Le Cinquième éléphant

Le Cinquième éléphant

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448 pages

Description

Samuel Vimaire est en fuite ; la chasse à l'homme est ouverte. Hier préfet du Guet, duc et ambassadeur d'Ankh-Morpork dans le mystérieux royaume d'Uberwald (ses forêts de conifères, ses traditions identitaires, ses mines de graisse), il ne lui reste désormais que son astuce naturelle et la culotte tristounette d'oncle Vania. (Laissez tomber.)

Il neige. Il gèle. S'il ne traverse pas la forêt pour rejoindre la civilisation, une guerre abominable éclatera. Et des monstres sont à ses trousses. Intelligents. Rapides. Des loups-garous. Ils gagnent sur lui...

Voici le vingt-cinquième roman du Disque-monde. On y trouve des nains, des vampires, des intrigues diplomatiques, des héros, de la graisse antique.


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Date de parution 27 mai 2013
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EAN13 9782367931968
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Terry Pratchett
LES ANNALES DU DISQUE-MONDE
LE CINQUIÈME ÉLÉPHANT
TRADUIT DE L’ANGLAIS PAR PATRICK COUTON
L’ATALANTE Nantes
A CE QU’ON DIT, le monde est plat et repose sur le dos de quatre éléphants, eux-mêmes juchés sur la carapace d’une tortue géante. A ce qu’on dit, les éléphants, étant donné leur gigantisme, ont des os de pierre et de fer ainsi que des nerfs d’or qui leur assurent une meilleure conductivité sur les longues distances1. A ce qu’on dit, le cinquième éléphant, hurlant et barrissant, a traversé l’atmosphère du jeune monde il y a bien longtemps avant d’atterrir assez violemment pour morceler des continents et soulever des montagnes. Nul ne le vit réellement atterrir, ce qui donna lieu à la grande question philosophique : quand des millions de tonnes tournoyantes d’éléphant en colère fendent les cieux et que personne ne les entend, est-ce que – philosophiquement parlant – ça fait du bruit ? Et, si personne ne les a vues, sont-elles vraiment tombées ? En d’autres mots, ne s’agit-il pas uniquement d’une histoire destinée aux enfants en guise d’explication à certains événements naturels remarquables ? Mais, à ce que disent les nains, détenteurs de la légende et qui creusent des mines beaucoup plus profondes que tout le monde, elle contient une part de vérité. Par temps clair, d’un bon poste d’observation dans les montagnes du Bélier, on voit très loin dans les plaines. En plein été, on arrive à compter les colonnes de poussière que soulèvent les convois de bœufs qui progressent à leur vitesse de pointe, trois kilomètres à l’heure, chaque couple tirant un train de deux chariots chargés chacun de quatre tonnes. Ils mettent un temps fou pour atteindre leur destination, mais une fois arrivés ils se retrouvent en nombre. Ils transportent vers les villes côtières de la mer Circulaire des matières premières et parfois des voyageurs partis chercher fortune et une poignée de diamants. Vers les montagnes, ils apportent des produits manufacturés, des articles rares de par-delà les océans et des voyageurs qui ramènent la sagesse et quelques cicatrices. Il y a le plus souvent un jour de route entre chaque convoi. Ils font du paysage une machine à dérouler le temps. Par temps clair, on voit le mardi précédent. Les héliographes scintillent de loin en loin tandis que les colonnes s’échangent des messages lumineux pour signaler la présence de bandits, la nature de leurs cargaisons et la meilleure adresse où trouver double ration d’œufs, triple de frites et un bifteck débordant tout autour de l’assiette. Des tas de gens voyagent dans les chariots. C’est peu onéreux, mieux que la marche à pied et on finit par arriver à destination. Certains voyagent pour rien. Le conducteur d’un chariot avait des difficultés avec son attelage. Ses bœufs étaient ombrageux. Il trouvait ça normal dans les montagnes où toutes sortes de bêtes sauvages regardent les bœufs comme un repas ambulant, mais il n’y avait rien ici de plus dangereux que des choux. Dans son dos, au fond d’un espace étroit entre les chargements de bois d’œuvre, quelque chose dormait.
