Le chevalier, l
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Le chevalier, l'évêque et la putain

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Description

Au début du XIIème siècle, au cœur de l’Espagne, l’auteur montre les tribulations d’un chevalier occitan, aussi pauvre que dénué de scrupules, venu tenter sa chance à l’occasion de la guerre contre les Maures. Il parviendra à ses fins, mais pas de la façon qu’il imaginait !


Philippe Collas nous offre une image peu conventionnelle du Moyen Age à travers des personnages fortement campés. Guy Passerot, mystique et manipulateur, le mercenaire catalano-aragonais Ramon Guttierez, vénal et cynique, l’oficier maure Djamel El Hafsun, calculateur et pervers, la prostituée juive Deborah, mystérieuse et terriblement provocante.


Le lecteur évolue dans un tableau saisissant et âpre de l’époque, découvre un univers de machinations et de pièges, jusqu’au dénouement inéluctable et surprenant d’une histoire qui ne l’est pas moins.



Reconquista contre Djihad : en décrivant les conflits interreligieux et leurs motivations inavouées, Philippe Collas signe un roman très actuel sur l’ambition et la vengeance.

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Publié par
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EAN13 9791034812158
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0060€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

LE CHEVALIER ARRIVISTE
 
Tome I
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Philippe Collas
 
 
LE CHEVALIER ARRIVISTE
 
Tome I
 
Le chevalier, l’évêque et la putain

 
 
Couverture : Maïka
 
 
Publié dans la Collection Electrons-libres
 
 

 
 
© Evidence Editions  2019

 
Mot de l’éditeur
 
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Pourquoi le chevalier Pons de Peralda, dans le grand désordre de la croisade espagnole de 1108, devint l’amant d’une prostituée juive et finit mercenaire au service de l’émir Ali ibn Yousouf et comment le wali Djamel ibn SaÏd El Hafsun, fils d’une esclave chrétienne, gagna le surnom d’Al Mansour, « Le Victorieux ».
 
 
 
 
 
 
 
Notes historiques
 
 
 
L’an 1108 de l’ère catholique romaine, c’est aussi 501 de l’Hégire, ou 1122 de l’ère espagnole. On ne s’accorde décidément pas sur le temps ni sur les tracés des pays.
 
À cette époque, la frontière est imprécise, on sait que « telle ville, tel château est musulman, que tel autre est chrétien » (Vincent Lagardère, Le Djihad andalou ), elle est aussi floue dans les esprits. Les Maures espagnols regardent avec inquiétude l’invasion des combattants almoravides d’Afrique ; ceux-ci s’imposent par la force à Grenade comme à Saragosse en 1110. Pareillement, les Castillans considèrent souvent les croisés comme des barbares grossiers qui méprisent leur pays. Il n’est donc pas étonnant de voir des musulmans prêter main-forte aux chrétiens, ou comme l’émir détrôné de Saragosse implorer le secours du roi d’Aragon Alphonse le Batailleur.
L’inverse se produit également. Les religions cohabitent assez bien, chaque communauté dispose de ses lois, et parfois de ses privilèges de justice, selon un système qui fait penser à celui de l’Édit de Nantes. La communauté juive d’Espagne représente quelque 300   000 personnes sur environ 6 millions d’habitants, 22 % de la taille levée en Castille est payée par les juifs ; ceux-ci sont présents dans l’administration, qui a souvent conservé l’organisation musulmane, l’armée, les professions médicales, mais aussi dans l’agriculture, puisqu’ils replantent la vigne dans les territoires reconquis.
 
Les controverses et les débats sont parfois animés, la discussion théologique entre l’évêque Guy Passerot et le rabbin Yariv n’est que la reproduction partielle de la correspondance de l’apostat Bodo et de l’archevêque de Cordoue (in Historia de los Heterodoxos de Espana ). Cette argumentation a été souvent réutilisée, comme dans la controverse de Tarragone citée dans L’Histoire de l’Antisémitisme de Léon Poliakov, ou par André Schwarzbart dans Le Dernier des Justes . À Medina del Tago, l’évêque est normand. Il est courant à l’époque de voir des évêques étrangers, dont certains étaient des moines à l’origine comme Bernard de Sédirac, premier archevêque de Tolède à la reconquête, ou Jérôme de Périgueux, évêque de Zamora. Ces bénédictins sont très souvent originaires d’Occitanie.
 
Les méthodes militaires sont en complète évolution, la chevalerie commence à prédominer, mais le choc n’est devenu le moyen de cette suprématie que depuis peu ; quarante ans plus tôt, à Hastings, les chevaliers normands lancent des javelots et emploient leurs lances comme des armes de jet. Le combat à pied jouera un rôle capital encore longtemps. Le chevalier de Peralda manie un branc, c’est un type d’épée, large et au bout arrondi, qui commence à passer de mode, puisque l’épée à bout pointu a fait son apparition. Mais Pons est un chevalier pauvre et il s’équipe comme il peut.
 
