Le Choc des deux mondes - La légende d'Argassi : tome 2

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Description


Si votre rêve devenait réalité et la réalité votre pire cauchemar ?


Victoire va l’expérimenter pour son propre compte et se trouver confrontée à un drame familial doublé d’un dilemme pour le moins étrange. Après être venue à bout, quelques années plus tôt, d’une malédiction dans une autre dimension, la voici rattrapée par son passé et plongée à son tour dans la tourmente. Aidée de ses amis du Monde Connu, elle va devoir de nouveau se battre et trouver la parade. Face à un nouveau paradoxe et à un nouveau défi, arrivera-t-elle à lever la menace qui pèse sur sa famille et à concilier rêve et réalité pour contrecarrer, une fois de plus, le destin ? Prise entre deux Mondes et entre deux vies, il lui faudra, cependant, encore faire des choix.


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Le mot de l'éditeur :


Martine S. Dobral poursuit l’aventure de La Légende d’Argassi et transporte ses héros médiévaux en plein New York, aujourd’hui. Choc de deux Mondes ? Choc tout court, pour ceux qui aiment l’improbable... et pour les autres !

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EAN13 9791034807963
Langue Français

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La Légende d’Argassi
Tome 2





















Martine S. Dobral


La Légende d’Argassi
Tome 2
Le choc des deux mondes
(Seconde édition)

Couverture : Maïka


Publié dans la collection Imaginaire
Dirigée par Pauline Monsarrat




© Evidence Editions 2019%
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Mot de l’éditeur

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À Philippe,
Preuve que rêve et réalité peuvent se rejoindre.






« La vérité ne peut être contenue dans un seul rêve. »
Proverbe arabe



« Le temps n’a qu’une réalité, celle de l’instant… »
Gaston Bachelard




Martine Sonne aud-Dobral poursuit l’aventure de La Légende d’Argassi et transporte ses héros médiévaux
en plein New York, aujourd’hui. Choc de deux Mondes ? Choc tout court pour ceux qui aiment l’improbable… et
pour les autres !
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Résumé du Tome 1
La Croisée des Chemins



Victoire, jeune styliste française vit à New York. La découverte d’un secret de famille à la mort de sa
grand-mère va l’entraîner, bien malgré elle, dans une quête initiatique dans le passé, le présent et ailleurs.
Elle rêve ou croit rêver et se retrouve plongée dans une autre dimension, un monde médiéval où chaque
personne de son entourage réel a son double et où la possession d’un minerai précieux aux qualités
extraordinaires régit les alliances et les prises de pouvoir. Elle est « l’Envoyée », celle qui doit lever
l’anathème lancé trois cents ans plus tôt par le roi riven Orgon de l’Autre Royaume, contre la dynastie
d’Argassi.
Investie de sa mission par la reine Serena d’Argassi et la Maarifa, la Gardienne des Deux Mondes, elle
viendra à bout de sa quête, assistée tout au long de son parcours par des représentants de chaque peuple du
Monde Connu : Enora, lle de la reine Serena, Justinien de Menam, le maréchal-ferrant, Ungruène et
Utmar, les Naïms des Chaînes de ulam, Silam, l’Hargrabe du désert de Nass, Zaïm et Tahar, les
Othmanes du territoire de Sérès, Sihème, la prêtresse guerrière hawa du Triangle de Feu, capitaine de la
Maarifa et Jason de Valabre, le ténébreux capitaine argan dont elle tombera amoureuse.
Le Pacte de naissance entre Octave, ls du roi Orgon, et Enora scellera dé nitivement la paix et mettra
n aux guerres fratricides entre les deux peuples. Acquittée de sa mission, Victoire repartira dans son monde,
déchirée de devoir abandonner Jason de Valabre.

Persuadée de n’avoir fait que rêver toute son aventure, son retour à la réalité n’en restera pas moins
diB cile et douloureux. Toujours en quête de réponses, elle devra trouver seule sa vérité. Elle nira par
rencontrer dans son monde l’alter ego de Jason de Valabre, Adam Brainer, galeriste new-yorkais, qu’elle
épousera et dont elle aura deux enfants, Jason et Enora.
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NEW YORK
DÉBUT JUILLET