Ce n’était qu’un jour de plus à Ankh-Morpork… Le sergent Côlon se tenait en équilibre sur une échelle branlante à un bout du pont d’Airain, une des voies de circulation les plus animées de la ville. Il s’accrochait d’une main à un grand poteau surmonté d’une boîte et de l’autre tendait un livre d’images dessinées par ses soins vers la fente à l’avant de la boîte. « Et ça, c’est un autre type de chariot, dit-il. Tu vois ? — ’ui, répondit une petite voix à l’intérieur de la boîte. — D’ac-cord », fit Côlon, visiblement satisfait. Il lâcha le livre d’images et montra du doigt la longueur du pont. « Maintenant, tu vois ces deux marques peintes sur les pavés ? — ’ui. — Et ça veut dire ? — Si-un-chariot-va-d’l’une-à-l’aut’-en-moins-d’une-minute-il-roule-trop-vite, récita comme un perroquet la petite voix. — Bravo. Et alors faut… — Prendre-une-image. — En faisant attention pour qu’on distingue… — La-tête-du-conducteur-ou-la-vignette-du-chariot. — Et si c’est la nuit, faut… — Se-servir-d’la-salamandre-pour-éclairer… — Bravo, Rodney. Et un gars d’chez nous passera tous les jours récupérer tes images. T’as tout c’que tu veux ? — ’ui. — C’est quoi, sergent ? » Côlon baissa les yeux vers le gros visage brun levé vers lui et sourit. « B’jour, Total, dit-il en descendant pesamment l’échelle. Ce que vous voyez là, m’sieur Jolson, c’est l’Guet de l’avenir pour le nouveau millénénénai… naire. — Quel gué, Fred ? fit Total Jolson d’un air critique. Il y a déjà le pont. — Le guet comme dans Guet des Orfèvres, Total. — Ah, d’accord. — L’premier qui roule trop vite par ici, l’seigneur Vétérini verra son portrait dès le lendemain. Les iconographes, ça ment pas, Total. — C’est vrai, Fred. Parce qu’ils sont trop bêtes. — Sa Seigneurie en a marre des chariots qui roulent à tombereau ouvert sur l’pont, voyez, et il nous a demandé de faire quelque chose. J’suis chef de la circulation maintenant, vous savez. — C’est bien, ça, Fred ? — Et comment ! fit le sergent Côlon avec chaleur. C’est à moi d’empêcher les… euh… artères de la ville de s’boucher, ce qui entraînerait la mort du commerce et la ruine pour nous tous. Un boulot vital, on peut dire. — Et c’est vous tout seul qui faites ça, hein ? — Ben, principalement. Principalement. L’caporal Chicque et les autres gars m’donnent un coup d’main, évidemment. » Total Jolson se gratta le nez. « C’est d’un sujet de ce genre que je voulais vous parler, Fred, dit-il. — Pas d’problème, Total. — Il est arrivé un truc très bizarre devant mon restaurant, Fred. »
Le sergent Côlon suivit le corpulent bonhomme dans une rue transversale. Fred aimait bien d’ordinaire la compagnie de Total parce qu’il se sentait franchement mince à côté de lui. Total Jolson était de taille à figurer sur un atlas et à changer l’orbite de petites planètes. Les pavés se lézardaient sous ses pas. Il combinait dans une seule enveloppe charnelle – et il restait beaucoup de place – le meilleur cuisinier d’Ankh-Morpork et son client le plus enthousiaste, tous deux idéalement réunis au paradis de la purée de pomme de terre. Le sergent Côlon ne se rappelait pas le vrai prénom du restaurateur ; l’unanimité s’était faite sur son surnom car tous ceux qui le voyaient dans la rue pour la première fois refusaient de croire que c’étaittotalement Jolson. Un gros chariot encombrait la Grand-Rue. Les autres véhicules bouchonnaient en voulant manœuvrer pour le contourner. « Je me faisais livrer ma viande à l’heure du déjeuner, Fred, et quand mon charretier est sorti… » Total Jolson pointa le doigt vers une imposante structure triangulaire verrouillée autour d’une roue du chariot. Elle était