant dans l'autre monde, et n'ayant pas de corps, ils ne pouvaient que se parler. - Vous et moi avons à présent un point commun. Nous sommes passés de la terre à ce monde des esprits. Ici il n'y a plus ni sympathie, ni inimitié. En tout cas, c'est une grande joie de retrouver ici une personne qui a vécu sur la terre à la même époque, et c'est d'autant plus merveilleux que sur terre nous étions ennemis et que nous nous sommes combattus. J'en suis vraiment très ému.
1. Hidéyoshi avait commandé les troupes japonaises qui ont tenté d'envahir la e Corée à la fin du XVI siècle. 2. Yi Soun-Shin: amiral coréen, inventa le bateau-tortue, premier cuirassé au monde qui permit à la marine coréenne de repousser l'envahisseur. 9

- Oui, j'ai envahi votre pays avec mes armées, et j'avoue que j'ai été émerveillé par votre culture. J'en avais bien entendu parler un peu, mais je n'aurais jamais cru qu'il pouvait exister une culture à la fois si profonde et si riche. Je connaissais bien sûr un peu la civilisation des dynasties Yang et Ming de l'empire chinois. J'y ai volé des œuvres littéraires, des poteries, des instruments de musique, mais, par-dessus tout, j'étais fasciné par les porcelaines. - Monsieur Toyotomi, il est vrai que moi aussi j'ai entendu les rumeurs qui circulaient à votre sujet, disant que, bien que vous fissiez semblant de vous y intéresser, vous étiez un ennemi des arts. Mais ici il n'y a pas de mensonge, et je constate que vous semblez vraiment vous y connaître. Je m'en réjouis d'autant plus que vous avez apprécié la civilisation de mon pays. - Actuellement, Monsieur Soun-Shin, on dit que vous étiez un des dix plus grands amiraux que la terre ait connus. - Moi aussi, j'ai entendu dire cela. Et qu'en est-il de vous? - J'ai unifié le Japon et tenté d'envahir la Corée, mais ce fut un échec. Et tous deux riaient de bon cœur. - Lors de mon premier jugement, j'ai reconnu avoir tué sans distinction beaucoup de gens de mon pays, tout comme des gens d'autres races, et je méritais de mourir dix fois, cent fois et même plusieurs millions de fois. Le juge m'a répondu: «Un type qui a été aussi méchant que toi peut encore à sa mort devenir un Bouddha. D'ailleurs à cause de personnes aussi méchantes que Staline et Hitler, il semble même que les crimes soient moins sévèrement punis. Actuellement il y a un tyran dont la cruauté dépasse tout ce que l'on peut imaginer et qui ne recule pas devant le génocide de son peuple pour satisfaire sa soif de pouvoir. Jamais à ce jour, l'humanité n'avait produit un tel monstre. Il s'agit de Pol Pot au Cambodge. » J'ai pensé que je valais mieux que ce dernier, mais le juge m'a repris en me disant que j'avais donné le mauvais exemple. Comme je tentais de protester, en disant que Pol Pot n'était pas japonais, le juge m'a sermoné en me disant: «Ici il n'y a pas de distinction de nation, ni de race, que l'on soit jaune, noir ou blanc, ce qui compte, c'est que tous les êtres humains sont égaux. »

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Ainsi, You-Jin s'est-elle laissée emporter par les ailes de son imagination. Mais y a-t-il vraiment une autre vie au-delà de ce monde? You-Jin se leva en faisant attention à ne pas réveiller son mari, alors que celui-ci, quand il se levait la nuit, ne prenait aucune précaution. Il allumait la lampe, faisait claquer les portes, brisant ainsi le sommeil de sa femme. Quel est donc ce manque de délicatesse qui ne respecte aucunement l'égalité entre homme et femme! You-Jin se rendit au salon en étouffant le bruit de ses pas. Arrivée près de la fenêtre, à la vue du magnifique spectacle qui s'offrait à ses yeux, elle faillit crier d'admiration. La terre était recouverte d'une épaisse couche de neige fraîche et dans le ciel noir .les étoiles scintillaient comme des diamants. Elle se tint devant la fenêtre, s'étira de toutes ses forces et laissa éclater sa joie au fond de son cœur: « Que c'est merveilleux, le ciel et la terre! » Après quelques instants, elle se rendit dans la salle de bains. Bien que n'ayant pas un cheveux blanc, ni une ride, elle se rendait bien compte que sa peau et son corps n'avaient plus le même tonus que quand elle était jeune. Il était naturel, après avoir vécu plus de quarante ans, de voir, d'entendre, de ressentir et de penser de manière différente. L'homme assiste impuissant à l'évolution et au vieillissement de son corps et finit par mourir. C'est le cours naturel des choses. En quoi l'homme estil supérieur à la nature? Depuis quelque temps You-Jin avait le sentiment quelle se fondait dans la nature. Après avoir fait sa toilette, elle prépara du café et réveilla son mari. Sang-Joun tira le rideau de la chambre et s'écria d'une voix admirative: « Ah ! Il y en a au moins vingt centimètres d'épaisseur! » La veille au soir, à l'heure où ils s'étaient couchés, de gros flocons tombaient en tourbillonnant. A présent la terre entière était couverte d'un magnifique tapis de velours blanc. - Combien de degrés en dessous de zéro? - Neuf degrés, répondit You-Jin en apportant le café. - C'est le premier mois de l'année lunaire, nous aurons encore froid pendant un bon moment. Dans notre pays les saisons sont bien accordées au calendrier lunaire. Sang-Joun continua à bavarder pendant un instant; il ét~t de bonne humeur. 11

- Aujourd'hui c'est le «Totnal », le jour du lapin, du premier mois lunaire, dit You-Jin. - Et comment sais-tu cela? Ja-Chouk-In-Mio... (RatBœuf-Tigre-Lapin...) Ne serait-ce pas cela?
Mais qu'est-ce que cela signifie le jour du lapin? Eh bien, autrefois, il était interdit à la femme de sortir de la maison ce jour-là. - Quand, autrefois? - Que sais-je? Peut-être à l'époque de la dynastie Yi ? - La dynastie Yi ? Choson ? Voyons, ce n'est pas sérieux, dit Sang-Joun qui haussa les épaules en prenant sa tasse de café. « Ah, que c'est bon! » Tout à coup You-Jin se souvint clairement d'un événement qu'elle avait vécu, étant enfant, un matin d'un jour du lapin. Elle aurait voulu en parler à son mari, mais celui-ci tout en buvant son café était plongé dans son journal et ne paraissait nullement intéressé par ce qu'elle racontait. Pour se protéger contre le froid ils revêtirent des vêtements de fourrure pour la montagne et serrèrent étroitement les cordelettes de leurs capuches au-dessus des yeux et, chaussures fourrées aux pieds, ils se mirent en marche. Le lever du jour était encore loin. Les étoiles scintillaient dans l'obscurité de la nuit. Les chaussures de You-Jin s'enfonçaient avec des crissements dans la neige et y laissèrent leurs traces. Dans la ruelle les réverbères projetaient une lueur bleuâtre qui accentuait encore le silence environnant. La neige portait par-ci par-là les empreintes de grandes et de petites chaussures de ceux qui les premiers étaient montés à la source. « Et si nous y allions nous aussi de bonne heure? » demanda Sang-Joun. Mais You-Jin, entièrement absorbée dans ses souvenirs d'enfance, ne répondit pas et continua à marcher en tenant la main de son mari. Un matin d'hiver, alors qu'elle avait environ cinq ans, elle avait été réveillée par une quinte de toux de son père. Elle portait un pyjama fourré que sa mère avait soigneusement piqué et était couverte d'une couette de soie rembourrée. A l'extérieur les quintes de toux de son père se répétaient. On entendit même le bruit de ses chaussures en caoutchouc sur les pierres. 12

-

- Je l'ai vu sur le calendrier.