Enora s’arrêta sur le trottoir de la Septième avenue devant l’une des galeries de tableaux de son père et de
son grand-oncle Joseph. Elle contempla d’un air appréciateur les toiles présentées en vitrine. Depuis toute
petite, elle adorait la peinture et cette galerie particulièrement. Celle de Soho, plus intimiste et plus
« branchée », donnait aux nouveaux jeunes talents la possibilité de s’exprimer, mais ici se côtoyaient les plus
grands artistes tous siècles confondus.
Elle aurait tant voulu peindre comme sa grand-mère maternelle la très célèbre Paula Druzer, mais elle
n’était douée ni pour le dessin ni pour la peinture. Aucune importance, elle avait la chance ine able d’évoluer
au milieu de merveilles et travailler à la galerie pour les vacances la comblait ! Pour le reste, pas de regrets
puisqu’elle voulait se diriger vers des études de gestion et de marketing. Et qui sait, plus tard peut-être,
pourrait-elle même reprendre les a aires de son père ou monter sa propre galerie ? Et puis elle adorait
accueillir les visiteurs et son oncle disait qu’elle n’avait pas son pareil pour vendre une toile. Elle avait ainsi
accroché plusieurs clients !
Elle se dirigea vers l’entrée et salua Salomon le portier, un grand Afro-Américain souriant aux cheveux
maintenant grisonnants. Il était déjà là bien avant sa naissance et Enora n’imaginait pas la galerie sans lui.
— Bonjour, Salomon ! Beaucoup de visiteurs aujourd’hui ?
— Bonjour, Mademoiselle Enora, oui, quelques-uns et deux clients, je crois. Monsieur Joseph est dans la
grande salle avec Monsieur Taylor.
— Merci, à plus tard !
Brian Taylor était l’assistant de sa tante Cassie depuis six mois et travaillait à la galerie de Soho. Elle ne
l’avait pas encore rencontré.
Elle poussa la porte et se retrouva brusquement plongée dans la fraîcheur climatisée de la galerie. Elle
frissonna. Cette année, l’été à New York était caniculaire et de trente-huit degrés saturés d’humidité dehors,
elle passait brutalement à vingt-deux degrés à l’intérieur. Elle en la le petit spencer qu’elle gardait dans son
sac et se dirigea vers la salle du fond.
Elle jeta machinalement un regard autour d’elle : la grande pièce de l’entrée était séparée en son centre par
une méridienne disposée le long d’une fontaine d’intérieur. De part et d’autre montait vers l’étage un
magni que escalier en fer à cheval de style Art déco qui menait à un palier circulaire d’où partaient d’autres
salles d’exposition. On y trouvait aussi les bureaux de son père où elle travaillait, de sa tante Cassie, de son
grand-oncle et de la secrétaire. Le rez-de-chaussée se prolongeait par une large galerie centrale ouverte en
étoile sur plusieurs salles.
Enora eut un sourire affectueux en pensant à sa tante.
Cassandra Keenes, en fait la meilleure amie de sa mère depuis la fac avec Marc son mari, travaillait avec9
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son père à la galerie. Depuis ses douze ans, à chaque période de grandes vacances, Enora alternait ainsi ses
séjours d’une famille à l’autre. Elle passait un mois à New York chez Cassie avec leurs enfants, Constantin
dix-neuf ans, de l’âge de son frère Jason et les jumeaux Helena et Dimitri, quatorze ans. Et un mois en
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France, chez elle à l’Ouliveiredo dans leur maison de famille.
Elle avait ainsi pris l’habitude d’accompagner sa tante dans les galeries de peintures ou les salles des ventes,
mais cette année était particulière, car c’était la première fois qu’elle y avait oCciellement un job à plein
temps et rémunéré.
Elle venait d’avoir seize ans, « un âge charnière, ma princesse ! » lui avait dit sa mère avec un clin d’œil en
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référence à la légende d’Argassi , histoire qu’elle lui racontait, petite, et qui avait bercé toute son enfance. Les
jeunes gens de ce monde avaient leur majorité à seize ans et comme pour eux, le moment était venu de se
frotter à la vie active !
Et puisque cet été, les garçons étaient restés sur leurs campus pour préparer des compétitions sportives
interuniversitaires, elle pourrait consacrer, sans regret, tout son temps à la galerie.
Elle pénétra dans la grande salle et aperçut son grand-oncle Joseph Duprez âgé maintenant de
soixantedix-huit ans, en conversation avec Brian Taylor. Elle le sentait fatigué même si elle l’avait toujours vu de belle
prestance avec ses cheveux blancs fournis et sa barbe qui masquait une longue cicatrice sur sa joue gauche.
Elle en connaissait bien sûr l’origine : un lointain accident de voiture survenu avec sa grand-mère maternelle
Laura Hessling-Duprez, à l’époque pianiste concertiste de renom dont Joseph était l’agent artistique. Quelle
dramatique histoire ! Les séquelles en avaient été terribles et avaient coûté à la jeune femme sa carrière et sa
famille.
Laura avait épousé le frère de Joseph, Simon, militaire de carrière et vu leur mariage se déliter peu à peu en
raison de la jalousie maladive de ce dernier. L’accident se produisit après une énième altercation au terme de
laquelle Joseph était passé la chercher à sa demande. La suite ne fut qu’une succession d’enchaînements
dramatiques. Persuadé à tort que Laura avait une liaison avec son frère, Simon t croire à la llette, alors âgée
de quatre ans, que sa mère les avait abandonnés elle et lui, pour mourir dans l’accident de voiture.
Fort heureusement, ils survécurent tous les deux, mais Laura, gravement blessée, resta de longs jours dans
le coma et se réveilla amnésique. Une fois transportable, elle fut rapatriée aux É.-U. à la demande de sa famille
où Joseph la suivit. Mais deux ans avaient passé lorsqu’elle retrouva en n la mémoire et malgré toutes ses
tentatives pour revoir sa fille, Simon refusa tout contact.