en chêne et en acier, barbouillée de peinture jaune. Fred tapota dessus d’une main prudente. « J’vois où est vot’ problème, je l’ai sous les yeux, dit-il. Alors, vot’ charretier, il est resté combien de temps chez vous ? — Ben, je lui ai offert le déjeuner… — Et vous faites de rudement bons déjeuners, Total, je l’dis toujours. C’était quoi, l’plat du jour ? — Bifteck frappé sauce crème et coup-de-sang, avec meringue mort-noire à suivre », répondit Total Jolson. Le silence s’installa un instant tandis que tous deux imaginaient le repas. Fred Côlon lâcha un petit soupir. « Du beurre sur le coup-de-sang ? — Vous cherchez pas à m’insulter en insinuant que j’aurais oublié ça, dites ? — On peut prendre son temps avec un repas pareil. L’ennui, c’est que l’Patricien, Total, il supporte plus qu’les chariots stationnent dans la rue plus de dix minutes. D’après lui, c’est une espèce de délit. — Mettre dix minutes pour prendre un déjeuner chez moi, c’est pas un délit, Fred, c’est une tragédie, fit Total. Je lis ici “Guet municipal – Enlèvement : quinze piastres”, Fred. Ça représente deux jours de bénéfices, Fred. — Le hic, dit Fred Côlon, c’est que ça va faire de la paperasse, voyez ? J’peux pas laisser passer. J’aimerais bien. Y a tout un paquet d’souches sur l’pique-notes de mon bureau. Si c’était moi l’patron du Guet, évidemment… mais j’ai les mains liées, voyez… » Les deux hommes se tenaient un peu à l’écart l’un de l’autre, les mains dans les poches, sans se prêter grande attention. Le sergent Côlon se mit à siffloter tout bas. « J’connais un ou deux trucs, avança prudemment Total. Les gens croient que les serveurs ont pas d’oreilles. — Moi, j’connais beaucoup d’choses, Total », dit Côlon en faisant tinter sa monnaie dans sa poche. Les deux hommes contemplèrent fixement le ciel un moment. « Il me reste peut-être de la glace au miel d’hier… » Le sergent Côlon baissa les yeux sur le chariot. « Dites donc, monsieur Jolson, fit-il d’une voix exprimant la surprise la plus complète. Y a un salaud fini qu’a mis une espèce de pince sur vot’ roue ! Ben, on va vite s’occuper d’ça. » Côlon tira de sa ceinture deux palettes rondes peintes en blanc, visa la tour du sémaphore du Guet qui pointait par-dessus le sommet de la vieille usine de limonade, attendit que la gargouille de veille lui adresse des signaux puis, avec beaucoup de brio et de style, donna l’image d’un pongiste aux bras raides jouant deux parties en même
temps. « L’équipe va arriver d’une minute à l’autre – ah, regardez-moi ça… » Un peu plus loin dans la rue, deux trolls fixaient soigneusement un sabot à une charrette de foin. Au bout d’une ou deux minutes, l’un d’eux jeta un coup d’œil par hasard vers la tour du Guet, poussa du coude son collègue, sortit lui aussi deux raquettes et, avec moins d’allant que le sergent Côlon, envoya un signal. Une fois la réponse reçue, les trolls regardèrent autour d’eux, repérèrent Côlon et vinrent pesamment vers lui. « Ta-daa ! fit fièrement Côlon. — Etonnante, cette nouvelle technologie, dit un Total Jolson admiratif. Et ils étaient bien à… quoi, à quarante ou cinquante mètres ? — T’juste, Total. Avant, l’aurait fallu que j’donne un coup d’sifflet. Et ils vont arriver en sachant aussi que c’est moi qui les ai demandés. — Au lieu d’être obligés de regarder pour voir que c’est vous, dit Jolson. — Ben, ouais », avoua Côlon, conscient que la révélation n’était peut-être pas le rayon de lumière le plus éclatant dans la nouvelle aube de la révolution des communications. « Evidemment, ç’aurait marché tout pareil s’ils avaient été à plusieurs rues d’ici. Même de l’autre côté