.

D'habitude il ne faisait pas un tel bruit, mais ce jour-là il traîna ses chaussures de manière inhabituelle. Il avait ouvert et refermé la porte en la claquant. La porte de la remise à riz claquait aussi. Fermée avec douceur, seule la porte des toilettes rattachées à l'habitat principal n'émit qu'un léger grincement. La grande porte du milieu claquait également. Il me semble que mon père avait volontairement fait du bruit en ouvrant et fermant les portes. A la fin il avait toussé une nouvelle fois et était rentré dans sa chambre.
« Mon cher papa. ... » pensa You-Jin. Elle se rappela que lorsqu'il l'embrassait sur la joue, sa barbe fraîchement taillée la piquait. Aussi sous la couverture il lui arrivait de cligner des yeux comme si elle était encore piquée. La tante Kyong-Ah, voyant You-Jin couverte jusqu'aux épaules, avait tiré la couette sur son menton. « Tu as froid? » avait-elle chuchoté. You-Jin avait légèrement remué la tête, car en réalité, étant couchée à la place la plus chaude de l' ondol (plancher chauffé par la fumée conduite par un système de canalisation circulant sous une couche de dalles de pierres couvertes de ciment et de papier huilé), elle avait plutôt chaud. - Aujourd'hui c'est le Totnal (le jour du lapin), ton père s'est levé le premier. Il vient de faire le tour de la maison. Cette année encore je te souhaite beaucoup de bonheur ! - Qu'est ce que le Totnal ? demanda You-Jin en chuchotant à l'oreille de sa tante paternelle. - C'est le jour où il n'est pas permis aux femmes d'entrer dans la maison d'autrui, ni de sortir avant les hommes sous peine d'attirer, au cours de l'année, le malheur sur leur propre maison. C'est la raison pour laquelle ce matin ta mère ne s'est pas encore levée. - Comment? interrogea You-Jin à voix basse pour imiter sa tante dont elle n'avait pas compris les paroles. Elle tira alors la couverture par-dessus sa tête. - Dors encore! chuchota la tante en lui tapotant légèrement le dos. Sous l'effet de ces tapotements rythmés (en Corée, pour endormir les enfants, on ne les berce pas, on leur tape rythmiquement dans le dos), You-Jin avait alors rapidement retrouvé le sommeil. Elle se demandait à présent si la tante

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n'avait pas à l'époque le même âge qu'elle-même maintenant. Elle avait demandé dans son testament qu'à sa mort son corps soit incinéré. Pauvre tante!... Devenue veuve très jeune, elle n'avait pas de chez-soi. Les parents de You-Jin l'avaient prise en pitié et lui avaient accordé le gîte et la nourriture. Elle n'avait ni mari, ni enfant, ni aucun bien matériel. Ma mère s'inquiétait pour elle et lui avait même accordé de pouvoir dormir à côté de You-Jin qui n'avait que cinq ans. N'ayant connu que la pauvreté et le malheur, tante Kyong-Ah, dégoûtée de cette vie et ne voulant laisser aucune trace de son passage sur terre, avait demandé dans son testament à être incinérée. A son décès, mes parents se conformèrent à ses volontés, et ses cendres furent dispersées dans le vent du haut d'une falaise surplombant la mer du Japon. You-Jin se souvenait encore de ces détails. Elle avait vu les cendres tourbillonner dans l'air avant de disparaître dans les flots de la mer. Le soleil venait de se coucher derrière une montagne et en un clin d' œil le ciel s'était revêtu de couleurs féeriques. Une lame de fond avait frappé la falaise et l'écume blanche avait bondi jusqu'au sommet des rochers. Devant ce spectacle grandiose, You-Jin avait eu un instant de frayeur. Il lui avait semblé qu'à ce moment le ciel et la terre s'étaient unis pour faire l'éloge de la pauvre tante Kyong-Ah. Un jour, à la fin de l'automne qui suivit la libération, You-Jin qui venait d'avoir onze ans, frissonnant de froid et tremblant de peur, descendit les pentes des montagnes de Taeback (chaîne de montagnes très escarpées en Corée). Quelques jours après, ses parents reçurent des nouvelles de Nam-Jin, son frère aîné. Celui-ci, au cours de sa deuxième année d'université, avait été appelé sous les drapeaux par l'armée d'occupation japonaise. La dernière lettre qu'il avait envoyée disait qu'il se trouvait quelque part dans le Pacifique Sud. Le Japon avait signé la capitulation et notre pays avait retrouvé son indépendance, mais Nam-Jin n'était pas revenu. Beaucoup d'étudiants enrôlés de force dans l'armée japonaise avaient été libérés et étaient revenus, mais on n'eut plus jamais de nouvelles de Nam-Jin. Une année s'était écoulée, marquée tour à tour par le désespoir et l'espoir. Cette attente malheureuse dura encore quelques mois, jusqu'au jour où un de ses camarades de classe qui avait perdu un œil et une jambe, était revenu pour annoncer 14

que Nam-Jin était mort: «Nam-Jin se trouvait en NouvelleGuinée quand son bataillon avait été décimé. l'envie son sort. En effet il eût mieux valu pour moi mourir, plutôt que de survivre handicapé et infirme comme je le suis. Cependant, combattre et mourir sans savoir pour quoi, ni pour qui, c'est une

aberration...

»

Il était indigné parce que Nam-Jin avait été tué en combattant sous les ordres de l'armée Japonaise. Très ému, il s'essuya les yeux avec son poing fermé. Le père de You-Jin fut accablé par la mort de son fils. Il ne pouvait pas comprendre pourquoi il devrait lui survivre, et un jour il se jeta dans le fleuve Han avec l'intention de mettre fin à sa vie. Mais cette tentative de suicide se termina en queue de poisson car il fut tiré de l'eau par un témoin. Lui qui était habituellement si joyeux devint taciturne. Depuis ce jour toute la famille vivait dans l'angoisse. Il vécut encore dix ans. La mère de You-Jin disait qu'il n'avait survécu que pour You-Jin et sa cadette Sou-Jin. Or ce jour du Totnal, après que son père fut rentré dans la maison en secouant ses chaussures, le vent ébranla soudain si violemment la porte que You-Jin serra la main de sa tante Kyong-Ah et tira la couverture sur sa tête. Elle crut que des fantômes avec des cornes et les cheveux emmêlés hurlaient dehors et cognaient à la fenêtre. « Papa! » hurla-t-elle. Depuis lors, même devenue adulte, chaque fois qu'elle avait besoin d'un soutien, You-Jin songeait à son père et quand elle avait besoin d'un conseil, elle pensait à sa mère. Durant les dix années qui suivirent la mort de ses parents, chaque fois qu'elle rêvait de son père, infailliblement, le jour suivant, un heureux événement se produisait. Au contraire, les rêves dans lesquels elle voyait sa mère ne lui apportaient que des soucis. Que signifiait cela? se demandait-elle. Y a-t-il donc un lien entre ce monde et l'au-delà? Et s'il en est ainsi y a-t-il vraiment une vie éternelle? Pensive, You-Jin marchait dans la neige sans dire un mot. Tout à coup elle eut envie de revoir ceux qui n'étaient plus de ce monde: père, mère, frère et tante Kyong-Ah. Elle aurait voulu les appeler par leur nom d'une voix si forte qu'ils l'entendent à l'autre bout du monde. Mais elle ne put que serrer