Déchirée, Laura n’osa pas entreprendre de démarches juridiques de peur qu’après tout ce temps, la petite
Victoire ne l’ait oubliée et la rejette. Ses mains brisées dans l’accident et sa carrière de pianiste avec, il ne lui
restait plus rien. Douée pour le dessin, elle se tourna alors vers la peinture. Après sa très longue
convalescence, elle commença à réaliser des toiles sous le pseudonyme de Paula Druzer, anagramme de Laura
Duprez. Ce fut sa rédemption. Elle rencontra immédiatement un vif succès et Joseph acheta peu de temps
après la galerie de la Septième avenue pour promouvoir ses toiles en association avec le jeune Adam Brainer,
lui-même propriétaire d’une galerie à Soho.
Enora soupira. Victoire était si petite lorsque sa mère avait eu cet accident ! Quelle blessure pour elle de
grandir sans vraiment la connaître et ne découvrir la vérité sur son passé, qu’une fois adulte !
« Drôle d’histoire… se dit Enora. Maman a vécu avec un secret de famille jusqu’à vingt-trois ans, sans
savoir que sa mère et son oncle étaient toujours vivants et qu’elle avait une famille en Amérique ! Si mon
arrière-grand-mère n’avait pas jugé bon de laisser une lettre d’explication, elle n’en aurait jamais rien su et je
ne serais pas ici ! »9
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Elle mesura sa propre chance de vivre au sein d’une famille unie. Ils habitaient maintenant Paris, excepté
Jason parti à Stanford. Son père, Adam Brainer, de nationalité américaine, y avait ouvert plusieurs galeries en
plus des deux new-yorkaises, et sa mère, Victoire, avait créé une maison de haute couture après celle de la
Cinquième avenue. Elle-même allait à l’École américaine de Paris et tous se retrouvaient avec bonheur
chaque été aux Adrets de l’Estérel sur la Côte d’Azur, dans leur maison de famille à l’Ouliveiredo, un ancien
moulin à huile.
Joseph aperçut Enora et son visage s’illumina. Brune comme son père avec les yeux verts, le port de tête et
l’allure de sa mère, il adorait la jeune lle à l’esprit curieux et ouvert. D’une grande nesse intellectuelle pour
son âge, elle avait, en outre, un goût très sûr pour détecter le potentiel chez autrui. Certainement une alliance
réussie des gènes artistiques Duprez-Brainer, sans parler de son étonnante mémoire photographique !
— Enora, viens par ici ! Je vais te présenter Brian Taylor avec qui tu vas travailler !
Ce dernier se retourna, souriant, et lui tendit la main.
— Enchanté, Mademoiselle Brainer, j’ai beaucoup entendu parler de vous !
Enora lui rendit son salut et apprécia sa franche poignée de main. De physique agréable, un peu enrobé,
tiré à quatre épingles et à peine plus grand qu’elle – elle mesurait un mètre soixante-seize —, il semblait avoir
la trentaine.
Son oncle continua.
— Nous allons organiser ici en septembre une rétrospective anniversaire de Paula Druzer. L’ensemble des
toiles partira ensuite en Europe et fera la tournée des principaux musées : Londres, Berlin, Vienne, Madrid,
Rome et nous nirons naturellement par Paris. Brian les accompagnera tout au long de leur périple. Cassie a
déjà tout préparé en amont et négocié avec chaque musée.
Il se tourna vers Enora.
— Ton travail va consister à répertorier toutes les toiles prévues pour cette exposition et à établir le
catalogue. Tu devras contacter les particuliers qui ont accepté de nous prêter leurs œuvres. Tu connais les
peintures de ta grand-mère sur le bout des doigts et nulle autre que toi n’est plus à même de les réunir. Tu as
un mois et demi pour le faire et Cassie et Brian pourront t’apporter leur aide si tu as des difficultés.
Les yeux d’Enora brillèrent d’excitation.
— Non, non, oncle Joseph, je pense que cela ira. J’ai déjà constitué une base de données à la maison avec
toutes les œuvres de grand-mère que je pourrai transférer ici pour le catalogue et je ferai des recoupements
avec ton fichier client.
Joseph hocha la tête, satisfait.
— Tout devrait bien se passer. Notre projet est en route depuis plusieurs mois déjà et j’ai leur accord de
principe.
Il se tourna vers Brian.
— Je vous laisse le soin de contacter les assurances et d’organiser le transport.
— Fort bien, Monsieur Duprez, je m’y attelle immédiatement.
Brian les salua et sortit.
— Alors ? demanda Joseph, comment le trouves-tu ?
Enora sourit.
— Il a l’air bien. Comment l’as-tu recruté ?
— Par Cassie. Elle a souvent été amenée à travailler avec lui, comme expert indépendant, lorsqu’elle était à
Sotheby’s et me l’a recommandé. Nous l’avons embauché il y a six mois maintenant. Il a une solide
formation artistique et une excellente réputation. Nos toiles sont entre de bonnes mains. Il sourit. Allez,9
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jeune fille, le travail t’attend !
Enora embrassa son grand-oncle avec chaleur.
— Merci, oncle Joseph, de me faire con ance, je m’y mets tout de suite ! Je vais appeler maman pour
qu’elle me transfère mes fichiers.
Elle sortit et se dirigea vers le bureau de Cassie. Elle s’y installa et contacta Victoire pour l’envoi de ses
chiers par mail. Cela prit du temps, car le dossier était très lourd. Enora s’était amusée à constituer, au l des
ans, une banque de données avec toutes les œuvres de Paula Druzer par ordre chronologique de création, son
« catalogue personnel », comme elle aimait à l’appeler.
Pendant que son ordinateur téléchargeait les documents, elle se munit de la liste des toiles exposées à la
galerie et commença à pointer les toiles présentes.
Lorsqu’elle eut en n récupéré ses chiers dans leur intégralité, elle lança une recherche croisée avec les
chiers clients de son grand-oncle, puis entreprit d’identi er les propriétaires indépendants et les musées en
possession des autres toiles.
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LA RÉTROSPECTIVE



