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Le marlé

De
212 pages
Lorsque Margrit refuse de soumettre sa fille Jennifer au rite de conjuration hindou du Marlé, elle ne se doute pas que le destin va rattraper son enfant plus de vingt ans après. Pour tenter de la soustraire à ce funeste sort, elle sera amenée a évoquer devant Jennifer et son ami Gérard les exploits de la Buse, célèbre pirate de ce secteur de l'Océan Indien, et les tribulations de la famille d'un engagé indien venu travailler sous contrat à l'île de la Réunion à la fin du XIXème siècle.
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LE MARLÉ

Lettres de l'océan indien Collection dirigée par Maguy Albet
Déjà parus TOAZARA Cyprienne, Aufil de la sente, 2007. MALALA Alexandra, Coup de vieux, 2006. HATUBOU Salim, Les démons de l'aube, 2006. ATTOUMANI Nassur, Les aventures d'un adolescent mahorais,2006. GOZILLON Roland, Une fille providentielle, 2006. ARIA Jacqueline, Le magasin de la vigie, 2006. MUSSARD Fred, Le retour du Buisson ardent, 2006. HATUBOU Salim, Hamouro, 2005. ROUKHADZE Tchita, Le retour du mort, 2005. CALLY J. William, Kapali.La légende du Chien des cannes et autres nouvelles fantastiques créoles, 2005. ARIA Jacqueline, L'île de Zaïmouna, 2004. TURGIS Patrick, Tanahéli - chroniques mahoraises, 2003. TURGIS Patrick, Maoré, 2001. FOURRIER Janine et Jean-Claude, Un M'zoungou à Mamoudzou, 2001. HA TUB OU Salim, L'odeur du béton, 1999. BALCOU Maryvette, Entrée libre, 1999. FIDJI Nadine, Case en tôle, 1999. COMTE Jean-Maurice, Les rizières du bon Dieu, 1998. DEVI Ananda, L'Arbre-fouet, 1997. DAMBREVILLE Danielle, L'Ilette-Solitude, 1997. MUSSARD Firmin, De lave et d'écume, 1997. TALL Marie-Andrée, La vie en loques, 1996. BECKETT Carole, Anthologie d'introduction à la poésie comorienne d'expression française, 1995. DAMBREVILLE Danielle, L'écho du silence, 1995. BLANCHARD-GLASS Pascale, Correspondance du Nouveau Monde, 1995. SOILHABOUD Hamza, Un coin de voile sur les Comores, 1994. GUENEAU Agnès, Le chant des Kayanms, 1993. RAFENOMANJATO Charlotte-Anisoa, Le Cinquième Sceau, 1993.

François DIJOUX

LE MARLÉ

roman

L ' Harmattan

DU MÊME AUTEUR
"L'âme en dose" (Roman) Prix 1996 (ADELF et Ville de Paris) des Mascareignes, Seychelles et des Comores (mention spéciale) Marseille, Editions "Autres Temps", 1994 "Heurtebise ou de ['autre côté du temps" (Roman) Toulon, Editions "Les Presses du Midi", 1999 "Les Frangipaniers" (Roman) Paris, Editions "L'Harmattan", des

2003

A Colette et à Michel

2008 L' Harmattan, 5-7, rue de l'Ecole polytechnique;

@

75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo. harmattan I @wanadoo.fr

