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Le Libraire du Rialto

De
268 pages
C'est l'histoire d'une évolution : un jeune homme, Mario d'Este, échappe à son milieu d'origine par la magie d'une ville, Venise, qui le façonne et imprime en lui le sens de la beauté. Sans l'aide de l'école, il devient ainsi un transfuge social. C'est l'histoire d'une passion, celle des livres, capable de transformer un destin. C'est l'histoire de Venise, une Venise réelle, d'avant le tourisme, riche de la truculence de son peuple. C'est enfin l'histoire d'un amour, celui qui inspire ce livre.
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Marie de Bei
Le Libraire du Rialto
Roman
C’est l’histoire d’une évolution : un jeune garçon, Mario d’Este,
échappe à son milieu d’origine par la magie d’une ville, Venise, qui le Le Libraire façonne et imprime en lui le sens de la beauté. Sans l’aide de l’école,
il devient ainsi un transfuge social.
du Rialto
C’est l’histoire d’une passion : celle des livres, capable de transformer
un destin.
Roman
C’est l’histoire de Venise, une Venise réelle, d’avant le tourisme, riche
de la truculence de son peuple.
C’est enfi n l’histoire d’un amour : celui qui inspire ce livre.


Agrégée de lettres modernes, Marie de Bei a
pendant plusieurs années partagé sa passion de la
littérature avec ses élèves. Désormais, pour rejoindre
le personnage principal de son roman, elle a
quitté la France et s’est installée dans la campagne
vénitienne. Là, entre lagune et terre ferme,
elle se consacre à l’écriture (celui-ci est son deuxième roman) et à la
découverte de Venise dont elle décrit à travers le parcours surprenant
de son personnage une époque peu connue de l’ histoire.
collection
ISBN : 978-2-343-04288-6 Amarante22 €
Marie de Bei
Le Libraire du Rialto©L’Harmattan,2014
5 7,ruedel’Ecolepolytechnique,75005Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN:978 2 343 04288 6
EAN:978234304288611
11111111111,1111,1111,11111111111111111,1,11111111111111LeLibraireduRialto
11111Amarante
Cettecollectionestconsacréeauxtextesde
créationlittérairecontemporainefrancophone.
Elleaccueillelesœuvres defiction
(romansetrecueilsdenouvelles)
ainsiquedesessaislittéraires
etquelquesrécitsintimistes.
Lalistedesparutions,avecunecourteprésentation
ducontenudesouvrages,peutêtreconsultée
surlesitewww.harmattan.fr
111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111
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11MarieDeBei
LeLibraireduRialto
roman
L’Harmattan
1111111111111111111111111111Avertissement au lecteur.
Toute ressemblance avec des per
sonnes ayantexisté n’est pas fortuite.
Ce livre est librement inspiré d’une
histoire réelle : certains noms ont ce
pendant été modifiés. Les mots italiens
sont traduits en bas de page. Les noms
des lieux vénitiens sont restés en ita
lien.

A mon personnage principal
PremièrePartie
SantaMarta
11111
111
Ellecourt.
Onluiadit:«FileauRialto.Là bas,tuteplanquessurlepont
ettuattends.»
Dès que l’alerte a retenti, elle a laissé passer les pièces. Puis
les machines se sont arrêtées. Ce fut le silence soudain dans
1l’usine de la Junghans. Alors, elle a fait comme les autres et
quittél’atelier.
Maintenantellecourt.
EntrelequartierdeSanta MartaetleRialto,çafaitunesacrée
distance. Parfois, elle s’accorde une pause sous un porche ou
dans une église. Le temps de s’asseoir, de sortir quelques se
condes ses pieds de ses chaussures en bois, le temps d’un signe
decroixfurtifetd’uneprièrepressée.Ellen’allumepasdecierge.
Unmoment,ellereprendsonsouffle.
Dans l’église, quelques vieilles femmes inamovibles psalmo
dientleurchapelet.Celles là,aucunbombardementnelesferait
bouger. Yolande aussi se mettrait volontiers à genoux et atten
drait que ça passe. Mais l’église de l’Angelo Raffaele est encore
siprocheduportquelesbombesvisent. 11
Elle fait des comptes dans sa tête : une journée de travail en
moins, peut être plus. Elle cesse de compter. Elle a la sensation
qu’unavionvrombitau dessusd’elle.Ellesentlecieltrembler.
1LaJunghans:nomd’uneusinesituéeàlaGiudeccaquifabriquaitdes
piècesd’horlogerieet,pendantlaguerre,despiècesd’armement.