Face à cette chevalerie couverte de maille de fer, seule armure de l’époque, les musulmans se protègent de la même façon et les Almoravides ou Murabitun déploient une infanterie disciplinée d’esclaves noirs. Les austères guerriers du désert paraissent au sommet de leur puissance, mais déjà celle-ci est minée par les conflits intérieurs : Ali ben Yusuf n’a que 23 ans à la mort de son père et ses soutiens sont surtout familiaux. Le réseau qu’avait mis en place Yusuf ibn Tawchfin va vite s’étioler, d’autant plus que déjà leur puissance est contestée par le début de la rébellion almohade. Fayçal, l’homme du désert, fait ainsi prêter la bahia’t al djumur, serment de fidélité (le texte, cité par Lévi-Provençal, est en fait celui de la bahia’t al hamma du califat omeyyade), aux guerriers maures espagnols, qui le font avec réticence, pour obtenir une promesse de fidélité. Il ne tardera pas à être absorbé par le pays. La société espagnole, juive chrétienne et musulmane, vivait sur des équilibres subtils. Ce monde est bien loin.
 
 
 
 
Personnages
 
 
 
Du côté des Murabitun
Ali Ibn Yusuf  : fils de Yusuf Ibn Tachfin et d’une esclave chrétienne, il est le deuxième sultan almoravide. Devenu à 23 ans le successeur de son père, il est profondément hispanisé. On l’appelle aussi le commandeur des croyants, amir al muslimin , ou le Miramolin.
 
Djamel Ibn Saïd El Hafsun  : officier musulman, chef de la cavalerie du gouverneur de Murcie. Fils d’une esclave chrétienne, il est à la recherche du mercenaire Guttierez, et poursuivra le chef berbère Fayçal ibn Mohammed el Lamtuni de ses assiduités.
 
Fayçal Ibn Mohammed El Lamtuni  : originaire des tribus lamtunas, principaux soutiens d’Ali Ibn Yusuf, c’est un officier murabitun. Il sera l’objet de la convoitise de Djamel El Hafsun.
 
Frères Gianelli (Les)  : charpentiers et ingénieurs italiens (génois). Ils se loueront aux Murabitun pour fabriquer et assembler les machines de guerre dont ils auront besoin lors du siège de Medina.
 
Ibrahim Ibn Aisha  : d’origine berbère, il est nommé gouverneur de Murcie par son père, Yusuf Ibn Tachfin (décédé en 1106). Il permettra l’établissement de l’autorité de son frère Ali en Andalousie (Al-Andalus ).
 
Mohammed Ibn Ali El Khisal  : grand orateur et intellectuel andalou qui apparaît au début du livre. Il préconise la guerre sainte contre les chrétiens, et sera écouté par Ali Ibn Yusuf.
 
Mokhtar  : faqui , homme religieux, qui a été désigné par Ali Ibn Yusuf pour accompagner Djamel El Hafsun.
 
Moshe Ben Aich : secrétaire particulier et calligraphe de Djamel El Hafsun. Cousin des Bar-Zohar de Medina del Tago. Exécuté pour trahison et espionnage.
 
Du côté des Castillans  :
Alvaro Fanez  : le comte Alvaro Fanez, cité au début du livre, commande les armées du roi Alphonse VI de Castille. Il défendit victorieusement Tolède lors du siège de 1095, mais fut tué en 1108 lors de la bataille d’Uclès.
 
Bernardo Aguirre  : prévôt (chef de la police, pour les chrétiens).
 
Deborah  : riche prostituée juive de Medina del Tago, devenue la maîtresse du chevalier Pons de Peralda. Sœur du rabbin Yariv.
 
Ernesto Sanchez  : notable de Medina del Tago, bourgeois et propriétaire terrien. A acquis le titre de « chevalier ordinaire » en promettant le service armé au roi. Victime d’un duel avec Pierre de Scettigny.
 
Guy Passerot  : Normand, ancien moine de Sahagun, il devient évêque et gouverneur de la ville de Medina del Tago. Illuminé et ascétique.
 
Geoffrey de Velbec  : chevalier normand, croisé, il est retrouvé mystérieusement assassiné. Les conditions de son meurtre vont intriguer Pons de Peralda.
 
Illan Ibn Guzman  : chambellan du palais de l’évêque.
 
Ordono de Fanez  : cousin éloigné du comte Alvaro. Ancien garde personnel de l’évêque Guy Passerot, gratifié d’une seigneurie en récompense de ses services. Suspecté par Guttierez de s’être converti à l’islam.
 
Paul de Velbec  : Frère de Geoffrey.
 