D’une façon générale, l’activité de la galerie était calme en cette période de l’année, propice aux inventaires
et aux mises en place de projets pour septembre.
Son grand-oncle venait de partir se reposer quelques jours à Cap Cod dans la maison de Laura et avait
laissé les rênes à Brian. Cassie, quant à elle, partie dans le Maine pour expertiser une succession, ne rentrerait
qu’à la n de la semaine. C’était Marc son mari, associé dans un cabinet d’avocats d’a aires, qui gérait les
jumeaux et accompagnait Enora le matin à la galerie en allant à son bureau. Peter Brown, le chau eur de son
grand-oncle, à son service depuis des années, la ramenait le soir à la fermeture vers dix-neuf heures, dix-neuf
heures trente.
Elle travaillait sur l’organisation de la rétrospective depuis deux semaines, maintenant, et demain elle
naliserait la mise en page du nouveau catalogue qui accompagnerait les toiles durant leur périple. Soixante
partiraient en Europe et, d’après l’ordinateur, quarante étaient déjà là. Elle avait identi é les vingt
manquantes et contacté jusqu’alors pratiquement tout le monde. Elle eut un sourire satisfait, car le projet
prenait forme. Cependant, quelque chose la dérangeait sans qu’elle sût dire quoi précisément, une
impression…
Elle regarda sa montre : midi ! Elle commençait à avoir faim ! L’interphone s’alluma. C’était Salomon.
— Mademoiselle Enora, Joey est arrivé.
Enora haussa les sourcils, surprise. Joey était le livreur de pizza du restaurant italien au coin de la rue
auquel les employés de la galerie faisaient souvent appel pour se faire porter à déjeuner, mais elle n’avait rien
commandé aujourd’hui. Le bureau vitré de Cassie donnait sur la galerie circulaire. Elle jeta un coup d’œil en
contrebas et aperçut Joey avec son carton de livraison.
Elle se recoiffa à la hâte, réajusta sa longue queue de cheval et défroissa sa jupe.
Livreur de pizza était un job d’été pour Joey, comme elle ici à la galerie. Il était en fait étudiant en droit
international. C’était un grand garçon brun bouclé d’environ vingt ans, aux yeux pétillants de malice, qui
devait sans doute à ses origines italiennes son teint mat et son air charmeur. Enora l’avait quelques fois croisé
à la galerie les années précédentes lorsqu’il livrait leur déjeuner aux employés, mais il ne semblait pas, alors,
l’avoir remarquée. Cette année, ils avaient pris l’habitude de bavarder ensemble un moment à chacun de ses
passages et elle devait avouer qu’elle n’était pas insensible à son charme latin. Il était en outre très cultivé,
avait beaucoup d’humour et toujours des anecdotes amusantes à lui raconter. Sa connaissance de l’Europe les
avait rapprochés, car il allait fréquemment en Italie du Sud dans sa famille. La Côte d’Azur était frontalière
de l’Italie et il parlait même quelques mots de français.
Il frappa à la porte.
— Joey ! Quelle surprise ! Je ne t’ai rien commandé aujourd’hui, qui viens-tu livrer ?
Il eut un petit rire.
— Toi ! Et c’est moi qui t’invite ! Je t’ai amené des aubergines alla parmigiana et du tiramisu.&
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Elle eut un sourire amusé.
— Hum… tu cherches à m’acheter ? Et en quel honneur ?
Il fit une moue comique.
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— C’est en e et un peu intéressé, je l’avoue. En fait j’aurais voulu t’inviter à m’accompagner au MET . Il
e ey a une rétrospective des peintres italiens du XVI au XVII siècle qui démarre le week-end prochain et je
sais que tu les apprécies particulièrement. Et comme tu n’as pas ton pareil pour parler peinture, j’ai pensé que
tu pourrais me les faire découvrir ?
— Je vois… Enora réprima un sourire. Tu veux juste un guide personnel pour ta visite du musée !
— Pas « juste » un guide, Enora, c’est « toi » que je veux, « le » guide ! Tu racontes les œuvres comme
personne ! répondit-il sérieusement.
Elle rosit de plaisir. Ils avaient passé un accord ensemble : Joey avait négocié comme une faveur, à la place
des habituels pourboires lors de ses livraisons, une petite visite guidée de la galerie par Enora en n de
journée. Pas plus d’un quart d’heure, vingt minutes, car il travaillait aussi le soir. Elle lui présentait ainsi trois
ou quatre toiles à chaque fois.
Ce qui au début n’avait été pour lui qu’une façon détournée de passer du temps avec elle était devenu peu
à peu un vrai intérêt pour la peinture. Enora avait su, avec ses mots et son imagination, l’ouvrir à l’art, lui le
très cartésien étudiant en droit. Elle n’était pas dupe de sa stratégie d’approche, mais elle avait décelé chez
Joey une vraie sensibilité à la peinture et comme elle adorait les histoires… Elle se surprenait même à attendre
avec plaisir ces petits quarts d’heure. Les Italiens avaient la réputation d’être bavards, mais il avait assurément
trouvé son maître, car lorsqu’elle était lancée, Enora ne s’arrêtait plus.
— Hum, je ne suis pas sûre que cela soit possible, lui répondit-elle navrée.
Cassie et Marc n’accepteraient jamais de la laisser sortir seule avec un garçon plus âgé, même s’agissant de
Joey, ne fut-ce qu’au musée ! Après tout, elle n’avait que seize ans même si elle faisait largement plus et elle
était à New York ! Cependant…
— Quand veux-tu y aller ?
— J’avais pensé mardi prochain, à leur nocturne. L’exposition dure une semaine.
— Je pense que tante Cassie sera intéressée pour s’y rendre également, auquel cas je pourrai peut-être t’y
accompagner.
Joey eut un large sourire.
— Génial ! Si tu veux, je lui en parlerai lorsqu’elle rentrera. Elle connaît bien le restaurant où je travaille et
elle me connaît aussi. Elle sait qu’elle peut me faire confiance.
— Nous verrons, Joey. En attendant, de quelles toiles souhaiteras-tu que nous parlions ce soir ?
Son visage se ferma.
— Non, pas ce soir, Enora, je ne pourrai pas, désolé. J’ai un… travail à terminer et après je sers au
restaurant. Mais si tu es d’accord, ajouta-t-il avec un sourire, j’aimerais que la prochaine fois tu me parles de la
collection de ta grand-mère.
Une ombre passa sur le visage d’Enora. L’évocation des toiles de Paula Druzer mettait le doigt sur
l’impression désagréable qui ne la lâchait pas depuis qu’elle en avait commencé l’inventaire.
— Quelque chose ne va pas ? s’enquit-il, inquiet.
Elle se reprit.
— Non, non… d’accord pour Paula Druzer ! D’autant qu’après ses toiles partiront pour un long tour
d’Europe !
Elle le raccompagna à la porte.&
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— Bon appétit, « petite Française », lui dit-il en français avec son accent charmant, et n’oublie pas de
commander quelque chose demain !
Il se détourna en riant et se dirigea vers les escaliers en lui faisant un signe de la main.
Enora s’installa devant son plat italien et se régala. Joey lui avait adjoint un coca, pas très italien, mais
après tout, on était en Amérique ! Elle se t un café puis se replongea dans ses listes, mais son malaise
persistait. Elle avait l’impression d’une incohérence quelque part. Quelque chose clochait et la laissait
perplexe. Elle secoua la tête pensive. Pour se tranquilliser, elle reprendrait demain chaque toile de son
inventaire et les pointerait de visu, une à une, pour en avoir le cœur net.