11
111111,111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111,1,1111111
112Surlafondamenta del Soccorso, des gens fuientcommeelle
sansdouteversleRialtooulaplaceSanMarco.C’estdangereux
de courir si vite sur les quais défoncés et les pierres mal join
tées,maischacunsesauvecommeilpeut. 11
Ses sabots claquent sur la rive. Elle ne comprend rien. Cette
guerresemblaitterminée.Jusqu’ici,elleavaitfrappéailleurs.Les
mois précédents, les bombardements avaient touché Padoue,
Vérone, Vicence, Mestre, Trévise, Chioggia, Pellestrina. Venise
était restée une ville épargnée où affluaient les réfugiés, elle
n’avait été touchée qu’une fois, à Cannaregio. Alors pourquoi,
pourquoiaujourd’hui,encemoisdemars1945,cessoubresauts
d’uneguerreépuiséequiveutencoreprouverqu’ellepeuttuer?
Les avions de chasse sont à la fête dans le ciel si clair. Pas le
moindrenuagesalvateur.Yolanderêve.Quandcelacessera t il?
Ellenesaitmêmeplusoùellehabite.Ellevadel’appartementde
laGiudeccaoccupéparlamèredesonfiancéetsessœurs,àcelui
oùs’entassesafamille.Icioulà,elletireunmatelaspourdormir
par terre. Elle s’assoupirait volontiers entre les machines de
l’usine,siellelepouvait.
Quand elle pense à ce qui s’est passé, elle ne dispose que de
quelques actes. Il y a Mario, le frère de sa collègue de travail
Renata, bel homme qui parle bien et la fait rougir sans qu’elle
sachepourquoi. Il yaleromandecethommequia trouvéasile
aucimetièreSanMichele,protégéparunprêtren’aimantpasles
fascistes.Elle,Yolande,entantqu’amiedesasœur,vaplusieurs
fois par mois lui apporter à manger, au milieu des tombes.
Quelques baisers échangés. Un peu de douceur volée. Puis, ce
« retard ». Elle croyait que c’était la fatigue et la disette. C’est
Renata qui lui a expliqué. Certes, elle n’aurait pas dû. Personne
neluiavaitditquecelaarrivaitsiviteunbébé,quecela naissait
comme ça de cet entre deux de l’amour dans l’échappée des
tombes. Elle ne regrette pas. Les questionnements, les doutes,
elleleslaisseauxautres.Elle,ellecourt.Ellecourt,lesmainscroi
sées sur la présence de cet enfant auquel elle ne croit pas, aussi
211 Fondamenta:lemotdésignelequaiquilonge11 uncanaloulalagune.
12
11111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111,111111,11111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111abstrait et irréel que son amour pour Mario. Elle a laissé faire.
L’hommeapoursuivisonjeudecaressessoussajupetandisque
seul lefroidde janvier la blottissait contre lui. Troismoisaprès,
les voilà « fiancés » avec la perspective d’un mariage quand la
guerre sera finie. C’est la mère de Yolande qui a extorqué à la
familled‘Estelapromessedecetteunion.Ellessesontdisputées
àcoupdevulgaritésenpatoisvénitien,lesdeuxgrands mères.
—Sitonfilsn’épousepasmafille,jeluiferaiuneréputation
tellequ’il netrouvera plusjamais nifemme ni travail.Il luifau
draquitterVenise.Tupeuxmecroire.Onfaitpasunesaletépa
reilleàunegourdecommeYolande,tum’entends,unefilleaussi
innocente. Tu pourras lui dire adieu à ton fils, il devra quitter
Venise,jetelejure.QuitterVenise,tum’entends?
Lamenaceavaitportéetlafuturebelle mèreavaitdonnéson
accord pour « après la guerre » et maintenant, elle court,
Yolande. Elle ne songe pas du tout à sauver l’enfant intangible,
elle songe seulement à faire ce qu’on lui a dit de faire : « File…
FilesurleRialto.Là bas,tuserasàl’abri.»
Et si cela nefinissait jamais ?S’il lui fallait vivreunautre hi
ver, un hiver de repas collectifs, de canaux gelés, de rationne
ments,d’alertes,unhiversanscharbon,sanslait,sanssucre?Si
l’usine de la Junghans était détruite, s’il lui fallait trouver une
autrefabriquepourtravaillerjusqu’auderniermoment,avecson
ventre immense. Yolande Vianello, ça pèse quoi comme mort
danstoutcecarnage?
Etpuis,ilyaceressortsecret,animal,ceressortducorpsqui
fait qu’elle court quand même. S’abritant au bon moment. Lais
santavecjustessepasserceuxquisontpluspressésqu’elle.Trou
vant avec exactitude des alcôves de pierre où glisser sa fatigue.