fr

ISBN: 978-2-296-05293-2 EAN : 9782296052932

CHAPITRE 1

Adossé à l'écrin sombre des filaos ébouriffés par la brise, l'Océan Indien flamboie sous les feux du couchant. C'est le début du mois d'août et, à cette heure, il fait presque froid sur la plage déserte. Seuls, des touristes fraîchement débarqués d'un vol charter cèdent habituellement à l'envie irrésistible de se précipiter au bord de l'eau pour satisfaire leur frénésie d'exotisme. Et c'est sous le regard condescendant de l'hôtesse des Ibiscus fièrement campée derrière son comptoir que Gérard, à peine arrivé, a traversé en trombe le grand hall de l'hôtel, sans avoir même pris le temps d'ouvrir la large baie de sa chambre pour profiter de la vue sur le jardin tropical alentour. Pourtant le spectacle en vaut la peine. Des massifs de bougainvilliers éclaboussent de leurs fleurs multicolores un gazon poussé presque trop dru au pied d'immenses cocotiers chargés de grappes de fruits à l'écorce fibreuse. Ici et là, au milieu de buissons de cactus épineux, des aloès aux feuilles assoiffées en cette saison pointent vers le ciel leur haute mâture aux ergots rabougris où se balancent encore quelques rares pendeloques desséchées. Le jeune homme se lance dans une allée de sable blond tirée au cordeau avant de franchir le chemin qui, à l'ombre tamisée du sous-bois, mène à la plage de L'Ermitage. Les fûts des filaos sont si rapprochés les uns des autres qu'ils paraissent anémiés et que certains, morts depuis longtemps, tiennent encore debout comme par miracle. Une forte odeur d'humus monte du sol recouvert d'une épaisse couche d'aiguilles mais bientôt ce sont les effluves iodés du lagon qui prennent à la gorge. Des rais de lumière perlent de plus en plus à travers la sombre chevelure des

arbres, on entend déjà le vent chevaucher les vagues et soudain c'est l'océan phosphorescent qui fait oublier tout le reste. Gérard s'installe sur un banc et, les yeux vers le lointain, attend que Jennifer revienne. Elle est partie retrouver sa mère Margrit à Saint-Gillesles-Hauts. Celle-ci ignore que sa fille est venue passer ses vacances dans l'île avec un compagnon. Voilà des années qu'elle vit retirée dans une vieille case au toit de tôle ceinturé par la traditionnelle dentelle des lambrequins. Les cyclones ont laissé leur marque sur la toiture rapiécée en plusieurs endroits comme une chemise de flibustier. Les volets sont gondolés et gardent les traces des nombreuses planches clouées in extremis pour tenter d'échapper à la prise brutale des ouragans. Et toute l'ossature de l'édifice semble avoir été désarticulée comme celle d'une goélette drossée sur les récifs. Une lanterne vétuste réchappée d'un phare pend à l'entrée et ajoute encore au sentiment de délabrement de l'ensemble. Mais les outrages du temps mauvais n'enlèvent rien au charme de la varangue soutenue par des piliers de fonte de couleur rouille comme ceux des vérandas des belles résidences coloniales des Comptoirs de l'Inde. Le bâtiment est si proche de la Chapelle Pointue qu'on aperçoit, à travers le feuillage odoriférant des eucalyptus, le clocher de ce sanctuaire que Mme Desbassyns a fait édifier pour le repos de son âme. On a toujours prétendu dans la famille que cette case remontait à l'époque de la construction de la demeure de l'esclavagiste la plus redoutée de l'île. Ce qui est évidemment faux, même si la propriétaire actuelle continue à chevaucher cette chimère, perpétuant ainsi la légende d'une habitation sortie de terre à l'époque de l'esclavage. Margrit cependant n'a jamais eu la soumission des esclaves. Femme libérée avant l'heure, elle a élevé sa fille unique toute seule, en dehors du carcan familial. Elle l'a laissée pousser et s'épanouir telle une fleur sauvage jusqu'à son départ en métropole pour ses études 8