Pierre de Scettigny  : fils légitimé de Guillaume Charpentier, vicomte de Melun. D’où son surnom de « Bâtard de Melun ». Riche seigneur, il veut exercer le pouvoir à Medina. A une aversion pour Pons de Peralda, le mercenaire Ramon Guttierez et la population du pays.
 
Pons de Peralda  : chevalier franc, sans fortune ni grands scrupules, venu tenter sa chance en Castille à l’occasion de la croisade. Il y deviendra l’amant de la prostituée juive Deborah.
 
Thomas Patel, Armand Fumarel  : chevaliers croisés normands.
 
Ramon Guttierez  : mercenaire aragonais, d’origine catalane. Il a servi tous les camps, sous tous les cieux d’Europe.
 
Perez Bar-Zohar  : prince des marchands de la communauté juive. Important notable de Medina. Client régulier de la prostituée Deborah.
 
Moshe Bar-Zohar  : frère du précédent, alguazil (chef de la police, pour les juifs et les musulmans) de la ville de Medina.
 
Salinas (maréchal de)  : officier du roi Alphonse, commandant la garnison de Medina. Il fut l’ami proche de l’évêque Guy Passerot. Mort lors de la bataille d’Uclès le 31 mai 1108.
 
Yariv  : rabbin de Medina del Tago. S’avérera être le frère de la prostituée Deborah.
 
 
 
 
PRÉAMBULE
 
 
 
Cette seconde année du règne d’Ali Ibn Yusuf – loué soit son nom ! – vit une suite de grandes victoires des musulmans. Après le triomphe qu’Allah, le Saint et le Miséricordieux, nous accorda près d’Uclès, les grands capitaines de l’Amir al Muslimin Ali et de son frère Tamim, dont Djamel Ibn Saïd Al Hafsun Al Mansour – loués soient son nom et sa mémoire ! – ont fait tomber maintes places dans les mains des croyants. Les inimaginables péchés des Roums et des Franj eurent leur châtiment. Les murs de Cuenca, Castellon de Henares et Medina ne surent les protéger ; sur les tours de ces villes flotta à nouveau l’étendard saint du Prophète – paix et bénédiction soient sur lui !
 
Abdallah Ibn Ali Ibn Muhammad, Kitab Al Hafsun al Andalus
 
En cette année 1122 de Notre Seigneur Jésus-Christ (1108 de l’ère catholique romaine), le royaume de Castille connut de très sombres journées qui virent périr pour la gloire du Très Haut de nombreux chevaliers et ricombres. Dieu nous éprouva durement, il voulut nous faire connaître sa colère. De tous les destins funestes qu’eurent les serviteurs de Dieu et leurs cités se distingue celui de la ville qu’on appelait Medina del Tago. L’impiété y fit des ravages qu’avec horreur on évoque aujourd’hui. Beaucoup d’âmes s’y sont perdues, qui brûlent à jamais dans les feux de l’enfer, quelques-unes se rachetèrent, que la paix soit désormais sur elles.
 
Pedro de Cantora, El tiempo de la cuidad de Toledo, y del reino de Alonso.
 
Monts de Tolède, 5 mars 2005, dans l’après-midi
Les sabots des cavaliers maures ont depuis longtemps cessé de résonner sur les cailloux de la vallée du Tage, cette vieille frontière qui coupe l’Espagne d’un coup de couteau si vif. Au pied des monts de Tolède, le matin à lumière rasante, l’œil exercé peut déceler, entre les oliviers ou les sillons des cultures, des restes de murs, des pierres de soubassement, les dépressions longues de fondations bien oubliées. La mémoire de la terre est sans égale. Quand les hommes oublient, elle se souvient pour eux.
 
Je rêve à tout ça. L’endroit est fouillé depuis quelques années déjà. De larges secteurs sont délimités par des rubans rouges. Quelques visiteurs arpentent les lieux. Je dois être le seul Français, le guide fait quelques efforts pour moi. Un homme emmitouflé appuyé sur une canne m’a remarqué, peut-être parce je prête une attention visible aux appareillages des vieilles pierres et un intérêt secondaire aux propos du guide.
¿Quiere Usted conocer mas cosas sobre este lugar?
Bien évidemment, je ne suis pas venu sur le site de cette cité rasée, redécouverte par hasard, pour ne pas en savoir plus en partant qu’au moment de mon arrivée. J’acquiesce. L’homme âgé me désigne ce qui tient lieu de cantine, et nous nous retrouvons face à face, une espèce de café tiède devant nous.
 