Elle n’a pas appris. Son corps fait ça pour elle. Il le fait à la per
fection.Alors,elleécoutelehalètementdesarespiration.Elleest
vivante. Encore un canal, un pont. À droite, à gauche. Un autre
pont.Unautrecanal.Elleestvivante.Ellerespire.Sonsoufflelui
semble plus vibrant que le moteur d’une machine. Bientôt elle
n’entend plus que lui, ni les bombes, ni les cris, mais juste son
soufflequicourtetsessabotsquiclaquent.
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111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111,11,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1Quelquesjoursplustard,Veniserendhommageauxvictimes
du bombardement en leur offrant des funérailles solennelles
dans la basilique San Giovanni e Paolo. Les fascistes affirment
encorequ’«ilsdéfendrontlavalléePadanemètreparmètrepar
tous les moyens ». À la fin du mois de mars, la presse officielle
émet un avis à la population, l’invitant à « se méfier des nou
vellesalarmistesettendancieuseshabilementrépanduespardes
agentsprovocateursdontlebutprécisestdecréerledésordre,la
paniqueetl’indiscipline».Pourlesjournalistesfascistes,leshors
la loi, les semeurs de trouble, les terroristes, ce sont encore les
Américains, les Anglais et les partisans. Le 21 avril, on célèbre
mêmelecinquante sixièmeanniversairedelanaissanced’Hitler
danslasalleducinémaSanMarco.
Maislarésistances’organise:elleachangédestratégie,aban
donnant les actions de sabotage qui se soldaient par des repré
sailleshorribles,pourdesactionsdepropagandevisantàréveil
lerlesconsciences.Ainsi,débutmars,lespartisansfontirruption
danslethéâtreGoldoniaucoursdelareprésentationd’unepièce
dePirandello.Ilsexpliquentaveccalmeaupubliclesraisonsde
leur combat et quittent la scène en toute tranquillité. Au mois
d’Avril, les forces antifascistes veulent libérer Veniseavantl’ar
rivée des alliés. Aussi dans la nuit du 27, des affiches encoura
gent les travailleurs à entamer une grève générale insurrection
nelle.
Le 28, à Venise, tous les regards se tournent vers la gare. Ils
sont enfin là, les terroristes d’hier devenus les libérateurs d’au
3jourd’hui. I xé qua! Ce cri en dialecte accueille leur arrivée. Le
soleil exalte les applaudissements et donne aux larmes plus de
transparence. Le peuple de Venise se masse sur leur passage, le
longdesquais,surlesembarcadèresetsurlesponts.Ledrapeau
portant la croix gammée qui défigurait le ciel de sa griffe noire
estenfinabattu.
3Ixéqua:expressionvénitiennequisignifie“lesvoici“.
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111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111,111111111111111111111,11111111111,1111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111,1111111111111111111111111111111111111111111111111UnTeDeumestcélébrépourlavictoiredanslabasiliqueSan
Marcoetlecardinals’adresseainsiauxfidèles:
—Maintenant,c’enestassezdusang,c’enestassezdesven
geancesetdesviolences.Vousêtesdignesdelalibertéquiestle
plusinviolabledeshéritages.
Pour célébrer la paix, Venise allume des feux de Bengale
rouges et verts partout, sur le campanile de San Marco, sur la
torredell‘Orologio,devantlabasiliqueSanGiorgio.Lesbarques
aussi s’illuminent des couleurs de l’Italie libérée. L’après midi
du 9 mai, la place retentit de musiques populaires. C’est grand
bal.Pourl’occasion,lecouvre feuestreportéàminuit.
Une vague de liesse bouleverse la cité. Les soldats néo
zélandaisdécouvrentsouslesoleildumoisdemailescanauxet
les gondoles et un peuple qui rit et pleure en même temps. Les
hommesenuniformesepromènentets’étonnentdetout:despe
tites placesrondesdontunpuits closdepuisdessiècles marque
lecentre,dutraficdesbateauxassurantletransportdesordures,
desmarchandises,desmaladesetdesmorts.Ilsphotographient
même les chats qui dorment à l’ombre des portiques. Ils ont cet
air de voyageurs ahuris qui visiteraient une planète nouvelle,
échappée au temps. Quelques guérites au bord d’un quai, les
rues défoncées, les restaurants collectifs et surtout la maigreur
des habitants leur rappellent qu’ici aussi, dans cette réalité si
douce,cefutlaguerre.