supérieures. Aujourd'hui elle est fière d'accueillir au pays celle qui a toujours marché sur ses traces. Mais, après les premières effusions, la surprise est grande quand l'identité du chevalier servant est révélée. - Tu as bien dit Gérard Tranquille? - Oui, maman. Pourquoi? Tu aurais préféré qu'il s'appelle Anatole ou Arthur? - Ce n'est pas ça... Mais ça me fait tout drôle, moi... Je suis prise au dépourvu, tu comprends? - Oui, bien sûr. Tu n'es pas choquée au moins? - Ecoute, tu me connais. Je ne t'ai jamais fait de morale. Il me faut un peu de temps pour m'habituer à l'idée. Voilà tout. - Alors tu ne veux pas le rencontrer ce soir? - J'aimerais mieux demain... Demain en début d'aprèsmidi... Excuse-moi auprès de lui... - Bon, d'accord. Après tout, je ne sais pas comment je réagirais si j'étais à ta place. Les deux femmes se quittent sur cette promesse et Jennifer repart sur-le-champ pour l'Ermitage. Plongée dans ses pensées, elle ne songe nullement à profiter de la route pittoresque qui défile en surplomb du miroir éblouissant de l'océan et retrouve bientôt son ami sur la plage. Celuici, absorbé par le spectacle qui s'offre à lui, n'a pas l'air de s'apercevoir de son retour. - HelIo! C'est moi Jenny. Je suis là. Tu m'as déjà oubliée? - Mais non... Regarde... - Quoi donc? - Ce bateau, là-bas. Comme c'est bizarre... Il ne te fait penser à rien? - Je ne vois pas... - Moi, si. Dès que je l'ai aperçu, il m'a aussitôt rappelé l'ancienne chanson de Barbara:

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"Est-ce la main de Dieu, Est-ce la main de Diable Qui a mis sur la mer Cet étrange voilier Qui, pareil au serpent, Semble se déplier, Noir et blanc sur l'eau bleue Que le vent fait danser?

---------------Est-ce la main de Dieu Et celle du Malin Qui, un jour, s'unissant Ont croisé nos chemins? Est-ce l'un? Est-ce l'autre? Vraiment je ne sais pas, Mais pour cet amour-là Merci et chapeau bas. Mais pour toi et pour moi Merci et chapeau bas"

- Tu as l'humeur bien romantique, ce soir... C'est un trois-mâts, ce navire.... - En effet. Il a l'allure d'un ancien voilier. Oui, tout ce qu'il y a de plus vieux. On dirait qu'il est de la belle époque de la marine à voile. Il me faudrait des jumelles pour avoir une meilleure idée. Il fonce maintenant à toute vitesse. Je l'observe depuis que je suis ici. Il a déjà fait plusieurs manœuvres. Au début il paraissait naviguer dans le sens du vent et prendre la direction du couchant. Puis il s'est rabattu vers la côte comme s'il voulait accoster dans un port. Il était devant moi, presque à portée de voix. Je percevais le sifflement du vent dans les vergues et le craquement des mâts qui se courbaient comme des antennes vers les crêtes bouillonnantes des vagues irisées. Il était assez proche de moi et j'aurais voulu pouvoir lire
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son nom sur la coque. J'ai aperçu des silhouettes courant sur le pont pour s'élancer vers les haubans, tandis qu'une ombre plus haute surmontée d'un képi s'avançait avec nonchalance. C'était le capitaine selon toute vraisemblance. Par moments, j'ai cru entendre les coups de sifflet réglant la bordée et le tintement de la cloche de bord au milieu des coups de boutoir des lames contre les flancs du vaisseau. Puis il a viré, comme s'il avait soudain choisi de modifier son cap, pour repartir contre le vent. Regarde s'il marche rudement bien quand même. Je me demande où il va et à qui il peut appartenir... - Il n'y a qu'un milliardaire pour posséder un bateau pareil et pour changer si souvent de direction. Il a probablement envisagé de le mettre à l'abri pendant la nuit. Puis il a cédé à l'appel du large. Ces gens-là ne savent jamais ce qu'ils veulent, tu sais. De toute façon, c'est son affaire. - Bien sûr, bien sûr... Et si c'était le navire d'un pirate ou un galion chargé d'or? - Tu ne manques pas d'imagination, toi. C'est sans doute ce punch coco qu'on nous a servi à notre arrivée ou l'air des tropiques... - Peut-être, oui... C'est aussi parce que tu m'as souvent raconté les exploits de ces forbans. Il y en avait beaucoup par ici, je crois? - C'est vrai. A l'époque, l'Océan Indien en était infesté. D'ailleurs, nous irons dès demain, si tu en es d'accord, visiter non loin d'ici, au cimetière marin de Saint-Paul, la tombe d'un des plus illustres d'entre eux: celle d'Olivier le Vasseur, dit La Buse. - Tu sais que j'ai prévu d'y aller à la demande de mon père car ma grand-mère est enterrée là-bas. Au fait, pourquoi appelait-on ce pirate La Buse? - Sans doute parce qu'il ne lâchait pas facilement la proie qu'il tenait dans ses griffes et peut-être aussi parce