Al fin del año 1107, en el palacio del Amir Ali, en Marrakech…
 
 
 
 
Debout, dans ses vêtements de lin brodé à larges manches, Mohammed Ibn Abi El Khisal parle depuis plus d’une heure. Assis par terre autour de lui les chefs des tribus lamtunas et masmudas ont du mal à réprimer des signes d’impatience. Seul, dans cette grande pièce, assis sur son siège incrusté d’ivoire, la joue posée sur la main droite, un homme jeune aux vêtements aussi précieux que l’orateur semble boire ses paroles.
« Ainsi donc, conclut-il, nous ne pouvons plus attendre ! La guerre sainte nous appelle ! Les Roums de Castille faiblissent ! Nous sommes venus vous en supplier – il désigne le groupe qui l’entoure – rassemblez le djund et marchez sur Tolède ! »
Un grommellement sourd fait suite à cette ultime parole. Dans la grande salle du trône du palais de Marrakech, les guerriers du Sahara s’étirent, se balancent d’une fesse sur l’autre, plus ou moins bien assis sur les carrelages précieux. Certains regardent ostensiblement dehors, l’ombre va bientôt atteindre la longueur prescrite par la sunna d’Allah, et ils font signe aux autres de se lever pour la prière. Un mouvement de la main du jeune homme les arrête, et ils se rasseyent, l’air mécontent.
 
Un homme reste debout. C’est Ibn Aisha, le gouverneur de Murcie.
« Seigneur Ali ! Jamais notre père, que sa mémoire soit éternelle, dit-il en levant les paumes vers le ciel, jamais notre père n’aurait hésité. Il a remporté de grandes victoires, mais n’oubliez pas qu’il a fallu l’an passé faire preuve de fermeté pour vous faire reconnaître par les villes d’Al-Andalus comme son successeur. Nous avons donné de rudes coups aux infidèles, mais Tolède nous a échappé. Si nous reprenons Uclès et Medina del Tago, nous pourrons l’assiéger à nouveau, et elle tombera des mains de son vieux roi. »
Un homme âgé, tout de blanc vêtu, s’est levé à son tour en levant faiblement la main.
« Parle, Faqui Mokhtar ! lui enjoint depuis son trône d’ivoire l’émir Ali ibn Yusuf.
— Noble seigneur ! Nobles chefs ! Nous sommes dans le pays de la paix, le pays de l’islam, depuis le pays des Noirs jusqu’au fleuve Tage, mais Al-Andalus peut devenir à cause des Roums incroyants le pays de la guerre. Il nous faut repousser la frontière du pays des mécréants. Nous reprendrons nos mosquées et nous les purifierons.
— Nous préférerons toujours être des chameliers dans le Maghreb que des porchers en Castille ! »
Toutes les têtes se sont tournées, les visages marqués souvent par l’étonnement, pour regarder celui qui a osé intervenir ainsi. L’homme est grand, beaucoup plus que la plupart d’entre eux. Ses habits luxueux et son accent prouvent son origine andalouse. Il se tient à côté de Mohammed ibn Abi el Khisal, qui lui pose sa main sur le bras en signe d’approbation.
 
Le jeune commandeur des croyants s’est relevé de son trône de bois précieux et d’ivoire.
« Quelle belle détermination ! Cet homme a bien parlé. Nous rassemblerons l’armée et les milices ! Qu’on appelle les volontaires à la guerre sainte ! Faqui Mokhtar, je te charge d’accompagner ce guerrier, jusqu’à la victoire ! Comment t’appelles-tu ?
— Seigneur, je m’appelle Djamel El Hafsun, répond l’homme en baissant humblement la tête.
— Je m’en souviendrai. Que tes actes soient à la mesure de tes paroles et ta fortune sera faite, le faqui Mokhtar t’y encouragera. »
Ali ibn Yusuf regarde lui aussi ostensiblement de combien l’ombre s’est allongée, et d’un signe discret invite le faqui Mokhtar à lancer l’appel à la prière. Celui-ci place ses mains de chaque côté de sa tête, et commence à témoigner de la grandeur, puis de l’unicité de Dieu dont Mohammed est le messager, appelant à la prière, au salut et à la félicité les chefs de tribus présents.
 
En se relevant après la deuxième prosternation, Djamel El Hafsun remarque devant lui un homme fluet, frêle, dont la vue le trouble et, ainsi, il passe le temps de la troisième prosternation à considérer les formes de son voisin plutôt qu’à se consacrer à la purification de sa propre âme.
« Viendrez-vous en Espagne ? demande-t-il sans préliminaires.
— Oui, très certainement… » répond l’autre sans hésitation.
Quel bonheur ! pense El Hafsun, qui se présente aussitôt :
« Je suis Djamel ibn Saïd El Hafsun, émir de la cavalerie du gouverneur de Murcie.
— Et moi, Fayçal ibn Muhammad Al Lamtuni.
— Nous nous reverrons certainement, alors.
— Je l’espère ! »
Et moi donc ! pense le Maure espagnol. Tu es naïf, tout comme je les aime…
 