d’la ville. Et si j’demandais à la gargouille, comme on dit, de “passer l’mot” à la grande tour sur la Butte, ils l’auraient à Sto Lat en quelques minutes, voyez ? — Et c’est à trente kilomètres. — Au moins. — Etonnant, Fred. — L’temps passe, Total, dit Côlon alors que les trolls les rejoignaient. Agent Chert, qui t’a dit de coller le sabot au chariot d’mon ami ? demanda-t-il. — Ben, sergent, ce matin vous dire on devait mettre sabot à tous… — Pas à ce chariot-ci, le coupa Côlon. Enlève-moi ça tout d’suite et on en parle plus, hein ? » L’agent Chert donna l’impression de conclure qu’il n’était pas payé pour penser, ce qui était tout aussi bien parce que le sergent Côlon ne croyait pas qu’avec les trolls on en avait pour son argent dans ce domaine. « Si vous dites, sergent… — Pendant que tu t’occupes de ça, Total et moi, on va discuter un peu, pas vrai, Total ? lança Fred Côlon. — C’est vrai, Fred. — Enfin, j’dis discuter mais, moi, j’vais surtout écouter, vu que j’aurai la bouche pleine. »
La neige cascadait des branches des sapins. L’homme se fraya un chemin à travers, s’arrêta un instant pour reprendre son souffle puis entreprit de traverser la clairière d’un trot rapide. De l’autre côté de la vallée, il entendit le premier appel de la trompe. Il disposait donc d’une heure, s’il fallait les en croire. Il n’arriverait peut-être pas jusqu’à la tour, mais il existait d’autres moyens de s’en sortir. Il avait des idées. Il pouvait se montrer plus malin qu’eux. Eviter la neige autant que possible, revenir sur ses pas, utiliser les cours d’eau… C’était faisable, ç’avait déjà été fait. Il en était sûr. A quelques kilomètres de là, des formes fuselées s’élancèrent dans la forêt. La chasse commençait.
Ailleurs, à Ankh-Morpork, la Guilde des Fous était en feu. Ce qui posait un problème car la brigade des pompiers de la Guilde comptait surtout des clowns. En effet, si on montre à un clown un seau d’eau et une échelle, il ne connaît qu’une seule manière de s’en servir. Les années de répétitions prennent le dessus. Il n’écoute que la voix de son nez rouge. C’est plus fort que lui. Samuel Vimaire, du Guet municipal d’Ankh-Morpork, adossé contre un mur, regardait le spectacle. « Il faut vraiment qu’on reparle de ce projet de corps de pompiers municipal au Patricien », dit-il. De l’autre côté de la rue, un clown saisit une échelle, se retourna, percuta le clown derrière lui qui atterrit dans un seau d’eau, puis se retourna encore afin de voir la cause du tapage et renvoya du même coup dans le seau avec un bruit étonnamment éclatant sa victime qui se relevait. La foule observait en silence. La rigolade, ça n’était pas l’affaire des clowns. « Les guildes y sont toutes très opposées, dit son second, le capitaine Carotte Fondeurenfersson, tandis que le clown portant l’échelle recevait un seau d’eau dans le pantalon. D’après elles, ce serait une violation de la loi. » Le feu faisait rage dans une salle du premier étage. « Si on laisse brûler le bâtiment, ça sera un sérieux coup porté au spectacle dans cette ville », fit Carotte d’un air sérieux. Vimaire lui jeta un regard en coin. Tout Carotte, cette remarque. Elle paraissait innocente comme tout, mais on pouvait la comprendre autrement. « Sûrement, dit-il. J’imagine quand même qu’il vaut mieux faire quelque chose. » Il s’avança et mit ses mains en coupe. « Bon, c’est le Guet ! Une chaîne de seaux ! brailla-t-il. — Oh, on est obligés ? lança quelqu’un dans la foule. — Oui, vous êtes obligés, répondit le capitaine Carotte. Allez, vous tous, si on forme deux rangées, on en aura fini en un rien de temps ! Qu’est-ce que vous en