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Le cinquième sceau

192 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1994
Lecture(s) : 27
EAN13 : 9782296279278
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LE CINQUIÈME SCEAU

Lettres de l'Océan Indien

- Bayer Monique, Métisse, 1992. - Guéneau Agnès, Le chant des Kayanms, 1993.

En couverture: «Aloalo - omby» ou «Totem - Zibus». Sur les tombeaux, dans la région du Sud, il est signe de richesse des défunts.

@ L'Harmattan,

1993 ISBN: 2-7384-1996-8

Charlotte-Arrisoa RAFENOMANJA TO

Le Cinquième Sceau

Editions L'Harmattan 5-7. rue de lEtale-Polytechnique 75005 Paris

Du même auteur:

- Le
1990.

Prince de l'Etang, théâtre, édition Buzoni, 1988. - Le Troupeau, théâtre, Ubu repertory theater, 1991. - Le Pétale écarlate, roman, Société malgache d'édition, - La Marche de la Liberté, essai politique, Azalées/L'Harmattan, 1992. A paraître:
- Il était une fois...1a démocratie ou la Marche de la Liberté II, essai politique.

Quand il ouvrit le cinquième sceau, je vis sous l' autel les âmes de ceux qui avaient été immolés à cause de la parole de Dieu et à cause du témoignage qu'ils avaient rendu. Ils crièrent d'une voix forte en disant: jusques à quand, Maître Saint et Véritable, tardes-tu à juger et à tirer vengeance de notre sang sur les habitants de la Terre?
Une robe blanche fut donnée à chacun d'eux, et il leur fut dit de se tenir en repos quelque temps encore, jusqu'à ce que fat complet le nombre de leurs compagnons de service et de leurs frères qui devaient être mis à mort comme eux.

Apocalypse de Jean 6, 9-11.

INTRODUCTION

Les pays dits du Tiers-Monde en général, et ceux d'Afrique en particulier, sont souvent identifiés comme étant un monde de violence, de corruption, d'incompétence; analystes et médias occidentaux les malmènent et émettent à leur sujet des clichés partiaux de catastrophisme et de misérabilisme. Pourtant, est-il besoin de le rappeler, l'Histoire de l'humanité place les vraies catastrophes de notre planète (guerres mondiales, course aux armements, pollution à l'échelle planétaire) ailleurs qu'en terre africaine; une terre africaine reconnue comme étant un des plus grands réservoirs mondiaux de richesses énergétique, minière et écologique. N'étant avocat, ni Avocat Général, que l'on ne se méprenne pas sur mes propos, qui sont uniquement un essai d'analyse de l'avènement meurtrier de la démocratie dans les pays pauvres, et de réflexion sur les déchirures au sein du volcan politico-social qu'est devenu notre Continent. Je ne cherche aucune circonstance atténuante aux supposés «damnés de la terre» que nous sommes - que non ! -etmecantonneaurappelobjectifdefaitshistoriques: Il n'y a pas si longtemps -le siècle ne s'est même pas écoulé les relations Nord-Sud étaient celles de colons et de colonisés. La mission des premiers en ces pays dominés n'étant sûrement pas celle de... missionnaires, point n'est besoin d'être politologue pour supposer quels étaient leurs intérêts premiers. Le pillage des colonies n'étant plus le secret d'alors, Tartempion lui-même en a quelques connaissances. Ensuite, la guerre froide entre les deux blocs Est-Ouest a rampé vers l'Afrique à travers luttes d'influences, d'hégémonie et d'intérêts. La mémoire conserve ces coups d'Etat et contrecoups d'Etat destinés à placer, ici hommes de paille, là régimes 7