À mille lieues de là, agenouillé dans une posture de profond recueillement, le chevalier Pons de Peralda écoute d’une oreille distraite les paroles du chapelain. Le seigneur des Gaves et sa famille occupent tout le devant de l’oratoire. Il fait semblant d’écouter le prêtre, mais son attention est entièrement accaparée par Isabelle, deuxième fille de son suzerain. Celle-ci doit sentir qu’il la regarde, car elle rougit légèrement. Pons de Peralda se maudit, et se dit qu’elle a vraiment le nez trop long et la peau trop brune. Cela fait une semaine déjà qu’elle ne le regarde plus, détourne la tête quand elle le voit, reste à distance. Il imaginait pourtant que sa cause était gagnée : elle s’était laissée prendre la taille et embrasser dans le cou au détour d’un chemin de bois. Isabelle a dix-sept ans, largement l’âge de cesser d’être fille ; elle est un peu disgracieuse et devrait être flattée d’avoir un courtisan, même s’il n’est qu’un chevalier pauvre.
 
Pons s’est vu un instant gendre de son seigneur, mais la fille maintenant l’ignore. Il perd son temps, et s’en rend compte. Qu’elle reste donc pucelle ou rentre dans les ordres ! Quant à lui, cela fait déjà huit ans qu’il a été armé chevalier, et il n’a encore rien fait ! Lui non plus n’a plus toute sa vie devant lui. Les quatre autres chevaliers qui servent le seigneur des Gaves ont tous passé l’âge de trente ans et oublié leurs ambitions d’écuyer, si tant est qu’ils en aient eu.
 
Le chevalier détourne un instant la tête vers le fond de la chapelle, là où s’entassent les paysans, à huit pas de leurs seigneurs et quatre pas des hommes d’armes. Ce qu’on appelle la distance respectueuse. À droite, derrière le pilier, il entrevoit un visage fin, hâlé par le soleil. La fille relève les yeux, cherche son regard. Cette fois, c’est Pons qui évite et rougit. Celle-là non plus n’est pas pour lui, cependant, il est sûr qu’elle l’aime. Cette fille de paysans un peu enrichis peut-elle réellement espérer être aimée par un chevalier ? C’est pourtant lui qui a fait d’elle une femme. Tout cela lui donne une raison supplémentaire de partir : dans quelque temps, son ventre s’arrondira, et il lui faudra bien reconnaître ce qui en sortira. La famille de cette fille est trop généreuse avec le chapelain, celui-ci ne pourra faire autrement que d’appuyer sa revendication. Il la regarde encore une fois à la dérobée, celle-ci prend cela pour une déclaration et rabaisse plus humblement la tête en murmurant des paroles de remerciement.
 
Pons de Peralda la trouve quand même jolie, malgré son coup de soleil. Il se dit qu’elle n’est pas sotte. Elle comprendra donc ! se rassure-t-il. Et les yeux rivés sur le sol de terre battue et de chaux mélangées, il ne perd plus rien du discours du prêtre.
 
« Ainsi le pape Pascal, notre Très Saint-Père et bien-aimé pasteur, qui a relevé la noblesse d’Espagne de son vœu pieu d’aller défendre les lieux saints, en appelle à celle de France et de toutes les nations chrétiennes. Notre vicomte, Centulle, est déjà parti en Aragon. Que les chrétiens qui se sentent appelés prennent la croix, et gagnent en libérant nos frères opprimés par les Maures l’indulgence plénière pour leurs péchés passés et à venir ! »
Alors, Centulle de Bigorre est en Aragon , réfléchit Pons de Peralda. Si j’y vais, je resterai sous son commandement. Il regarde une nouvelle fois la fille qui, par conséquent, s’incline encore davantage en direction de l’autel au vu de ce qu’elle interprète comme un nouvel aveu. Pas question qu’elle me retrouve avant longtemps. Jérusalem est bien trop loin pour moi, c’est la Castille qui est la plus menacée, et c’est elle qui paiera le mieux. Je partirai donc pour Burgos.
 
Il regarde le sol de béton de terre et, joignant les mains, se dit qu’il écoute la messe en ces lieux pour la dernière fois de sa vie.
 
 
 
 
L A B ARRIÈRE DE M EDINA
 
 
 
De la pointe arrondie de sa longue et large épée, Pons de Peralda entame la terre tendre, encore adoucie par l’eau de l’hiver, écartant les cailloux du bord du chemin. Dès que l’entaille le permet, il enfonce la pointe aiguë de son écu, le forçant jusqu’au sablon pour l’imprimer et le ficher dans le sol. Autour de lui, les autres chevaliers ont fait de même, ils plantent leur bouclier à côté du sien en une ligne serrée, formant un rempart improvisé d’écailles géantes. Les Normands se distinguent des autres, fidèles à leur vieille méthode, ils préfèrent planter le pieu qu’ils transportent au pied de leur selle et y fixer leur écu par ses courroies.
 