Elle regarda sa montre. Déjà dix-neuf heures ! La secrétaire et les deux employés étaient partis.
L’interphone s’alluma. C’était Salomon.
— Monsieur Brown est en bas, Mademoiselle.
Le chauffeur de son oncle était arrivé.
— Merci, Salomon, j’arrive !
Enora se leva, prit son sac et sortit. Elle alla saluer Brian.
— Je m’en vais, Brian, bonsoir !
Ce dernier était au téléphone. Il se tourna vers elle et lui t un signe de la main avec un sourire. Elle
descendit le grand escalier, traversa le large hall et se dirigea vers la sortie en saluant Salomon. Après la
climatisation de la journée, la chaleur humide de la rue lui sauta au visage. Le soleil glissait au bout de la
Septième et éclairait toute l’avenue de rayons rougeoyants. Adossé à la voiture, Peter Brown était lui aussi au
téléphone en conversation animée et raccrocha promptement en la voyant approcher. Il la salua d’un sourire
et lui ouvrit la portière arrière de la limousine noire.
— Bonsoir, Mademoiselle Enora, bonne journée ?
— Bonsoir, Peter, oui merci.
Au moment de monter, elle fouilla machinalement dans son sac à la recherche du sien. Il ne s’y trouvait
pas.
— Peter, je suis désolée, je reviens tout de suite, j’ai oublié mon portable en haut.
— Aucun problème, je vous attends.
Elle s’engou ra dans le bâtiment et croisa au passage Maria Lorca la femme de ménage qui venait d’arriver
avec l’équipe de nettoyage. Elle ralentit le pas et prit le temps de la saluer, lui demandant des nouvelles de son
ls de vingt ans, très malade. Veuve, d’origine portoricaine et issue d’un milieu très modeste, elle cumulait
plusieurs travaux pour subvenir à ses frais médicaux. Atteint d’une maladie orpheline rare, il se faisait soigner
dans un institut spécialisé fort onéreux et Maria ne vivait que pour lui.
— Il fait des progrès, Mademoiselle, et le docteur m’a parlé d’une opération qui pourrait améliorer son
état, voire le guérir !
— Formidable, Maria, vous devez être heureuse ! s’écria Enora en lui prenant les mains avec chaleur.
Maria hocha la tête en silence. Heureuse, elle l’était, certes, mais le coût de l’intervention lui enlevait tout
espoir.
— Et vous, Mademoiselle, comment se passe le travail, pas trop difficile pour une première fois ?
— Non, non, vous savez combien j’adore être ici ! Je suis comme un poisson dans l’eau ! Je vous laisse, j’ai
oublié mon portable dans le bureau de Cassie et Peter m’attend. Bonne soirée, Maria !
— Merci, vous aussi, Mademoiselle, bonne soirée.
Enora se hâta de monter les escaliers. Elle admirait le courage et l’abnégation de Maria. Sa situation
diJ cile lui faisait mesurer à quel point sa propre vie était privilégiée, avec ses parents et son frère tous en&
bonne santé et unis. En arrivant devant le bureau de sa tante, elle aperçut avec surprise à travers les vitres,
Brian qui semblait chercher quelque chose dans les dossiers de Cassie, habituellement fermés à clef. Elle
ignorait qu’il en eût un double.
Lorsqu’elle ouvrit la porte, il se redressa en sursautant, comme pris en faute, puis reconnut Enora et se
détendit.
— Enora ! Vous m’avez fait peur ! Je cherchais un dossier d’assurance… Je l’ai trouvé d’ailleurs.
Il referma le tiroir à clef et la rangea dans sa poche.
Enora se sentit gênée.
— Je ne voulais pas vous surprendre, Brian, excusez-moi, mais j’ai dû oublier mon portable ici, quelque
part.
Elle parcourut du regard le bureau où reposait l’attaché-case de Brian, sans le voir. Elle chercha sur la
petite table basse et la desserte, pas de téléphone. Elle secoua la tête, ennuyée.
— J’ai dû le laisser dans l’une des salles… Je vais demander à Maria de me le mettre de côté si elle le
retrouve.
— Je ferai de même, Enora, ne vous inquiétez pas, lui dit-il.
Elle sortit et referma la porte derrière elle, perplexe.
« J’étais pourtant sûre de l’avoir laissé ici… »
Elle redescendit et informa au passage Maria de son problème, puis sortit rejoindre Peter.
« Tant pis, je verrai demain… », se dit-elle en haussant les épaules. Elle s’installa dans la luxueuse voiture
et malgré sa contrariété soupira d’aise. Elle adorait circuler dans New York. Elle avait toujours l’impression
de vivre dans l’une des séries américaines qu’elle regardait en France à la télévision. La ville était noire de
monde et, à voir la foule qui se pressait sur les trottoirs, on pouvait diJ cilement imaginer que certains
NewYorkais étaient partis en vacances. La limousine s’inséra dans la circulation et roula en direction de
Washington square où habitaient Cassie et Marc, à l’angle de la Cinquième avenue et de la Huitième rue.
« Tout de même, se dit-elle, je trouve curieux d’avoir surpris Brian dans les dossiers de Cassie, d’autant
que ceux des assurances ne sont pas rangés ici. Ces tiroirs ne concernent que ceux du personnel et, à ma
connaissance, seuls Cassie et Joseph en ont une clef. Mais après tout, Brian est leur assistant et peut-être
a-til un double… »
Détendue, elle repensa brièvement à sa journée, heureuse de l’avancement de son travail avec toutefois ce
sentiment persistant d’inachevé. Quelque chose la chi onnait, quelque chose qu’elle avait dû voir sans y faire
attention, mais suJ samment anachronique pour l’alerter. Une bonne nuit de sommeil lui remettrait les
idées en place et demain elle reprendrait tout à zéro.
Au moment de tourner dans Greenwich Avenue, ils furent arrêtés au feu. Elle regarda machinalement à
travers la vitre et aperçut un groupe de jeunes gens sur le trottoir, les bras couverts de tatouages, en
conversation animée, voire « très » animée. Et elle y reconnut avec surprise Joey qui tenait par le col un
garçon à l’allure agressive.
Nul besoin d’être devin pour voir qu’il s’agissait d’un gang. Il se dégagea et donna une enveloppe à Joey.
Ce dernier lui tendit un sac en papier en retour, puis ils se séparèrent.
Au même moment, Joey leva la tête dans sa direction. Enora se rejeta en arrière au fond du siège, le cœur
battant. Impossible qu’il ait pu l’apercevoir, les vitres étaient teintées, quant à reconnaître la voiture dans le
Lot de la circulation, peu de chances… Le feu passa au vert et la limousine redémarra. Elle se retourna et le vit
se fondre dans la foule. Les sourcils froncés, elle s’interrogea sur la nature de l’échange.
De quel « travail » voulait-il parler lorsqu’il lui avait dit ne pas être disponible ce soir ? Bien qu’elle sache&
cela totalement ridicule, elle se sentit trahie. Ce n’était pas possible que Joey fasse partie d’un gang, pas le Joey
qu’elle connaissait ! Mais après tout, le connaissait-elle si bien ?
Elle le croisait presque tous les jours, mais que savait-elle vraiment de lui ? Pas grand-chose, en vérité ! À
part qu’il s’appelait Joey Briasciano, était d’origine italienne et étudiait le droit international. Elle ignorait
même où il habitait et ce que faisait sa famille ! Dans les « a aires », avait-il dit, car il éludait toujours les
questions. Tout au plus savait-elle juste qu’il travaillait au restaurant de son oncle pendant les vacances.
Elle se renfonça dans le siège, songeuse. Après tout, il avait droit à sa vie privée et ne lui devait pas
d’explications. Tout de même, Joey, dans un gang ! Non, impossible, pas « son » Joey ! Elle soupira.
Peutêtre essaierait-elle de lui en parler demain.