Il

que son profil ressemblait à celui de ce rapace. Mais je voudrais plutôt te parler de ma mère. - Ah c'est vrai! Elle n'a pas pu venir? - Pas moyen de la décider à te voir aujourd'hui. - Ah bon! Pourquoi? Elle n'est pas malade, j'espère? -Non, heureusement. Seulement, dès que j'ai prononcé ton nom, elle s'est cabrée. - Tu crois que ça l'a choquée de savoir que je suis avec toi? - Je ne pense pas. Ce n'est pas son genre. Ou alors elle a bien changé. Elle m'a toujours laissée libre de fréquenter qui je voulais. - Peut-être pas de te mettre avec quelqu'un. - C'est le dernier des soucis de ma mère, je te dis. Elle s'est toujours moquée de la morale des petits bourgeois. - Alors, pourquoi? - C'est justement ce que je me demande. Et c'est ce qui m'inquiète un peu. - C'est au moins aussi étrange que ce voilier, non? - Peut-être bien, oui... - Bon, on verra ça plus tard. Pour l'instant il faut rentrer à l'hôtel pour s'installer. Nous n'avons même pas encore défait nos valises. - Tu as raison. Rentrons. De toute façon, tu rencontreras maman demain après-midi et on tâchera de tirer tout ça au clair . - Oh! Regarde. Le voilier, il a disparu.... - Ce n'est pas grave. Il a dû virer de bord une fois de plus et doublé un cap qui le cache maintenant, à moins qu'il n'ait jeté l'ancre dans un port. Tu verras qu'on le retrouvera demain du côté de Saint-Paul quand on ira au cimetière marin. Allons, il faut retourner à 1'hôtel. La nuit est déjà là lorsque les amoureux reprennent, bras dessus, bras dessous, le chemin des Ibiscus, en fredonnant en chœur la chanson de Barbara. Au-dessus de leur tête un firmament tout constellé est tombé d'un seul 12

coup, comme un couvercle. Avant de s'engager sous le couvert des filaos la jeune fille montre à son compagnon les constellations qui montent déjà de l'océan. La Grande Ourse mène le bal avec son chariot tiré par les sept bœufs du septentrion et conduit par un cocher si difficile à voir que les Arabes l'ont nommé Epreuve ou Alcor. Gérard doit cligner plusieurs fois des yeux pour l'apercevoir, la confondant d'abord avec sa voisine Mizar. Bételgeuse éclabousse de sang le sommet d'Orion. Les trois Rois Mages avancent, eux aussi, portant l'or, la myrrhe et l'encens. Soudain un feu d'artifice d'étoiles filantes embrase le ciel indigo. Le couple fait un vœu à l'unisson. D'un coup la fatigue du voyage est oubliée et la boussole de la vie est retrouvée. Leur imagination se met à battre la campagne et leur ouvre des horizons encore plus vastes que les soleils marins. Ils sont les derniers à rejoindre les Ibiscus et regagnent leur chambre au pas de course avant de passer à table sous les regards soupçonneux de l'hôtesse. Gérard prétend raffoler des nourritures exotiques mais doit bientôt rendre les armes devant les plats chaudement épicés qui leur sont présentés. Le rougail est trop pimenté et il ne parvient pas à éteindre le feu des achards. Sa compagne ne semble pas la seule à profiter de son désarroi, sans omettre cependant de tendre l'oreille à la discussion de leurs plus proches voisins. On parle de requins qui franchissent la banière corallienne pour s'en prendre aux nageurs du lagon. On évoque les retours de pêche au gros par mer démontée. On rend hommage aux pêcheurs de Saint-Philippe et du Cap Méchant qui risquent chaque jour leur vie pour tenter d'échapper à la misère chronique de ces terres australes. Et l'on absout les écumeurs des mers qui choisissaient de s'emparer de la fortune des autres pour adoucir les rigueurs du sort. Soudain l'océan leur paraît plus dur... Ils passent leur première nuit dans une atmosphère étrange. Leur sommeil est peuplé d'images d'abordages, de tueries, de 13