Pons de Peralda s’agenouille derrière cet abri et dresse sa lance, la cale sous son bras, appuie l’extrémité de la hampe sur le sol, constituant avec les autres une double ligne, un hérisson de pointes d’acier qui dépassent d’une toise et demie.
 
À dix pas devant, la poutre de la barrière a fermé la route, pivotant sur ses tourillons de bois. Elle est lourdement retombée de la verticale, à peine freinée par le contrepoids fixé à l’autre extrémité. Elle a craqué, a rebondi sur son berceau, avant de s’immobiliser dans une vibration grave.
 
Le chevalier a posé au sol son lourd et large branc, son voisin Pierre de Scettigny son fléau. Peralda n’aime pas cette arme, il en a même peur. Elle est aussi dangereuse pour celui qui l’emploie que pour l’ennemi. Des chevaliers qui la manipulaient ont eu le visage ou l’épaule écrasés par le retour. Peralda pense qu’il faut être allemand ou suisse pour oser employer un engin de mort pareil. Ou bien s’appeler Pierre de Scettigny.
 
À trois pas derrière eux, les coutiliers ont mis eux aussi le genou à terre, sur deux rangs, tapis comme des chiens prêts à bondir et mordre. Ils ont à la main un couteau à large lame. Leur cuirasse de cuir a des relents de peau rance. À leur broigne manquent quelques pièces de fer, la tête sous une cervelière en cuir qui les couvre mal, ils attendent le moment d’intervenir après le premier choc qu’auront essuyé les chevaliers. Derrière eux, les chariots finissent d’entrer dans Medina. Pons de Peralda tourne un instant la tête, voit leur gros cul danser sur les pierres de la route au pas nonchalant des bœufs.
 
Qu’ils se dépêchent donc, ces gros eunuques ! peste le chevalier entre ses dents.
 
Enfin, c’est fait. La vaste porte, au linteau en fer à cheval, se referme lentement sur le rideau blanc de la toile qui clôt l’arrière de l’ultime véhicule. À deux cents toises devant, les cavaliers maures vont et viennent sur leurs chevaux nerveux. Ils sont comme un étang sous le vent, une mare qui a reçu un gros caillou et s’anime d’un mouvement concentrique de vaguelettes. Cette masse avance et reflue, dans une indécision irritante.
 
Ils suivent le convoi depuis un long moment. D’abord deux, puis une dizaine, enfin près de cinquante en vue de Medina del Tago. Maintenant qu’ils l’ont laissé échapper, ils restent sans but. Un nouveau frémissement parcourt cette cohue, qui reprend ordre et rang quand apparaît, descendant une des collines qui dominent Medina, un cavalier étincelant sur son cheval gris, entouré d’une dizaine d’autres, qui le serrent, le devancent, puis l’attendent et le suivent.
« Djamel El Hafsun ! » s’exclame Pons de Peralda.
Les chevaliers reconnaissent le célèbre seigneur maure. Son haubert tressé de fils d’or, brillant toujours au soleil, n’est jamais protégé par la moindre cotte de lin.
Un jour, il cuira sous sa cotte de mailles, en plein midi, se prend à penser Peralda. À cette idée, le chevalier sourit et oublie un instant la chaleur qui nappe tout et arrache des larmes salées à son front ceint d’acier.
 
Derrière lui, d’entre les coutiliers, le capitaine aragonais Ramon Guttierez s’est relevé. Il a posément rentré son épée au fourreau dans un bruit discret de glissement de la lame et de claquement du quillon. Il s’est tourné vers les créneaux qui s’étaient peuplés.
« Ne faites rien sans mon ordre ! Vous m’entendez ? Rien ! »
Puis, il s’adresse à deux coutiliers, qui avaient cru pouvoir se redresser :
« À vos places ! Je ne vous ai pas dit de vous relever ! »
Il se balance maintenant de sa jambe folle sur l’autre, puis s’immobilise. Il enlève son gant de cuir et de maille de fer et va puiser tranquillement dans un sac qu’il porte toujours à sa ceinture une poignée de pistaches qu’il décortique du bout de ses dents ébréchées, crachant les débris, dégustant les amandes, sans inquiétude manifeste vis-à-vis de ce qui peut se produire. Le voir faire ainsi rassurerait le chevalier de Peralda, mais il ne peut s’empêcher de ressentir une appréhension devant le calme et la discipline revenue des Maures.
 