)




3
LA DÉCOUVERTE



Brian poussa un soupir de soulagement lorsqu’Enora quitta le bureau. Elle ne l’espionnait pas, il en était
certain. Elle était trop occupée avec la rétrospective. Mais elle avait failli le surprendre et le mettre dans une
situation embarrassante.
Il rouvrit le fameux tiroir, prit un dossier et en sortit quelques feuilles choisies qu’il t passer à la broyeuse.
Il les remplaça par d’autres rangées dans son attaché-case.
« Deux précautions valent mieux qu’une… » se dit-il, satisfait. Il remit tout en place et attrapa sa
mallette, dévoilant le téléphone d’Enora posé sur le bureau.
L’appareil vibra. Il regarda le nom qui s’a chait sur l’écran : Victoire cherchait à joindre sa lle. Il le tint
un instant dans sa main et le glissa dans le tiroir.
« Elle le retrouvera demain matin… »
Il éteignit les lumières, verrouilla son bureau et rentra chez lui.
Il fut réveillé en pleine nuit par le téléphone. Il regarda l’heure : deux heures dix. Ensommeillé, il décrocha
d’une main hésitante.
— Monsieur Taylor ? C’est la société Suratex. L’alarme de la galerie s’est encore déclenchée et nous avons
envoyé une patrouille sur place. Comme les deux dernières fois, il n’y a apparemment pas eu e4raction, mais
la police est là et souhaiterait que vous veniez lui confirmer que tout est en ordre.
— J’arrive, répondit-il soudain réveillé.
Il se leva précipitamment et s’habilla à la hâte. Il se passa le visage à l’eau et xa l’image blême et
décomposée que lui renvoyait le miroir.
L’alarme se déclenchait pour la deuxième fois ce mois-ci, sans compter celle de juin, et apparemment, il
s’agissait encore d’une fausse alerte puisqu’aucune toile n’avait été volée. Ils avaient fait véri er l’installation
par la société de surveillance qui n’avait rien trouvé d’anormal et avait expliqué les déclenchements inopinés
par de brusques hausses ou baisses de tensions.
Brian ne croyait pas à un dysfonctionnement ni à une coïncidence, pas avec ce qu’il savait. Il avait
pourtant fait tout ce qu’on lui avait demandé et ne comprenait pas pourquoi on cherchait à l’intimider. Et il
n’aimait pas le tour que prenaient les choses, car si maintenant la police s’en mêlait de trop près, on ne
tarderait pas à remonter jusqu’à lui…
Arrivé à la galerie, il ne put que constater le fonctionnement normal de l’alarme. Un agent de la Suratex
lui présenta les deux policiers qui avaient demandé à le voir : le sergent O’Malley, un petit homme replet au
regard vif et l’agent Fisher, un grand gaillard maigre et taciturne.
— Monsieur Taylor, nous étions en patrouille dans votre quartier lorsque votre alarme nous a été
signalée et nous sommes rendus immédiatement sur les lieux. Même si tout semble normal, pourriez-vous
vérifier que rien ne manque avant que nous ne repartions ?
Brian opina.


— Naturellement, sergent, mais cela va me prendre un certain temps, la galerie est grande ! Si vous voulez
bien me suivre.
Ils pénétrèrent à l’intérieur et se répartirent la tâche. Apparemment, aucune toile n’avait été dérobée. Les
bureaux à l’étage étaient toujours fermés à clef et le co4re n’avait pas été visité. Brian poussa un soupir de
soulagement.
— À vue d’œil, tout semble en ordre, sergent, je vous remercie de votre intervention.
Les deux hommes hochèrent la tête.
— C’est naturel, Monsieur, mais faites vérifier votre alarme néanmoins.
Le policier et son coéquipier le saluèrent et remontèrent dans leur voiture de patrouille. Brian la suivit des
yeux, mâchoires crispées.
L’agent de la Suratex s’approcha de lui, perplexe.
— Je ne comprends pas ce qui se passe, Monsieur Taylor. Nous allons tout revéri er et nous vous
enverrons notre rapport demain matin.
— Entendu, j’attends vos conclusions. Bonne nuit et merci.
Le visage fermé, Brian rentra chez lui.

Marc Keenes avait un rendez-vous prévu très tôt ce matin-là et il avait été convenu que Peter passerait
prendre Enora et la conduirait à la galerie à sa place. Tandis qu’elle s’installait dans la voiture, elle l’observa
discrètement.
Elle trouvait le chau4eur de son oncle soucieux ces derniers temps, moins enjoué. Elle connaissait sa
passion pour les courses et les matchs de base-ball et savait naturellement qu’il jouait beaucoup. Peut-être
avait-il fait des paris malheureux ? En réponse à son inquiétude, il lui parla de vagues problèmes de famille. Il
la déposa devant la galerie.
Lorsque Salomon les informa du nouveau déclenchement de l’alarme, elle le vit se décomposer.
— Allez-vous bien, Peter ? s’inquiéta-t-elle
— Oui, oui, Mademoiselle, excusez-moi, j’ai été malade cette nuit et j’ai très peu dormi. Il se ressaisit. Je
dois revenir à onze heures pour conduire Monsieur Taylor à Soho, dois-je venir vous chercher à dix-neuf
heures, comme d’habitude ?
— Oui, s’il vous plaît.
Elle le salua et s’engouffra dans la galerie tandis que Salomon lui tenait la porte.
Peter fit un numéro de téléphone, furieux, en se dirigeant vers la voiture.
— À quoi jouez-vous ? On avait dit dans quinze jours !
Puis il vit que Salomon l’observait et baissa d’un ton. Il monta en voiture et démarra.
Inquiète, Enora se hâta de gagner l’étage où Brian lui con rma que rien n’avait disparu et qu’il s’agissait
encore d’une fausse alerte. Elle s’installa dans le bureau de Cassie, rassurée, et ouvrit le tiroir pour sortir ses
dossiers. Son téléphone était posé dessus ! Elle le prit, soulagée, bien qu’elle ne se rappelât absolument pas
l’avoir mis là.
« Probablement Maria, qui l’aura retrouvé et rangé », se dit-elle avec désinvolture.
Impossible d’écouter ses messages, il était resté allumé et sa batterie était totalement déchargée. Tant pis,
cela attendrait ce soir. Joseph et Cassie téléphonèrent au bureau, car la Suratex les avait appelés en pleine
nuit, eux aussi. Enora les rassura et leur passa Brian.
Elle se t un café, puis descendit dans la grande salle repointer, une à une, les œuvres de Paula Druzer. Elle
fréquentait la galerie depuis ses douze ans et était une vraie banque de données à elle toute seule pour tout ce





