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Le journal de la métamorphose

De
398 pages

Le Journal de la métamorphose est une autobiographie qui dépeint la vie réelle d'une lycéenne puis étudiante, de ses 17 à ses 19 ans. Il traite d'une recherche de soi-même et de la vie à travers le milieu, les expériences et les évolutions de l'univers intérieur de l'auteur du journal intime.


Des premiers rêves amoureux à l'abîme en passant par la passion amoureuse, c'est une véritable quête de l'Amour que vivra l'héroïne, au fur et à mesure des métamorphoses de sa vie et de sa conscience.

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Marine Rose
Le Journal de la métamorphose Tome 1Adolescence Illustration: Néro Publié dans la Collection Electrons Libres,
Dirigée par Poppy
© Evidence Editions 2017
Le parfum des premiers rêves
I Soirée de Fred
Je descends les marches du perron dans ma robe taup e. J'attends qu'avance la voiture de papa, m'installe dans son break couleur pierre de volcan.
Installée sur le fauteuil de cuir noir je regarde l e paysage défiler de Balma au centre-ville de Toulouse, la nuit fraîchement tombée illum inée par les réverbères et les phares, et dans le ciel mes pensées défilent, diffuses, san s formes. Je sens l’excitation monter dans mon silence, à l’intérieur de ce grand calme q ui donne à l’apparence une nonchalance. Papa aussi est silencieux. Seule rouco ule sa musique.
— Fais attention, Marine, appelle-moi avant une heu re pour que je vienne te chercher.
— Merci papa.
Et je claque la portière. Mes menues jambes nues in terceptent la fraîcheur de la nuit tombée. Sur le trottoir. Le bruit de la ville. Les klaxons. L’excitation. Je me sens légère, légère, et en même temps, il y a cette légère crain te, sœur du trac. Cette exaltation, et puis ma timidité, ma réserve, mes doutes. Suis-je a ssez jolie?
Je passe ma main dans les baby's hair de mes tempes , dans mes cheveux longs un peu sauvages, indomptables, châtains, que je secoue légèrement entre mes doigts devant le portail. Je suis prête. Fred à l’interpho ne. J’entre.
Le jardin est envoûtant et intriguant sous la nuit, ce petit jardin de centre-ville qui semble briller sous mes yeux. La musique pulse à l’ intérieur, la porte s’ouvre et Fred s’avance. Ensuite je me souviens du bruit, de la mu sique, de la chaleur. Lila qui dansait les joues en feu. Sarah impressionnante qui semblai t blaguer avec une complicité qui ne me laissait pas de place. Je ne me sens pas très forte pour blaguer, comme si quelque chose m’empêchait souvent de rigoler avec l es autres. Parce que je trouve toujours cela trop bête même si j’aimerais en rire, comme les autres. Je ris un peu mais le cœur n’y est pas. Ou s’il y est, il dit "je veux participer! Aimez-moi!". Je me sers des petits mélanges sur la table. Vodka-orange, vodka-c oca. Je teste. Je n’ai pas trop l’habitude. J’aime le vin et le champagne. Je n’aim e pas beaucoup la bière. Trop de litres et de mousse pour pas grand chose. Comme cet te soirée? Mais je suis heureuse au fond, car je commence à trouver l’ivresse, quelq ue chose de simple, de libre, quelque chose de sensuel - une touche amère enivran te - je danse.
Je voudrais me fondre - dans l’air - je voudrais qu e l’on m’aime - je sens mon corps comme un éventail qui se déplie, qui se libère, qui m’enchante. Il crie en sourdine dans mes sens. Mon cœur de feu qui plane tendrement comm e abandonné au hasard, au silence mystérieux et profond qui couve sous la mus ique, le bruit.
Plus je suis ivre, plus je me laisse aller, plus le s autres s’approchent de moi. Plus je me sens entourée. Les garçons me regardent du canap é, j’entends leurs commentaires. Je danse sur la pointe des pieds sur le parquet. Près de Lila et de Sarah qui m’ignorent un peu trop à mon goût. Fred vient d anser avec moi - mais je ne veux pas qu’il me colle trop. Et puis la soirée se préci pite. Je m’allonge par terre, ivre, pour sentir le sol tournoyer, l’ivresse, l’ivresse merve illeuse. Je me sens détachée.
La fumée sur la terrasse - la terrasse en bois clai r inespérée en haut - Luc et Manu qui me charient, Raphaël qui rit et me regarde parf ois avec un air grave, silencieux - je suis silencieuse, Manu me caresse le bras, je me la isse faire.