dites, hein ? Ça peut même être rigolo ! » Et tout le monde obéit, nota Vimaire. Carotte traitait ses semblables comme s’ils étaient tous de braves gens, et, inexplicablement, aucun ne résistait à l’envie de montrer qu’il n’avait pas tort. A la grande déception de la foule, l’incendie fut bientôt maîtrisé, dès que des badauds de bonne volonté eurent désarmé puis éloigné les clowns. Carotte réapparut en s’épongeant le front au moment où Vimaire s’allumait un cigare. « Apparemment, le cracheur de feu était malade, dit-il. — C’est fort possible qu’on ne nous pardonne jamais ça, fit Vimaire alors qu’ils reprenaient leur ronde. Oh, non… quoi encore ? » Carotte regardait fixement en l’air, vers la tour clic-clac la plus proche. « Emeute rue du Câble, dit-il. C’est un “général”, monsieur le commissaire. » Ils s’élancèrent au pas de course. On courait toujours pour un appel général à tous les agents. Le gars dans le pétrin, c’était peut-être soi. Le nombre de nains dans la rue s’accroissait à mesure qu’ils approchaient, et Vimaire reconnut les signes. Les nains affichaient tous une mine préoccupée et marchaient dans la même direction. « C’est fini, dit-il alors qu’ils tournaient à un angle. Ça se voit à la brusque
prolifération de badauds louches à force de vouloir prendre un air innocent. » Il s’était peut-être agi d’un cas d’urgence, mais aussi d’un cas grave. La rue était jonchée de débris et d’un nombre conséquent de nains. Vimaire ralentit. « La troisième fois cette semaine, fit-il. Qu’est-ce qui leur prend ? — Difficile à dire, monsieur le commissaire », répondit Carotte. Vimaire lui décocha un regard. Carotte avait été élevé par des nains. Lui non plus, dans la mesure du possible, ne mentait jamais. « Ça n’est pas pareil que “je ne sais pas”, je me trompe ? » fit-il. Le capitaine avait l’air gêné. « Je crois que c’est… plus ou moins politique », dit-il. Vimaire remarqua une hache de jet plantée dans un mur. « Oui, je vois ça. » Quelqu’un venait vers eux dans la rue, et c’était sans doute la cause de l’émeute. L’agent Fluorine était le troll le plus grand qu’avait jamais vu Vimaire. Il dominait tout ce qui l’entourait. Il était si grand qu’il ne se détachait pas dans la foule parce qu’il était la foule : on ne le voyait pas parce qu’il bouchait la vue. Et, comme beaucoup de gens surdimensionnés, il était foncièrement doux, timide et enclin à se laisser dicter sa conduite. Si le destin l’avait jeté au sein d’une bande, il en aurait été le muscle. Au sein du Guet, il était le bouclier anti-émeute. Les autres agents pointaient le nez de derrière son dos. « On dirait que ç’a commencé dans la brasserie de Vrille, dit Vimaire tandis que le reste du Guet intervenait. Faites déposer Vrille. — Pas une bonne idée, monsieur le commissaire, dit Carotte d’un ton ferme. Il n’a rien vu. — Comment savez-vous qu’il n’a rien vu ? Vous ne lui avez pas demandé. — Je le sais, monsieur. Il n’a rien vu. Il n’a rien entendu non plus. — Avec une populace qui saccageait son restaurant et qui se bagarrait dans la rue ? — Exact, monsieur le commissaire. — Ah. Je comprends. Il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre, c’est ce que vous dites ? — Quelque chose comme ça, monsieur le commissaire, oui. Ecoutez, c’est fini, monsieur. Je pense que personne n’est gravement blessé. C’est mieux ainsi, monsieur. Je vous en prie. — C’est une de ces affaires privées de nains, capitaine ? — Oui, monsieur le commissaire… — Eh bien, on est ici à Ankh-Morpork, capitaine, pas dans une mine des montagnes, et c’est mon boulot de maintenir l’ordre, et ça, capitaine, ça n’y ressemble