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la main de son mari qui marchait à côté d'elle. Lui aussi serra la main de You-Jin. « Cet homme aussi, je l'aime bien» pensa-t -elle. Tandis que tous deux gravissaient le sentier qui menait à la source, quelques personnes, des habitués de cette sortie matinale, les rejoignirent. Parmi elles, un vieillard nommé Kang Man-Shik, qui leur dit d'une voix énergique, en guise de salutation: « Monsieur Lee avez-vous bien dormi? » Aussitôt son unique arrière-petit-fils Sok-Kyu, qui l'accompagnait, lança: «Bonjour Samonim» 3 Sok-Kyu, âgé de six ans, accompagnait tous les matins son ailleul. Tous les deux montaient à la source depuis bien plus longtemps que You-Jin et son mari.
« On se verra là-haut, » dit encore le vieux Kang en les

dépassant. Il marchait en effet plus vite que les époux Lee qui pourtant étaient plus jeunes. Même le petit Sok-Kyu n'avait pas l'air essoufflé; était-ce parce que depuis bien longtemps il buvait de cette eau? La source se trouve à mi-distance du sommet de la montagne. On peut y accéder par deux chemins. Le premier part du quartier résidentiel et monte en pente douce en formant des boucles sur le flanc de la montagne, et l'autre court, mais plus escarpé, avec une déclivité d'environ quarante degrés. Ce dernier permet de gagner du temps mais exige plus de souffle. Ce qui a été un sentier, à force d'être fréquenté par de plus en plus de gens, est devenu un chemin assez large mais très glissant, même quand il n'est pas mouillé. Cependant les gens préfèrent emprunter ce chemin qui bien que dur à grimper, leur procure un plaisir particulier. En ce début du premier mois lunaire, la neige scintillait sous le ciel obscur. Arrivés à mi-chemin du sommet, You-Jin et son mari rencontrèrent le vieux Kang et Sok-Kyu qui redescendaient déjà. - C'est très glissant ici, dit Sok-Kyu en donnant un coup de pied dans un grand pin. Faites attention, on ne le voit pas à cause de la neige, mais il y a un trou ici. Prenez ma main, Madame.
3. Equivalent de Madame en français, ce terme désigne normalement l'épouse d'un homme honorable, mais il est employé aussi pour exprimer le respect envers la femme à laquelle on s'adresse. 16

Bien que sachant que cette petite main ne lui serait d'aucun secours, You-Jin la saisit pourtant, et Sok-Kyu tira de toutes ses forces. - Eh bien! Sok-Kyu, tues vraiment fort, grâce à toi je ne suis pas tombée dans ce trou. Merci beaucoup, lui dit You-Jin qui avait fait semblant de se cramponner à cette main secourable. Heureux, Sok-Kyu éclata de rire et bondit sur le chemin

enneigé. . Progressivement le jour se leva, le ciel devint gris
cendré et les étoiles perdirent de leur éclat. Sok-Kyu se joignit à plusieurs enfants revenus de la source et ensemble ils remontèrent la pente en chantant de toute leur voix une chanson à la mode dont ils connaissaient malles paroles et encore moins la mélodie:
Sur la vallée profonde Plongée dans le brouillard, Le soleil se lève Dans la vallée profonde Un arbre se dresse Je ne connais pas son nom. Dans le vent et sous la pluie.....

Quand ils eurent fini de chanter, ils éclatèrent tous de rire. - Bande de vauriens! Silence! cria soudain le vieux Kang. Sur le coup, les enfants se calmèrent un peu, mais aussitôt après ils s'éparpillèrent sur le flanc de la colline en poussant des cris de joie et en gambadant dans la neige. A croire qu'ils ne pouvaient plus s'arrêter. Un enfant se roula dans la neige en riant, un autre se frotta le visage avec la neige fraîche. Un troisième en prit dans la bouche, mais la trouvant trop froide, il la cracha aussi vite. TIsétaient heureux. Arrivée enfin près de la source, You-Jin s'adossa contre le pin et reprit son souffle. Elle paraissait épuisée.
Languissant après les amis d'enfance, Etendus sur un tapis de mousse...

Les enfants continuaient à chanter une chanson à la mode sans en comprendre les paroles. De nouveau ils éclatèrent de 17

rire. Cette fois, sans les gronder, le vieux Kang furieux se releva d'un bond et courut derrière son petit-fils pour l'attraper, mais il perdit l'équilibre, glissa et s'affala dans la neige en agitant ses longues jambes et ses bras, ce que voyant, les gamins se mirent à rire aux éclats et à applaudir. Le vieux Kang se releva et s'assit à côté de You-Jin sur le rocher. De nouveau il hurla de colère: « Silence! Vous ne savez donc pas où vous êtes ici ? » You-Jin comprit qu'il faisait plus allusion aux paroles d'une stèle mortuaire qu'à l'énergie vitale dispensée par la source, et qu'il ne convenait pas d'y faire du bruit. Il pensait à son fils unique enrôlé dans l'armée japonaise durant la Deuxième Guerre mondiale, au fils de ce dernier, son unique petit-fils emmené de force dans le Nord à l'époque de la guerre de Corée, à la mère de Sok-Kyu, son unique petite-fille qui n'avait guère connu son père. Alors qu'elle habitait avec son mari sous le même toit que le vieux Kang, elle mourut à son tour. Un jour de l'année passée, le père de Sok-Kyu quitta la maison et ne donna plus signe de vie. Depuis lors, le vieux Kang, âgé de quatrevingts ans, vivait pauvrement avec son arrière-petit-fils dans une misérable baraque en bois construite illégalement sur la colline, derrière la maison de You-Jin. On dit que la vie est faite de peines et de joies, mais pourquoi le vieux Kang n'a-t-il connu que des souffrances? You-Jin ne put que s'incliner avec un respect sincère quand elle le vit ainsi laisser éclater sa colère, alors qu'il pensait aux stèles mortuaires sans nom. Son fils unique en qui il avait longtemps mis sa confiance, son petit-fils qui avait été son dernier espoir, tous deux gisaient maintenant sous terre sous une stèle qui ne portait pas même leur nom. Peut-être même n'y a-t-il aucune stèle pour marquer l'emplacement de leur sépulture! You-Jin pensa à son frère Nam-Jin mort quelque part en NouvelleGuinée. Où sont ses restes? Et elle pensa à nouveau à son père qui n'ayant pu maîtriser sa douleur avait fait une tentative de suicide. Elle s'appuya alors contre le tronc du pin et oublia même de boire de l'eau à la source. A l'Est, au-dessus du sommet enneigé de la montagne, le soleil fit son apparition. Les gens gravissaient de plus en plus nombreux la montagne. Ceux qui étaient arrivés les premiers, hommes, femmes, jeunes et vieux, sans distinction, comme s'ils s'étaient donné le mot, se tournèrent vers l'est pour admirer le disque rouge du soleil levant. Sous les rayons du soleil, la cime 18