J’aimerais me sentir vraiment parmi eux mais je sui s toujours étrangère. Même avec l’ivresse. Mais mon corps est là, moulé dans sa rob e taupe, mes chevilles qui chavirent sous le ciel enfumé. Raphaël. Luc et Manu font le p lus fort de la conversation, ils sont beaucoup plus bruyants que je ne pourrais l’être. M ais je plaisante un peu. Je parade quand je sors de ma réserve. Parade nonchalante. Mo i aussi je sais dire cul, chatte.
— Bon, on aura appris ce soir que Marine est une co chonne!
Mais je sais m’adapterh et! Je ne me sens pas proche d’eux comme le sont Sara Lila, mais je crois que je peux leur plaire, mon co rps peut se faire une place ici, confortable. On l’aime, lui. On aime "mes magnifiqu es fesses bien moulées dans ma robe". Les garçons se sont accusés mutuellement de les avoir matées quand j’étais allongée sur le sol.
Je descends. Fred qui veut me parler, qui tente de m’entraîner dans le couloir. Je crois que je sais pourquoi... Oh non, Fred, ne gâch e pas tout, toi tu m’aimes pour ce que je suis, je t’aime bien, mais je ne désire pas sortir avec toi. Je ne peux pas te l’expliquer. Je joue la pompette, l’innocente, je r epars au milieu des autres. Les mêmes refrains. Je m’ennuie un peu. Je pense à Raphaël. M ais il ne se passe rien. Je téléphone à papa.
Le silence qui défile de derrière la vitre de la vo iture contemplée. Le silence. La musique. Le souvenir. L’alcool qui bat encore lente ment dans mes veines. Raphaël. Les garçons. Lila et Sarah qui m’ont semblées lointaines.
L’écharpe parfumée
Je sors du bain. Devant le miroir, je m’avance, nue , les cheveux mouillés. L’eau dégouline sur le sol. Carrelage blanc de ma salle d e bain. À droite du miroir, un faux coquelicot, sur l’étagère en verre, dans son vase transparent.
Je regarde le visage de mon reflet. Cette étrangère que j’apprivoise encore. J’y cherche le souvenir de mon enfance, mon identité, l a sensualité prête à éclore, la femme que je ne connais pas encore, qui m’effraie e t m’attire.
Mon corps a gardé la minceur prononcée de mon enfan ce. Mais mes seins sont bien présents, arrondis, sans être lourds. Je me retourn e. Mes fesses sont rondes, modelées par l’équitation.
— Marine!
Ma mère. J’enfile mon peignoir blanc.
— Marine, tu travailles?
Elle débarque en trombe dans ma chambre.
— Fiche moi la paix! Je n’ai rien à faire!
J’entends sa voix hystérique de derrière la porte d e ma salle de bain. Long monologue qui s’évapore enfin dans le couloir.
La routine. Le travail. L’avenir. Moi, c’est le pré sent que je découvre. Enfin je me mets face à lui et je lui demande qui es-tu, qui je suis. Pour une fois il me semble que je ne suis pas face à une ombre, mais à un sourire.
J’attrape l’écharpe noire posée sur mon lit toute p arfumée de l’odeur de Guillaume. Il l’avait oubliée en SVT. Je l’ai prise en pensant vo ir Guillaume à l’arrêt de bus.
Guillaume c’est un peu le beau gosse de la classe. Avec Lila on l’appelle l’extraterrestre. Je l’ai prévenu sur Facebook que j’avais ramassé son écharpe. Il m’a répondu : "OK. Comme ça tu auras mon parfum!
— Oui, elle est bien imprégnée! C’est drôle, j’ai reconnu tout de suite ton odeur! Bien que je ne t’ai jamais reniflé...
— Mdr! File-moi ton numéro!"
Le parfum des sourires
Jeviens de rentrer du lycée. Je me sens bizarre, mais bien. Peut-être amoureuse, déjà, à cause de cette écharpe parfumée, et lasse. Lasse de cette routine sans fantaisie, de ces murs bien tristes, des gamineries et du manque de maturité des garçons de ma classe.
Tout à l’heure, en sport, c’était la jungle, des bê tes bondissaient partout, bruyantes et infatigables, à se sauter les unes sur les autres s ans arrêt... C’était notre première séance de muscu, le prof a bien compris ce qui se p assait quand nous étions libres. Il a explosé à la fin. Je le comprends.
Guillaume, lui, était tranquillement assis à côté d ’Antoine et regardait tout ça... Comme moi, en fait. J’ai pensé à lui, aujourd’hui...