qui concernait sa grand-mère. Maintenant qu’elle avait les toiles sous les yeux, le catalogue de l’année
précédente comme support de référence en mains, elle comprenait enfin ce qui avait retenu son attention.
Lors de son tour des salles, son « œil laser », comme l’appelait en riant Cassie, avait enregistré de façon
inconsciente d’in mes anomalies sur certaines toiles, d’où ce sentiment de malaise di4us qui ne l’avait plus
quittée.
Abasourdie, une seule conclusion s’imposa à elle : elle avait en face d’elle des copies ! De parfaite facture,
certes, mais des copies ! Elle sentit son cœur s’emballer. Comment était-ce possible ? Comment personne
n’avait-il pu s’en rendre compte ? Elle entreprit de véri er, au hasard, d’autres artistes. Sur les dix qu’elle
étudia, trois étaient fausses. Et ce n’était certainement pas les seules !
Ses mains se mirent à trembler. Elle chercha Brian pour lui en parler et se souvint que Peter était venu le
prendre pour le conduire à Soho. Ils devaient être en chemin. Elle essaya de joindre Cassie sur son portable,
mais n’eut que son répondeur.
— Tante Cassie, c’est Enora. Rappelle-moi vite à la galerie, il y a un très gros problème concernant nos
toiles !
Elle voulut appeler son oncle, mais hésita à lui causer du souci sans avoir eu son père auparavant. Après
tout, peut-être se trompait-elle ? Non, non, impossible… Pour ce qui était des peintures de sa grand-mère, elle
était sûre d’elle, mais cela paraissait tellement incroyable ! Son père était sur messagerie. Il devait être environ
cinq heures du matin en France. Elle lui laissa le même message, puis appela Brian. Ce dernier décrocha
immédiatement.
— Brian, c’est Enora. J’ai fait l’inventaire des toiles de ma grand-mère et cela paraît incroyable, mais…
certaines sont fausses, idem pour celles d’autres artistes !
Il y eut un blanc au bout du fil.
— C’est impossible ! En êtes-vous sûre, Enora ?
— Oui, oui, Brian, à cent pour cent !
— À qui en avez-vous parlé ?
— À personne encore, Cassie et mon père ne sont pas joignables.
— Alors, attendez-moi, je reviens immédiatement. Il faut que nous en soyons absolument certains avant
de prévenir quiconque. N’appelez personne, nous le ferons ensemble. Vous m’entendez, Enora ? N’appelez
personne, attendez-moi !
— Oui, oui, Brian, je vous attends.
Brian raccrocha, blême.
— Peter, demi-tour au plus vite, nous rentrons à la galerie.
Peter glissa un œil dans le rétroviseur et vit le visage décomposé de Brian.
— Un problème, Monsieur ?
— Je ne sais pas encore… répondit ce dernier d’une voix blanche.
Peter hocha la tête en serrant les dents.
Ainsi, « ils » n’avaient pas pu attendre et l’avaient fait…
Une fois arrivé, Brian t le tour de la galerie avec les employés, catalogue en main, et identi a clairement
les toiles remplacées. Chez Paula Druzer guraient, entre autres, le fameux triptyque La jeune lle au chat,
l’Ouliveiredo, celui que Victoire appelait le Désert de Nass, et surtout La Vierge à l’Enfant. Huit en tout. Chez
les autres peintres de renom, quelques copies aussi parmi les plus célèbres. Apparemment, Soho n’était pas
touché.
Fébrile, il tournait maintenant en rond dans son bureau.
— Ce n’est pas possible ! s’exclama-t-il, comment personne n’a-t-il rien remarqué ! Les échanges sont
forcément récents, sinon Cassie s’en serait rendu compte !
— Il faut appeler mon père et Cassie, Brian, je le fais immédiatement.
— Je m’en charge, Enora, c’est mon rôle et ma responsabilité.
Il s’empara du téléphone avant qu’Enora ne le fasse et, lui tournant le dos, composa le numéro.
— Allo, bonjour, c’est Brian. Nous avons un gros problème à la galerie. Enora a découvert des anomalies à
propos de certaines de nos toiles. Il semblerait qu’elles aient été remplacées par des faux. Il faudrait envoyer
quelqu’un… rappelez-moi dès que vous le pouvez.
Il raccrocha, accablé et se tourna vers elle.
— Ton père est sur messagerie.
— Pourquoi voulez-vous envoyer quelqu’un ! Vous êtes expert et Cassie aussi ! s’exclama-t-elle.
Brian sembla hésiter.
— Il faut avoir un avis extérieur pour… être sûr et Cassie ne répond pas non plus, j’ai déjà laissé deux
messages !
Enora était atterrée. Le triptyque et La Vierge à l’Enfant… Comment Joseph allait-il prendre la nouvelle ?
Et sa mère !
Il continua.
— Je pense que ton père préférera prévenir Joseph lui-même. Il ne faut pas que cela s’ébruite pour
l’instant, mais nous ne pourrons garder cela longtemps secret. S’il ne m’a pas rappelé d’ici une heure,
j’essaierai à nouveau de le joindre.
Son ton se radoucit et il posa une main sur son épaule.
— Ne t’inquiète pas, Enora, je m’occupe de tout, tu peux aller déjeuner, je ne bouge pas d’ici ! Pour
l’instant, il n’y a rien que nous ne puissions faire et encore une fois merci pour ta perspicacité, sans toi…
Enora se leva comme un automate et hocha la tête.
— Êtes-vous sûr que vous ne voulez pas que je reste ? insista-t-elle ?
— Non, non, c’est inutile… Fais une pause, tu l’as bien méritée. Je vais attendre que ton père me rappelle.
Je ne comprends toujours pas comment de telles évidences ont pu nous passer sous le nez, murmura-t-il d’un
air soucieux. À plus tard, Enora !
Enora sortit et ferma la porte. Elle récupéra ses a4aires dans le bureau de Cassie, rassurée de savoir que son
père ne manquerait pas de rentrer à New York dès qu’il en serait informé et avait hâte que Cassie fasse de
même. Finalement, se dit-elle, ces déclenchements d’alarmes intempestifs voulaient vraiment dire quelque
chose !
Elle regarda sa montre, treize heures ! Elle était trop nouée et décida de sortir pour s’acheter à déjeuner.
Prendre l’air lui ferait du bien. Une fois dehors, elle salua Salomon occupé avec une cliente et resta un instant
debout sur le trottoir, hésitante. Victoire lui avait bien dit de ne jamais s’aventurer seule dans la ville, mais
elle n’irait pas loin. Pour une fois, elle n’appellerait pas Joey pour commander, mais se rendrait directement à
son restaurant au coin de la rue. D’ailleurs, elle l’aperçut qui venait dans sa direction. Elle lui t un signe de la
main et se dirigea vers lui. Il répondit à son salut avec un grand sourire.
À peine avait-elle parcouru quelques mètres, qu’un gros 4x4 noir s’arrêta le long du trottoir à sa hauteur.
La portière arrière s’ouvrit. Enora tourna machinalement la tête tout en continuant à marcher. Un homme
en descendit, la prit fermement par le bras et la poussa sans ménagement à l’intérieur. La voiture démarra en
trombe sous l’œil médusé de Joey et disparut au coin de la rue.
Salomon avait aperçu Joey et vu Enora lui faire signe. Lorsque l’interphone sonna, il se détourna pour
répondre. C’était Brian. Après avoir raccroché, il regarda machinalement dans la rue. Enora et Joey n’étaient
plus là.
Joey, quant à lui, arrivait du restaurant et s’apprêtait à livrer à côté de la galerie.
Il fut étonné d’apercevoir Enora seule sur le trottoir sachant combien sa famille était très protectrice avec
elle et eut à peine le temps de répondre à son signe quand il la vit s’engou4rer dans un 4x4. La rapidité de la
scène lui t une drôle d’impression, mais il se dit qu’elle ne serait certainement pas sortie sans raison et
supposa qu’elle était partie déjeuner avec quelqu’un de sa connaissance.