de la montagne couverte de neige se transforma en calotte argentée. Le vieux Kang poussa un profond soupir, puis il s'adressa à You-Jin - Madame, voyez-vous, cette source existait déjà quand j'étais petit. A l'époque il n'y avait pas comme maintenant une margelle en ciment. En été l'eau était plus froide que la glace et en hiver elle n'était pas trop glacée, elle était vraiment délicieuse. Malgré les années qui ont passé, son goût n'a pas changé, on dirait que la pollution n'est pas encore venue jusque dans cette montagne. You-Jin, le visage rayonnant, et comme pour marquer son approbation, inclina la tête. - Le débit de cette source est invariable. Je ne sais plus en quelle année, mais on dit que suite à la sécheresse, certaines sources s'étaient taries. Cela fait environ cinquante ans, c'était sous l'occupation japonaise, après la naissance de mon fils. Ah, ma mémoire m'abandonne! A cette époque, les rizières complètement asséchées étaient lézardées dans tous les sens. Les feuilles des arbres se fanaient et jaunissaient en plein été, mais cette source ne s'est jamais tarie. Au plus fort de la sécheresse, pendant quelques jours son débit se réduisit à un mince filet d'argent de quelques gouttes... Le vieux Kang narra alors ses souvenirs qu'il avait déjà tant de fois contés. - Avec Ki-Sam et Sou-Chol, j'avais l'habitude de jouer comme cela et quand les forsythias fleurissaient nous ne rentrions même pas à la maison à la tombée de la nuit. A cette époque il n'y avait pas à avoir d'inquiétude dans la montagne, même en pleine nuit. Pas de danger de rencontrer un espion, ou de se faire kidnapper. On pensait encore moins à un risque d'assassinat. Hélas, ces camarades d'enfance sont tous partis, moi seul je suis encore là. .. Il laissa échapper un profond et long soupir. Quand il parlait ainsi de ses amis d'enfance il avait toujours les larmes aux yeux. Faisant la queue devant la source, Sang-Joun fit signe de la main à You-Jin pour lui dire de s'approcher. Celle-ci se leva et dit au vieillard: - Grand-père, venez boire de l'eau. - J'ai déjà bu une timbale, répondit celui-ci en se levant. 19

L'eau jaillissait du rocher à environ un mètre du sol. Il y a bien longtemps déjà, quelqu'un y avait fixé un bout de bambou pour permettre aux gens de se servir plus facilement. L'eau qui depuis l'origine s'écoulait du rocher avait creusé un bassin d'où elle s'écoulait en se frayant à travers la neige un chemin vers la vallée. Le bassin creusé était relativement profond, aussi pour que personne n'y tombe, un habitué de la source avait construit une margelle circulaire avec sa fortune personnelle, empêchant ainsi les cailloux et la terre d'y tomber. Quand You-Jin arriva près du bassin, elle vit le professeur Chang Ki-Ho en train de boire. Celui-ci les salua de la tête. You-Jin le salua lui et sa femme Na Yong-Souk qui se tenait à son côté, et cette dernière lui rendit son salut d'une voix bien faible. Son teint était livide. On disait qu'elle souffrait de l'estomac, mais cela durait depuis très longtemps. Et si c'était un cancer? Non, ce n'est pas possible, c'est trop injuste, pensa You-Jin qui depuis plus d'un an qu'elle la voyait, ne l'avait jamais vue sourire. Était-ce à cause de son état de santé ou de son tempérament? Le professeur Chang remplit d'eau un goblet en plastique, et le tendit à Sang-Joun qui après l'avoir remercié accepta le gobelet. - Aujourd'hui elle est particulièrement bonne! dit-il après avoir bu. - C'est parce que la neige en fondant s'est infiltrée à travers la montagne. .. Ce disant, le professeur remplit un autre gobelet et le passa à You-Jin. De sa main glacée, il effleura légèrement celle de You-Jin qui constata qu'il tremblait un peu. You-Jin but une gorgée. Elle sentit la fraîcheur de cette eau pénétrer toutes les fibres de son corps. Quand elle eut fini de boire, son mari lui demanda: - Tu n'as pas froid? - Bien sûr que si, mais c'est justement pour cela que je trouve cette eau si agréable, dit-elle avec un sourire tout en enfonçant son chapeau sur la tête. - Rentrons! dit alors Yong-Souk en tirant son mari par le bras. - C'est ça, allons-y, répondit le professeur. Puis s'adressant à nous: - Nous allons rentrer en premier. Il prit le bras de sa femme comme pour la soutenir. 20

-Descendons nous aussi, dit alors Sang-Joun. - Le sentier pour descendre est très glissant, il vaudraît mieux descendre par le chemin en lacets plus long, dit le professeur en se retournant. - C'est ça, prenez le chemin le plus facile, quant à moi, avec mes quatre-vingts ans, j'ai l'habitude de ce sentier escarpé, dit le vieux Kang. Il appela Sok- Kyu qui s'amusait encore dans la neige. Avant de redescendre, You-Jin admira encore une fois au loin la montagne couverte de neige, et, comme si elle eut voulu capter toute l'énergie qui émanait de la pureté immaculée de ce sommet, elle respira profondément. Sur le chemin du retour, ils rencontrèrent beaucoup de gens, hommes et femmes équipés pour la montagne et qui se dirigeaient vers le mont « Son-In-Bong ». Vue de derrière, Yong-Souk, qui marchait à côté du professeur Chang, paraissait bien frêle et encore plus faible, malgré ses vêtements fourrés. Ils étaient partis les premiers, mais peu à peu ils furent dépassés par les autres couples qui redescendaient. Cette lenteur s'expliquait par la fragilité de Yong-Souk. Un moment donné, You-Jin jeta un regard en arrière, et vit que Yong-Souk se laissait quasiment traîner par son mari. - Pourriez-vous aller les aider? - Non, cela me répugne, répliqua Sang-Joun sèchement. - Tu n'es qu'un égoïste! lui lança You-Jin froidement avant d'aller vers Yong-Souk. - Passez votre bras derrière mon cou, dit-elle, en lui saisissant le bras. Bien que You-Jin eut sept ans de plus que Yong.,.Souk, elle traitait toujours celle-ci avec respect comme si elle eut été son aînée. Comme Yong-Souk déclinait son aide, le professeur Chang se plaça devant sa femme et lui dit: - Je vais te porter sur mon dos. - Je vous avais bien dit que je ne voulais pas aller dans la montagne! répondit Yong-Souk en laissant éclater sa colère. - C'est pourtant bon pour toi, l'eau minérale et l'air frais, lui dit avec tendresse son mari. You-Jin remarqua quand même le regard amer du professeur. Un mari qui porte sa femme et celle-ci qui n'est jamais satisfaite. .. pensa You-Jin qui ne comprenait pas ce couple. 21

Tous les quatre marchèrent en silence. Parfois ils croisaient des gens montant vers la source, les uns emportant une gourde, les autres un seau. La maison du professeur était à environ dix minutes à pieds, plus bas que celle de You-Jin. Cette dernière, arrivée devant le portail de sa maison, invita le professeur et sa femme à entrer. - Vous prendrez bien une tasse de café avec nous? - Je veux bien, d'autant plus que je ne suis pas pressé, puisque c'est la période des vacances scolaires, répondit le professeur Chang en acceptant de bon cœur. y ong-Souk but une tasse de lait chaud et les trois autres du café. Le professeur complimenta You-Jin pour ce bon café. - Avant tout, il faut que le grain de café soit de qualité! commenta Sang-Joun comme s'il y connaissait quelque chose au café, lui qui n'en avait jamais moulu un seul grain. - Si vous n'avez pas encore pris le petit déjeuner, prenez-le avec nous avant de rentrer, insista You-Jin qui avait pitié de l'extrême faiblesse de Yong-Souk qui, dans cet état, aurait dû préparer le repas en rentrant chez elle. Pendant que You-Jin faisait frire des œufs dans la poêle, le professeur prépara la table et sortit le beurre et le fromage du réfrigérateur, tandis que Sang-Joun restait assis prenant son café bien tranquillement. - Qui est l'invité ici et qui est l'hôte? demanda soudain You-Jin à son mari. - Je suis désolé, s'excusa le professeur Chang, j'ai trop d'énergie, je ne peux rester assis sans rien faire ! - Mon mari, au lieu de faire des études d'ingénieur, aurait mieux fait de devenir champion de hockey sur glace ou de quelqu'autre sport, commenta Yong-Souk. Il semblait qu'elle allait mieux. Pour détendre l'atmosphère, le professeur Chang raconta alors l'histoire suivante: - Un jour Brejnev invita sa mère à dîner et lui fit visiter sa maison. Voilà ma chambre à coucher, voilà le salon de réception. Enfin ils se mirent à table et devant sa mère ébahie, il dit: voilà mon menu. Quand elle aperçut le caviar et bien d'autres mets plus chers les uns que les autres, elle devint toute pâle et dit: - Mon fils, fais attention! Si les communistes voyaient cela!