fantoches. La logique de la démarche permettant d'affirmer que ces hommes de paille ne pourraient être intègres ou sincères nationalistes, conséquemment, un nouveau pillage des richesses africaines a été perpétré par Africains interposés. Le vent de la transparence et de la démocratie, né (belle contradiction) à l'Est, commence à épurer le climat malsain entretenu depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ainsi, comme ceux de l'Europe de l'Est, les peuples africains secouent, eux aussi, le joug des dictateurs, dont, reconnaissons-le, plusieurs sont tombés. Mais ici, le paupérisme généralisé dû aux marches de l'Histoire mentionnées précédemment, aggravé par des phénomènes climatiques particulièrement meurtriers dans certaines régions, rend la relève très difficile. A titre d'exemple, la Somalie et l'Angola vivent le mal aigu du tribalisme et de la boulimie de pouvoir de certains; tandis qu'au Zai.re et au Togo, on assiste à un attachement aveugle à la dictature périmée. Madagascar, malgré son relatif éloignement du Continent africain (les quelques quatre cents kilomètres du canal du Mozambique), fait partie de l'Afrique, même si son Histoire et sa Culture le placent au confluent des civilisations orientale, africaine et sémitique. Comme dans beaucoup de pays africains, la prise de conscience populaire face à la dictature a failli le faire basculer dans la guerre civile. Seulement, ici, nos valeurs culturelles originelles nous ont préservés, du moins jusqu'à ce jour, de ce fléau, et nous ont conduits, je l'espère, à l'aube de la démocratie. Le roman «Le Cinquième Sceau», une fiction, conduit le lecteur dans les dédales de la misère, de la peur et d'un fléchissement certain de la mentalité, vécus par les Malgaches pendant plus d'une décennie. Ses images insoutenables, souvent au-dessous de la réalité, dessinent l'ampleur de la souffrance et de l'humiliation collectivement partagées, et supposent déjà pièges et défis du chemin que nous avons parcouru depuis ce lointain 21 décembre 1990, date à laquelle j'ai terminé sa création. Son approche, le patrimoine impérissable des écrits de la Bible; sa démarche, ma sincérité; et son refuge, ma seule conscience, sont l'image même de l'incertitude de l'époque, en 1987, temps fort de la censure dictatoriale de la République Démocratique de Madagascar. Ses réflexions ne sont pas une prétention à l'initiation aux mystères de l'apocalyse, mais les 8

compagnes de l'angoisse des heures troubles que je pressentais, et celles des heureuses perspectives que j'espérais. Aussi, «Le Cinquième Sceau» précède-t-il chronologiquement l'essai politique intitulé «La Marche de la Liberté» paru en mai 1992, en co-édition AZALEES/HARMATIAN, et dont l'écriture a été scandée d'explosions de grenades et de tirs d'armes à feu, notamment lors de la marche pacifique d'une multitude vers le palais présidentiel de Mavoloha le 10 août 1991... comme celle vers la Colline jaune telle la bile d'un malade, décrite dans la présente fiction. En ce seuil du XXIème siècle, époque dure, époque d'espoir, même si Madagascar est encore classé parmi les pays les plus pauvres de la terre, son peuple a prouvé sa maturité en brisant pacifiquement le mur de silence. KTEMA EIS AEI, un trésor, un bien pour toujours, une acquisition définitive, qui lui donnera, j'en suis persuadée, une place méritée au sein du concert des nations.

Ce 16 février 1993 L'auteur

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PROLOGUE

Notre route a été longue, notre parcours pénible. Nous avons escaladé des rochers moussus et gluants tapis sous les larmes des forêts; nous avons grimpé les flancs abrupts de montagnes crépues hérissées d'épines aussi longues que des épées; nous avons longé des gouffres de feu et de fumée; nous sommes descendus dans des abîmes puants peuplés de bêtes immondes, et nous avons traversé des prairies fleuries avant de parvenir devant cette porte massive et fermée. Elle est immense, ses contours se perdent à l'horizon. Nul ne bouge, nul ne murmure autour de nous, c'est le royaume du silence et de l'esprit. Un de mes compagnons avance précautionneusement sa main et effleure la porte avec la pulpe de son doigt: elle s'ouvre sans bruit. Nous pénétrons dans le monde des nuages: vingt-quatre flambeaux brûlent devant vingt-quatre vieillards vêtus de blanc. Leurs yeux sont des braises, leurs cheveux et leurs barbes ressemblent à l'écume d'une mer en furie. Leurs lèvres remuent, leurs voix sont comme les roulements du tonnerre un soir de grand orage. Nous sommes paralysés de frayeur et de respect. Vous êtes venus du lointain pour écouter le message de nulle part destiné à vos peuples, nous disent-ils. Dites-leur : - que les vrais rois des nations n'ont qu'une seule face: celle qu'ils montrent à leur peuple, et n'écoutent qu'une voix: celle de leur peuple, - que les rois à deux faces sont des usurpateurs assis sur des trônes acquis par la ruse ou le crime. Ce sont les sacrificateurs du 11