Les grands chevaux, attachés par les chevaliers à la va-vite au fond de la barbacane en rondins bâtie comme une première ligne avant les murailles, s’énervent, piaffent, et même ruent. Et ça y est ! C’est une vague qui roule, une marée qui monte, un flot qui s’élance comme pour noyer la barbacane et ses défenseurs. Pons se demande si les cavaliers mahométiques vont sauter la barrière. En fait, non. Arrivés à celle-ci, ils frappent la poutre du bois de leurs lances ou du plat de leurs épées et c’est un martèlement qui ressemble à une rafale dans un arbre très touffu, assourdissante de craquements. Puis les mahoméris tournent bride, le haut de leurs cimiers formant comme une écume sur le reflux, pour revenir vers El Hafsun et sa garde, qui les attendent pour repartir vers les collines au petit trot.
 
Guttierez n’a pas arrêté un seul instant de croquer ses pistaches, spectateur impassible, on peut même dire distrait, de cette démonstration. Les chevaliers se relèvent, assouplissent leurs épaules, ramassent leurs armes. Guttierez sourit, le fait d’avoir évité la bataille paraît le contenter.
« Vont-ils revenir ? s’interroge Peralda à voix haute.
— Pas aujourd’hui ! »
En disant cela, Guttierez semble sûr de lui. Il les connaît bien, beaucoup trop selon l’opinion de beaucoup.
« À cheval, poursuivons-les ! ordonne Pierre de Scettigny, désireux de prendre la direction des opérations.
—  Pas question ! C’est moi qui commande cette porte et personne ne sortira ! »
Ramon Guttierez est cassant. Face à tous ces nobliaux étrangers, il doit souvent rappeler ses fonctions et modérer leur impulsivité.
 
Cela ne plaît guère, mais personne n’oserait contredire le mercenaire aragonais, même pas Pierre de Scettigny, qui préfère remballer son mécontentement rageur dans une moue enfantine. Cette vexation lui donne un motif supplémentaire d’en vouloir à Guttierez. Tous savent ici qu’il ne manquera pas la moindre occasion, quand elle se présentera, de régler ses arriérés de comptes. Mais, en ce jour, il n’est pas le plus fort. Dans son énervement, Guttierez en a lâché sa poignée de pistaches, c’est dire combien il doit être hors de lui. Il est rare de le voir ainsi.
« Changement de garde, tout le monde au quartier ! » commande-t-il.
 
Les coutiliers rentrent en file, les Milites Christi détachent leurs montures et repassent la porte en les tenant par la longe. Pons de Peralda regarde encore un instant la colonne maure qui finit de disparaître dans le sillon entre les collines. La barrière vient de se relever. Une simple poutre qui s’abaisse et remonte, placée en travers d’une route, a suffi pour arrêter la charge des soldats d’El Hafsun. Pons de Peralda pensait qu’ils seraient descendus de leurs montures pour tenter de s’emparer de la fortification.
 
Mais cela aurait été une escarmouche inutile. Ils ont préféré conserver leurs forces pour une autre occasion. Cette barrière est quand même un point faible. La barbacane, construite il y a quelques mois en avant de la porte, forme une première ligne efficace qui empêche l’adversaire de s’approcher de l’enceinte. Mais cette entrée trop légère compromet tout, puisqu’elle nécessite pour la défendre une ligne d’hommes sacrifiés.
« Tu penses bien fort, Peralda ! »
Guttierez devine ce qui lui trotte dans la tête. Nul doute que ce professionnel de la guerre a depuis longtemps eu la même réflexion.
« J’ai déjà demandé à l’évêque de faire construire une véritable porte, à battants, percée d’archères, comme le reste de la palissade. »
Il mime, désigne avec ses mains et ses bras tout ce qu’il explique.
« Mais cela n’a pas été fait ! »
Fataliste, Guttierez lève et abaisse les bras.
« Et sais-tu pourquoi ? questionne-t-il de ce ton docte dont il use à chaque fois qu’il révèle quelque chose. Nous n’avons pas de bois ! Pas de bois d’œuvre dans ce pays de misère pour ce travail-là ! Nous ne sommes pas en Navarre ! Et personne ne veut risquer sa vie pour aller en chercher ! À se demander pourquoi le roi Alphonse a voulu reprendre aux mahoméris ce pays ruiné ! Mais aussi… »
Il s’exprime maintenant sur un ton de confidence.
« Pas question non plus de démolir quelques maisons pour récupérer les matériaux. Surtout, ne pas déplaire aux bourgeois et aux notables ! »
Il racle du bout du pied un caillou et l’envoie sonner contre la palissade.
« Fais la guerre. Mais, surtout, ne dérange personne dans cette ville ! Enfin, avec le contenu du convoi qui vient de rentrer, nous allons pouvoir faire quelque chose. »
 
Ils reviennent tous les deux vers la large porte, souvenir fortifié de la présence mahométique. Le haut de l’ouverture forme les deux tiers d’un cercle ouvert vers le bas. Elle est d’une ligne fluide et légère, comme les appréciaient les émirs qui, moins de trente ans auparavant, passèrent sous cette voûte pour aller se réfugier à Séville.
 