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Le professeur racontait cette histoire comme s'il en avait été témoin. ha !!! Tous les quatre riaient aux éclats. - Où avez-vous entendu cette histoire? demanda You-Jin. - A Paris. Des érudits occidentaux qui récemment ont visité Leningrad y ont entendu cette plaisanterie actuellement en vogue en Russie. - Je peux me faire une idée de ce que peut être la vie làbas, fit observer You-Jin. - Pour comparer les sentiments patriotiques des peuples, il y a une autre histoire très drôle, la voici: « Quatre diplomates de nationalité différente voyageaient à bord d'un avion. Soudain le pilote annonça une panne de moteur et demanda, pour alléger l'avion, que l'un des diplomates se sacrifie. Aussitôt l'Allemand se leva courageusement et après avoir chanté son hymne national, se jeta dans le vide. Un instant après le pilote demanda qu'une deuxième personne se sacrifie. Ce fut l'Italien qui sauta. Mais le pilote revint à la charge et exigea qu'un troisième passager quitte l'avion sous peine de voir celui-ci s'écraser avec tous les voyageurs. Le diplomate anglais se leva et chanta fièrement son hymne national "God save the Queen !". Quand il eut fini, il empoigna le diplomate français et le jeta hors de l'avion. » Trouvant cette histoire très drôle, tous les quatre rirent à pleine gorge. You-Jin préférait entendre ce genre d'histoires drôles plutôt que les commérages d'un goût amer des femmes qui se plaignent du prix des briquettes de charbon et de l'inflation. Il semblait à You-Jin qui trouvait ce couple si curieux, qu'un mur séparait le professeur Chang débordant d'humour et de gaîté, de sa femme totalement introvertie. Prétextant que c'était l'heure de partir pour le travail, SangJoun se leva et prit son manteau d'un air mécontent. « Il a pourtant bien ri lui aussi », pensa You-Jin qui avait constaté que depuis quelque temps son mari ne supportait plus guère la présence des époux Chang. Mais était-ce à cause du professeur ou à cause de sa femme, elle ne pouvait le deviner. Sang-Joun leur proposa pourtant de les prendre dans sa voiture et de les déposer chez eux en allant au travail. Peu après leur départ, le téléphone sonna:

- Comment faire si les communistes voient cela? » ha ha

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- Comment vas-tu? Les enfants se portent-ils bien? Et les affaires de ton mari sont-elles toujours florissantes? C'était sa seconde grand-mère qui venait aux nouvelles. You-Jin la remercia de s'inquiéter pour sa famille, tout en pensant que cet appel ne venait pas d'un cœur sincère. A l'âge de dix-sept ans elle était devenue la concubine de son grandpère maternel qui avait alors plus de soixante ans. You-Jin ne l'avait jamais rencontrée, et sa mère ne l'avait pas reconnue comme sa seconde mère. Pour parler de cette femme, elle utilisait l'expression « la femme de Taigu », ville dont elle était originaire. Jusqu'à la fin de sa vie, la mère de You-Jin l'avait détestée et elle-même n'éprouvait pour cette femme aucune sympathie. Quelquefois pourtant, elle se disait qu'il n'y avait aucune raison de continuer à mépriser cette femme qui, à présent, avait plus de soixante-dix ans. Par ailleurs ses grandsparents et sa mère étaient tous morts depuis longtemps. La grand-mère de You-Jin n'avait jamais considéré cette femme comme une rivale. Elle avait plutôt eu pitié de cette femme qui avait sacrifié sa jeunesse pour devenir la concubine d'un vieil homme. Par contre la mère de You-Jin d'un an son aînée, ne lui avait jamais pardonné d'avoir pris la place de sa mère. Elle nourrissait une haine tenace pour cette femme de Taigu. - Même après ma mort, ne considère jamais cette femme comme ta mère, avait-elle l'habitude de dire à sa fille. Elle s'est installée chez nous, non pas parce qu'elle aimait ton grand-père, mais à cause de son argent. - Que ce soit par amour ou pour l'argent, où est la différence? avait dit un jour You-Jin. - En vérité, elle a trompé non seulement ta grand-mère, mais aussi ton grand-père. La mère de You-Jin lui avait encore raconté comment elle avait répondu à son père qu'il avait bien mérité la trahison de cette femme de Taigu, qui avait gaspillé son argent et en avait même donné à sa famille. You-Jin l'avait haïe pour être devenue la concubine de son grand-père et pour avoir trahi son amour. Mais à présent, elle se demandait pourquoi lui reprocher encore d'avoir pris la place de sa grand-mère dans le cœur de son grand-père... Elle remercia la femme de Taigu pour sa sollicitude et raccrocha le téléphone.

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Elle eut à peine reposé le combiné que le téléphone sonna à nouveau. - Madame Kim? - Ah, oui! Comment allez-vous? You-Jin avait tout de suite reconnu la voix de Nam Ki-Chol, un ancien camarade d'université, de trois ans son aîné. Ils avaient été amoureux l'un de l'autre, mais cependant pas suffisamment pour espérer pouvoir se marier. A présent ils se demandaient encore s'il convenait de garder des relations amicales. S'ils avaient été plus intimes, qui sait s'ils ne se seraient pas fait du mal? Ki-Chollui annonçait qu'il avait trouvé très intéressant son article publié dans la revue A. Pourquoi ne pas continuer à écrire? Quand tu étais étudiante tu avais déjà démontré ton talent d'écrivain. Il y a bien sûr la coutume qui veut qu'après son mariage la femme cesse toute activité extérieure à son foyer, mais je trouve cela très regrettable dans ton cas. - Mais j'ai encore de longues années devant moi. - Si tu écris un article, montre le moi. S'il est intéressant, je te dis cela en tant qu'éditeur, je le ferai publier. - Bien sûr, tout le monde sait que vous êtes un éditeur renommé. You-Jin comprenait bien que s'il insistait ainsi, ce n'était pas à cause de leur amitié ancienne particulière, mais parce qu'il était un éditeur qui ne confondait jamais l'amitié et le talent. You-Jin, elle aussi, était suffisamment détachée de Ki-Chol pour ne pas se méprendre sur ses véritables intentions. Il n'y avait plus dans son cœur de trace d'affection pour lui, si ce n'est un sentiment de fidélité entre deux amis. Elle se souvenait seulement qu'une nuit, dans une allée obscure, ils s'étaient embrassés. C'était à l'époque où elle était enseignante dans un collège. Ils étaient allés voir un film italien, «Le voleur de bicyclette », et après la séance ils avaient dîné ensemble. - Vittorio de Sica est un génie! avait dit Ki-Chol, louant le réalisateur. - Oui, c'est vrai! avait approuvé You-Jin. Celle-ci avait pleuré pendant presque toute la durée du film. Elle avait eu pitié du malheureux père qui avait volé une bicyclette, et de son fils qui, impuissant, voyait son père battu par la foule. Elle ne s'était nullement intéressé au réalisateur et,