Malin qui enfoncent la multitude dans la misère pour se draper du manteau pourpre de la Puissance. Ils favorisent la déchéance de l'homme pour la présenter aux yeux de l'Univers comme une tare originelle, et confient ses enfants aux faux sages qui modèlent leurs cerveaux en chantant les louanges de la fausse vérité. Que ceux qui ont des oreilles entendent: 1'homme est l'image de son créateur, celui qui l'avilit bafoue Dieu et sera damné. Or ces faux rois se cachent derrière les pouvoirs du Pouvoir pour diriger contre les peuples le fer qui tonne et des tonnes de fer, ou laissent la famine et les maladies les décimer mieux que leurs machines de mort. Dites à vos peuples: - qu'ils doivent détrÔner ces adorateurs du Pouvoir par l'arme que leur a donné l'Invincible: leur voix. C'est une arme terrible et périrons ceux qui ne l'écoutent pas car elle contient la parole de Dieu. - que l'heure est venue de briser la chaîne du silence car la tolérance du mal se nomme lâcheté. Les peuples n'ont plus à obéir au diable des faux rois appelé autorité et les femmes ne doivent plus écouter les fausses promesses d'un paradis où elles pourraient, enfin, nourrir leurs fils. Allez et dites à vos peuples qu'ils doivent entendre ce message afin que la prophétie s'accomplisse: quand le nombre des âmes en repos sera complet, l'Agneau ouvrira le sixième sceau; alors, ceux qui ont eu la parole et qui sont restés muets seront jugés complices et trembleront devant Celui qui est assis sur le trÔne.

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PROBABILISME

En tous lieux et en tous temps, les nains entendirent parler de l'homme supérieur et chacun d'eux voulut en être un. Ils consultèrent leur miroir qui chanta leurs louanges et leur apprit l'art du commandement, celui de la répression et de la fanatisation. Ainsi éduqués, les nains quittèrent leur grotte, leur barque ou leur forêt et emboîtèrent le pas aux grands. Leurs petites jambes firent de grandes enjambées, et, si quelques-uns furent piétinés, beaucoup bousculèrent les obstacles sur leur passage, basculèrent leurs rivaux dans les ravins et parvinrent sur les collines. Ils en humèrentI'air, s'y plurent et s'y installèrent. Ils fabriquèrent des échasses pour cacher leur petite taille, s'entraînèrent à modifier leur voix fluette, enduisirent leur langue de miel gluant et descendirent dans les vallées pour rencontrer leurs gens. Ceux-ci, agréablement surpris de recevoir d'aussi grands hommes, jubilèrent de leur présence parmi eux. Ils avalèrent les énormes paroles que les nains leur dispensèrent, et leurs transports de joie furent bruyants quand les nains leur en promirent d'autres. Ils s'en furent dans les vallées avoisinantes pour raconter le festin et y glorifièrent les voix géantes des nains. Ces derniers, en rentrant chez eux, observèrent les montagnes les plus proches, se dirent qu'elles étaient beaucoup plus ensoleillées et, surtout, beaucoup plus dominantes que leur colline. Ils consultèrent de nouveau leur miroir qui leur trouva une tête de dominateur. Il leur conseilla d'engraisser les gloutons pour en faire leurs serviteurs. Ainsi fut fait. Pendant les heures muettes de la nuit, les nains, aidés de 13