Quand je lui ai rendu son écharpe le matin, en cour s d’Espagnol, l’air de rien : "tiens, ton écharpe"', il s’est retourné et m’a lancé un ma gnifique sourire. Ensuite, il a dû passer au tableau pour faire un sketch en Espagnol, il m’a regardée plusieurs fois...
Lorsqu’il est revenu à sa place, juste devant moi, je l’ai surpris à sentir son écharpe pendant un moment, il la gardait juste sous son nez .
J’ai dormi avec hier soir. Je ne sais pas si elle a gardé mon odeur. Je m’étais tout de même aspergée de mon parfum au coquelicot -Flower by Kenzo.
Ensuite j’ai remarqué qu’il me regardait, avec Anto ine. Et en physique, quand je me débattais avec Monsieur Bulle, il souriait... Quand j’ai traversé le vestiaire des garçons, j’ai croisé son regard. Il était spécial, beau, tro ublant. Tous ces regards n’échappent pas non plus à Sarah et à Lila. Mais peut-être que je me fais des films... Peut-être qu’il pense simplement que je m’intéresse à lui... Ce qui commence à être vrai!
Lelycée et l’île au trésor
Fermat. Façade de briques rouges, serrées, grande g rille qui s’ouvre le matin - lycée. Monde d’ennui. Monde d’apparence. Où bat mon petit cœur un peu trop à l’étroit, sauvage, indiscipliné. Flottant sous les cours, rêv eur, rêverie de s’évader, rêverie de danger. Sentir la vie.
Comme un matin à la pause, où je descends les march es en savourant ce rôle de lycéenne, quand il me semble soudain briller sous u ne autre lumière, plus libre. Comme si je contemplais un temps fragile, précieux, et qu e même cet ennui, cette bouderie étaient finalement jolis. Tout ce petit monde, dans ses instants de liberté, digne de convoitise.
Ma tête pleine de livres des sixties, comme des cou rants d’air de liberté et de folie mystérieuse, une folie qui me semble la vie, la vra ie, celle que j’ai à l’intérieur, qui meurt d’ennui terriblement.
Je regarde un instant mon visage dans le miroir des toilettes. Mes cheveux lissés un peu flous comme des fantômes, ma bouche un peu rosé e de stick à lèvres, mon visage qui semble me sourire même dans sa petite mélancoli e, comme par miracle, tous les matins dans cette glace, à la même heure - alors qu e parfois d’autres miroirs me renvoient une image si laide que je m’effraie, comm e un mutique appel à l’aide.
Ce miroir là, c’est ma sécurité. Ensuite j’ai la fo rce et même la gaieté de sortir devant la grande grille, là où tout le monde se retrouve p our fumer et parler. Barbie et Lila vite aperçues.
Barbie, un jour, m’a dit que j’avais un visage angé lique. Je ne sais jamais trop quoi raconter, j’aime bien me sentir dans le bain, au mi lieu de cet essaim de vie, être un peu ennuyée me convient de toute façon il est cool d’a voir cet air détaché, ce qu’aide la cigarette. J’ai l’air détaché sans cigarette.
J’écoute un peu et ris parfois, ou dis un mot genti l car ça me fait une bouffée de fraîcheur. Sinon je m’en fous. L’image du miroir me poursuit. Cherchant une sécurité. Mon apparence flotte. À l’intérieur je suis un peu plus loin. Je rêve à mes sixties. Je regarde la beauté de Barbie, de Lila, si différente s, qui tirent sur leurs cigarettes en parlant avec agitation. Quand même je me sens un pe u à l’étroit.
Barbie, poupée aux cheveux platine qui font d’étran ges boucles surréalistes, yeux clairs comme un ciel évaporé et vif, sourcils plati ne, peau diaphane. Lila, mélange d’Asie et de Russie, brune au teint hâlé, crinière bouclée épaisse en diable, une présence nonchalante et sensuelle, des yeux vifs et pensifs, de marron glacé.
Admirative et étriquée, pourtant, comme si ma langu e ne pouvait jamais goûter les
mots qui lui sembleraient savoureux, pleins, entiers.
Je commence à me faire à ce monde sophistiqué qui m e semble un étrange jeu où je ne suis ni une perdante ni une gagnante blasée. Je commence à jouer. Tous les matins, tous les jours. Même si les pions n’avancen t pas beaucoup sur le plateau, des mouvements imperceptiblesauté; peaufiner un style, un personnage. Trouver une be propre à la poursuite des rêves. Porter chaque jour une nouvelle tenue ravissante.