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à la fin du film, elle avait éclaté en sanglots en voyant le père et le fils se serrer les mains sans dire un mot. - J'ai l'impression que tu ignores ce que signifie une mise en scène, lui avait dit Ki-Chol comme s'il avait lu au fond de ses pensées. - Il n'est pas nécessaire de savoir cela, avait-elle répondu, mais de peur qu'il ne se moquât de son ignorance, elle avait aussitôt ajouté: il est quand même génial de parvenir ainsi à nous faire partager ses sentiments. - Voilà une conclusion qui n'a rien à voir avec le sujet, cela aussi est génial! avait déclaré Ki-Chol en éclatant de rire. Tout au long du dîner ils avaient discuté de cinéma, de littérature et de musique. Quand leurs avis différaient, Ki-Chol cédait en disant: « Admettons que tu aies raison. » Ki-Chol avait proposé à You-Jin de la raccompagner chez elle. Ils marchaient en silence dans la ruelle à peine éclairée par un seul réverbère. Ki-Chol avait l'habitude de la raccompagner quand la nuit était tombée. Mais ce soir-là, alors qu'ils marchaient silencieusement, You-Jin eut le pressentiment qu'il allait se passer quelque chose. Soudain, au milieu de la ruelle, Ki-Choll' empoigna pour l'étreindre. Elle aussi passa ses bras sous les siens pour le serrer. Ils restèrent longtemps joue contre joue, emportés par la passion de leurs vingt-ans. La joue de KiChol était toute brûlante. You-Jin sentit que le bas-ventre de KiChol était anormalement chaud, mais elle ignorait complètement que cela avait un rapport avec les organes génitaux de l'homme. Totalement ignorante des choses du sexe, You-Jin, en cette fraîche nuit d'automne, vêtue d'une robe légère, ne pensa pas à mal de se serrer contre Ki-Chol qui lui communiquait sa chaleur. Elle se sentait comme enveloppée par la large poitrine de son ami et pensait: « Oui, cet homme, je l'aime! » A l'instant où les lèvres de Ki-Chol allaient toucher celles de You-Jin, un groupe de quatre ou cinq personnes vint vers eux dans la ruelle. Pris au dépourvu, ils se séparèrent rapidement. Le lendemain You-Jin dut accompagner les élèves en voyage scolaire tandis que Ki-Chol partit pour l'Inde où il devait assister à une conférence des éditeurs. Depuis l'Inde il entreprit de faire un tour du monde. Ils ne se revirent que six mois plus tard, et entre-temps You-Jin avait fait la connaissance de Sang-

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Joun. Etaient-ils vraiment amoureux l'un de l'autre?.. toujours est-il que You-Jin parla de projet de mariage. - N'y a-t-il pas moyen d'annuler ce projet? avait supplié Ki-Chol. - Tout est décidé, répondit-elle. - A coup sûr, cette fois-ci nous n'assistons pas à la projection d'un film. C'est difficile de faire une critique, dit KiChol en se grattant la nuque. Je devrais te féliciter. Je me retire, mais au cas où tu viendrais à divorcer, viens chez moi, je me contenterai même d'une seconde main ! - Je n'aime pas la vulgarité, retire ces paroles! s'écria You-Jin. - C'est bon, je retire ce que j'ai dit, cela n'a pas de sens, admit-il, et il se mit à fumer cigarette sur cigarette. Un an après le mariage de You-Jin, Ki-Chol se maria à son tour. Entre-temps deux occasions s'étaient présentées à lui, mais il y avait renoncé. Il épousa donc Ahn Yong-Hi, une peintre qui avait étudié à Paris et qui q,onnait quelques heures de cours dans le même collège que You-Jin. - Et pourquoi n'as-tu pas renoncé une troisième fois? le taquina You-Jin. - Parce que personne ne m'a demandé de renoncer, c'est pour cela que ça s'est terminé par le mariage. You-Jin resta ébahie. - Tu es un homme trop naïf. Oui vraiment! Je ne vois pas ce que Madame Ahn peut te trouver d'intéressant. - Moi aussi je pourrais me poser cette question à son sujet. Elle dit qu'elle n'a pas besoin d'un mari. C'est parce qu'elle trouve les petits enfants tout mignons et qu'elle en voulait un qu'elle s'est mariée! -Ce n'est pas vrai? Tu plaisantes!
~

Non, c'est la vérité. C'est le genre de femme qui aime les

enfants et les élève tant qu'ils sont petits, mais lorsqu'ils sont suffisamment grands pour aller à l'école, elle veut que je m'en occupe. - Mais alors vous n'élèverez pas ensemble vos enfants? - Je le crains. Nous n'avons pas parlé de ces détails. Elle m'a fait comprendre que du jour où elle sera enceinte elle n'aura plus besoin de mari, et quand l'enfant aura grandi elle n'aura besoin ni de mari, ni d'enfant.

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Ki-Chol parlait de ces choses d'un ton détaché comme s'il n'était pas concerné. You-Jin n'avait eu que de rares occasions de s'entretenir avec Abn Yong-Hi. Aussitôt ses cours terminés, celle-ci prenait son sac et se précipitait hors du collège sans même regarder les autres. You-Jin pouvait donc comprendre ce que Ki-Chol lui avait raconté. Généralement les maîtresassistants, tout comme les enseignants titulaires, se réunissaient dans la salle des professeurs pour échanger leurs impressions, mais Ahn Yong-Hi, à part ses affaires, ne s'intéressait à rien, ni à personne. - Mais comment pouvez-vous être assurés que vous aurez un enfant? Est-elle enceinte au moins? avait demandé You-Jin. - Ne me taquine pas ainsi, répliqua-t-il tout d'un coup. Nous n'avons même pas encore eu de rapports conjugaux. Ainsi après dix ans de mariage Ahn Yong-Hi n'avait toujours pas d'enfant. Ki-Chol et You-Jin se rencontraient occasionnellement pour le travail. You-Jin avait traduit et publié trois livres. Elle était en train de traduire Hamlet, sans doute sur les conseils de KiChol, mais plus probablement pour suivre ses encouragements. Tous deux auraient pu se marier si Ki-Chol avait été plus entreprenant. Ils auraient aussi pu avoir des rapports physiques hors mariage et finalement se séparer. Ils se connaissaient depuis longtemps et avaient eu de nombreuses occasions de se rencontrer, aussi You-Jin pensa que la deuxième probabilité aurait pu se concrétiser plus aisément. Elle aimait Ki-Chol, mais trouvait qu'il lui manquait quelque chose. Peut-être était-ce la raison pour laquelle elle n'avait pas succombé à la tentation. A l'âge de vingt ans elle s'expliquait son amour pour KiChol comme une combustion incomplète de l'amitié. Tant que la combustion n'est pas complète on ne peut parler d'un amour parfait. Celui-ci exige la perfection de la pureté et la passion au suprême degré. Tant que ces conditions ne sont pas remplies, pensait-elle, l'amour est imparfait. De même un rapport physique entre un homme et une femme qui ne serait pas l'expression d'une combustion parfaite, serait une liaison insignifiante qui s'affaiblirait avec le temps. Entre eux rien ne s'était passé, peut-être était-ce un hasard. Mais pouvait-on vraiment appeler cela un hasard? You-Jin pensait qu'une liaison qui ne se traduit pas par une relation physique entre deux personnes qui s'aiment, dépendait 28