beuveries, et le soleil est presque déjà à son zénith lorsqu'ils se réveillent enfm. Margrit arrive avant l'heure prévue, pour déjeuner avec eux. Son allure austère surprend le compagnon de Jennifer tant les dissemblances sont criantes entre la mère et la fille. L'une est petite, comme tassée sur elle-même sous le poids d'une charge insupportable; l'autre est grande, tournée vers l'avenir comme une fleur vers l'astre du jour. L'une, toute de noir vêtue, a l'air rigide et guindé des personnages que l'on voit sur les anciennes photos de famille, tandis que l'autre manifeste dans toute sa tenue la décontraction et la gaieté de son âge. Les présentations tournent court car l'arrivante semble pressée d'entrer dans le vif du sujet. Le visage crispé et la voix cassée, elle soumet bientôt Gérard à un tir nourri de questions. - Dites-moi d'abord, jeune homme, où et quand vous avez connu ma fille. - C'est tout récent, madame, au Bal des Lettres, il y a quelques mois. Nous avons fait ensemble quelques pas sur la piste, puis nous avons parlé. Ce fut le coup de foudre réciproque, je crois. N'est-ce pas, Jenny? - Oui, c'est vrai... - Qu'est-ce qui a pu attirer un garçon comme vous vers Jennifer? - Tout, je pense. Il n'y a pas seulement le physique qui a joué. Nous avons, je crois, une histoire assez proche. J'ai comme Jenny une ascendance réunionnaise. Je ne sais pas si elle vous l'a dit: mon père est né ici. - Je sais. Et votre mère? - Elle est d'Aix-en-Provence. J'espère que ce n'est pas une tare pour les Réunionnais? - Certainement pas. J'ai d'ailleurs épousé moi-même un zoreiZ1dont je porte encore le nom malgré mon divorce. Je m'appelle Mme Denfert, mais je suis née Thérésien. C'est bien un nom d'ici.
1

Métropolitain.

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de Tranquille sur cette île... A part le physique et les origines, qu'est-ce qui vous a encore plu chez ma fille? - Nous avons des centres d'intérêt assez voisins. Je suis historien comme mon père et je suis passionné par la civilisation grecque, plus exactement par l'expédition d'Alexandre le Grand au-delà de l'Indus. C'est peut-être dû au fait que ma grand-mère avait du sang indien dans les veines. Jennifer, elle, est helléniste et c'est également ce qui nous a rapprochés, cette fois sur le plan culturel. - Et que fait votre père, au juste? - Il est professeur d'histoire à la Faculté des Lettres d'Aix. Il en a été aussi le doyen. - Vous êtes son fils unique, je crois? - Tout comme Jenny est votre fille unique, si j'ai bien compns. - Certes. Mais son enfance a sûrement été très différente de la vôtre. J'ai divorcé très tôt, quelques mois seulement après mon mariage, et je me suis retrouvée toute seule pour élever ma fille. Dès le début mes parents ne voulaient pas de cette enfant, compte tenu de ma mésentente avec mon mari. C'est une voisine, une vieille Malbaraise2, qui m'a aidée à la mettre au monde. On l'appelait Mme Moukouti. Je n'ai jamais osé lui demander si c'était son vrai nom ou si on l'avait surnommée ainsi en raison du bijou qu'elle portait au nez comme d'ailleurs toutes les Indiennes aujourd'hui encore. Jenny est née avec le cordon ombilical autour du cou, ce qui est un très mauvais présage chez les Tamouls ou les Malbars comme