LefiancédeYolanderessuscitecommelaville.Ilabandonne
son repaire du cimetière San Michele et se fond dans la joie gé
nérale. Il entraîne avec lui une jeune femme pâle et apeurée qui
suitmalgréellecediabled’hommecriant,sautant,riant,buvant,
et chantant la victoire. Elle ne songe qu’à se marier, il ne pense
qu’àfairelafête.Iln’aquevingtansaprèstout.Ilnevapasdéjà
sechargerd’unefemmeetd’ungosse!Etsurtoutpascelle làde
femme, une qui ne sait que médire et travailler, une sorte de
brune,auxyeuxdecharbonquiressembledavantageàunemo
ricaude qu’à une vénitienne. Non, elle ne le fait plus rêver la
Yolande. C’était autre chose là bas entre les tombes. Ça lui cou
paitlajournéedepasserunmomentavecelle.Maismaintenant
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1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111,1111111111111111,11111111111111111111111111111,,111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111qu’il est libre ! Libre, comme l’Italie ! Libre de jouer, séduire,
danser,nager.Etpuisilnesupportepassonairdereprocheper
manent et son ventre, son ventre ! Plus du tout envie de la tou
cher. Pas le moindre frémissement, le plus léger éveil. C’est pas
vrai que dans cette sphère de mystère, il y ait un enfant qui
pousse.Elleluidittoujours«tonfils»siellecroitqueçal’émeut.
Çaveutriendire.C’étaituneerreur,unefoliedusangquimonte
quandlamortfaittroppeur.Justeunmoyenderésister.Riende
plus. Rien qui vaille de ruiner sa vie ! Alors, il détourne son re
gardducorpsdesa«fiancée».Ilfautquelesdeuxmèressedis
putentànouveau,qu’ilyaitencoreentreelleséchanged’insultes
etdemenacespourqu’unedatedemariagesoitfixée.Dansl’al
légressedumoisdemai,c’estunecérémonierapideettriste.Le
marié s’évanouit au moment de prononcer le oui fatal et la ma
riéedissimulecommeellepeutl’excroissancedesonventretrop
rond pour sa silhouette trop frêle. Quelques biscuits trempés
dans un verre de vin, vite avalés sur le parvis de l’église, voilà
toutlefestin.
La mère de Yolande espérait qu’au milieu de l’effervescence
généralelagrossessedesafillepasseraitinaperçue,quelesmau
vaiseslanguesauraientd’autressujetsdeconversation.S’ouvrait
letempsdesdélationsetdesvengeances.ÀChioggia,lafouleen
colère avait roué de coups puis noyé et pendu deux criminels
fascistes qui avaient terrorisé la population pendant deux ans.
C’était beaucoup plus grave qu’une ouvrière qui se mariait au
petit matin, pour cacher sa honte. Non, aucune voisine n’irait
commenter la précipitation équivoque de ce mariage, ni la tris
tessesuspectedujeuneépoux.Lesfêtesferaienttoutoublier.On
étaitàunmoisdelalibération.Uncortègenautiquedéfilasurle
grandcanal.Lesrouges,lesbleus,lesjaunes,lesvertsmaisaussi
les mauves, les roses, les blancs glissaient sur l’eau qui multi
pliaitleurchatoiementcommes’ilfallaitcefeudecouleurspour
effacerlenoirdeschemises.Lafoulesemassaitsurlesrivesdel
Vin, del Carbon ou sur le pont du Rialto. Les soldats alliés
avaient des airs maladroits qui renforçaient la sympathie des
passants à leur égard. Venise sortait pour eux ses plus beaux
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régulierdeleurcorpssemblaitunedansed’amourquirenouve
laitlemariageritueldelavilleetdelamer.
Mario et Yolande étaient désormais mari et femme. Pour la
vie.
Lafêteterminée,lavilleretrouva samisèreetsesprivations.
Lesinstallationsportuairesétaientauxdeuxtiersdétruitespour
tant Mario, le docker héroïque, fut parmi les premiers à re
prendreletravail.Cequimanquaitleplusauxgrandscomplexes
de Marghera ou aux fours de Murano, c’était le charbon. Toute
une population d’ouvriersau chômage,le prixdes produits ali
mentaires exorbitant, des réfugiés qui erraient dans la ville : la
Sérénissimesortaitblesséedeguerre.
Labelle sœurdeYolandeessayadel’entraînerdansunema
nifestation de femmes qui s’en allait protester sur le marché du
Rialto.
—Avecmonventreetlachaleur,tuveuxquej’aillemanifes
terauRialto,Renata?
—Etoui,pourquoipas,maintenantqu’onpeutmanifesterli
brement, il faut en profiter et puis tu as vu la couleur de leur
pain?Unecouleurd’égout,tuveuxrienfairecontreça?
—Renata,fairedelapolitique,c’estpaspourmoi.
—Ilnes’agitpasdepolitique,Yolande,ils’agitdemanger,il
s’agitdejustice.
—Vas ytoi,manifestepourmoi.
— Manifeste pour moi, manifeste pour moi ! Ça veut rien
dire.