leurs serviteurs, jetèrent les occupants des montagnes dans des fosses et prirent leur place. Ils se drapèrent dans des manteaux rouges et se hissèrent sur les sommets. Les gens' d'en bas acclamèrent les hommes d'en haut et leur confièrent leur destin pour une période limitée. Les nains reçurent leurs ovations en riant: leur miroir leur avait promis des siècles de dynastie. Mais les nains, jugeant les pentes de leur montagne trop douces, ne se sentirent pas en sécurité: d'autres nains pourraient les escalader durant leur sommeil et ravir leur place et leur vie. Ils levèrent des armées, les armèrent avec les richesses des vallées, et leur ordonnèrent de garder leurs lit, leur or et leurs itinéraires. La famine plana sur les vallées et la faim s'y installa. Des murmures et des plaintes y naquirent et troublèrent le repos des nains qui s'en irritèrent. Leurs pieds écrasèrent les mains téméraires qui tentaient de s'accrocher aux flancs des montagnes. Chaque nain dépêcha sa famille naine et ses gloutons sur les baslieux pour crier: «N'est-il pas grand notre grand homme ?», «Si», répondirent les affamés, espérant la manne promise; «Alors glorifiez-le, et repaissez-vous de sa gloire», dirent-ils. Les lécheurs firent leur apparition et léchèrent les orteils et les assiettes des nains. Ces derniers les trouvèrent amusants et en firent leurs bouffons qu'ils traînèrent solennellement dans leurs sillages. Leur grosse langue se mouvait dans leur bouche ronde et vorace, ils devinrent parasites: ils suçaient et engloutissaient tout. Certains, se croyant malins, tentèrent même de détourner les rayons du pouvoir; les nains se fâchèrent et les jetèrent dans des fosses à titre d'exemple. Les gens des vallées, plongés dans un perpétuel hiver, attrapèrent la maladie des trahis: ils hurlèrent, gesticulèrent et s'entre-déchirèrent. Les nains, dégoûtés, clamèrent tous azimuts leur tare originelle. Tout le monde se boucha les oreilles pour ne plus les entendre. Il n'y a pas si longtemps un nain grisé par la fièvre des hauteurs voulut purifier les hommes par le feu, mais se heurta à des géants démocratiques -ou grimés comme tels - et mourut avec sa moustache. Un autre, amoureux du froid, congela toute une multitude: des statues de pierre immortalisèrent sa crinière. Des nains bananes s'assirent sur des trônes fabriqués chez les amis du 14

nanisme; ils s'étouffèrent d'indigestion à la suite d'orgies humanophagiques. Certains écrasèrent la multitude, d'autres moururent sous sa colère, ou demandèrent asile dans les pays de la liberté. Le temps avale les années, mais la race des nains est coriace. Ces demi -hommes s'identifient à des demi -dieux et veulent siéger parmi les étoiles de la terre en gavant leurs peuples de paroles pourries. Si dans les pays neigeux beaucoup disparaissent sous les avalanches, dans les nations ensoleillées l'ère glaciale commence.

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Chapitre I «LE FOU»

La femme gémit et se tortilIe sur la banquette arrière de la voiture. La danse de la vie dans ses entrailles est atroce. La venue au monde d'un héritier du mal originel est proche. Il sent déjà le fagot avant même de crier. - Desserre tes genoux, tu vas l'étouffer! crie I'homme auprès d'elle. - Accélère, accélère, supplie celIe-ci. - Je ne peux pas, balbutie le mari cramponné au volant, il y a trop d'eau, de tonnerre, de vent. Ils me rendent aveugle. - Il est là, je le vois, hurle l'autre homme. Il va naître... il est né. Le véhicule quitte la route, plane parmi les éclairs, la pluie et la bourrasque, chute comme un oiseau abattu, heurte un rocher, et se fracasse dans un ravin. Le silence, un grand silence, précède l'enfer.

DIX-HUIT ANS PLUS TARD

Les pas du fou le portent au hasard des rues et des venelIes, où les clameurs d'invisibles fantômes circulent entre les rangs serrés des maisons aux toits pointus qui chevauchent les collines et hérissent les vallées. Son corps suit deux esprits: le sien qui tente de garder sa lucidité, celui de l'autre qui, doté d'une force étrange et étrangère 17