de l'attitude de l'homme. Même aujourd'hui encore, elle estimait Ki-Chol pour sa modération et sa retenue. Elle se demandait si cette absence de rapports sexuels entre eux n'était pas la conséquence de cette retenue. Peut-être aussi était-ce parce que son affection pour elle était imparfaite à cause d'une combustion incomplète. Mais quoi qu'il en soit, You-Jin avait éprouvé un amour plus grand pour Sang-Joun et s'était marié avec lui. Bien sûr, même après le mariage tout ne fut pas parfait. Il y a toujours de quelque manière un manque de combustion. Elle n'a d'ailleurs pas encore trouvé de réponse pour savoir comment elle a fait pour éviter la rupture parfois. La seule explication qu'elle se donne, c' estt qu'elle s'adapte inconsciemment aux différentes situations comme aux lois de la nature. Ainsi plus il fait froid plus on porte des vêtements chauds et plus il fait chaud plus on s'habille légèrement. Ou alors faudrait-il dire qu'il n'y a jamais eu dans leur couple un conflit suffisamment grave pour briser leur union? - Aurais-tu oublié que Tolstoï a écrit « La Résurrection» à l'âge de soixante et onze ans et Dostoïevski «Les frères Karamazov» à l'âge de cinquante-sept ans ? lui dit encore KiChol au téléphone. - Merci de me le rappeler. Mais sois rassuré, je pense sotlvent à ma vie et je ne suis pas la seule. Je n'aime pas que tu penses plus spécialement à moi, même si je suis une amie. C'est une insulte pour moi. Par-dessus tout, You-Jin appéciait chez Ki-Chol le fait qu'elle pouvait lui parler franchement, en toutes circonstances. Mais cette fois Ki-Chol se fâcha un peu. - Je n'ai jamais pensé que tu pouvais parler comme une femme d'un autre âge. Tu me déçois. Bon cette fois, je vais faire comme si je n'avais rien entendu. Je voulais juste te dire qu'il ne fallait pas laisser tes talents enfouis. Traduire des œuvres du XVIIe ou du XVIIIe siècle, c'est très bien, mais pourquoi n'écrirais-tu pas un essai ou un roman ? - C'est très intéressant de traduire des œuvres anciennes. Est-ce que tu peux seulement imaginer que je vis en ce moment au XVIIe siècle? Lire l' œuvre originale procure des sensations que ne peut donner une traduction. Je comprends parfaitement que pour entendre Jésus parler en araméen, Oscar Wilde ait étudié cette langue. Tu peux réaliser que lorsque je traduis une 29

œuvre, j'ai l'impression que je suis témoin de ce qui est raconté. D'ailleurs, je suis persuadée que l'homme, qu'il soit oriental ou occidental, qu'il soit mort depuis des siècles ou vivant, est toujours et partout le même. Tu permets que je te lise un texte que je viens juste de traduire. C'est de Polonius :
Ne livre pas le fond de ton cœur à tout venant. Si tes pensées sont insensées, ne les traduis pas en actes. Ne te lie pas d'amitié avec des gens vulgaires. Tes amis, attache-les avec des anneaux de fer au fond de ton cœur. Comme un poussin, évite de fréquenter ceux qui sont plus forts que toi, sinon, à force de leur serrer la main, c'est ta paume qui va enfler. Ne te bats pas. Mais si cela devait arriver, bats-toijusqu'au bout de sorte que ton adversaire ne te méprise plus jamais. Par-dessus tout, sois sincère avec toi-même, ainsi tu seras pour autrui un homme de confiance....

- Alors qu'en pensez-vous? - Oui, c'est très intéressant de pouvoir vivre dans le passé. - Bien sûr! Ignorer les frontières, faire abstraction du temps, vivre en Angleterre au dix-septième siècle ou même avant, rencontrer le prince Hamlet du Danemark. .. Et quand on veut, mettre le livre de côté, prendre une tasse de thé, travailler à la cuisine, pouvoir parler avec toi au téléphone, tout cela n'est-ce pas mervei11eux? Mais l'esprit de l'homme peut-il vraiment transcender le temps? - C'est très intéressant ce que tu racontes, essaie d'en faire un roman. - Mais tu ne verras donc toujours les choses que sous leur rapport avec ton travail? Comme toujours leur conversation téléphonique se termina par le souhait de se rencontrer prochainement. Mais ce n'était là qu'une formule employée en guise de salutation. En dehors de quelques rares exceptions, comme pour rencontrer le directeur de la maison d'édition où Ki-Chol servait d'intermédiaire, ou pour remettre des manuscrits, ils se voyaient très rarement et n'avaient eu que très peu d'occasions de boire une tasse de thé ensemble.

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Depuis bien longtemps le thennomètre n'était pas remonté. Un matin pourtant il n'indiqua que trois degrés en-dessous de zéro et la neige commença à fondre dans les montagnes. Depuis quelques jours on n'avait plus vu les époux Chang à la source. Le mal d'estomac de madame Chang se serait-il aggravé? Estce parce qu'elle ne voulait pas y monter, que son mari avait aussi renoncé à le faire? Ou bien seraient. ils montés à une heure différente. .. s'interrogea You-Jin qui descendait le sentier en tenant le petit Sok-Kyu par la main. Sang-Joun était parti en province pour son travail et You-Jin se trouvait seule à la maIson. - Samonim ! appela Sok-Kyu débordant de joie. - J'aimerais plutôt t'entendre m'appeler «Sonsaengnim» (tenne de politesse pour désigner un adulte plus âgé que soi et qui peut selon les cas signifier monsieur, madame ou maître) ou « Adjoumoni » fit-elle (terme pour désigner une femme avec laquelle on n'a pas de lien de parenté, nous emploierons le tenne français correspondant: madame). - Sonsaengnim ! corrigea-t-il, l'air méditatif et confus. - Voilà qui est bien! - Madame, avez-vous déjà été au temple protestant? - Non, je n'y suis jamais allée. - Vous devriez y aller une fois, c'est merveilleux! - Qu'est-ce que tu veux dire par-là? - Oui, on y chante, on y danse... - Même sans aller au temple, tu peux chanter. N'as-tu pas chanté « Dans la vallée profonde noyée dans le brouillard... ». Tu chantes bien, essaie encore une fois. - Mais au temple, on chante des chants bien plus beaux! - C'est vrai? Alors chante une fois pour moi. - Vraiment? Vous souhaitez m'entendre? Tout à coup Sok-Kyu s'arrêta au pied d'un pin, se mit au garde-à-vous et chanta en y mettant tout son cœur.
Plus brillant que le jour est le paradis. A vec les yeux de la foi je peux le voir. Une place y est préparée pour le croyant. Notre Seigneur l'a préparée pour nous. Dans quelques jours nous traverserons le Jourdain. Dans quelques jours nous nous rencontrerons au-delà du

Jourdain...
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Quelques passants se rendant à la source s'exclamèrent admiratifs: « Ce gamin a vraiment une belle voix! » Quoique Sok-Kyu n'eût pas prononcé correctement certaines des paroles, comme: «Nous nous rencontrerons au-delà du Jourdain », sa voix était si pure et si alerte. Ses yeux illuminés par les rayons du soleil levant parurent briller d'un éclat particulier quand il prononça: « Nous nous rencontrerons! » Il croyait avec certitude à ce qu'il chantait. Lorsqu'il eut fini, il regarda fièrement You-Jin, mais celle-ci, émue jusqu'aux larmes, détourna vite son visage et saisit la main de l'enfant. Elle eut soudain pitié de Sok-Kyu qui était si pauvre et bien malheureux. Cette simplicité de sa foi qui lui faisait croire aux retrouvailles des morts au-delà du Jourdain, était à la fois belle et tragique. Sa mère lui manquait beaucoup, aussi quand il pouvait tenir la main de You-Jin il en éprouvait une grande joie. Arrivé à l'âge de raison, il devait se rendre compte qu'il était seul sur terre, qu'il n'avait plus ni père ni mère. Cela devait certainement le tourmenter, ce qui explique pourquoi il préférait ce cantique parmi une multitude d'autres. Son grand-père qui descendait la montagne derrière-eux, un bâton à la main, cria tout à coup: - Je t'ai déjà dit de ne pas aller chez ce pasteur. Mais Sok-Kyu se moqua de lui et lui tira la langue. Peut-être n'avait-il pas peur de son grand-père parce qu'il se sentait en sécurité auprès de You-Jin qui lui tenait la main. - Ah, non, cela n'est pas correct. Tu ne dois pas te conduire ainsi avec ton grand-père, gronda-t-elle. - Madame, ne pensez-vous pas que j'ai raison d'être fâché, interrogea le vieux Kang. L'autre jour je suis allé chez le pasteur pour aider aux préparatifs d'un repas de fête. Figurezvous que sa femme a dit: «Il y a trop de pauvres qui fréquentent notre temple, nous n'avons aucun espoir de recevoir un quelconque cadeau, nous ferions mieux de nous installer ailleurs.» Voilà ce qu'elle a dit. Cette église est une organisation de racket. Il n' y a aucune raison de fréquenter ces gens. Je connais l'enseignement de Jésus. N'a-t-il pas dit qu'une prière adressée au ciel du fond de sa chambre vaut mieux qu'une autre déclamée en public. Il paraissait plus essoufflé à cause de son indignation au sujet de ce temple que par l'effort physique accompli pour descendre le sentier en pente. 32