Renata avait claqué la porte et rejoint ses amies. Ça l’irritait
cette jeune femme tout entière occupée d’elle même à ne consi
dérerquesagrossesse.Commesiellen’avaitjamaisétéenceinte,
elle, Renata, comme si elle ne se débrouillait pas seule avec son
fils,commesiellen’avaitpaseu,elle,lecourage,l’orgueildere
fuser le mariage obligatoire avec un amant de passage pris au
piègedelapaternité,commesicen’étaitpaspossible,danscette
Italie libérée, d’être une femme libre ! Il y en avait combien des
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11111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111,,1111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,,1111111111111111111111111111,111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111,1,1111111111111
11
11
11Yolande à gâcher toute leur existence pour quelques instants
d’inconscience et de plaisir, et encore de plaisir ! Et pas seule
mentuneviemaistroisaveccelledumoutardetdupèrerécalci
trant!Qu’est cequ’ellefaisaitYolandeà partgeindreetdiredu
mal de Mario ? Même pas capable d’aller gueuler un bon coup
quandellelepouvait!
Encedébutd’été,legroupedesfemmesenflaitdequartieren
quartier.C’étaitpluspossibledenejamaisserviràtablequelque
chose de frais, de se contenter de farine de maïs. Elles avaient
envie de viandes, de poissons, de fruits, de légumes. Elles sa
vaient que les produits ne manquaient pas, qu’ils arrivaient de
Chioggiamaislepeuplen’avaitpaslesmoyensdelesacheter.
Le marché du Rialto retentit de leurs réclamations. Le maire
enpersonneintervintetfitdespromesses:ilallaitcombattreles
intermédiaires et imposer une baisse des prix. C’est sur ces pa
rolesqueRenataregagnalequartierdeSanta—Marta.
— Tu vois, ça sert de manifester. C’est plus Mussolini. Au
jourd’hui,onnousécoute.
— S’ils t’écoutent, comme tu dis, tu pourrais aussi leur de
mander du travail pour les femmes. Avec tous les hommes au
chômage, les femmes mariées sont renvoyées chez elles. Le tra
vail aux hommes, qu’ils disent. J’ai peur Renata, c’est pas ton
frèrequivanousentretenir,lepetitetmoi.Onvitmêmepasen
semble…
—D’iciquelquesmois,lesusinesseremettrontàfonctionner.
Net’enfaispas,Yolande,toutfiniraparrentrerdansl’ordre.
Mais Yolande n’était qu’un bloc d’inquiétude. Elle habitait
toujourslamaisondesamère.Mario,sonmariofficiel,nefaisait
aucun projet avec elle. Il paradait, jouissant de sa liberté toute
neuveetdesaréputationdehéros.Mêmes’iln’avaitparticipéà
aucuneactioncontrelesfascistes,leseulfaitd’avoirrisquésavie
pour échapper à la déportation en Allemagne, le rendait glo
rieux.Onl’invitaitvolontiersàboireunverrepourqu’ilraconte
etraconteencoresonévasion.
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1111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111,111111,,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11,11111111111,11111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111,111111111111111111111
11Peu à peu, la ville retrouvait ses symboles : le lion de San
Marco pouvait de nouveau rugir sur sa colonne et les chevaux
de la basilique reprendre leur galop immobile sur la façade.
Seules les cloches des campaniles tardaient à revenir : on n’en
tendaitquecellesdeSanMarco,deSanFrancescodellaVigna,et
des Frari. Privée d’elles, Venise était comme une veuve silen
cieuseetsansbijoux.Illuimanquaitlagrâcedeleursappels,de
paroisseàparoisse,dequartieràquartier.Ellesreviendraientces
bellesenvoléesquidormaientencoreàl’ombredequelquecave,
attendantderetrouverlefrémissementduventsurleurrobede
bronze.
Lavilles’animaitdemarchéslibres.CeluidelaStradaNuova
parexemple,entrelepontdel’AnconetaetlepontdelleGuglie,
desétalagesmontésàlasauvette:unetable pliante,une chaise,
unevaliseouverteetletourétaitjoué.Onyvendaitdetout,des
cigarettes,biensûr,dusavon«d’avant guerre»,deschaussures
dontlasemelleétaitencuir,desbasdesoie,desvestes,desman
teaux, des imperméables, des étoffes. Yolande, sans travail,
quandelleavaitréussiàextorquerquelquesliresàMario,venait
traînerparlààlarecherched’écheveauxdelaineoudepiècesde
tissus qu’elle transformerait en vêtements pour le bébé à venir.
Elle contemplait éberluée, l’abondance des étalages. D’où cela
venait il?D’Amérique?Destocksprisonnesaitoù?Avecson
ventre proéminent, son teint pâle, son dialecte vénitien, elle ré
ussissaitàmarchanderetmontraitvictorieusesesachatsàMario.
Qu’iln’aillepassefigurerqu’elledépensaitl’argentencaprices!