à sa volonté, délie sa langue, élargit son langage, l'oblige à devenir un être hybride, un prédicateur fou dont les paroles insensées et prophétiques excèdent ou épouvantent ceux qui les écoutent. Le crépuscule éphémère fane les verts et les diaprés, chasse les chanteurs ailés, enfante les ballets désordonnés des nuages et du vent. Le fou croise des véhicules qui roulent vitres fermées, et rêve que leurs occupants ont peur de lui puisqu'ils s'enferment dans leur richesse. Cette pensée le réjouit, il oublie sa faim pour danser comme un enfant moqueur autour d'eux. Ce sont des porcs qui ont trop mangé, les envols de ses guenilles ralentiront leur digestion. Mais la farce est inutile, leur hautaine indifférence continue son chemin, et le fou, mélancolique, poursuit le sien. Le soleil n'est plus, les nuages noirs ont pris possession du ciel. Les gens bien rentrent leurs biens chez eux, les joyeux se réunissent pour rire, les autres pour pleurer. Le bruit solitaire de ses pas effraie Andry - tel est le nom du fou - il cherche les silhouettes furtives de ses amis les sans-abri pour les suivre vers un cul-de-sac, leur coin favori, où ils se réunissent et se réchauffent autour d'un feu alimenté de cartons et de détritus. Une lueur diffuse éclaire les murs écaillés remplis de graffiti et la chaussée défoncée. Ils sont là : leurs ombres immenses, accroupies ou debout, emplissent l'impasse. Une odeur de sueur et de crasse stagne autour d'eux comme la brume entoure un sommet. Des pleurs d'enfant, des bruits de succion: c'est une mère qui allaite, sons confus et insolites dans ce lieu de laideur. Des toux caverneuses secouent un corps recroquevillé dans l'ombre: c'est un jeune garçon, un voleur de bananes, que marchands et passants ont tabassé, il est là depuis une éternité de souffrance. Des filles piaillent autour du feu. Les flammes révèlent les plis amers de leurs figures flétries: bientôt elles s'éparpilleront dans la ville déserte, et vicieux et dépravés les auront pour quelques pièces de monnaie. Plus loin, une tête se rejette brutalement en arrière, un goulot se penche, s'appuie sur des lèvres tendues et déverse son âme brûlante sur une langue amère. La goutte propage la chaleur artificielle d'un plaisir douloureux. Les yeux larmoyants se 18

ferment à demi pour suivre son parcours dans les entrailles vides de nourriture. C'est la récompense de galopades effrénées dans les escaliers de pierres branlantes pour échapper à la furie de la foule après le vol du sac d'une bourgeoise - qui doit proférer des malédictions au milieu de son luxueux salon -, ou de la paie d'un ouvrier - qui, lui, affronte les yeux affamés de sa famille. Le partage du butin a dû avoir lieu bien plus tôt: les faces tuméfiées témoignent de la violence de la discussion. Comme à l'accoutumée, l'Ancien - un vieux mendiant à l'oeil calme et à la peau durcie par d'innombrables saisons - est appuyé sur le mur du fond, son bâton noueux posé sur ses jambes arquées. Les lueurs du feu rougeoient sur son corps squelettique et sa figure cuivrée; son torse suit les mouvements raides de sa nuque surmontée d'une tête au crâne luisant; ses mains aux doigts trop longs ressemblent à des branches sèches craquelantes. Il a dû accomplir un exploit hors du commun pour jouir du respect de ces êtres sans pitié pour eux-mêmes ni compassion pour les autres, immigrés indésirables dans leur propre ville. Ce soir l'Ancien n'est pas seul dans son coin favori. Un autre vieillard est auprès de lui. C'est un nouveau venu dont la route n'a pas dû être longue, car ses vêtements rapiécés sont propres, sa peau a la couleur blafarde des vers de terre, et ses yeux, dépourvus de lassitude, sont pointus comme les aiguilles de la haine. Il est étrange que l'Ancien - toujours amical mais distant - accepte que cet oiseau bizarre bâtisse son nid chez lui. - Son nom est Rajao, chuchote une voix à Andry, il paraît qu'il a été très riche autrefois. Le fou se rapproche pour mieux examiner l'ex-riche. Il a dû chuter de haut car sa peau fripée est devenue trop large pour son corps de nouveau pauvre. Il tourne entre ses doigts un morceau de manioc sans l'approcher de sa bouche: son estomac a sans doute gardé ses habitudes d'antan. L'Ancien fait signe au fou de les rejoindre. Ce dernier salue avec raideur et ne répond pas aux sourires. - Comment va ton père ? lui demande le vieux mendiant. - Mon père va bien, ma mère va bien, mes trois soeurs vont bien et mon petit frère va bien. - Et toi? - Je suis toujours le fou qui gémit sur la misère des hommes,

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