- C'est la même chose pour Tranquille, j'imagine? - Oh! Pas tant que ça. A ma connaissance il y a peu

2 Réunionnaise d'origine indienne et de religion hindoue. Au masculin, Malbar .

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on dit ici. Ils appellent ça le marlé3. Seize jours après la naissance, Mme Mouk:outi est revenue me trouver fOur me proposer d'organiser la cérémonie du "tir marié" afin de préserver Jenny du mauvais œil. Elle avait déjà tout prévu: le collier de fleurs, le plateau d'argent, l'huile, l'extrait végétal de kumkum rouge, la pastille de camphre. Il ne manquait plus que le prêtre malbar qui devait, en invoquant Mardévirin5, brûler une feuille de telpet6 et en recueillir la cendre pour marquer d'un gros point noir le front de ma petite. Puis on aurait placé, derrière un rideau ne touchant pas le sol, l'oncle de Jenny qui ne devait jamais avoir vu sa nièce auparavant. A la lueur de la pastille de camphre allumée, on lui aurait alors fait découvrir, dans le miroir de l'huile répandue sur le plateau qu'on aurait glissé sous le rideau, le reflet du visage de l'enfant avec le collier de fleurs passé autour de son cou. Mme Mouk:outi m'a tout expliqué. Mais moi, j'ai refusé parce que j'ai toujours eu peur de Mardévirin, ce dieu malbar à la grosse moustache et à l'épée menaçante qu'on voit dans les temples. Non, je ne voulais pas tenter le

3 Du tamoul màlaï, collier, guirlande de fleurs. Désigne chez les Indiens tamouls de La Réunion d'une part le cordon ombilical enroulé autour du cou du bébé à la naissance, d'autre part le collier de fleurs mis au cou des divinités, des pénitents et des fidèles lors des cérémonies ou des enfants lors des rites de passage. 4 Action d'enlever le cordon ombilical autour du cou du bébé. Peu d'enfants naissent avec cette anomalie supposée prédisposer l'enfant à la violence, à l'insoumission par rapport aux normes sociales et aux tabous, voire à l'inceste. Le rite de conjuration du marIé est intégré dans les rituels de passage chez les Hindous et s'applique à tous les enfants tamouls de rile. S Madurai- Veeran, héros légendaire vénéré dans le sud de l'Inde et appelé Mardévirin par les Tamouls de La Réunion. Gardien du temple de la déesse Mariamman ou Marliémen protectrice des maladies, des maléfices et du mauvais œil, il est lui-même considéré comme un protecteur de la famille. 6 Plante aquatique réputée pour sa pureté rituelle. 16

diable car je craignais trop pour ma fille. Je regrette parfois de n'avoir pas accepté... - C'est de la superstition tout ça. Et d'ailleurs, tenez... Je me rappelle maintenant, en vous écoutant parler. Mes parents m'ont dit un jour que j'étais né également avec le cordon ombilical autour du cou. Et il n'y a pas eu pour moi non plus en métropole la cérémonie que vous dites...C'est drôle, ça... Encore un point commun de plus avec Jenny. Mais je ne crois pas au mauvais sort de toute façon. - Je pensais être comme vous, jeune homme... Cependant avec l'âge on change quelquefois d'idée. Qui peut dire de quoi demain sera fait? Mais passons à autre chose, si vous le voulez bien. Jenny m'a dit que vous souhaitiez vous rendre au cimetière marin de Saint- Paul. - Oui. Cela m'intéresse car je voudrais aller sur la tombe de ma grand-mère Edmonde qui est enterrée là-bas. - Alors, allons-y dès la fin du repas. C'est moi qui vous y conduirai. Ils continuent à deviser comme des amis de longue date et se lèvent bientôt de table pour partir. De l'Ermitage à Saint-Paul, Margrit égrène le chapelet des noms exotiques qui défilent le long de la route: Cap des Chameaux, Pointe des Aigrettes, Cap Homard, Boucan Canot, Cap La Houssaye. Elle évoque les boucaniers qui, aux premiers jours de la colonie, après des chasses et des pêches miraculeuses, faisaient fumer la viande et le poisson sur de grands feux de branches vertes, pendant des jours et des nuits, devant leurs huttes de branchages qu'ils appelaient boucans. Bientôt, les yeux rougis mais encore pleins de rêves, ils embarqueraient sur leurs navires ces provisions qui leur permettraient d'emporter avec eux, pendant leurs interminables expéditions au long cours, un peu de leur Eden perdu. Enfm la grotte des Premiers Français s'ouvre devant eux avec, juste en face, l'entrée du cimetière marin. Le jeune visiteur sort de ces brumes paradisiaques pour 17