Pons de Peralda lève les yeux vers les frères David et Nathan Ben Siméon, qui se sont assis à cheval sur le rempart, adossés au créneau taillé en dent de chien, laissant pendre leurs jambes et leur arbalète débandée vers le sol. Cela a été une grande surprise pour Pons, à son arrivée en Castille quelques mois auparavant, que d’y rencontrer des soldats juifs.
Nathan s’adresse à Guttierez.
« On aurait pu transpercer quelques Maures sur la barrière !
— Oui, mais je n’en ai pas donné l’ordre !
— Eh non !
— Qui commande la porte ?
— Vous, capitaine !
— Bien, je vois que nous nous comprenons. »
Puis, s’adressant à Peralda, il ajoute :
« Allons voir les chariots. »
Cinq ou six routiers les croisent, venant prendre leur poste à la barbacane. Le convoi s’est rangé sur la place du souk. Vingt charrettes lourdes, aux essieux raides, sont arrêtées en cercle. Les bouviers plaisantent.
« On a gagné la course contre les Maures !
— Selle tes bœufs et vends-les comme destriers ! »
Guttierez inspecte les véhicules. Il énumère :
« Madriers, palis, solives, ça va. »
Puis s’adressant à Peralda :
« N’as-tu pas eu assez chaud ? Le service est fini pour aujourd’hui. »
Et sans plus s’occuper du chevalier, il repart faire l’inventaire de ce charroi énorme qu’il commence seulement à inspecter. Peralda soupire.
« Allons bouchonner ce cheval et nous rafraîchir. »
 
Reprenant les rênes au ras de la bouche, il se dirige vers les écuries. Il traîne les pieds, alourdi par le plomb fondu du soleil. Le quartier des soldats n’est qu’à quelques dizaines de pas, installé dans l’ancien palais du cadi de Medina del Tago, à proximité de la porte est de la ville. L’ancien palais de l’émir est situé, lui, à la porte nord. C’est l’évêque Guy Passerot, un Normand, qui s’y est installé ; il y a aussi établi la prison, peut-être pour pouvoir interroger les prisonniers à sa guise, à toute heure et sans avoir à se déplacer.
 
Les chevaux avant les hommes : c’est l’ordre des priorités sur une terre où la vitesse prime. Faute d’écuyer, Peralda en est quitte pour panser le sien lui-même. Cela ne le dérange ni ne le lasse. Dernier fils d’une petite famille vassale des comtes de Toulouse, il a toujours su qu’aucun serviteur ne lui serait accordé. Quand donc pourra-t-il s’en payer un ? Depuis son départ de Bigorre, il est toujours aussi pauvre !
 
Les chevaliers sont logés à l’étage, ils dorment sur deux rangées de paillasses de chaque côté d’une ancienne salle de réception. Il reste encore quelques meubles cassés, en cuir repoussé, avec des inscriptions de lignes tarabiscotées et entrecroisées. Si personne n’a encore essayé de les voler, c’est bien parce qu’ils ne valent rien.
 
À la tête de sa couche, Peralda retrouve posées en vrac deux rondaches mahoméries, une masse d’arme en bronze moulé en forme de tête de chien, un poignard et quelques buffleries, trophées ramassés lors de précédents engagements. Il les garde pour son propre retour ou pour les vendre en cas de besoin à ceux qui repartiront au pays sans cicatrice sur le corps ni souvenir glorieux dans la tête et voudront acheter la preuve d’exploits imaginaires. À quelques litières de lui ronfle Karl von Luxelburg, un des Allemands présents à Medina. L’Espagne est terre de croisade, le pape Pascal l’a proclamé et tout chevalier désireux de combattre pour la gloire du Très-Haut y est bienvenu, qu’il soit normand, franc ou autre. Karl supporte très mal la chaleur. Encore heureux qu’il n’ait pas choisi de partir en Palestine ! Pons de Peralda lui prédit un retour prochain.
 
Se dévêtir, enfin. Pons enlève ses gants, défait le baudrier, pose sa lourde et vieille épée, ôte le bliaud qui couvre la maille de fer, pose son heaume, qui protège sa tête par un cône de fer et sa face par un nasal riveté et entreprend de se défaire de son haubert, lourd de quarante livres. Ce costume à capuche, fait de milliers de petits anneaux de fer soudés, est une corvée à enfiler comme à retirer tout seul. Après avoir délacé les aiguillettes de cuir qui le retiennent, il se penche en avant en tirant sur les manches, pour que le poids même de l’objet l’aide à s’en dépêtrer ; c’est un coup à prendre. La pièce d’armure glisse lourdement et Pons, au prix d’un effort sec, la pose au sol puis l’installe sur les bras en bois d’un support. Il termine en ouvrant l’épais habit de cuir rembourré de filasse qu’il porte sous le haubert et libère sa tête de la cervelière.
 
Son...