Un jour, elle aperçut la silhouette de son mari dans le cercle
debadaudsmassésaupieddupontDelleGuglie.Qu’est cequ’il
faisait là à parader les mains dans les poches ? Il aurait dû être
autravail,àcetteheure là!C’étaitcequ’illuidisait.Menteur,en
plus d’être paresseux, pas capable de prendre une décision. Ta
bleau complet : elle n’avait pas touché le gros lot avec ce beau
gossefrivole! 11
Untypeavaitdisposésurunecaisseunefeuilleportantcases
etnuméros.C’étaitunjeudehasardpermis,proclamaitleboni
menteur.Mariotentaitsachance.Yolandeletiraparlamanche.
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1,11111111111111111111111111,11111,1,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111,111111111111111111,11111111111111111111111111111111Iltenaitdéjàlesdésdanslecreuxdesamain.
—Allezrentre.Tuvasmeporterlapoisse.
Commentjepeuxmeconcentreravecleregarddecettebonne
femme enceinte posé sur moi ? La concentration, c’est tout ce
qu’il faut dans ce jeu : pas le calcul. Il n’y a rien à calculer. Bien
formerdanssatêteleschiffresgagnants,qu’ilssoientlàécritsen
gros sous monfrontpuissurletapis.Seconcentrer. Doublesix,
je veux un double six, un double six, donne moi un double six,
SeigneurDieu du Ciel,undoublesixetqu’elles’enaillecelle là
avecsafaced’enterrementetsonairdevictime.
Il serra encore un peu plus fort les petits cubes magiques et
ditplusdoucementàsafemme.
—Rentre,jetedis.Ilfaittropchaudpourtoi,ici.
4—JeterejoinssurlesZattere dansdeuxheures.
Elle le quitta et se mit à gravir le pont, heureuse d’une pro
messe de balade avec son mari. Sa jupe n’avait pas encore dis
paruenhautdesmarchesqueMariolançaitlesdéssurcetterou
letteimprovisée.
Il futen retard au rendez vous maisilarboraituntelsourire
triomphant:ilavaitgagnéetnediraitrienàsafemme.Cejeude
rueluiavaitrapportéplusqu’unejournéedetravailetpersonne
ne le saurait, ni Yolande, ni sa mère, ni sa sœur. Il pourrait dis
poserdel’argentcommeillevoudrait.Dèscesoir,ilsepromet
tait quelque bonne partie de cartes, un vrai jeu avec astuce et
stratégie, une partie palpitante entre copains. Alors il risquerait
ses gains faciles de l’après midi pour une bataille en règle où la
ruse, la maîtrise de soi contrebalanceraient le pur hasard.
Yolande l’attendait, tricotant assise sur un banc. Celle là, il
n’avait décidément rien à lui dire : elle ne savait pas comme sa
sœur Renata parler de politique, elle n’avait pas le début d’une
idéesurlareligionoulasociété.Ellesecontentaitd‘évoquertou
jourslesmêmessujets:lebébéànaître,laviechère,lechômage,
la mésentente des deux familles, l’absence de vie commune et
4Zattere:lemotdésignelequaiquibordelecanaldelaGiudecca.
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111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111,,1111,111111111111111111111111,11111,11111111,11111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111,1111111111111111,11111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111l’histoire inépuisable de toutes ses voisines. Il écoutait ses
commérages,riantparfoisdelaverdeurdesonlangage,maisfi
nissait vite par se lasser et prenait congé d’elle au moindre pré
texte. Cet après midi là, il fut plus patient. Il ne voulait pas
qu’elle colporte qu’en plus de jouer aux cartes, il jouait aux dés
dans la rue. Ils firent quelques pas ensemble comme un couple
normal,desamoureuxd’après guerreauxvêtementsfatiguéset
tropgrands.Ilnelatenaitpasparla main.Àquoibon?C‘était
safemme,maintenant.Elle,ellen’osaitpasluiprendrelebras.Il
luivenaitaveccethomme,despudeursinexplicables.Letoucher
là devant tout le monde, c’était impossible. Elle ne pouvait pas
marquer publiquement qu’elle était sa femme. Arborer sa gros
sesse,c’étaitpourelletouteuneépreuve.Àpeines’apercevait il
de ses réticences qu’il en riait sans retenue… Eh oui, tu l’as fait,
Yolandeetavecmoi.Tun’espaslaSainteVierge.Sic’estçaque
tuvoulais,c’estloupé!
Il l’entraîna tout au bout des Zattere jusqu’à la Punta della
Dogana.Etlà,tandisquelesiroccopesaitsurlaville,ilslevèrent
latêteàcausedusouffledeshélicesetdécouvrirentundirigeable
que le vent berçait dans le ciel. Son ombre se projetait sur les
quais, les toits, les canaux et les rues. Aussitôt, Mario se lança
dansdesexplications,tropheureuxd’avoirlulesjournauxetde
savoir que le dirigeable s’appelait K134, que sa nacelle transpa
rente, comme un prisme de cristal s’appelait gondole, qu’il y
avait à son bord des militaires en uniforme kaki. Mais Yolande
écoutait à peine. Qu’est ce qu’il avait besoin de lui débiter son
savoir?Illisaitlesjournaux.Elle,non.Ellenelisaitrien.Etalors?