toucher brutalement terre. TIavance, la gorge serrée et l'œil aux aguets, pour cette plongée dans l'inconnu de son passé. Il passe le portail du champ de repentance sans même prendre garde aux épigraphes de tôle brunie au chalumeau qui pendent à des potences pour rappeler d'illustres destins. Son père a toujours été avare de mots sur l'histoire de cette île et même sur celle de sa propre famille des tropiques. Et Gérard ni sa mère n'ont jamais osé violer cette réserve ou cette pudeur pour éviter de réveiller les ombres qui dorment en lui comme en chacun de nous. Chaque année le doyen Tranquille fait salle comble pour sa conférence sur la réalité et l'ambiguïté des fantômes tant chez les peuples que chez les individus. Il y démontre d'une part, preuves à l'appui, que les spectres existent bien pour les collectivités humaines, qu'il s'agisse de celui de la famine, du choléra, de l'esclavage ou du nazisme. Ils ne disparaissent qu'avec la victoire de l'homme sur ces fléaux et ne sont pas uniquement les fruits empoisonnés de la peur ou de la superstition. Il en profite pour évoquer les croyances qui peuvent s'imposer en dépit des réalités tangibles. C'est ainsi que, pour mieux les asservir, la politique coloniale s'acharnait à enlever aux autochtones jusqu'à leurs racines. Mais ceux-ci finirent par s'émanciper et par arracher de leurs yeux ce bandeau des mensonges et des illusions. Et il en va pour chacun d'entre nous comme pour les nations. Nos rêves sont peuplés d'apparitions ou de fantasmes qui ne s'évanouissent qu'à notre réveil. Nos vies sont astreintes aux images de notre passé sans que nous puissions toujours faire le tri entre le vrai et le faux. Et nous savons que nous devons, nous aussi, y mettre le prix pour y parvernr. Ce n'est donc pas sans une certaine appréhension que Gérard navigue entre les tombes pour repérer celle de son aïeule. Il dépasse celle d'Elixène de Lanux, la muse du

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Manchy7, ombre d'une ombre que Leconte de Lisle a célébrée malgré la désillusion d'un premier amour pour la jeune fille à la beauté sans pareille mais dont la voix aigre et méchante lui révéla toute la dureté d'une âme d'esclavagiste. Les sépultures se succèdent entre les massifs de lauriers roses, les palmiers et les frangipaniers. Le jeune pèlerin avance à côté de ses deux mentors, dans des rafales à couper le souffle, assourdi par le battant des lames qui cognent de plus en plus fort contre l'éperon rocheux de la nécropole. Soudain une croix en fer forgé se détache sur le mur d'enceinte crépi à la chaux. Un arbre des voyageurs et un rosier encore en fleurs encadrent une pierre tombale. Margrit la désigne du doigt. C'est celle d'Edmonde. Jennifer et sa mère se signent. Gérard les imite comme un automate. Après un bref moment de recueillement, Margrit montre au jeune homme la plaque de marbre gravée posée au pied de la stèle et l'invite à la décrypter. - Toute la famille de votre grand-mère est là. Regardez bien ce nom, tout en haut de la liste. Tout le monde le connaît ici. - Les lettres sont à moitié effacées. Voyons, ce n'est pas facile à lire. Comme c'est bizarre... On dirait... Mayapa. Je n'en suis pas tout à fait sûr.
- C'est bien ça.