Sok-Kyu ralentit le pas. Il avait l'air de se recroqueviller un peu face à la fureur du vieux Kang. Celui-ci pensait certainement que si Sok-Kyu avait été élevé par ses parents, il ne se conduirait pas de cette manière. You-Jin lui serra la main plus fort et demanda: - Sok-Kyu, crois-tu en Dieu? - Oui, et vous? interrogea-t-il à son tour sans l'ombre d'une hésitation. - Moi, non! Mais je vais croire en Dieu parce que tu crois. En entendant ces paroles, Sok-Kyu laissa éclater sa joie. - C'est chouette! Venez avec moi au temple. Aujourd'hui, oui aujourd'hui à dix heures nous pourrons aller ensemble à l'office. Sa petite main dans celle de You-Jin, Sok-Kyu sauta de joie. - D'accord, lui répondit-elle, allons y, mais prenons d'abord le petit-déjeuner chez moi. Mais Sok-Kyu secoua la tête. - Je vous rejoindrai plus tard. - Pourquoi? Tu n'aimes pas manger chez moi? - Mon grand-père m'a dit de ne pas manger chez les riches. - Chez les riches? Et pourquoi a-t-il dit cela? - Parce que nous sommes pauvres.... Pendant un instant You-Jin ne sut que répondre. - Qu'est-ce qu'un pauvre? demanda-t-elle soudain. - De ne pas avoir de maman, fit-il tout d'un coup. - Moi aussi, je n'ai plus de maman. - Comment? Vous aussi! s'exclama-t-il d'un air incrédule. Pensant que pour Sok-kyu le bonheur et le malheur, la richesse et la pauvreté dépendaient de la présence ou de l'absence de lamère, You-Jin lui dit: - Sok-Kyu, moi aussi j'ai grandi en l'absence de ma mère, tu peux donc aussi grandir et vivre heureux plus tard même sans ta maman. Sok-Kyu regarda You-Jin comme s'il voulait comprendre ce que signifiait ce qu'elle venait de dire. Ils continuèrent à descendre le sentier sans dire un mot de plus. Arrivé à mi-chemin, le Vieux Kang qui marchait devant se retourna soudain et demanda: - Madame, est-ce que vous pouvez voir legingko là-bas? Depuis combien de siècles cet arbre se dresse-t-il ainsi là-bas au sommet de cette montagne, se demanda-t-elle. Sa forme 33

comique rappelait la façade triangulaire d'une grande tente. Vu dans l'obscurité, avec ses branches dénudées, il avait l'aspect d'un squelette. Peut-être que dans le passé il y avait aussi là-bas un puits ou un bassin. L'espace aux alentours était plat et il n'y avait pas d'autre arbre ni aucun rocher. - Comme l'arbre n'a plus de feuilles, il est difficile de dire s'il s'agit ou non d'un gingko, fit remarquer You-Jin. - En ce moment les feuilles mortes sont à terre, mais il est clair qu'il s'agit d'un gingko. Ce n'est pas un arbre ordinaire. S'il venait à pleurer maintenant, il arriverait quelque chose au pays, déclara le vieux Kang. - Comment? You-Jin fut très surprise, car elle n'avait jamais entendu parler ainsi de cet arbre. N'était-ce pas étrange? - Je pense que c'est une superstition. Comment un arbre peut-il pleurer? C'est le bruit du vent qui souffle dans les branches. - Non, au contraire. D'ailleurs ce qui est curieux c'est que cet arbre pleure alors qu'il n'y a ni vent, ni pluie. - Cela se passe en plein jour? - Non, la nuit! - Mais comment peut-on en pleine nuit entendre un bruit qui se produit là haut dans la montagne? - Les villageois au bas de la montagne prétendaient l'entendre. - Les gens du villages du bas? Allons donc! Pensez-vous qu'il y avait déjà des maisons par-ici il y a vingt ans ? Non, il n'y avait que des champs et des rizières, et là-bas sur la montagne il y avait beaucoup de tombes. Au pied de la montagne les chaumières ont été remplacées par des maisons modernes. You-Jin qui s'était installée dans ce quartier il y a deux ans à peine, parce que l'air y était plus pur, ne pouvait en effet rien connaître de l'apparence que présentait ce quartier autrefois. Il lui fut facile pourtant de constater la différence de niveau de vie entre les gens de son quartier et ceux des villages. La colline formait comme une ligne de séparation, d'un côté les pauvres, de l'autre les gens plus aisés. - Ce que je vous disais à propos de l'arbre qui pleure, vous ne pouvez pas le rejeter comme une simple superstition. Depuis fort longtemps on raconte cette histoire. Autrefois mon père 34

travaillait comme garde forestier de ce village, et il me disait avoir entendu les arbres pleurer et que peu de temps après notre pays avait été annexé par les Japonais. Oui, notre pays a été soumis au Japon. Moi aussi, je ne voulais pas croire cette histoire, mais je dus me rendre à l'évidence quand j'entendis moi-même ces pleurs au printemps de l'année 1945, quelques mois avant la libération de notre pays. Le témoignage du vieux Kang excita la curiosité de You-Jin qui voulut en savoir plus: - Quel genre de bruit est-ce? - Une nuit je fus tiré de mon sommeil par un bruit bizarre. Je crus entendre une plainte comme «Aïgou ». Mais quoi qu'il en soit, il me sembla que ce bruit était le fait de plusieurs personnes qui gémissaient à l'unisson. Oui, c'était ça ! Je tremblai de peur. Les oreilles dressées, je réveillai ma femme. Elle m'affirma ne rien entendre. J'avais pourtant bien entendu à trois reprises cette plainte et tout d'un coup, plus rien. Juste au moment où ma femme a tendu l'oreille, tout s'est arrêté. - Vous ne croyez pas que ce pût être le vent? - Le vent? que voulez-vous dire, alors que pas une feuille ne bougeait sur les arbres ce jour-là. - Mais comment pouvez-vous affirmer que ces gémissements provenaient de ce gingko, alors qu'il y avait tant d'arbres tout autour? - Mon grand-père l'a dit à mon père, et quand mon père l'a entendu pour la première fois, il s'était levé pour aller en pleine nuit dans la montagne avec plusieurs villageois qui eux aussi avaient entendu ces gémissements. Au fur et à mesure qu'ils se rapprochaient du gingko, ces plaintes devenaient plus nettes. La lune brillait dans le ciel, pas une branche du gingko ne bougeait et pourtant ils furent persuadés que ces pleurs émanaient de cet arbre. Perplexe, et se demandant comment il pouvait raconter une histoire si triste, You-Jin insista: - Et combien de temps cela a-t-il duré? - L'espace d'un souffle. - Et d'autres personnes ont-elles entendu ces pleurs? - Vraiment! Madame, vous semblez ne pas me croire. Il faut l'avoir entendu pour y croire. Mais en ces temps modernes, qui croirait une chose pareille? - Alors vous ne l'avez entendu qu'une seule fois? 35