Elle avait des yeux pour voir et même si elle ne connaissait pas
sonnom,ellelevoyaitcommetoutlemonde,cegrosengin,posé
dansl’air,légeretlourd.Lecorpsargentédudirigeableprogres
saitversleLido.Ellesoupira.Marios’émerveillaitduvolumede
l’aéronef,ilétaitprêtàpoursuivresesexplications,elleluidit:
—Jesuisfatiguée,onrentre?
Ilfourrasesmainsdansses pocheset tournaledosàl’invité
céleste dont la silhouette s’éloignait lentement. Il marchait vite,
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1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111,111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111,,,11111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111voulait raccompagner sa femme chez sa mère au plus tôt pour
retrouversesamis.Elleprotesta.
—Tusorsencorecesoir?
—Ilfaitchauddansl’appartementdelaGiudecca.Iln’yapas
demalàallerboireunverreavecsescopains?
—Etpourquoipasavecmoi?
—Maistuviensdemedirequetuesfatiguée.
Oui, elle lui avait dit qu’elle était fatiguée mais pour lui, elle
auraitfaituneffort.Ill’excluaitdesongrouped’amiscommes’il
avait honte d’elle. La promenade rituelle à Venise des couples
mariés, bras dessus, bras dessous, ils ne la faisaient jamais sauf
aujourd’hui parce qu’il s’était trouvé pris en faute. Depuis
qu’elleétaitenceinte,ilnelatouchaitplus,mêmepasunbaiser,
un attendrissement, un geste. Bien sûr, elle ne le confiait à per
sonne.Onneparlaitpasdeceschoses là…Etqu’est cequ’ilsde
viendront après ? Après la naissance ? Vivront ils ensemble ?
Saura il être un père ? Un mari ? Et comment fera t elle s’il la
laissechezsesparents?
5Pour Mario, avec ses copains des osterie , tout était plus fa
cile. Il palabrait et riait à son aise, brassant des idées, racontant
desplaisanteriesetsupportantsibienlevin.Lespremiersverres
lerendaientmêmebrillant.Enfindesoirée,ils’écroulait.
Ilyavaittoujoursquelqu’unquileramenaitchezsamère.
5Osterieaupluriel,osteriaausingulier:baroùl’onsertduvin.
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1111111111,11111111111,11111,111111111111111111111111111,1111111111111111111,111111111,1111111111111111111111111111111111111,111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111
112
Octobre1945. 11
IlpleutsurVeniseunepetitepluiebrumeusequin’effaceles
tracesderienetn’emporterienavecellemaisglisseendouceur
surcequifutlaguerre.
La presse publie régulièrement le nom de personnes dispa
rues. On a même retrouvé un enfant errant sans mémoire. Les
avions de chasse ne menacent plus mais les bombes cachées
continuent à tuer : un vaporetto en a heurté une. On croise par
fois,versleGhetto,unhommeouunefemmesurquilepluslé
gerimperméablesemblepeserdestonnes.Surlesplaces,lesgar
çons jouent sans crainte avec des ballons roulés dans de vieux
journaux et les petites filles ne portent plus le cache cœur noir
des jeunesses fascistes. Certes, les campaniles sont toujours
muets mais les écoles vontrouvrir mêmesile chauffagenesera
pasassurécethiver.
Mario a laissé son abri du cimetière de San Michele depuis
quatremoisdéjàetilraconteencoresonhistoireàquiveutl’en
tendre.
—J’aivumonîledelaGiudeccaetj’aiplongé…
—Tun’aspaseupeurqu’ilstetirentdessus?
— J’ai pas pensé à ça une seconde. À rien, j’ai pensé. J’étais
sur le bateau, ils m’emmenaient en Allemagne. Je n’étais même
pas attaché.Alors,quandj’ai vu ma Giudecca, ça a été plusfort
quemoi,etcommejesuisbonnageur…
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11— Ça oui, on le sait, combien de fois on t’a vu traverser le
canalàlanagepourgagnerunpari.
—Cettefois ci,c’étaitpoursauvermapeau.