Parfois je me dis que je préférerais trainer avec d es junkies, des hippies, avec des dreadlocks crados et des vêtements bouddhistes, ave c une apparence non réfléchie et des discours profonds, libérés, sous les vapeurs de marijuana; pouvoir parler d’une manière enlevée, cool et grave à la fois, comme une chanson de Bob Marley.
En réalité j’ai l’impression que je suis sur une îl e déserte et que je cherche un trésor. Sans cesse découragée de ne pas le trouver. Prise d ans un sentiment de recherche vitale, alors que je ne parviens pas vraiment à cro ire en l’existence de ce trésor et que je sais encore moins comment faire pour m’en empare r pleinement; parce que personne n’est là pour me guider, personne ne sembl e avoir trouvé en lui-même un trésor semblable.
Ma vie est un lent voyage bercé par l’ennui tel un mauvais rêve, un éloignement de quelque chose de plus intense, de quelque chose que je ne retrouve que dans mes rêves. Comme si je respirais un air artificiel, alo rs que quelque part m’attend un pur oxygène. Tiraillée entre mon désir d’être belle, d’ être aimée, et celui de me sauver pour me retrouver loin de mon image. Parce que je ne peu x pas être que ça, cette image ennuyée qui s’efforce souvent de sourire alors que son cœur rêve d’être ailleurs, d’être compris, de s’exprimer.
Personne ne me connaît vraiment, ne connaît, du moi ns, ce que je suis au plus profond de moi-même et ce que je veux être. Trouver mon trésor. Trouver qui je suis pour sortir de cette île déserte.
Car je commence à comprendre que le trésor est à l’ intérieur, comme un parfum que seule je peux connaître, retrouver, un parfum qui m ’appartient. Un truc qui m’offrirait une sublime renaissance. Un truc qui ferait chavire r tous mes sens en beauté.
Lachambre blanche et sucette
Dans ma chambre. Le plafond qui tourne comme un sab lier géant, blanc, dans tous les sens. Quel est le sens? Quel est le sens du temps, qui coule qui coule... Comme une pluie de pétales de roses blancs sur mes paumes , ma peau fraîche et chaude. En dessous j’entends les battements de mon cœur - cett e petite mécanique qui me relie à la vie. Elle pourrait s’arrêter. Pourquoi je vis? Pour un instant joli. Un instant si joli qu’il semble volé au temps.
Je vois danser sur le plafond le visage de Guillaum e, les sourires de Guillaume, ses yeux bruns noirs, en SVT en maths en sport et en hi stoire. J’ai envie d’être amoureuse, alors j’essaie de me dire que je le suis de lui, pa rfois je me force à penser à lui, pour tenter de provoquer chez moi un émoi, un sentiment amoureux, de la passion, ce sentiment que j’ai pu éprouver quelques fois, qui m e rendait vivante, comme appelée par un danger magnifique.
Le temps coule lentement sur mon cahier de physique , et puis remonte sur mes doigts, sur ma peau fine le long du bras, glisse su r mon épaule et se fait impromptu, m’envahit, me terrasse. Le cahier de physique n’exi ste plus. Je laisse s’exhaler le délice qui me court dessus. Comme un souffle diapha ne, le souffle d’un fantôme sacré, le fantôme du temps.
Et si l’éternité existe, n’est-ce pas ce sentiment? The do -on my shoulderspulse dans la chambre, dans tout l’air. J’enlève mon pull blanc, mon t-shirt et me retrouve en soutien-gorge. Tchoupine miaule et saute sur le lit . Elle couche sa petite tête sur mon ventre. Mon jean, mon jean adoré.
Dans ma bouche, comme un parfum de cerise. Cette pe tite sucette en forme de cœur rouge que j’ai achetée au retour du lycée. Pet ite sucette, j’te lèche, j’te dévore. J’aimerais être un papillon.
En fait je suis dans une chrysalide. Blanche toute blanche, ma chambre et son grand lit, sa grande glace en face. Je me vois léchant ma sucette, allongée, quand je relève un peu la tête. La chambre semble deux fois plus gr ande et ça fait comme un œil qui m’observe, cette glace. Comme si j’étais dans une b oîte et en observation. J’ai récupéré l’ancienne chambre de Michael. Je la trouv ais plutôt cool. J’aime son style épuré qui semble un étrange luxe. Son tableau en no ir et blanc de Twiggy à mobylette. Photos étranges. Tout cela ne semble pas avoir de s ens. C’est ce que j’aime. On a composé quelque chose que je n’aurais jamais pu con cevoir moi-même. Ça me donne l’impression d’être dans une chambre empruntée, mas culine, une chambre masculine qui me regarde. Un théâtre où je suis libre. Toute seule. Avec Tchoupine.