pas. Qu’est-ce que les gens vont dire s’il y a des émeutes dans les rues ? — Ils vont dire que c’est un autre jour dans la vie de la grande cité, monsieur le commissaire, répondit Carotte, le visage impassible. — Oui, là, j’imagine que c’est ce qu’ils diraient. Tout de même… » Vimaire ramassa un nain gémissant. « Qui a fait ça ? demanda-t-il. Je ne suis pas d’humeur à me laisser embêter. Allez, je veux un nom ! — Agi Volemarteau, marmonna le nain en se débattant. — D’accord, fit Vimaire qui le lâcha. Notez ça, Carotte. — Non, monsieur, dit Carotte. — Je vous demande pardon ? — Il n’y a pas d’Agi Volemarteau en ville, commissaire. — Vous connaissez tous les nains ? — Beaucoup, monsieur le commissaire. Mais Agi Volemarteau, on ne le trouve
qu’au fond des mines, commissaire. C’est une sorte d’esprit malin, monsieur. Par exemple “Mets-toi ça où Agi met le charbon”, monsieur, ça signifie… — Oui, je devine, le coupa Vimaire. D’après vous, ce nain vient de me dire que l’émeute est due à peau de zébi ? » Le nain avait disparu promptement dans une rue adjacente. « Plus ou moins, monsieur. Excusez-moi un instant, monsieur. » Carotte traversa la rue en tirant deux palettes blanches de sa ceinture. « Je veux juste prendre ma ligne de visée sur une tour, fit-il. Vaut mieux que j’envoie un clic-clac. — Pourquoi ? — Ben, on fait attendre le Patricien, monsieur le commissaire, alors ce serait plus poli de l’avertir qu’on est en retard. » Vimaire sortit sa montre et la consulta longuement. La journée allait être une de celles… qu’il vivait tous les jours.
Il est dans la nature de l’univers que la personne qui vous fait toujours attendre dix minutes sera, le jour où vous êtes vous-même en retard de dix minutes, prête à l’heure pour une fois et s’emploiera à ne pas le signaler. « Excusez notre retard, monseigneur, dit Vimaire lorsque Carotte et lui entrèrent dans le Bureau Oblong. — Oh, seriez-vous en retard ? dit le seigneur Vétérini en levant la tête de sa paperasse. Je n’avais vraiment pas remarqué. Rien de sérieux, j’espère. — La Guilde des Fous a pris feu, monseigneur, annonça Carotte. — Beaucoup de pertes ? — Non, monseigneur. — Eh bien, c’est une chance », dit avec circonspection le seigneur Vétérini. Il reposa sa plume. « Bon… de quoi devons-nous discuter… ? » Il tira vers lui un autre document qu’il lut rapidement. « Ah… je vois que le nouveau plan de circulation obtient l’effet désiré. » Il montra une grosse pile de papiers. « Je reçois un nombre incroyable de plaintes de la Guilde des Charretiers et Conducteurs de Bestiaux. Bravo. Transmettez mes remerciements au sergent Côlon et à son équipe. — Sans faute, monseigneur. — Je vois qu’en une seule journée ils ont mis des sabots à dix-sept charrettes, dix chevaux, dix-huit bœufs et un canard. — Il était en stationnement interdit, monseigneur. — C’est cela, oui. En tout cas, un schéma curieux semble se dégager. — Monseigneur ? — Un certain nombre de charretiers prétendent qu’en fait ils ne stationnaient pas mais étaient à l’arrêt pendant qu’une dame très vieille et très laide traversait la route très lentement. — C’est ce qu’ils affirment, monseigneur. — Ils savent qu’il s’agissait d’une vieille dame parce qu’elle répétait sans cesse la même litanie, quelque chose comme “Oh là là, mes pauvres vieilles jambes” et autres jérémiades du même tonneau. — Ça m’a effectivement tout l’air d’une vieille dame, monseigneur, fit Vimaire en gardant un visage impassible. — Tout à fait. Le plus étrange, c’est que plusieurs d’entre eux ont alors prétendu l’avoir vue ensuite cavaler dans une venelle à toute allure. Je n’en aurais pas tenu