- Qui est ce personnage? Quel est notre lien de parenté? - C'est votre arrière-grand-père. C'est un Indien qui est arrivé comme engagé dans l'île sur la Mathilda une vingtaine d'années après l'abolition de l'esclavage. Comme ses compagnons d'infortune, il a d'abord été gardé en quarantaine dans l'un des lazarets de La Grande Chaloupe avec sa femme, son fils et son frère cadet. Puis, après une visite médicale à Saint-Denis et la délivrance de son livret d'engagement, il a été affecté à l'un des camps d'engagés de Saint-André.
7 Poème célèbre de Leconte de Lisle. 19

- Comment vivaient ces gens-là? Ils ne devaient pas travailler pour rien et ils avaient sans doute droit à un logement, j'imagine... - Bien sûr. Ils étaient logés avec leur famille dans une paillote mais ils recevaient un salaire de misère pour un véritable travail d'esclave de quatorze à seize heures par jour, avec le dimanche pour seul jour de repos. - Et pourquoi ce Mayapa est-il si connu? - Parce qu'il s'est enrichi de façon mystérieuse. - Curieux, en effet. Dans sa situation, il n'a probablement pas pu faire beaucoup d'économies. - Il ne devait plus lui rester grand chose quand il avait payé la nourriture pour lui et les siens. Il dépensait sûrement, comme tous ses semblables, le plus clair de sa solde dans le magasin d'alimentation du domaine. - Alors, je ne comprends pas... - Je propose que nous nous rendions sur une autre tombe pour avoir la clef du mystère" - Où se trouve-t-elle? - C'est tout près. Il nous suffit de retourner sur nos pas. - Vous m'intriguez... - Suivez-moi et vous serez bientôt fIXé.

CHAPITRE 2

La tête de mort gravée sur la stèle d'Olivier le Vasseur dit La Buse nargue les trois visiteurs de son rictus sardonique et de ses yeux vides. Mais ce sont surtout les offrandes déposées sur la dalle qui les surprennent. Il y a là des bouteilles de rhum déjà entamées, des mégots de cigarettes, des fruits encore frais ou déjà pourris, des brins de cheveux et des rognures d'ongles, des enveloppes à demi calcinées... Et Gérard demande à quels rites sataniques ont bien pu sacrifier les adeptes de ce culte d'un autre âge. Margrit lui révèle alors que, chaque nuit, des insulaires viennent ici pour solliciter une grâce ou obtenir vengeance. D'après elle, la plupart des vœux sont exaucés et aucun monument ne sufftrait pour afficher tous les exvoto. - Pouvez-vous me dire enfm ce que nous avons à voir avec cet individu? s'impatiente soudain Gérard. - Attendez un peu! Je voudrais d'abord vous raconter son histoire pour vous aider à mieux comprendre la suite.

- Soit!
- Asseyons-nous sur ce banc, là, juste à côté car ce sera un peu long. Eh bien, voilà... Et elle se lance dans son récit d'une voix rauque, cassée comme celle d'une vieille femme. On était flibustier de génération en génération dans la famille le Vasseur. Olivier vivait avec son père qui, fortune faite, s'était fixé à Port-de-Paix, sur l'île d'Hispaniola, à côté de l'île de la Tortue. Ce dernier avait renoncé, avec l'âge, à continuer d'écumer les mers et son bateau, La Reine des Indes, ne quittait presque plus son port d'attache. Le vieux était resté néanmoins fort ferrailleur et, quand un coup de dague l'expédia en enfer, son fils hérita du navire. Suivant les ultimes conseils du