C’est un bel homme, Mario, grand, fort, au nez busqué, au
large front. Il sait boire sans être ivre et jouer aux cartes en tri
chant divinement. La vie coule dans ses muscles. Une vie pré
cieuse qu’il a su garder là bas, à San Michele au milieu des
tombesquandilavaittoutletempsderêver.Ilpouvaitalorspas
ser des heures à regarder les états de la lumière sur les Fonda
6 7mente Nove ou sur les îles proches. Le ballet des vaporetti
n’avait plus de secrets pour lui. Il connaissait chaquebarque de
pêcheur et chaque pas de femme rendant visite à son mari dé
funt. Il avait même lié amitié avec un rouge gorge et émiettait
pourluisonpaindemidi.Ilattendait Yolandeetsasincéritéde
jeunefillenaïveetsonpanierdevictuailles.Pournepaséveiller
lessoupçons,ellefeignaitdetransporterbrossesetchiffonsànet
toyerlestombesdetoutesaparentèle.Ellearrivaitvêtuedenoir
et repartait des étoiles sur le front. Elle tremblait et riait. Elle se
plaignait de tout et lui, il trouvait que c’était une chance d’être
envieetdefairel’amour.Ellecraignaitlapunitionducielpour
ce péché qu’ils faisaient ensemble, là, dans ce cimetière ; il riait
desesmanièrestimorées,desesscrupules,desespudeursmais
c’étaitcelaquil’attiraitenelle,précisémentcedontilsemoquait.
Dans sa famille, sa mère et plus encore sa sœur, étaient des
femmesauverbehaut,àl’allureassurée.Sasœur,Renata,passait
pourunerévolutionnaire.Ellen’allaitjamaisàl’égliseetnecrai
gnaitpasdes’afficheravecdeshommes.Elleavaitmêmeconçu
un enfant dont le père restait inconnu. Quand elle croisait les
chemises noires, elle ne baissait pas les yeux et tenait, toutes fe
nêtres ouvertes, des propos qui effrayaient la famille. Yolande,
au contraire, n’était que craintes et plaintes. Le moindre
6FondamenteNove:lesquaisquibordentlalagune norddeVenise et
quiregardent11 MuranoetlecimetièredeSanMichele.
7Vaporettiaupluriel,vaporettoausingulier:lemotdésignelesbateaux
àmoteurquiassurentletransportpublic.
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11 111froissementdefeuilleslafaisaitsursauter.Alors,lejeunehomme
s’amusaitàluifairepeurpouravoirleplaisirdel’accueillirdans
ses bras, entre les tombes de San Michele avec pour seuls té
moins,lescyprèssilencieux,lesgoélandsetlesangesdemarbre.
Sesgestesavaientlamaladressedel’impatience,sondésirnesa
vaitpasrespecterleshontesdelajeunefille.Maisellerevenaitle
voiretilguettaitsasilhouetteaupanier.Quandellefutenceinte,
illaconsidéraautrement.Unenfantgermaitlà,soussesjupesde
laine,unenfantconçuparinadvertancecommeunpieddenezà
la mort et à la guerre. Elle lui parlait mariage, maison, argent,
accouchement, linge pourle bébé.Ellelui parlaitdisputes fami
liales, usine, disette. Il l’écoutait, puis se saisissait d’elle pour la
faire taire. Iln’avaitaucunecertitudeàlui offrir.Sa philosophie
était celle d’un joueur léger. Tout passe. On gagne aujourd’hui,
onperddemain.Onestvivantetunesecondeaprès,onn’existe
plus. Rien n’est sérieux. Tout se décide par hasard. On saute à
l’eaupournepaspartirenAllemagneetdanslecimetièredeSan
Michele,unprêtrefermelesyeuxsurcetteprésenceclandestine.
Rien n’est sérieux. Yolande était lourde et angoissée. Il était
joyeux,charmeuretpleindefantaisie.
—Ohtoi,disait elle…
Et c’était tout. Elle finissait par se rendre auprès de lui sans
rienattendredeplusqu’unepincéederêve.
Et c’est ainsiqu’elle prépara cequ’il fallait pour le bébé. Elle
abeaucoupdétricotéettricotéceprintempsetcetété là1945.Et
tant pis si les couleurs n’étaient pas assorties : il aurait le néces
saire, cet enfant. Elle ne rougirait pas desa pauvreté à l’hôpital.
Ellesortiraitlesbrassières,leslangesetlescouches.Ellen’accep
terait pas les vêtements de la charité. Il sera propre et vêtu
commeilfaut.Pauvreetdigne,c’étaitsoncredo.Unorgueilsal
vateur l’animait : ne rien devoir, ne rien demander à personne.
Tant qu’on a la santé…Et la santé, merci Seigneur, elle l’avait
Yolande. Bâtie pour le travail. Quel qu’il soit pourvu qu’il soit
honnête. Peuluiimportaientlafatigue,les horaires,les salaires.
Auboutdel’épuisement,ilyavaitcettejoieféroced’avoirgagné
de l’argent sans l’avoir mendié. Elle ne comprenait pas ces files
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