4
LA DISPARITION



Adam Brainer coupa son téléphone et s’installa confortablement dans son siège.
Il regarda par le hublot de l’avion et aperçut Nice d’un côté et la mer de l’autre. L’appareil amorçait une
large courbe pour prendre la direction des Préalpes et piquer vers Paris où il atterrirait vers dix-neuf heures
trente. Il avait reçu un message de Brian à quinze heures, heure française, disant que l’alarme s’était encore
déclenchée, mais rien de grave, une fausse alerte. Enora lui en avait également laissé un plus tard dont il
n’avait pris connaissance qu’à l’instant. Il avait tenté de la rappeler sur son portable, mais était tombé sur sa
messagerie. Il supposa qu’elle voulait certainement lui signaler les mêmes problèmes d’alarme. Il serait à sa
galerie parisienne dans deux heures et téléphonerait en arrivant. Pour eux, ce serait l’heure du déjeuner.
Il prit le café tendu par une hôtesse souriante et se replongea dans ses pensées. Victoire l’avait accompagné
à l’aéroport et ils devaient se retrouver tous à New York une semaine plus tard. Même si leurs séparations
étaient de courte durée, il la quittait toujours avec réticence et vivait chaque éloignement comme un gage
pour l’après et chacune de leurs retrouvailles comme une première fois. Depuis que leurs chemins s’étaient
croisés, sa vie avait pleinement pris sens. Il était tombé amoureux de la peinture de Paula Druzer à dix-neuf
ans en même temps que de son modèle, La jeune lle au chat, et dès lors n’avait eu de cesse de reconstituer le
triptyque. Son association avec Joseph Duprez lui avait ouvert des horizons inespérés dans sa quête. Lorsqu’il
rencontra, des années plus tard, Victoire à la galerie, il réalisa qu’en fait c’était elle la jeune 4lle peinte sur la
plupart des toiles de l’artiste dont il était tombé amoureux. Jamais il n’avait regretté son engagement.
Victoire était la révélation de sa vie.
Aîné d’une fratrie de cinq garçons, il venait d’un milieu aisé et très uni, et constituer une cellule familiale
avait été pour lui une évidence. Pour Victoire, il en avait été autrement. Ce qu’elle pensait être l’abandon de
sa mère à quatre ans l’avait fragilisée affectivement, de même que la distance et la dureté de son père.
Elle avait été longue à lâcher prise, car elle doutait terriblement d’elle et des autres. Et puis les choses
s’étaient faites et bien faites, puisqu’ils avaient rapidement eu un enfant, puis deux. Chacun avait pu se
réaliser dans sa partie, Victoire, dans la haute couture, et lui par l’ouverture de nouvelles galeries d’art. Ils
avaient réussi le parfait équilibre entre vie privée et professionnelle et, malgré leurs déplacements
occasionnels d’un côté ou de l’autre de l’Atlantique, ils ne restaient jamais très longtemps séparés.
Il esquissa un sourire, revenant vingt ans en arrière au moment où ils étaient sortis ensemble quelques
mois après le décès de la mère de Victoire, lorsqu’elle avait 4ni par lui raconter l’enchaînement qui l’avait
conduite jusqu’à lui. Une incroyable histoire déclenchée par le décès de sa grand-mère, Manou. Un rêve
étrange à l’intérieur duquel chaque personne de son entourage actuel avait son double, même lui, alors qu’elle
ne le connaissait pas encore dans la vie réelle. Elle y avait vécu une quête initiatique aux côtés de son alter ego
qui l’avait réconciliée avec son passé et l’avait nommée la « légende d’Argassi ».
« J’ai dû te croiser quelque part et imprimer ton image en moi. Tu as fait partie de mon imaginaire et je
t’ai aimé avant même de te connaître ! » avait-elle 4ni par lui avouer. C’est ce qui l’avait troublée lorsqu’ils